La nuit du chien 12.

La prison du comté avait été surnommée le Donjon par les habitants jusqu’au 14 novembre 1981. Date à laquelle avait été rediffusé le film Psychose qui avait frappé les esprits notamment en raison de la forme de la maison Bates, dont la prison du comté donnait une version tout en briques noires et en béton. Le désormais Bates Motel avait été bâti à l’orée du XXème siècle par les fondateurs de la ville. A une époque où le Texas s’était débarrassé de ses indiens et rempli de trimards et de voyous, tous emportés par la toute nouvelle fièvre de l’or noir. Une époque à peine moins rude que celle qu’avait connue la Californie un siècle plutôt. Elle se répartissait sur deux étages donc, coiffée d’un toit de tuiles rouges avec une partie avant rehaussée qui dominait le paysage et qu’on pouvait apercevoir des lieues à la ronde. Le bâtiment était classé monument historique, il avait abrité quelques gloires du crime local comme les frères Fuentes, premiers exportateurs de marijuana de la région. Freddy Schnintzell, un tueur en série du temps où on ne les appelait pas encore comme ça, qui avait prospéré tant qu’il tuait des prostituées noires jusqu’à ce qu’il commette l’erreur de s’en prendre aux blanches. Et Johnny Tonto, un voleur de banque chicano, premier et seul condamné à avoir été pendu à Baker. Les six cellules qui la composaient étaient répartis sur les étages, fermées par d’antiques et lourdes portes en acier et gardé par trois hommes armés. Du moins normalement. La prison n’abritait la plus part du temps qu’un ou deux ivrognes, des illégaux attendant l’immigration et globalement c’était assez rare pour que le maire parle d’en faire un musée de l’ouest. Avec six mille cinq cent dix-neuf âmes, le comté ne comptait pas assez de délinquant pour justifier d’une permanence de gardiens. D’ailleurs, le dernier à y avoir séjourné c’était Kid quand Parker avait trouvé vingt grammes sur lui.  Après y avoir enfermé ses prévenus dans des cellules séparés, et saisi la limousine, il confia la garde de la prison à Fred et appela Hamon pour du renfort. Trois grenades et un automatique dans la boite à gant, il ne trouva rien de plus, mais avec les dix mille dollars de Kid, ça faisait beaucoup de choses sensibles à conserver dans un placard tout juste fermé par un cadenas. Louise lui en fit la remarque et lui suggéra de les confier au maire qui possédait par sa famille un vieux coffre-fort de la Wells Fargo. L’idée de demander un service au maire ou même d’aller le voir ne l’enchantait pas plus que ça, mais il n’allait de toute façon pas couper aux explications sur ce qui venait de se dérouler. De ses ancêtres germano-suédois, Hughsum avait conservé la haute taille et les yeux porcelaine. Pour le reste c’était un texan pur jus, qui non seulement était tout à fait certain que le Texas était l’épicentre du monde mais qui n’imaginait pour lui-même et ses proches rien qui ne soit plus grand, plus énorme que le voisin, voir que n’importe qui dans le monde. Dans cette acceptation son ranch était le plus grand du comté et la maison elle-même avait les dimensions d’un château. Pas question qu’il roule autrement que dans le seul Hummer de la région et quand il donnait une soirée pour ses amis d’Austin ou de Houston, les habitants de Baker pouvaient être certain qu’ils assisteraient de loin à un feu d’artifice. Il parlait fort, dans un diner accaparait la conversation et son bureau était remplis de photo de lui en compagnie de figures connues du parti Républicain, Bush père et fils y compris. Du reste sur le moment il se montra bien plus inquiet par cette intrusion au domicile de l’ancien président qu’au sujet de ce qui se passait en ville. Du moins jusqu’à ce qu’il lui parle des grenades.

–       Quoi ? Ils voulaient commettre un attentat chez moi !?

Est-ce qu’il s’inquiétait pour ses clients et son établissement ? Parker n’aurait su dire, ou le fait qu’on ose s’en prendre à ses biens ? Hughsum avait un rapport particulier avec ce qu’il considérait comme sien, et il considérait beaucoup de chose comme étant sa propriété. Cette ville par exemple, il semblait ne faire aucun doute dans son esprit qu’on l’avait moins élu qu’intronisé. Il s’était toujours mêlé de tout et Parker avait toujours eu du mal avec ça. Mais ce qu’il suggéra dépassait de loin le champ de ses prérogatives.

–       Il faut les relâcher !

–       Ca me semble ni souhaitable ni possible, répondit poliment le shérif, avant de lui expliquer pourquoi.

Ce qui lui valu une de ces colères comme le maire en avait le secret.

–       Mais pourquoi vous avez fait ça !? Vous êtes fou !? Vous n’avez donc pas compris à qui vous avez à faire ? Et qu’est-ce qui va se passer d’ici que les marshales arrivent, vous y avez pensé ? Vous voulez qu’une horde de mexicains armés se pointent par ici !?

–       Je n’ai fait que mon travail.

–       Non ! Votre travail c’est d’assurer l’ordre pas d’inviter au désordre, pourquoi vous ne m’avez pas consulté avant d’alerter Alpine ?

–       J’ignorais qu’on me payait pour que vous preniez les décisions à ma place.

–       On vous paye pour protéger et servir, aujourd’hui vous n’avez fait ni l’un ni l’autre !

Comme il aurait aimé être un John Wayne ou un Tommy Lee Jones dans ces moments là. Savoir dire merde sans quasiment desserrer les dents. C’était un art qu’il maitrisait d’autant moins que d’avoir toujours été l’exclu de la bande le poussait à en faire plus que nécessaire, par exemple se justifier auprès d’un homme qui en réalité ne s’intéressait jamais qu’à ses seuls intérêts. Et du coup ce fut à celui qui parla le plus fort, sans résultat du reste. Parker ne pouvait pas relâcher ses prévenus et le maire ne voulait rien entendre. Il reparti en oubliant de lui demander pour le coffre, d’ailleurs il savait d’avance la réponse.

 

La rumeur bourdonnait comme le vent. Dans toutes les bouches, l’incident du midi se disputait avec les récentes nouvelles de la famille Bush. Et tout s’y mêlait, le terrorisme, l’immigration, les mexicains, le mur de Trump, l’attitude du shérif et ce fameux étranger. Certains l’avaient vu se battre, d’autres l’avaient imaginé aux racontars des premiers, d’autres encore, comme Corey, avait assisté à une partie de la scène, et définitivement oui, ce nouveau héros de chair et d’os allait accompagner la bande du Docteur Carnaval. Sa mémoire photographique faisant le reste, il était en train d’enchainer les croquis au rythme de Smell like a teen spirit, faisant voler les truands mexicains d’un bout à l’autre des cases, quand une nouvelle fois son père le surpris, une main sur l’épaule. Le crayon dérapa dans la page, il manqua de tomber de sa chaise, arracha son casque de sa tête et se mit debout comme s’il était prêt à se battre. Mais ce n’était donc que son père en tenue de chasseur, pantalon treillis démodé, gilet fluo et casquette verte forêt coloré du logo du parc national. Le tout affichant un air d’enthousiasme forcé qui faisait presque peine à voir.

–       Fiston, j’ai de l’herbe, des bières dans la glacière, les fusils sont prêts, je t’emmène chasser dans le Big Bend !

Corey le dévisagea quelques instants atterré.

–       Non, dit-il en secouant la tête.

Le sourire de son père tenta la bonne figure.

–       Allez, tu vas pas rester ton après-midi à rien foutre dans ta piaule, faut sortir !

–       Steup pa’ laisses moi tranquille, fit le jeune homme dans un effort pour se montrer plus adulte que celui qui était censé se tenir devant lui.

Le sourire en faisait toujours des tonnes mais on sentait que ses fondations n’étaient pas très solides.

–       Allez fils, arrête de bouder, j’ai été maladroit okay, mais on n’est pas obligé de se faire la gueule non ?

Cette fois le jeune homme explosa.

–       Mais fout moi la paix à la fin ! J’en ai rien à foutre d’aller chasser avec toi ! Fout moi la paix, Barres toi ! Casses toi de ma chambre !

Instantanément le père retrouva ses réflexes de parent, le bon vieil alibi.

–       Eh oh parles moi sur un autre ton tu veux, je suis peut-être pas le meilleur des pères mais je suis quand même ton père.

–       Nan t’es pas mon père, toi t’es un cimetière, vas t’en !

La réplique le cueilli à l’estomac comme un coup de couteau. Qu’est-ce qu’il pouvait répondre à ça ? Sachant ce qu’il savait maintenant sur lui-même ? Rien à part se retirer, blessé, humilié, avec cette casquette à la con, ce gilet à la con, et peut-être se tirer vraiment une balle dans la tête cette fois. Corey tremblait de colère, impossible de se remettre à dessiner et pas trop envie de fumer non plus. D’ailleurs il arrivait à cours et Laro n’était pas chez lui. Il enfila son blouson son père sorti et s’enfila dans le jardin d’à côté par la fenêtre. Ignorant le regard gourmand que lui jetait madame Ferguson depuis la fenêtre de sa cuisine. Son mari apparu l’enlaçant et lui écrasant les seins, suivant du regard Corey qui s’éloignait, un sourire de prédateur épanouissait son visage.

 

Parker entra dans la cellule de l’étranger sans arme parce qu’il l’avait vu débarrasser ce type de la sienne et qu’il se méfiait de ses compétences. Fred se tenait cependant derrière la porte avec un fusil à pompe au cas où.

–       Bon, vous êtes qui vous ?

–       Personne, pourquoi vous m’oubliez pas, je vous ai filé un coup de main aujourd’hui non ?

–       Ca reste à voir, vous vous prenez pour un redresseur de tort ou quelque chose comme ça ? C’était vous aussi hier.

Ce n’était pas une question, d’ailleurs il avait encore la bouche marquée.

–       Y s’est rien passé hier, ce mec emmerdait cette gamine, je lui ai dit d’arrêter c’est tout.

–       C’était son beau-père.

–       Peut-être bien mais ça se fait pas.

–       De quoi vous vous mêlez à la fin ? Et au restaurant c’était à cause de la serveuse aussi ? Vous vous prenez pour…

–       Non, c’est à cause de ce que l’autre a dit, les grenades.

–       Ah oui tiens, expliquez moi ça, vous les avez spécifiquement entendu dire ça ? Qu’ils allaient jeter une grenade ?

–       Non.

Le shérif haussa un sourcil surpris.

–       Pardon ?

–       Pas entendu, vu, je lis sur les lèvres.

Deux sourcils.

–       Vous lisez sur les lèvres en plus ! Et vous savez faire quoi d’autres ?

Pour la première fois l’étranger esquissa un sourire par-dessus ses yeux tristes.

–       D’habitude, m’occuper de mes oignons.

–       Eh bien j’aurais préféré que vous en restiez là, mais je suppose que je dois vous remercier.

Le sourire disparu il haussa les épaules.

–       De rien.

–       Vous êtes recherché ?

–       Pas à ma connaissance.

–       Il va quand même falloir me donner votre nom vous savez.

–       Appelez-moi Sam.

–       Sam ?

–       Ouais.

–       Et vous avez bien un nom de famille.

Pas de réponse. Sam et ça irait merci.

–       Bon, je vais être obligé de prendre vos empruntes avant de vous relâcher, c’est la loi.

–       Faites une exception, c’est mieux.

Rien dans sa voix ou son attitude semblait menaçant mais justement c’était ce calme qui était inquiétant. Impossible de savoir si c’était une requête, un avertissement ou un peu des deux. Instinctivement Parker chercha le contact de la porte avec son talon.

–       Vous n’allez pas faire d’ennuis n’est-ce pas ?

L’étranger fit signe que non.

–       C’est pour vous que je dis ça.

–       Pour moi ? Pourquoi pour moi ?

–       Vous en avez assez qui vous attends comme ça, si ces gars étaient prêt à balancer une grenade pour récupérer leur copain, croyez moi il y e a d’autres qui vont venir, et ceux là ils ne discuteront pas.

–       Les US Marshales seront là avant.

L’étranger ne répondit pas, comme s’il en doutait

–       Alors, ces empruntes ?

Pas de réponse.

–       Okay, mais vous ne sortirez pas d’ici tant que vous refuserez.

–       Sur quel motif ?

–       Bagarre.

–       Vous êtes gonflé vous hein, dit-il sans paraitre s’émouvoir pour autant.

–       Je fais mon boulot, rétorqua le shérif avant de sortir.

–       Enfoiré, grommela l’étranger.

Enrique était muré dans son silence, comme les autres. Mais el Doctor Ramirez beuglait au scandale à la méprise, à l’injustice, jusqu’à ce que les autres lui disent de fermer sa gueule. Fred était à la fête. Tous ces connards de mexicains au frais qui s’engueulaient il trouvait ça marrant même s’il ne comprenait pas un mot. Le shérif lui dit de garder l’étranger à l’œil, ce type lui inspirait autant confiance qu’un serpent endormi. Entre temps le rapport sur le crâne était revenu, laissé sur son bureau par Carson qui y avait ajouté un mot, il prenait son après-midi. Femme, caucasienne, la quarantaine environs, le décès remontait à quelques mois, on l’avait décapité avec une scie à métaux. Au moins ce n’était pas un enfant et d’après le médecin rien n’indiquait des violences. Le tibia était à un homme en revanche, des traces de coups cette fois, fait avec une barre ou une lame rudimentaire. Âge indéterminé, dans les alentours du mètre quatre-vingt. C’était tout mais au moins ça aiderait peut-être El Paso. Après quoi il apprit par Louise, qui l’avait appris par un de ces citoyens curieux de l‘étranger, que ce dernier s’était rendu au West Saloon la veille et qu’il avait causé avec Sharona, même qu’ils avaient drôlement l’air de s’entendre. Il aimait bien la barmaid, elle respectait la loi et savait se faire respecter. Il avait confiance en elle. Sharona en revanche avait toujours prit comme règle de se méfier des flics, Carson était un exemple parmi des dizaines qu’elle avait croisé dans sa vie. Pas complètement de travers, mais pas droit non plus.

–       Sert m’en un autre.

Carson qui se tenait devant elle depuis le début de l’après-midi, à dégoiser à propos du shérif et de l’étranger, les nouveaux héros de la ville. Et qui quand l’intéressé rentra dans le bar, ouvrit grand les bras en ironisant.

–       Le voilà ! Le champion de Baker ! Il est t-y pas beau Sharona notre super shérif !?

–       Carson vous êtes saoul.

–       Finement observé votre honneur.

–       Vous devriez rentrer chez vous.

–       Ah m’emmerdez pas ! rugit l’adjoint soudain plus du tout guilleret ni même saoul. Vous m’avez d’mandé de m’occuper d’El Paso c’est fait !

–       Où vous étiez passé d’abord ? Ce midi, pendant l’incident.

–       Chez moi à me branler la nouille, pourquoi qu’est-ce que ça peut vous foutre vous êtes mon père ? Nan vous êtes un putain de petit boyscout qui vient de se foutre dans la merde jusqu’aux oreilles.

Il commençait à en avoir marre d’entendre le même refrain, comme si les sept plaies d’Egypte allaient s’abattre sur eux. Et peut-être marre de se le dire lui-même sans d’autre solution en vue que l’espoir de l’arrivée de la cavalerie dans les temps. Alpine lui avait fait savoir qu’ils seraient sur place dans les 48h, restait à espérer que rien n’arrive de nouveau d’ici là.

–       Je fais mon boulot et on n’en serait pas là si vous aviez fait le votre ! Et c’est pas en vous saoulant que vous allez nous aider.

–       Nous ? Qui ça nous ? Cette foutue ville ? Pas un qui lèvera le petit doigt quand ça va chauffer, parce que croyez moi ça va chauffer.

–       Non, je pensais à Bayonne et moi.

Carson se marra.

–       V’là que je suis plus au placard alors ? Va dire quoi le maire ? Bin vous savez quoi ? Allez vous faire enculer vous et Hughsum, j’démissionne.

Il accusa le coup pendant que l’autre se retournait pour avaler son verre d’un trait.

–       Sharona, son p’tit frère.

Il essaya d’entamer la barmaid sur l’étranger, mais elle non plus n’était pas d’humeur.

–       Pourquoi vous l’avez enfermé ? Il a empêché que ces mecs ne tuent des gens.

–       Je le libérais quand il aura donné ses empruntes.

–       Mais pourquoi faire !? C’est pas un méchant !

–       C’est la loi et vous n’en savez rien.

Elle prit une mine affligée.

–       Ouais, c’est ça ouais…

Elle était barmaid depuis des années, elle avait fait de la route, et ce type était en train de lui expliquer ce qu’elle savait ou non des gens. Sam n’était pas un mauvais mec, c’était juste un gars qui avait envie qu’on lui foute la paix, est-ce quelqu’un pouvait respecter ça au moins ? Parker reparti sans demander son reste.

–       Connard, grommela Carson.

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