Trois films sinon rien, la réussite à n’importe quel prix.

Ca m’arrive parfois d’avoir des boulimies de film. Il peut s’agir d’envie de regarder des vieux films introuvables ou oubliés du grand public, comme The Mechanic de 70 avec un Bronson triste et mutique, le Solitaire avec James Caan dans le rôle d’un voleur professionnel qui voit ses rêves partir en fumée ou bien de piocher au hasard dans la gigantesque foire aux films que sont les sites de streaming. N’étant pas particulièrement branché par les blockbusters formatés saturés de trucages comme aime nous en servir Hollywood et ne lisant ou n’écoutant quasiment jamais les critiques je me fie à mon envie, à mon instinct. Il peut s’agir de l’histoire, d’une affiche, je n’ai pas spécialement de préjugé sinon que je ne suis pas versé sur l’horreur, les slashers, les tortures porns comme on fait maintenant. Ce mois ci mes pérégrinations m’ont conduit vers trois films totalement différent mais abordant le même thème, l’ambition, The Founder de John lee Hanckok avec Michael Keaton, Kill your friends d’Owen Harris avec Nicholas Hoult et  War Machine de David Michôd avec Brad Pitt.

 

The Founder

Raymond « Ray » Kroc est un vendeur d’appareil à milkshake qui désespère de faire fortune. On est dans l’Amérique des années cinquante, des Drive Inn et Ray a déjà passé une partie de son existence à essayer de faire fortune dans la restauration. Ray est un homme persévérant, il a lu dans un livre de développement personnel que la persévérance est la clef de tout. Un jour Ray répond à une grosse commande qui l’emmène en Californie où il découvre le restaurant révolutionnaire des frères Mc Donald. Il tombe amoureux du concept comme de leur nom, il voit dans les arches jaunes qui ornent un de leurs établissements, le symbole d’une nouvelle église. Ray supplie les frères de développer leur franchise, ils acceptent à condition qu’il ne sorte pas d’un millimètre de leur cahier des charges. Au bout d’un moment, lassé de batailler contre des associés réticents à toute innovation, il trouve un moyen juridique de les évincer, eux, leur restaurant et même leur nom, la marque Mc Donald est née.

 

Mené par un Michael Keaton à l’œil meurtrier et au sourire carnassier, the Founder est un peu une allégorie du capitalisme américain mais également du rêve éponyme. En dépit du fait que l’histoire est vraie ce que nous dit Hanckok à travers son personnage de vendeur ambitieux c’est que les légendes américaines d’un rêve de fortune et de gloire hissé en alpha et oméga de cette société, ne repose en réalité que sur le mensonge, le vol, la duplicité. A l’instar d’un Edison avec Tesla, Kroc ne se réapproprie pas seulement une idée mais en détourne les fondamentaux pour maximiser son profit. Les frères Mc Donald proposent des milkshakes à base de lait frais, Kroc commercialise le milkshake en poudre, moins couteux. Les frères pensent avoir créé un nouveau genre de restaurant, Kroc en fait une entreprise immobilière, une des plus vastes au monde aujourd’hui. Les frères veulent maximiser leur rendement en faisant plaisir aux petits et aux grands, Kroc maximise ses profits en faisant des arches d’or le symbole américain du nouveau temple de la consommation. Et pour finir, il leur vole jusqu’à leur nom, devenu marque déposée, comme le nom de Tesla estampille désormais des voitures qui pillent ses idées. Et après tout pourquoi pas, nous dit en sommes le film. L’entreprise familial est devenue une multinationale, le génie des Mc Donald un standard de la restauration rapide, ce qui n’était qu’une bonne idée pas exploitée est devenue un modèle industriel et une réussite commerciale sans précédent, et peu importe finalement qu’elle n’est pas fait la fortune de ses inventeurs, le capitalisme se fiche de la morale comme de la justice, tout ce qui compte c’est la réussite. Le rêve américain ainsi accomplit par Raymond Kroc ne repose en réalité que sur le mensonge mais, et c’est également là que le film est intéressant, Kroc n’est pas pour autant un salopard de la pire espèce. Il est ambitieux, il est à un âge de sa vie où on n’a plus guère de seconde chance, il aime réellement son projet, cette marque, ces produits, il y croit et surtout à travers même cette réappropriation de nom, il change complètement de peau. Il devient l’entrepreneur qu’il a toujours rêvé d’être, celui qui voit grand et loin. Le voyageur de commerce à la traine avec son livre de développement personnel devient enfin ce capitaine d’industrie sans pitié qu’il sait être au fond de lui. Kroc devient en quelque sorte Mc Donald, maitre d’un nouvel empire. C’est au-delà de l’histoire réelle d’un pillage industriel, la métamorphose d’un homme, sa propre réinvention à travers sa foi en son propre succès. Ce qui le transcende c’est cette certitude très protestante et très anglo-saxonne que la volonté et la persévérance triomphent de tout. Steinbeck disait à peu près que si le socialisme n’avait jamais marché aux Etats-Unis c’était parce que chaque américain pauvre se voyait comme un millionnaire momentanément dans les difficultés. Raymond Kroc en est la démonstration, et le film nous démontre que ce rêve de fortune ne repose en réalité que sur quelques coups tordus et une belle légende.

 

Kill your friends

Nous sommes dans les années 90 alors que des groupes comme Oasis ou Blur cartonnent, Steven Stelfox, directeur artistique d’un label de musique, cynique, camé et dévoré par son ambition doit absolument trouver le prochain hit s’il veut rester dans la course. Et il n’hésitera devant aucune méthode pour éliminer tous ceux qui lui barrent le chemin vers la réussite.

 

Kill your friends est un jeu de massacre au sens double du terme. Une comédie noire qui relate l’ascension d’un jeune sociopathe dans une industrie de la musique où la moindre bouse primaire peut devenir un hit pour peu qu’on y mette les moyens. Tout le truc c’est de trouver la perle rare, la ligne de basse, le refrain que tous les crétins décérébrés auront envie de se répéter en boucle. Pour le savoir Stelfox écume les boites de nuit, les concerts, toujours avec une ligne dans le nez, un cachet magique, de la défonce à longueur de temps comme un anesthésiant à une vie dévorée par l’arrivisme. Stelfox ne veut pas seulement arriver au sommet, il veut, citant Conan le barbare « écraser ses ennemis et entendre la lamentation de leurs femmes » et pour se calmer il se récite un mantra de tous les noms autour de la dope qu’il connait « poudre, fumette, Kétamine, acide… » Et lui aussi lit un livre de développement personnel pour développer son potentiel guerrier. C’est American Psycho en quelque sorte mais avec un humour grinçant, froid, cynique, dénonçant à la fois une industrie du disque totalement artificielle qui s’est imposé au talent comme un tic à un chien, et un public à la fois parfaitement formaté et sans le moindre goût faisant des triomphes à des bouses et achetant tout ce qu’un bon marketing lui dira d’acheter. C’est la célébration de la consommation au service de l’arrivisme avec en médaille en chocolat pour chaque artiste ou apprenti artiste le dérisoire espoir de devenir célèbre. Nicholas Hoult avec son physique à la fois de garçon idéal et d’androïde, est parfait dans le rôle titre, tour à tour glaçant, pathétique, calculateur on en vient presque à le prendre en pitié quand il traverse une sale passe dans sa carrière, car on le sait humain, capable d’être touché dans sa sensibilité artistique mais c’est ce qui fait la particularité des monstres, ils sont humains justement. Un jeu de massacre donc autant pour les protagonistes du film que pour l’industrie du disque et du divertissement dans son ensemble où une nouvelle fois le capitalisme démontre de son imposture avec son armada de marketeur et de directeur artistiques, d’agents et de distributeurs tous voués à formater les goûts d’un public sans oreille, ni yeux, sans goût ni culture.

 

War Machine

La guerre en Afghanistan s’enlise, le président Obama décide de faire appel à un nouveau responsable pour y mettre un terme, le général Mc Mahon qui voit rapidement là de quoi servir ses propres ambitions.

 

Produit par Netflix et inspiré du livre non-fictionnel, the Operator du journaliste Michael Hastings, War Machine nous dresse en réalité le portrait sans concession du général Mc Chrystal, ici interprété par un Brad Pitt qui s’en donne visiblement à cœur joie. Instamment persuadé d’avoir un destin, déterminé à gagner une guerre que personne ne lui demande de gagner, Mc Mahon/Mc Chrystal va être à la fois victime des réalités du fonctionnement de l’appareil d’état et de sa propre mégalomanie. Propre sur lui, raide comme la justice, adoré de ses hommes, il est officiellement le tombeur d’Al Zarqawi, il est aussi de cet espèce de généraux, à l’instar d’un Mc Arthur, avec une grande bouche et la certitude qu’ils pourront faire la différence. Qu’ils pourront remporter une guerre impossible à remporter tel César s’en revenant de Gaule. Cette même mégalomanie que l’on sent chez Kilgore, l’officier de cavalerie d’Apocalypse Now, cette même certitude qui manqua de conduire l’Amérique vers le conflit nucléaire pendant la guerre de Corée, et même pendant le Vietnam. Pour autant la première guerre que doit désormais livrer le général c’est la guerre médiatique, une guerre qu’il perdra par sa propre faute, à force de se prendre pour une rock star. War Machine c’est aussi un jeu de massacre concernant la personnalité même du général, petit bonhomme étriqué, handicapé de la vie civile, handicapé dans ses rapports avec une épouse qu’il ne voit quasiment jamais, qui ne se sent bien que dans son rassurant uniforme de général, parmi les siens. Sommes Mc Mahon/Mc Chrystal n’est qu’un officier d’opérette, on lui attribue la réussite contre le terroriste mais ce n’est pas lui qui était sur le terrain, il n’est d’ailleurs jamais allé au combat, une carrière tout entière dans les forces armées sans jamais regarder la mort dans les yeux. Il ne peut pas espérer plus d’avancement, plus de gloire sans un dernier coup d’éclat. Ce sera un coup d’épée dans l’eau. Reposant tout entier sur l’abattage d’un Brad Pitt visiblement ravi d’en rajouter des couches, le film souffre cependant d’un traitement standard, presque télévisuel et glisse sur la réalité d’un drame et d’une guerre pour ne se concentrer que sur un de ces acteurs, comme si tout cela n’avait aucune importance, que pendant ce temps personne ne mourrait. Il manque de point de vue non pas sur cette guerre en tant que telle mais sur la guerre en général. Jamais la bêtise de ce général n’est contrebalancée par la réalité du terrain à l’exception d’une scène, réalisée sans véritable enjeux et qui essaye de démontrer de la cruelle réalité du conflit et des manœuvres du général mégalo, sans jamais y parvenir. Presque un film de bureau, où des individus diversement sains d’esprit et sobres prennent des décisions qui conduiront une carrière à sa perte. Reste l’interprétation de Brad Pitt et sa relation avec Meg Tilly qui joue ici sa compagne, presque une farce si l’on ne pensait que pendant ce temps les gens mourraient.

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