En Marche ! 3.

Le Nantais était une légende. Une légende de cinquante quatre ans et de deux mètres de haut, cent cinquante kilos de barbaque et de muscles, la force d’un ours, qu’on avait fusillé, poignardé, balancé d’une voiture, tabassé et même enterré vivant et qui était toujours revenu pour se venger. Avec lui personne n’en réchappait, le Fléau de Dieu, une calamité. Avec lui, une fois les deux parties d’accord, le contrat engagé il n’y avait aucun retour en arrière possible. De sorte que non seulement on ne l’engageait jamais à la légère mais que ses proies ne pouvait espérer rien de plus qu’une vie de fuite, de départ précipité, de clandestinité. Estéban avait beaucoup de respect pour lui bien qu’il ne l’ai rencontré que deux fois. Un homme sans fard, franc, direct, tout entier lui et peu importe ce qu’on en penserait. Et puis il avait des années d’expérience, des dizaines, peut-être plus, de cadavres derrière lui. Quelque soit la nature du problème, abattre une cible dans la rue ou la faire disparaitre corps et âmes, il avait les qualités requises. Pourtant ça n’avait pas été facile de le convaincre de venir, il devait passer en jugement ces prochains mois. Bien qu’il était natif de Loire Atlantique il vivait dans les alentours de Bordeaux, une magnifique propriété au milieu des vignes. Ils s’étaient donné rendez-vous rue de Ponthieu, un restaurant chinois dont la réputation courait depuis des décades, le Tong Yen, et où le gratin du show business et de la politique se rendait régulièrement. Ce jour là justement Cyril Hanouna et son producteur était là à deux box d’eux.

–       On a pas eu de bol, on est parti à la chasse avec mon beau-frère en Dordogne, chasser le sanglier, tout se passait bien, on arrive sur le site, tout d’un coup un paquet de gendarmes !

–       En forêt ? Qu’est-ce qu’ils fichaient là ?

–       Ouais en forêt, sorti de nulle part en mode militaire tu vois.

–       Kaki.

–       Ouais, kaki, je sais pas pourquoi, ils ont rien dit, ils m’ont juste demander d’ouvrir le coffre et ils ont trouvé nos fusils.

–       T’as pas de permis.

–       Bah non, avec mon passif j’ai même pas droit d’avoir un pistolet à eau.

Le serveur apporta le martini que le Nantais avait commandé, Estéban était resté à la Tsing Tao.

–       Eh t’es retourné dans ton pays pour le faire ton martini ? Gronda le géant qui occupait presque deux places à lui seul de l’autre côté de la table.

–       Je vous demande pardon monsieur ?

–       Qu’est-ce qu’il y a ? je t’ai demandé si t’était allé chercher mon martini à Pékin t’es sourd ? Ca fait deux plombes que je l’ai commandé !

Le serveur regarda Estéban désemparé qui lui rendit un sourire gêné.

–       Excusez-nous monsieur, un de nos serveurs est malade, je… Nous…

Le géant lui fit signe de taire de son énorme pogne.

–       Me raconte pas ta vie machin, je suis client ici pas ta mère, va m’en chercher un autre et fissa.

–       Euh mais monsieur vous…

–       Quoi ? T’attends quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? fissa j’ai dit, et tant que tu y es, remet une tournée à mon ami.

–       Non, non, ça va je t’assure.

Le serveur ne savait plus à quel saint se vouer.

–       Bouges je t’ai dis !? va me cherche mon deuxième martini !

Et sur ces bonnes paroles, alors que le serveur paniqué s’en allait, il éclusait son verre d’une traite avant de gober l’olive, la mâchonner d’un air absent et recracher le noyau dans son assiette sans manière. Il avait grossi par rapport à leur dernière rencontre. Les traits plus marqués également, des poches sous les yeux et comme un reflet de lassitude dans le regard. Il avait lu quelque part qu’avec le temps les personnalités sociopathes avaient tendance à se calmer. Les scientifiques avaient cette théorie comme quoi la baisse de testostérone et de libido était conséquente de cette diminution de l’agressivité. Pourtant son humeur indiquait que le volcan n’était pas encore éteint.

–       Tu vas faire quoi ?

–       Pour ?

–       Ton procès.

Il souleva ses énormes épaules d’un air de fatalité.

–       Soit je tente ma chance au tribunal, soit je m’arrache.

–       Les fusils étaient à toi ?

–       Non au beauf’

–       Tu crois que tu as ta chance ?

–       Je peux finir ta bière ?

–       Euh… je t’en prie.

Il attrapa directement la bouteille et bue au goulot à une vitesse stupéfiante, un ravin. Il la reposa bruyamment en s’essuyant la bouche d’un revers.

–       Ah ! M’en faut une autre….

Il se retourna sur sa chaise chercha le serveur du regard.

–       Putain il est où cet abruti de loufiat ?

–       Tu ne m’as pas répondu, insista Estéban histoire de détourner son attention. Tu crois que tu as tes chances ?

Il le dévisagea comme si c’était la première fois qu’il le voyait, l’air de ne pas le reconnaitre, puis il dit :

–       L’avocat dit que ça se plaide moi je pense que c’est mort.

–       Et Carole, elle prend ça comment ?

–       Mal, elle parle de divorcer.

–       Ah merde.

–       Je lui ai dit laisse moi une chance, une dernière chance, si je déconne je comprendrais, j’insisterais pas.

–       Et alors ?

–       Alors elle a dit comme la dernière fois et la fois d’avant, tu vas te tenir tranquille deux mois et puis tu vas recommencer…

On sentait qu’il était presque désolé que ça soit dans sa nature, voyou par choix, pas désir, parce qu’il avait toujours aimé en être un aussi loin qu’il se souvenait. Même à l’époque où voler, frapper, dévaliser, racketter était moins un choix de vie qu’une nécessité. Le Nantais était né dans la misère la plus noire mais il avait immédiatement été séduit par l’autorité que lui conféraient ses dimensions, sa force physique, et le profit qu’il pouvait en tirer. Immédiatement été séduit par ce pouvoir qu’avaient ceux qui vivaient en marge de la société, selon leurs propres codes, leurs propres règles. La peur aussi qu’ils évoquaient chez les bourgeois. Ce qui avait commencé comme une nécessité devint un jeu avant de n’être plus qu’une mauvaise habitude qui lui collait à la peau.

–       T’en penses quoi ?

–       Hein ?… Elle a raison évidemment.

Le martini arriva.

–       Oh la la mais deux plombes ! Et ma bière ?

–       Monsieur mais je… euh vous n’avez pas commandé de bière.

–       J’ai commandé deux bières, une pour moi une pour mon ami, et un martini.

Le serveur ne savait plus où se mettre, même assis le Nantais avait l’air debout.

–       Mais monsieur a dit…

–       Et alors ? T’es parti pisser à la distribution de cerveau ou quoi ?

Rouge de confusion.

–       Monsieur ?

–       Ca va, ça va Claude, c’est pas grave, il n’y pas de mal… intervint Estéban en faisant signe au serveur d’y aller.

Ce dernier reparti ventre à terre.

–       Des bosseurs les chinois qu’ils disent, maugréa-t-il, putain peut-être mais c’est pas des flèches.

–       C’est bon arrête.

Il éclusa le verre de la même manière que le précédent, le noyau d’olive ponctuant la dégustation d’un petit ping.

–       Alors c’est quoi l’histoire ? Demanda-t-il enfin.

–       Un client, un seul à traiter en priorité mais je veux bien t’en filer un autre si tu veux.

–       Combien ?

–       Dix par tête.

–       Une demande particulière ?

–       Non vite et bien, c’est tout, comme d’habitude. Mais pour le moment on attend le feu vert… ils sont un peu procéduriers par ici.

–       Mmh…

Les bières presque aussi tôt après.

–       Un martini, rajoute un martini, et amène la carte qu’est-ce que t’as comme vin, comme bon vin ?

–       Euh… eh bien nous avons un Trottevieille millesimé de…

–       Nan, nan pas un bordeaux, j’en peux plus du bordeaux, je digère plus, un pinot, t’as pas un bon pinot noir ?

–       Euh non mais nous avons un bourgogne…

–       Vas-y, vas-y, met ça, met ça ! Fit-il en le chassant de la main.

–       Une bouteille ? Demanda prudemment le serveur.

–       Une ouais… et le martini.

Estéban commençait à se poser des questions. Il avait toujours vu bon vivant, solide appétit, volontiers buveur mais jamais ni à cette cadence ni cette quantité alors qu’il était venu pour un contrat et pas se goberger à Paris.

–       Tu bois beaucoup non ?

–       De quoi ?

–       Le vin, la bière, le martini, t’es sûr ?

Le front du géant se fronça, sa voix se mua en un grondement comme une avalanche en approche.

–       T’occupes pas de ça, je buvais déjà t’étais même pas un projet dans les couilles de ton frère ! Non mais pour qui tu te prends petit con ? mon père ?

Il encaissa l’allusion à l’inceste, battant en retraite sur sa chaise.

–       Bon, bon… okay, comme tu veux.

D’un coup il se désintéressa du sujet.

–       T’as vu il y a ce connard d’Hanouna.

Assez fort pour que tout le restaurant, qui était petit, l’entende. L’intéressé ne fit même pas mine de faire attention, parlant avec son producteur sur le ton de la confidence. Estéban remarqua avec malice que comme les voyous, ces deux là avaient plusieurs portables posés sur la table.

–       Oui, oui, j’ai vu… bon alors on fait comment, t’en prend un ou deux ?

–       Je peux pas saquer ce connard, maugréa le Nantais en fixant l’animateur qui continuait de l’ignorer là-bas.

–       Euh… d’accord… ça ne répond pas à ma question.

A nouveau il le regarda comme si c’était la première fois qu’il le voyait et qu’il avait du mal à le resituer.

–       Quelle question ?

–       Tu veux t’occuper d’un ou de deux clients ?

–       Combien y’en a déjà ?

–       Quatre, je me charge de deux déjà, je peux t’en laisser un de plus.

Il eu l’air de réfléchir à sa question.

–       Je préfère pas être parti trop longtemps, le juge m’a interdit de quitter le département, en plus je suis tricard en Ile de France, si jamais je me fais coxer par les poulets, je suis bon.

–       Un alors.

–       Ouais, c’est mieux…

Il tourna sa grosse tête lugubre vers l’animateur là-bas.

–       Hey Hanouna ! Ca t’amuse de t’en prendre aux pédés !?

L’animateur leva vaguement la tête dans sa direction avant de l’oublier aussi vite.

–       Oh le youpin je te cause !

Cette fois il avait toute son attention, ainsi que celle de l’ensemble du restaurant où on avait certes peu souvent l’occasion d’entendre proférer ce genre de propos. L’animateur et son producteur lui jetèrent un regard noir mais n’importe qui hésite face à un type de deux mètres avec une tête de dogue.

–       Euh… Claude s’il te plait… dit Estéban, de plus en plus gêné.

–       Quoi !? Mon beau-frère est pédé !… Eh connard tu sais que t’as fait chialer mon beauf’ !? Hein le youpin !?

Le producteur fit signe au maître d’hôtel de leur apporter la note, l’animateur faisait son possible pour ne pas regarder dans leur direction. Qu’est-ce qu’il fichait là ? Il était venu pour un contrat et il faisait du scandale dans un restaurant ? Alors que deux minutes auparavant il lui déclarait qu’il était tricard en Ile de France ? A quoi il jouait là ? Il se tourna vers lui.

–       Je te jure c’est vrai, à cause de cet abruti qui montent des bateaux pour se moquer des pèdes.

–       Je comprends Claude, je comprends mais ça m’ennuierait que quelqu’un appel la police tu vois ?

Ca n’avait pas l’air de l’effleurer plus que ça.

–       Oh fait chier… j’ai besoin d’une avance, l’avocat me suce toute ma moelle en plus j’ai perdu trois milles l’autre jour à Biarritz.

–       Tu joues encore ? je croyais que Carole t’avait demandé de lever le pied.

–       Ouais, ouais, de temps à autre, rien de méchant.

–       Trois milles quand même, de combien t’as besoin ?

–       Je sais pas, deux, trois milles, le temps que je reste ici.

Là-bas Hanouna se levait, le maitre d’hôtel vint à sa rencontre et lui chuchota quelque chose en regardant dans leur direction. Estéban entendit l’animateur dire : « non c’est pas grave, j’ai l’habitude… »  Drôle de vie quand même, se dit-il, être reconnu partout et se retrouver à la portée des insultes du premier venu, encore heureux qu’il n’avait pas de garde du corps avec lui ce jour là, Dieu sait comment ça aurait pu dégénérer.

 

 

« -…Un peu plus de deux milliards, c’est ce que devrais rapporter aujourd’hui la journée de la Solidarité, et vingt-huit milliards c’est ce qu’elle a déjà rapporté depuis son instauration. Vingt-huit milliard contre un seul petit jour férié, considérant le nombre de jours fériés dans le calendrier français, je crois que ça devrait en faire réfléchir plus d’un non ?

–       Merci Jean-Michel Appati, vous….

–       Alors les petits loups aujourd’hui c’est la journée de la solidarité, je voudrais que vous réfléchissiez avec moi sur ce qu’on pourrait faire de solidaire.

–       Si on avait préparé cette émission, je sais pas, on aurait pu faire un jeu concours pour le compte de la fondation Abée Pierre.

–       Préparer cette émission, oh ça va ! Ah, ah, ah, hi, hi ! Moi je pars du principe que la solidarité ça se prépare pas, on se lève pas le matin en se disant aujourd’hui je vais être solidaire, on l’est ou pas.

–       Absolument d’accord.

–       Moi qui suis très solidaire par exemple, je ne prépare rien, quand j’aide un SDF je l’aide…

–       Tu aides des SDF toi ? Ah bah ça on vient d’en apprendre une bonne Enora aide les SDF !

–       Bah alors quoi ? »

Costa était resté une semaine et demie à l’hôpital. Le nez dans le plâtre avec interdiction de bouger le temps que sa clavicule se ressoude. Il avait trouvé le temps très long, surtout que le moindre petit mouvement, la moindre respiration lui infligeait un surcroit de douleurs. Une semaine et demie sans réussir à respirer, manger, dormir correctement, les amis étaient venus, ainsi que sa fille qui avait fait de son mieux pour le distraire, le réconforter, sa fille l’adorait et il adorait sa fille. Mais cette attaque, ce cassage de gueule en règle l’avait déprimé. Pire avait fait de lui un animal traqué. Il avait peur de tout aujourd’hui, de croiser un regard, de la télé ou de la radio quand le son était trop fort, de la foule, qu’on le touche ou même l’effleure. Il se sentait fragile, vulnérable, toute sa belle assurance de beau mec, de joueur professionnel, disparue, envolée, tout ce qui avait fait de lui l’homme qu’il avait été jusqu’à cet incident s’était effondré en entrant à l’hôpital. Quand le souvenir de la dérouillée lui était revenu le lendemain soir après un coma de près de six heures. En partant le médecin l’avait félicité pour sa résilience et la vitesse à laquelle son corps se remettait, lui avait prédit qu’il serait en forme complète d’ici un mois tout au plus. Il n’avait rien dit quand aux blessures que cette violence avait fait à l’intérieur de lui. Personne ne lui avait jamais demandé ce qu’il ressentait réellement, ce que ça lui avait fait d’être ainsi tabassé. Ce sentiment d’impuissance, de viol. Même sa fille ne l’avait pas vu, parce que ce genre de traumatisme se garde dans l’intime.

–       Le voila.

–       «Bah quoi tu me crois pas capable d’élever… euh d’aider un SDF ?

–       Elever ! Oh la, la, oh le lapsus !

–       Ah, ah, ah !

–       Eh mais Enora elle se prend trop pour la Pompadour avec ses moutons en vérité !

–       Ah, ah, ah ! »

–       Ca t’embêterais de couper cette connerie ?

Tony appuya sur le bouton de la radio et mit un programme de musique classique.

–       J’aime bien Hanouna.

–       Je l’ai croisé dans un restaurant l’autre jour.

–       Ah ouais ? Alors il est comment ?

–       Comme un client dans un restaurant.

Tony regarda Estéban.

–       Ouais, mais comment il a l’air, il a l’air sympa ? Marrant ?

–       Regarde la route tu veux bien.

Costa avait parlé à l’avocat, il lui avait expliqué qu’il avait besoin d’un peu de congé, de prendre un peu l’air de la convalescence quelqu’un d’autre devrait s’occuper de la salle en son absence. L’avocat avait dit qu’il comprenait parfaitement, avait compati et trouvé quelqu’un. Mais en réalité il ne supportait plus de sortir la nuit, rentrer tard chez lui, et se retrouver enfermé avec plein de monde. Comme un mécanisme de défense, passé vingt et une heures, il fallait qu’il soit chez lui, à l’abri, comme si le moment entre cette heure et celle où il avait été attaqué par les frères Angelo était potentiellement une zone de danger. La nuit était justement en train de tomber, obligé de sortir pour régler divers problèmes administratifs. Il voulait partir, quitter la ville, retourner d’abord dans le sud pour le moment puis plus tard l’Amérique du Sud, le Brésil peut-être où il avait des contacts

–       « A l’occasion de la journée de la Solidarité vous aussi vous voulez organiser une journée solidaire dans votre entreprise ? Tous bénévoles.org peut vous aider… »

La solidarité, il n’y en avait aucune dans son milieu. Tout ce cinéma que se faisait les voyous sur l’amitié, la parole donnée, l’honneur, n’était que du vent. Il n’y avait que l’argent qui comptait, le fric, les bénéfices, les valises de billets, la fraiche, et ce qu’on rapportait. Il avait fait la bêtise une fois de croire à sa chance, de penser qu’il était trop apprécié pour qu’on le soupçonne de s’être volé, et quand il avait lâché le morceau, par accident, parce que cette nuit là il avait bu un coup de trop, il avait encore cru à sa chance quand il s’était rendu compte que personne ne venait lui chercher des noises. Depuis il ne s’était jamais vu comme un mort en sursis ou rien, N’avait même jamais imaginé qu’on puisse s’en prendre à lui ou la salle. Il appartenait à un genre de clan, un clan de gens qui le protégeaient, avec au-dessus d’eux encore un autre cercle, plus puissant, avec des ramifications partout, comme de vivre dans une bulle, une autre réalité, un monde parallèle en bordure du légal et de l’illégal. Mais aujourd’hui la bulle avait éclaté et il se sentait plus vulnérable que jamais. Aujourd’hui ceux qui l’employaient, qui lui avaient tapé dans le dos à l’occasion, l’avaient invité à des fêtes, à déjeuner ou à diner lui avaient signifié qu’il n’était rien, à peine de la barbaque sur laquelle taper. Qu’il ne valait rien en dehors de l’argent qu’il ramenait. Son orgueil, son égo, tout était en vrac et ça se voyait. Le col de sa chemise était douteux, il ne s’était pas rasé depuis trois jours, il avait les traits tirés par les insomnies.

–       Laisse toi dépasser et ne roule pas trop vite.

–       « François de Virieux vous êtes historien, je crois que vous partagez la vision d’un certain nombre d’intellectuel français sur les banlieues.

–       Absolument, comme le disait si bien l’excellent Eric Zemmour, la gauche est aveuglée par son multiculturalisme mortifère, l’israélite Alain Finkielkraut le dit lui-même, l’antisémitisme fait des ravages dans les banlieues, et il est évident que la montée de l’islamisme… »

Le morceau de musique classique avait embrayé sur la voix feutré de deux messieurs qu’on sentait enfermé dans un petit local, entre intimes presque. Une sonorité comme on en entendait plus depuis la disparition des radios libres.

–       Ah c’est Radio Courtoisie ça, fit Tony en connaisseur.

–       Coupe.

–       Bah quoi t’aimes pas ?

–       Coupe et concentre toi sur ce que tu fais tu veux.

Ils roulaient sur les boulevards extérieurs en direction de la porte Champerret. Le 4×4 était à deux voitures d’eux, sur la file de droite, il apercevait la tête de Costa de dos. Comme tous les soirs depuis trois jours il pleuvait, et comme toujours dans ces cas là à Paris, la circulation était un peu au ralenti. Tony était flic à la BAC de Marseille et lui et son frère ambitionnaient de rentrer aux stups. Il connaissait son travail, savait suivre quelqu’un mais il avait un peu trop confiance en lui au goût du tueur. Comme beaucoup de corse en affaire, il se croyait intouchable ce qu’il trouvait assez paradoxal considérant ce que lui-même et son frère avaient fait à ce pauvre Costa. Il ouvrit la fenêtre et sorti le Glock 21 de la boite à gant.

–       Doucement, roule doucement…

Il y avait deux points de vulnérabilité pour un chauffeur dans une voiture. La vitre latérale, et la serrure, la tête ou la poitrine. Si la vitre latérale n’offrait pas de visibilité, comme c’était souvent le cas aujourd’hui avec la mode des vitres fumées, il fallait viser la serrure, y tracer une sorte de cercle en tir groupé. La serrure étant à peu près à hauteur de la cage thoracique, avec la dispersion, la cible avait très peu de chance d’y réchapper. Estéban aurait pu donner des cours sur la question.

–       « Alors voilà ce que je propose, vous avez un problème, vous nous appelez et on essaye de vous aider à le résoudre.

–       Evidemment si vous avez besoin d’argent, ça va pas être possible on a perdu des annonceurs.

–       Ah, ah, ah ! »

Il n’entendit pas le premier coup de feu, il sentit soudain une vive douleur dans le bras et la poitrine.

–       « Mais un problème comme quoi ?

–       Je ne sais pas, vous recherchez un ami que vous n’avez pas vu depuis longtemps, vous avez besoin d’un coup de main pour aller à tel endroit.

–       Moi je crois plutôt que c’est pas ça être solidaire en 2017. »

Par réflexe il se tourna sur le côté quand la seconde balle l’atteint en pleine poitrine. La troisième lui cassa le bras et lui déchira les poumons avant de ressortir par la clavicule. Tout semblait se dérouler au ralenti pour lui. Sa main qui s’appuie sur le volant, la voiture qui fait une embardée, même les voix dans la radio qui semblaient danser autour de lui à mesure que le 4×4 tournait sur lui-même.

–       « Oui alors, c’est quoi, dis nous tout mon petit poulet, c’est quoi être solidaire en 2017.

–       Moi je crois qu’être solidaire en 2017 c’est de faire un geste pour notre planète… »

C’était si violent, si soudain qu’il n’avait même plus peur, cela allait au-delà. Durant le bref moment qui lui resta à vivre c’est l’horreur qu’il ressenti. Horrifié par son sang qui inondait ses vêtements, par ce qui lui arrivait, par la certitude que la mort était là, que tout était fini, par ce que la vie lui avait fait subir au bout du compte.

–       « Oui mais quel rôle on joue là nous ?

–       Par exemple on pourrait organiser une grande collecte de portable et d’ordinateur usagés pour aider à les recycler.. »

Les voix commençaient à s’éloigner maintenant, plus lourdes, plus lentes, comme un bourdonnement sur lequel il essayait de se concentrer. Il avait l’impression qu’aussi longtemps il arriverait à entendre ces voix, aussi longtemps il resterait en vie. Il n’entendit pas le dernier coup de feu qui lui détruisit la boite crânienne.

 

 

–       « La décision de Donald Trump de sortir des accords de Paris est-elle si grave que ça selon vous ?

–       Considérant que les Etats-Unis sont déjà un des premiers pays polluant de la planète c’est très grave oui. »

Rachid vivait dans un foyer pour jeune travailleur. Là dedans il y avait un peu de tout, des gars qui sortaient de cabane, d’autres qui s’apprêtaient à y retourner, des kurdes, des syriens, bref il y avait du passage, quelques bagarres de temps à autre, des vols, souvent. Il s’était fait un shoot qui l’avait envoyé un moment dans la stratosphère et il récupérait lentement en regardant un talk show sur son mobile.

–       « Deux degrés, c’est tout ce qui nous sépare de la catastrophe ! Si la température moyenne du globe augmente de deux degrés, la calotte glacière sera gravement menacée. »

Rachid se demandait ce que ça changerait pour lui si le temps était plus clément ? Ce que ça changerait même si le pôle nord ou sud fondait. La mer monterait à ce qu’on disait à la télé. Est-ce que ça veut dire que Panam serait les pieds dans l’eau ? Comme cette autre ville en Italie… comment ça s’appelait déjà ? Il s’imaginait sur un bateau en train de circuler dans la ville, un bateau à moteur pour échapper aux flics. Ca serait pratique remarque parce que les flics du coup ils auraient vachement de mal de faire du contrôle au faciès.

–       « Elle est déjà menacé, on a constaté la formation d’une faille gigantesque en Antarctique, mais il y a plus grave, nous pourrions également tous disparaitre du jour au lendemain, si le permafrost sibérien venait à disparaitre.

–       – Vous faites allusion à cette contamination à l’anthrax qui a tué des centaines de rennes

–       Absolument ! »

Rachid n’envisageait pas de faire de vieux os, la perspective énoncée par l’expert alarmiste de service lui passait complètement par-dessus la tête. Il regardait et écoutaient des messieurs qui avaient l’air de participer à un débat très sérieux, l’impression confuse qu’il se cultivait, qu’il apprenait quelque chose qu’il pourrait répéter à l’occasion histoire de donner l’impression que le monde l’intéressait. Mais au fond il s’en foutait complètement, se remettait de son shoot et sur l’écran réduit de son portable, ça faisait comme des jolies couleurs qui disaient des choses savantes. Il avait des projets pour aujourd’hui, aller chercher les cinq cent grammes d’héro, revenir ici, le mélanger avec le lait pour bébé qu’il avait acheté au supermarché, puis monter jusqu’à la cité voisine pour la revendre aux dealers. Avec sa coupe il comptait monter jusqu’à un kilo et demi, il ne revendrait pas tout d’un coup parce que fallait être prudent et économe dans la vie, il en garderait même de la non coupée pour son usage personnelle. Il en était certain, cette nouvelle affaire lui rapporterait un peu plus d’argent qu’il ne lui restait déjà. Argent qu’il avait roulé serré dans un tube en carton et disposé derrière une des plaintes en plastique de sa chambre. Avec la totalité il s’achèterait un kilo complet et recommencerait l’opération jusqu’à être à la tête d’une belle somme, au moins cinquante mille selon ses estimations, et cette fois sans devoir les partager. Avec il comptait s’acheter de nouveaux vêtements et aller draguer dans les quartiers rupins. Il avait entendu dire qu’il y avait des couguars qui cherchaient à se faire baiser par des petits jeunes dans le XVIème, qu’on les trouvait dans les salons de thé et les bars d’hôtel chic. Toute l’idée c’était d’en débusquer une qu’elle l’emmène chez elle et qu’il la baise si bien qu’elle décide de l’entretenir. Mais c’était important que cela se passe chez elle parce que si ça se déroulait pas bien, qu’elle voulait plus baiser ou que sa bite lui faisait mal, il pourrait toujours la dévaliser ou au pire la cambrioler plus tard. Avec un peu d’argent dans les poches, la bonne tenue comme les bourgeois portaient dans le XVIème, il était sûr qu’il pourrait mener à bien cet ambitieux projet. De quoi se refaire une nouvelle vie en somme. Il changea de chaine quand l’un des experts parla de sixième extinction de masse, l’esprit soudain encombré de catastrophe diverse.

–       « oui, je considère que le travail est une valeur. Parce que c’est la première source d’émancipation individuelle et parce que c’est le moyen le plus puissant de se libérer du déterminisme : c’est par le travail que l’on peut devenir celui ou celle que l’on a envie d’être. C’est parce que je crois au travail que je me suis inscrit en classes préparatoires et que j’ai tenu à passer ensuite les concours républicains. »

Il avait trop raison Macron, se dit-il, c’était par le travail qu’on pouvait devenir celui qu’on a envie d’être. Et Rachid estimait qu’il avait bossé dur pour en arriver là, avoir cette dope, cet argent, ça n’avait pas été de tout repos, il avait fallu prendre des risques presque mortels, et ce n’était pas fini, il avait encore du boulot, fallait qu’il soit sérieux, la dope allait pas se vendre toute seule, son rêve de gigolo allait devoir attendre qu’il ait fini de suer pour de bon. Il se reposerait après se dit-il en éteignant le portable, aller, en marche ! Il sorti de sa chambre la démarche encore engourdie par les opiacés. Ca sentait le shit et le poisson grillé dans le couloir. On n’avait pas le droit de faire la cuisine dans les chambres mais certain prenait le gauche. Il descendit les escaliers en se retenant à la rampe, il aurait bien bu quelque chose de sucré mais ils avaient cassé le distributeur en bas. Il croisa des gens sans les voir, n’entendit pas le concierge le héler, qu’il avait du courrier, et d’ailleurs l’aurait-il entendu qu’il aurait pensé à une erreur. Rachid était né en France, dans cette même banlieue où il vivait à deux pas de ce même quartier où il avait grandit, lui-même à trois rues du foyer. Ses parents en revanche étaient repartis en Tunisie après la révolution, son frère refusait de le voir depuis qu’il lui avait volé sa carte bleue, sa sœur était mariée à un gendarme, pire qu’une trahison, carrément une interdiction de séjour. Personne n’appelait ou écrivait pour donner des nouvelles ou en prendre, un peu comme si tous les membres de sa famille étaient décédés. Il essayait d’y penser le moins possible, ses rapports avec eux avaient toujours été motif de déception réciproque, de rancœurs mal digérés, de conflits jamais réglés. Ses parents étaient très traditionnalistes, en conflit avec l’ensemble de leurs enfants nés en France et pensant comme des français, son exemple étant à leurs yeux le pire, son père avait fini par le jeter dehors. Rachid avait passé quelques mois à la rue et dans des squats alors qu’il était tout juste majeur. Aujourd’hui il estimait que ça l’avait formé. Il était plus aguerri, il ne se faisait plus piéger par les flics aussi facilement qu’avant, il était organisé aussi, et il avait des contacts comme ce dealer auquel il avait acheté les armes, et des planques sûres, le matelas chez Frank, un hôtel au mois dont il connaissait le patron, ou la cave où il avait laissé la dope, comme un vrai gangster. Il était même capable de braquer une salle de jeu sans bobo. Il avait toujours su qu’il en était capable, il avait tant de fois répété son rôle tout seul dans sa chambre à braquer la banque de France comme Mesrine que les gestes étaient venus naturellement. Qui sait, si Frank avait d’autres coups peut-être qu’il laisserait tomber les couguars pour les attaques de convois. Tout en marchant vers le centre ville il s’imaginait déjà avec un masque de hockey et un fusil d’assaut braquant une tirelire comme on disait., parvenu à mi chemin, il avait son nom dans les journaux, ennemi public N°1 et sa gueule dans tous les commissariats.

–       Hey salut toi ! Mais pourquoi tu veux me rendre amoureux comme ça ?

La fille le dépassa sans faire attention à lui.

–       Putain d’salope, maugréa-t-il en l’oubliant aussi tôt.

Ca faisait un moment qu’il n’avait pas été avec une fille, la dernière, juste avant d’être enfermé l’avait notablement traumatisé en essayant de se tuer devant lui avec un couteau. Mais de toute manière sa libido s’en était allé avec la poudre. Qui a besoin d’une petite amie quand on a l’héroïne dans sa vie ? Elle remplissait tous ses besoins de réconfort, de tendresse et en matière d’orgasme un flash dépassait tout ce qu’il ne ressentirait jamais en baisant. Alors son projet de gigolo disons qu’il se basait sur les quelques érections que lui procurait parfois sa main et ses proportions qui, le pensait-il, faisait obligatoirement craquer les femmes. Il s’approchait de l’immeuble où se trouvait sa dope. Un endroit cossu pour les français avec digicode, à deux pas du centre-ville, le dernier endroit où les flics iraient chercher de la came, il en était certain. A tout hasard il scruta la rue, le petit vieux qui promenait son chien, la ménagère qui passait avec son sac de course, le couple qui se bécotait contre une voiture. Estimant que l’endroit était sûr il se faufila jusqu’à l’immeuble, tapa le code et se glissa à l’intérieur. Le couple et leurs collègues attendirent qu’il ressorte avec le paquet dans son pantalon pour lui tomber dessus. Ils avaient eu le tuyau par un gitan qui de temps à autre leur balançait un nom, en échange de quoi les flics évitaient de se mêler trop de ses affaires. Il fut déféré dans la journée et condamné à trois ans, finalement il reçu son courrier en prison pour y apprendre le décès de sa mère. Est-ce cette nouvelle, la perspective d’être enfermé dans les poubelles de Fresnes une nouvelle fois, le manque, toujours est-il que deux jours après ce courrier, il se donna la mort en se pendant dans sa cellule. Frank apprit son incarcération le jour même et de la manière la plus simple qu’il soit, en l’appelant et en tombant sur un perdreau qui lui demanda qui il était. Après quoi, par le quartier, il connu la raison, ça lui mit un coup. Mais ce qui lui plomba définitivement la journée c’est la nouvelle qu’il entendit à la télé dans un bar.

–       Ils l’ont tué comme t’avais dit Roger, ils ont pas cherché, ils l’ont tué !

–       Qu’est-ce que tu veux, il a joué une fois et il a finalement perdu, fit Roger avec philosophie. Il aurait fermé sa bouche, l’aurait dit à personne, il serait encore en vie aujourd’hui. Faut être un peu malin dans la vie, sinon tu finis mal.

Frank ne voyait pas les choses comme ça. Ca n’avait rien avoir avec le fait d’être malin ou non, s’ils avaient voulu le descendre ils l’auraient fait depuis très longtemps. Ils l’avaient seulement épargné parce qu’il rapportait et l’avaient jeté parce qu’il s’était fait braquer une fois de trop. Pourtant il en était certain, tous ces mecs devaient se connaitre de longue date, avaient peut-être même été amis parce qu’on ne confie pas ce genre de responsabilité à un inconnu, surtout chez les corses.  Bien entendu il savait comment le monde fonctionnait, surtout dans le milieu, et peut-être que l’arrestation de son pote jouait, mais sur le coup il se senti complètement désemparé.

–       On est seul Roger, de la naissance à la mort on est putain de seul !

 

 

Le Nantais était assis en robe de chambre, slip et teeshirt douteux devant la télévision en sourdine, un verre de whisky devant lui, la fille était dans la salle de bain qui se remaquillait.

–       Ca va t’es bien installé ?

Rester diplomate.

–       Ouais ça va, j’ai vu mieux.

Il avait loué une suite au Méridien de la porte Maillot, cinquante mètres carrés parfaitement impersonnels à six cent soixante euros la journée. Deux jours qu’il était là. Sans compter le prix de la fille, des filles mêmes. Estéban s’était renseigné, il n’était même pas encore sorti depuis qu’il était arrivé, même pas pour manger, plateau repas, quand il mangeait… A ce qu’il pouvait en juger de la corbeille près du bureau, de l’état de la suite, il avait déjà destocké au moins une fois et demie le minibar, et baisé comme un gamin. Qu’est-ce qui se passait ?

–       Tu te sens comment ?

–       Pas terrible pour tout te dire.

–       Qu’est-ce qui se passe ?

–       Tu veux boire un truc ?

–       Non je te remercie, dix heures du matin c’est un peu matinal pour moi.

Le Nantais sourit.

–       Petit joueur.

Comme si le fait d’être un ivrogne était un genre de qualité masculine. Il bu une gorgée.

–       Alors dit moi c’est quoi le problème ?

–       Ah un peu de tout, ma bonne femme, le procès…

–       T’angoisses ?

–       J’ai cinquante quatre piges mon grand… la taule à mon âge… c’est un sport de jeune.

–       Au pire tu risques combien, ton avocat t’as dit ?

–       Trois sûr, cinq peut-être.

D’habitude les avocats minimisaient, ce n’était pas bon signe. La fille sorti de la salle de bain, une noire à forte poitrine avec de longues jambes et le regard impératrice, plutôt élégante.

–       Oh salut, pardon je ne vous avais pas entendu, s’excusa-t-elle en le voyant.

–       Il n’y pas de mal, répondit le jeune homme avec un sourire. Vous avez de magnifiques boucles d’oreilles.

–       Merci.

–       C’est du boulot de créateur ça, je me trompe ?

Elle sourit, flattée de son attention.

–       Non, vous ne vous trompez pas, c’est une amie qui les fait

–       Vous la féliciterez de ma part.

–       Je n’y manquerais pas, c’est rare que les gens remarquent ce genre de chose.

–       Parce qu’ils ne prennent pas le temps de regarder.

Le Nantais se marra.

–       Tu veux que je te la laisse ? Elle suce pas terrible je te préviens.

La fille le toisa avant de tchiper du coin de la bouche.

–       Où est-ce que tu as été élevé toi ?

–       Allé, allé, m’emmerde pas, mon portefeuille est sur la table de nuit, il y a sept cent cinquante euros dedans, si je retrouve pas quatre cent quand tu pars, gare à toi.

La fille ne discuta pas et prit l’argent.

–       Un pourboire ?

–       Non, tu suces mal.

Elle se redressa de toute son élégance, enfila ses talons hauts et dit en partant :

–       Connard.

Estéban s’amusait.

–       Putain j’aurais dû la dérouiller un peu, ça lui aurait fait les pieds, dit le Nantais en regardant la porte se refermer.

–       C’est l’amour vache dis moi !

–       Ouais…

Il regarda le fond de son verre d’un air absent.

–       ma femme elle veut divorcer.

–       Oui tu m’as dit.

–       Elle m’a appelé ce matin. Elle a prit sa décision.

–       Elle ne va pas te laisser une dernière chance ?

–       Non, elle a dit que la dernière fois et la fois d’avant déjà je lui avais fait le coup de la dernière chance.

–       Oui, ça aussi tu me l’as déjà dit.

–       Elle me l’a répété ce matin.

–       Ah.

Un ange alcoolisé passa, le Nantais avait les yeux dans le vague.

–       Cinquante quatre piges… je prends cinq au pire, j’aurais la soixantaine, seul. T’as des enfants ?

–       Un garçon.

–       Moi rien, pas de descendance, après moi, de moi, il ne restera rien que quelques photos à la con, c’est ça que j’ai fait de ma vie, rien, une connerie.

–       T’étais peut-être pas fait pour ça.

Il lui jeta un coup d’œil mi désespéré mi grave.

–       J’ai pas eu la vie facile tu sais.

–       Je sais.

–       Toutes ces conneries sur la vie de voyou, l’aventure, l’amitié, ça te colle des ulcères en vérité.

–       Je comprends mais si tu sortais un peu…

–       Hein ?

–       Je veux dire rester enfermé comme ça c’est pas bon si ça va pas, tu me suis.

–       Mouais… pour aller où ?

Il avala son verre à demi. Estéban n’en croyait pas ses oreilles.

–       Euh… tu te souviens que t’as un contrat ?

–       Hein ?

–       Le contrat, le gars à faire, tu te souviens ?

–       Ouais.

–       Donc ?

–       Mmh…

Il faisait tout son possible pour ne pas s’énerver.

–       C’est quoi ça comme réponse hum ?

–       Mmh, je vais pas le faire.

–       Quoi ?

–       Je veux pas sortir, je vais pas le faire.

–       Tu déconnes.

–       Nan.

Estéban ne savait plus où se mettre, qu’est-ce qu’il fichait là à regarder ce poivrot se saouler à dix heures du matin ?

–       Bon écoute, je vois que t’es pas dans ton assiette, je vais te laisser réfléchir, je reviendrais plus tard.

–       C’est tout vu, l’entendit-il marmonner en sortant.

 

 

« – La flexisécurité, ce concept fumeux de la loi travail, autrement plus de précarité pour les salarié et plus de sécurité pour les patrons !

–       Totalement démagogique, ce que vous dites est parfaitement démagogique Monsieur Mélenchon, permettez-moi de vous le dire.

–       Eh bien non je ne vous le permets pas ! »

L’avocat regardait Estéban sur le siège passager, il sortait encore une de ses satanés cigarettes.

–       Je ne comprends pas, il est complètement paumé, il boit comme un trou, il s’enfile des prostituées depuis trois jours.

–       C’est vous qui l’avez réclamé.

–       Mais moi ce que je voulais c’était le Nantais d’il y a trois ans ! Pas cette loque déprimée.

–       Vous voulez qu’on le rajoute à la liste ? Ce sera à vous de vous en occuper bien entendu.

–       Non ça servirait à rien, il va bientôt aller en cabane de toute façon, il m’a dit qu’il était tricard en Ile de France et il a un procès qui l’attend. On lui met plutôt une fille un peu vindicative dans les pattes, ça fera du scandale, ils appelleront la police.

–       Une sortie en douceur hein ?

–       Je vous l’ai déjà dit, je n’aime pas les actions inutiles.

–       C’est donc vous qui allez vous occuper des trois autres.

–       Deux, l’un d’eux s’est fait arrêter par les stups, comparution immédiate, trois ans fermes, il s’est pendu hier.

–       Oh.

–       Reste Roger et son copain, Roger a fermé boutique, je pense qu’il a préféré prendre un peu le large le temps que ça se tasse.

–       Et sa famille ?

–       Il est divorcé.

–       Ah j’ignorais.

–       Depuis qu’il est sorti de la Santé. Je ne sais pas encore où vit son complice mais j’ai quelqu’un sur le coup.

–       Combien pour Karrouchi ?

–       Vingt mille

–       Vous aviez dix avec le Nantais.

–       Je vous ai dit aussi que je le connaissais, donc c’est tarif double.

L’avocat pinça la bouche.

–       Ils ne vont pas aimer ça.

–       Qu’est-ce que ça peut me faire ?

–       Le Sacristain non plus.

–       C’est lui qui m’envoie, il connait la chanson.

 

 

Cette nuit là Frank avait rêvé du Sacristain. Il ne l’avait croisé qu’une seule fois, dans un bar de nuit de la périphérie. Il avait l’air d’une star, d’une étoile noire déambulant avec ses yeux de loup, ne discutant, ne riant jamais. Mais cette nuit là il le poursuivait armé d’un pistolet et d’une perceuse. Ils couraient dans les dédales d’une cité inconnue, comme un quartier multiplié par l’infini. Un infini de tours grises sous un ciel plombé et le Sacristain qui poussait des cris, des ricanements sauvages à mesure qu’il se rapprochait. Plus Frank courait, plus il lui semblait reculer, comme s’il cavalait à contresens sur un tapis roulant. Il s’était réveillé en sursaut, mordu dans le dos par la perceuse et immédiatement s’était palpé à l’endroit de sa blessure imaginaire. Il ne saignait pas mais il avait peur. Terriblement peur. Figé, les genoux repliés sous sa couette sale, regardant par la fenêtre glauque, le paysage sinistre et son ciel laiteux. Il fait France se dit-il. Quel temps il fait ? Il fait France. Et le Sacristain n’était pas là. Trois semaines que le coup avait eu lieu et il n’était toujours pas là. Ils avaient eu Costa mais eux, pas l’ombre d’une menace. Pourtant il avait peur. Peur depuis que Rachid s’était pendu, peur depuis que Roger était allé se mettre au vert. Peur depuis une semaine, sans repère, perdu, sans refuge sinon son pauvre appartement puant, sa maison de paille. Il se sentait à nu. Peur du croquemitaine, du Sacristain, paralysé même. Il avait l’argent pourtant, de quoi se planquer une semaine ou d’eux n’importe où en France ou ailleurs, mais ensuite ? C’était ça, pas le présent, ou le passé qui le paralysait toujours, le condamnait à cet immobilisme perpétuel, c’était l’avenir, le futur, ce qui risquait de se produire. Presque chacune des décisions qu’il n’avait pas prit dans sa vie étaient liées à cette peur. Cette difficulté à se projeter sans que ça génère une angoisse. Par exemple quand il avait été employé chez Mc Donald c’était moins les ordres et les obligations auxquels on l’avait soumis que la perspective de s’éterniser dans ce genre d’emploi. Que ce boulot de précaire, provisoire et mal payé pouvait devenir une routine permanente sans rien lui apporter de plus que plus de chiottes à laver dans sa journée. Pourtant, curieusement, il n’avait pas eu cette appréhension avec le braquage. Peut-être parce que cela avait été trop immédiat, trop rapide pour qu’il ait loisir de réfléchir. Peut-être parce qu’il plaçait le délit sur un temps donné qui ne dépassait guère que le seul instant et que les conséquences avait été occultée par l’idée que Costa paierait pour eux. Mais maintenant qu’il était devant les faits accomplis, au pied du mur, avec la possibilité d’un danger immédiat, il réfléchissait et plus il réfléchissait, plus il avait peur. Il se leva de sa couche et alla jusqu’à la cuisine se préparer un café à l’aide de la machine qu’il avait acheté au supermarché du coin, un des rares investissements qu’il avait fait pour lui-même et son appartement. Le café avait quelque chose de rassurant en plus de vous réveiller et chasser les voiles noires du matin. En attendant qu’il se fasse, il souleva ses altères, des poids de cinq kilos avec lesquels il fit vingt tractions pour chaque biceps, avant de faire une trentaine de pompes, puis d’aller vérifier dans la glace de la salle de bain la naissance de ses abdominaux. Le café prêt, il se roula un pétard rituel et le dégusta devant la télé.

–       « …Vous avez choisi l’audace et cette audace, nous la poursuivrons ! Et chaque jour qui vient, nous continuerons à la porter parce que c’est ce que les Françaises et les Français attendent. Parce que c’est ce que l’Europe et le monde attendent de nous. Ils attendent qu’à nouveau la France les étonne, que la France soit elle-même et c’est cela, ce que nous ferons…

–       – Alors ça c’était au Louvre…

–       Oui. »

Encore Macron, encore des journalistes pour analyser et suranalyser ses discours.

–       «  Le Front National n’opère que comme contrefeu des idées et des réformes voulu par Bruxelles !

–       Vous le pensez réellement ?

–       Mais c’est évident ! »

Il avait le sentiment parfois de vivre à l’étranger. Comme si ce qui se disait dans le poste, sur la politique, sur les évènements dans le pays ne le concernait pas, était subi et vécu par d’autres. Pas son voisinage, pas les gens du quartier, non des autres, les gens du centre-ville, de Paris, les gens qu’ils interrogeaient dans la rue et qui avaient toujours un avis à donner, une réponse.

–       « 85% des français sont favorables au retour de la police de proximité, il me semble que le message est clair.

–       Vous pensez réellement que c’est un bon moyen de répondre au terrorisme ? »

C’était comme les sondages. Ils en parlaient tout le temps à la télé, les sondages disaient ci ou ça, les sondages disent que Monsieur Macron va gagner, perdre, non que c’est Le Pen, toutes les élections ils n’avaient parlé que de ça. De ça et de Fillon qui avait parait-il fait travailler sa femme ou il ne savait quoi. Il ne savait même pas ce que c’était exactement qu’un sondage. Il avait vaguement compris qu’on interrogeait des gens, mais comment, où, aucune idée. Personne ne l’appelait jamais pour lui demander son opinion, même pas pour lui vendre une véranda ou un don à Amnesty. Il n’était pas sur les listes, pas solvable, pas un flèche, il ne dépensait que pour la bouffe et le shit et même là qu’il s’était acheté de nouvelles fringues, il avait refusé la carte du magasin, ne serait sur aucune base de donnée. Pourquoi faire ? C’est pas comme s’il allait revenir toutes les semaines.

–        « Avec Intermarché jouez la carte du pouvoir d’achat et faites jusqu’à 50% d’économie. Intermarché, le combat contre la vie chère. »

Dégouté, il mit en route sa console et se brancha sur internet, Youtube, un zapping du net. Il regarda des gens se casser la figure en tentant des figures de parkour ou de gymnsatique, des accidents de voiture, des catastrophes naturelles spectaculaires et insolites, des animaux dangereux ou mignons. Il regarda également un cours reportage sur les récents attentats en Angleterre. Le terrorisme, encore un truc qui n’arrivait pas dans son monde. Les types de Daesh n’attaquaient pas la banlieue, ils en venaient. Et quand c’était des morts ça devenait tout de suite des français, des figures exemplaires, même ceux qui avaient dû se faire contrôler deux fois par jour jusqu’à leur mort devenaient des français de la grande république indivisible. Il en eu marre qu’on lui parle de mort et de terreur et éteignit tout pour descendre au PMU derrière la cité, près du carrefour avec l’avenue Jean Jaurès. Tout le monde était là. Tout le quartier qui buvait des bières ou des cafés en pariant ou en lisant Paris Turf, le nez sur les écrans qui entre deux courses diffusaient des clips. Les gars se refilaient des tuyaux, rigolaient, fumaient leur pétard, et une partie de la paye, des indemnités ou de sa CAF, y passerait. Tout le monde à croire à sa chance, à la martingale, à se dire que c’était un moyen d’arrondir les fins de mois alors que c’était surtout une bonne raison pour claquer son fric en se donnant l’illusion qu’on faisait bouillir la marmite. Le bar était tenu par une famille de cambodgien, ça faisait des lustres qu’ils étaient en France, les fils parlaient avec l’accent de Paris, le père et la mère c’était moins ça. Ils s’obligeaient à parler en français devant les clients mais parfois s’engueulaient parce qu’ils ne comprenaient pas l’un l’autre. Putain de ta mère, connard, tu me fais chier, ça par contre ils connaissaient très bien. Leurs disputes faisaient souvent sourire les clients. Ils étaient en train de se pourrir pour un verre cassé quand il commanda un café tout en remplissant son ticket de quarté.

–       Quel cirque, ils me cassent la tête, maugréa son voisin à côté de lui, également devant un café.

–       C’est comme ça depuis que je les connais, on a l’habitude dans le quartier, je le sais je viens ici presque tous les jours.

–       Je sais, répondu l’inconnu avant de boire une gorgée.

Frank leva la tête surpris.

–       Ah bon ? Comment vous savez ? Je vous connais pas.

–       Très peu de gens me connaissent, confirma l’inconnu.

Frank ne comprenait rien, il le regardait un peu inquiet. La peur qui revenait. Pourtant ce type n’avait pas l’air méchant, un jeune, pas mal sapé, peut-être un peu plus jeune que lui mais avec quelque chose dans les yeux qu’il savait ne pas avoir, de l’assurance. Le gars lui jeta un regard de connivence.

–       Je te cherchais… On m’a dit que je te trouverais ici.

–       Mais vous êtes qui ?

–       Peu de gens le savent mais le Sacristain lui il sait. Tu veux que je l’appel pour qu’il te dise lui-même qui je suis ?

Estéban vit ses traits se creuser. Un éclat, une lueur d’hésitation, entre la sidération et l’envie pressante de s’enfuir à toute jambe.

–       J’ai appris pour ton copain, je suis désolé.

Il avait l’air sincère ce qui ajouta à sa propre blessure. Frank détourna la tête en regardant brièvement vers la sortie, la rue, avec le sentiment qu’il n’y retournerait plus jamais, qu’il allait mourir ici, sur place.

–       Mais t’es pas seul tu sais, il y a des gens qui t’apprécient.

–       Qui ? Demanda Frank, incrédule.

Il y avait dans son regard comme un appel au secours, un naïf espoir de s’en sortir. Pauvre garçon, se dit Estéban.

–       Des gens qui observent tout, même avant quand t’étais en prison ils t’observaient.

–       Ah bon ?

Le type le regardait dans les yeux, il n’y avait aucune agressivité dans ce regard, juste de l’assurance, une terrible et écrasante confiance en lui. Frank se resserra autour de sa tasse de café. Il avait encore plus peur maintenant, l’impression de n’avoir jamais été libre, toujours sous l’œil d’un maton ou d’un autre, et que quoiqu’il ferait il était prit dans la toile.

–       T’as fait cette connerie. T’as écouté la mauvaise personne, tu t’es trompé d’ami. Ca arrive…

Du blanc il était en train de virer au rouge, les yeux gonflés rivés sur nulle part en particulier.

–       Calme toi, c’est pas grave je te dis, ça arrive, on fait tous des erreurs non ?

Ca ressemblait à une vraie question, Frank leva la tête sans oser croiser son regard.

–       Si.

–       Mais maintenant faut réparer, tu comprends ?

–       …

–       Pourquoi tu devrais porter le chapeau pour Roger ? Ce n’est pas juste, ce n’est pas toi qui a eu cette idée stupide, si ?

–       Non, dit-il d’une voix timide.

Il avait l’impression d’être retourner au lycée quand il était dans le bureau du proviseur et que toute sa morgue d’adolescent ne suffisait pas à masquer sa détresse devant l’autorité. Encore ce sentiment d’être à nu, vulnérable, que les yeux bleus et scrutateurs du jeune type le lisait comme un livre ouvert.

–       Où est-il ?

–       Je… je ne sais pas.

–       Frank, tu sais comment ça marche, pense à ces amis qui t’observent, tu crois qu’ils vont apprécier si je leur dit que tu n’as pas voulu m’aider ? Tu crois que ça ne va pas les décevoir ?

Frank n’avait envie de décevoir personne et pas plus de parler de Roger. C’était son ami, le seul qui lui restait, son point d’ancrage, l’élément stable de sa vie.

–       Tu sais ce que je crois Frank ? Je crois que la vie c’est une affaire de tri. Pas de choix. Parfois on n’a pas le choix, parfois la vie nous met devant des fait accomplis et on n’a d’autre choix que d’avancer ou de tomber. Mais par contre on peut faire le tri. Entre ce qu’on veut, et ce qu’on ne veut plus.

Tout en lui expliquant son point de vue, il touillait délicatement, puis il posa la cuillère sur la soucoupe et bu le reste du café d’une traite. Il fit signe à un des fils de la famille de lui en remettre un autre.

–       Le bon grain de l’ivraie tu vois ? Qu’est-ce t’en penses ?

–       Euh… je ne sais pas…

–       Je pense que toi c’est ça ton problème justement, tu n’as pas toujours eu le choix mais tu n’as jamais fait le tri. Tu crois pas ?

Il se surprit à réfléchir à la question. Le choix non, il avait raison, il ne l’avait pas toujours eu. Rester chez ses parents se faire tabasser par son père ou partir, ce n’était pas un choix. Mourir de faim ou voler, non plus. Trier en revanche, savoir ce qu’il voulait et ne voulait plus, il n’y avait jamais pensé, peut-être parce qu’il avait l’impression d’être impuissant face à la vie. Peut-être parce qu’il ne s’estimait pas assez pour s’intéresser complètement à sa propre vie.

–       Peut-être… hésita-t-il.

–       Mais non pas peut-être, tu sais que j’ai raison. Et là, tout de suite, t’as une occasion en or, à la fois de faire un choix et de faire le tri.

Frank rougit à nouveau.

–       Arrête de fuir ta propre vie Frank, ça t’aideras jamais à être fort tu sais ?

Dit sur un ton presque fraternel, penché vers lui, cherchant son regard. Il laissa passer un silence, le temps qu’il reprenne son souffle.

–       Où est Roger Frank ? Il faut que tu m’aides.

Il pensa à Roger et ses bretelles, à sa femme, à sa fille. Il pensa au bon moment qu’il avait passé avec eux. Il avait envie de pleurer.

–       A Lyon… il est à Lyon.

–       Bien, tu vas m’accompagné, on va aller le voir.

Frank leva les yeux sur lui, désemparé.

–       Mais pourquoi ?

–       Il faut réparer cette bêtise que tu as fait, tu te souviens ?

–       Euh…

–       Faire preuve de bonne volonté, c’est ça qu’apprécie les gens qui t’observent. C’est comme ça qu’ils savent si quelqu’un est avec eux ou non. Tu as déjà travaillé en entreprise non ?

–       Euh… pas souvent…

–       Bah une entreprise c’est pareil, tu peux être le dernier des nuls, si tu fais preuve de bonne volonté les gens t’apprécient. Ils savent qu’ils peuvent compter sur toi, ils t’aident quand t’es dans la merde. La bonne volonté c’est la clef de tout.

Frank ne savait plus quoi dire. Il y avait une sorte d’enthousiasme dans ce qu’il disait, comme le manager de chez Mc Do mais en mieux, en plus vrai. On avait envie d’y croire.

–       Et toi je crois que t’es pas le dernier des nuls… alors on y va ?

 

 

Ils prirent la voiture de Frank pour descendre à Lyon. Il paya également l’essence et le péage. Du voyage l’autre ne lui adressa pratiquement pas la parole, sauf pour lui dire de s’arrêter là ou là et lui faire répéter son rôle, ce qu’il attendait de lui. Quand on serait en ville, il garait sa voiture dans le parking de la gare Part Dieu et en volerait une sur place. Après quoi il se chargerait de s’en débarrasser et reprendrait sa voiture comme si rien ne s’était passé. Mais avant de partir, il le fit s’arrêter devant un café et alla récupérer un sac. Au bruit métallique que faisait le sac, il n’avait pas besoin de beaucoup réfléchir pour savoir ce qu’il y avait dedans. Ca le désolait, ça l’effrayait, mais il avait peut-être encore plus peur de son compagnon. Peut-être parce qu’il semblait parfaitement détendu, comme s’ils partaient pour un voyage d’agrément, comme s’ils allaient vraiment rendre une visite amicale à Roger. Comment ils avaient su ? Probablement Rachid quand il avait parlé à Jacky. Ce crétin avait probablement plus ouvert sa bouche qu’il ne le disait. Les camés étaient tous pareil, on ne pouvait pas leur faire confiance. Quelle idée lui avait pris de le mettre dans la combine ? Il aurait eu mieux fait d’écouter Roger. Et maintenant Roger allait payer pour sa connerie, encore une fois, une fois qui serait la dernière. Il se sentait comme une merde.

–       C’est sa copine ?

–       Oui.

–       Elle a quel âge ?

–       Je ne sais pas, vingt deux, vingt cinq ans.

Estéban sourit en regardant Roger sortir de la Tour Rose au bras d’une jolie brune.

–       Quelle énergie, j’espère que je serais comme lui à son âge. Ils vont où tu sais ?

–       Il la raccompagne, elle vit en coloc.

–       Okay, suis le mais garde tes distances.

Ils se tenaient dans la Honda qu’il avait volée au premier sous-sol du parking. Ce n’était pas la première voiture qu’il barbotait, ni la première sur laquelle il tombait avec les portières non verrouillées. Les gens étaient souvent plus distraits qu’ils ne le pensaient eux-mêmes. Roger les conduisit jusque à la Croix Rousse, une longue rue avec au bout une épicerie ouverte une partie de la nuit. Il lui dit de se garer et prit le fusil Mossberg qu’il avait sorti du sac et monté en chemin. Le fusil était chargé au plomb de 12 Spéciale Police. Il sorti de la voiture, posa le canon de l’arme sur le toit de la Honda et visa. Roger se tenait devant un porche qui disait au revoir à sa petite amie. Sa voiture était garée juste à côté en double file. Il attendit que la fille entre pour retourner vers son véhicule. Estéban tira à hauteur de la vitre latérale. La détonation fit un bruit sec, les vitres explosèrent puis on entendit Roger qui hurlait de douleur. Sans se presser le tueur, rechargea, fit le tour de la voiture et épaula son fusil. Roger nageait dans son sang, le ventre ouvert, les intestins à l’air, les mains crispés sur son ventre qui essayaient d’empêcher ses boyaux de décamper, allongé dans un nuage de débris de verre. Il visa la tête. Après ça ils devaient se séparer, Frank de se débarrasser de la voiture, récupérer la sienne et rentrer à Paris.

–       Après cette affaire tu ne me reverras plus, du moins je te le souhaite, je serais désolé pour toi qu’on soit obligé de se revoir. Tu m’as compris ? Lui avait-il dit quand il était revenu avec la Honda.

Oui il avait compris, lui non plus ne tenait pas à revoir ce type, ni aucun des représentants du Sacristain. Il était triste pour Roger, comme il l’était pour Rachid mais au fond, comme n’importe qui à sa place, martyr excepté, il préférait que ça soit eux plutôt que lui. Il le raccompagna dans le centre à deux pas de Bellecour.

–       Tu sais ce qui te reste à faire ?

–       Oui.

–       Dis-moi.

Il lui avait fait répéter au moins trois fois tout le déroulement de l’affaire, avant, pendant, après, comme s’ils allaient faire le braquage du siècle et pas juste tuer ce pauvre Roger. Frank soupira comme quand il était en classe et que la prof d’anglais essayait de lui faire dire que Brian était dans la cuisine.

–       Je bazarde cette voiture, je vais chercher la mienne et je…

Estéban lui tira deux balles dans la tête puis une dans le cœur avant de jeter le 22 dans la voiture et de prendre la direction de la place comme si tout ça ne le concernait pas. Il emprunta le métro jusqu’à Part Dieu, loua une chambre pour la nuit, appela chez lui pour avoir son fils au téléphone avec lequel il babilla le temps que madame mette le holà. Dormi tôt et reparti le lendemain par le premier TGV.

 

 

 

L’avocat ne l’attendait pas dans sa voiture pour une fois. Il lui avait donné rendez-vous à la brasserie du Drugstore Publicis. Il l’attendait au comptoir devant un club sandwich et un écran 16/9ème, Macron plein cadre.

–       « Nous ne céderons rien à la peur, nous ne céderons rien à la division, nous ne céderons rien au mensonge, nous ne céderons même rien à l’ironie, à l’entre-soi, à l’amour du déclin ou de la défaite. Je sais cette ferveur que vous portez, je sais ce que je vous dois. Et je sais ce soir ce que je dois à mes compagnons de route, à mes amis, à ma famille et à mes proches. »

–       Nous ne céderons rien à l’entre-soi, cette bonne blague, commenta Estéban en se posant sur son tabouret. Il sait ce qu’il nous doit… alors qu’il doit tout à l’entre-soi et à nous rien.

–       Il a été élu, fit remarquer l’avocat.

–       Non, il a été fabriqué.

Sur l’écran Emmanuel Macron continuait avec entrain.

–       « Ce ne sera pas tous les jours facile, je le sais. La tâche sera dure. Je vous dirai à chaque fois la vérité. Mais votre ferveur, votre énergie, votre courage toujours me porteront. »

–       L’homme providentiel, le héros, ils nous ont tous fait le coup pendant les élections, continua de se moquer Estéban. Mais oui tu vas nous protéger contre les méchants et tu vas te battre pour nous…

–       « …Je vous protégerai face aux menaces. Je combattrai pour vous contre le mensonge, l’immobilisme, l’inefficacité, pour améliorer la vie de chacun. Je respecterai chacune et chacun dans ce qu’il pense et dans ce qu’il défend. Je rassemblerai et je réconcilierai car je veux l’unité de notre peuple et de notre pays. Et enfin, mes amis, je vous servirai… »

Estéban montra l’écran du doigt puis regarda l’avocat d’un air entendu

–       Et attention, il va nous servir avec humilité….

–       « Je vous servirai avec humilité et avec force… »

–       Fabuleux non ?

L’avocat avait voté pour le président, l’ironie du tueur le dérangeait, il changea de sujet.

–       Alors tout est enfin en ordre ?

–       Comment ça enfin ?

–       Ca a prit du temps.

Estéban n’en croyait pas ses oreilles.

–       Je suis assez aimable pour venir jusqu’ici, vos amis discutent pour tout, et vous me dites que ça a prit du temps ?

–       Aimable ? Vous appelez ça de l’amabilité ?

–       Parfaitement, je suis un homme aimable qui aime rendre service aux gens, les arranger, leur faire plaisir.

–       Bah voyons…

–       Vous savez quoi ? payez-moi plutôt.

L’avocat glissa une enveloppe sur le comptoir que le jeune homme fit aussi tôt disparaitre sous sa veste avant de se lever.

–       Vous allez compter ?

–       Je vais pisser, une objection ?

Il revint quelques minutes plus tard, le président était de retour à l’écran.

–       Il manque de l’argent.

–       Ils ont discuté de ça, ils m’ont dit de vous expliquer que dix par personne c’est tout ce qu’ils pouvaient payer.

–       On avait dit 45 dès le départ.

–       Oui mais normalement le Sacristain aurait prit dix lui, donc trente au total, sans compter le prix que nous a couté le Nantais, la fille qu’on a dû dédommager, ça fait des frais supplémentaires. Si ça pose un problème il faut que vous voyez ça avec le Sacristain, ça aussi ils m’ont dit de vous le dire.

–       Le Sacristain est mort, il est mort cette nuit.

L’avocat ne s’attendait pas à celle là. Et ça ne lui plaisait d’autant pas que maintenant ça le plaçait directement entre ses clients et ce type.

–       Mes tarifs sont fixes et non négociable, vos patrons n’ont pas envie que je leur en parle en personne.

–       Allons, les affaires sont une question de relationnel vous savez ?

Estéban fixa l’avocat comme s’il l’avait insulté

–       Vous m’avez prit pour un français ?

–       Je vous demande pardon ?

–       Je suis pas ici pour être le mec le plus sympa à la machine à café, je suis ici pour me faire payer. C’est 45 et ce n’est pas négociable.

–       C’est ça pour vous un français ? le gars sympa à la machine à café ?

–       Non c’est seulement la façon de voir les choses dans ce pays, c’est pas de savoir si le boulot est fait qui passionne, c’est de savoir si le mec qui le fait est sympa.

–       Quel cynisme…

Devant eux le président concluait son allocution d’investiture.

–       « Je vous servirai au nom de notre devise : liberté, égalité, fraternité. Je vous servirai dans la fidélité de la confiance que vous m’avez donnée. Je vous servirai avec amour. »

–       Vous entendez ça ? Liberté, égalité, fraternité, c’est ça être français, l’amour de la liberté.

–       Vous rigolez ? Liberté d’aller au PMU, égalité devant le Ricard et Fraternité pour l’apéro, le reste c’est des conneries. Vous savez ce que c’est que ce pays ? un grand hypermarché avec des champs et des rond point entre les deux, tenu par des fils de notaire et des enfants de châtelains, payé par des mecs qui se font traiter d’assisté s’ils perdent leur boulot et vendu à des familles de milliardaire qui vivent en Suisse ou en Belgique. Alors maintenant arrêtez le baratin et payez.

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