En Marche ! 2.

« Le monde et l’Europe ont aujourd’hui, plus que jamais, besoin de la France. Ils ont besoin d’une France forte et sûre de son destin. Ils ont besoin d’une France qui porte haut la voix de la liberté et de la solidarité. Ils ont besoin d’une France qui sache inventer l’avenir. Le monde a besoin de ce que les Françaises et les Français lui ont toujours enseigné : l’audace de la liberté, l’exigence de l’égalité, la volonté de la fraternité… » L’avocat coupa la radio, un homme tapait à la vitre. Il était garé au pied d’une bretelle d’autoroute, quelque part en proche banlieue, il pleuviotait, il aperçu le visage d’un trentenaire, beau garçon qui lui souriait. Qu’est-ce qu’il lui voulait ? L’avocat appuya sur le bouton de la télécommande, abaissant la vitre.

–       Salut, fit le type sans lâcher son sourire.

–       Oui, je peux vous aider ?

–       Je ne suis pas venu pour le paysage vous savez, et il pleut.

L’avocat ouvrit brièvement la bouche de surprise.

–       Vous êtes Estéban c’est ça ?

–       Pourquoi vous venez ici pour le paysage vous ?

–       Euh…

–       Ouvrez la porte je vous prie, j’ai horreur de la pluie.

En entrant il s’aperçut que l’homme était plus jeune qu’il ne l’avait d’abord cru, peut-être à cause de sa tenue. Vingt cinq ans tout au plus, vêtu d’une veste en daim et d’un pantalon beige, chaussure de sport élégante, teeshirt noir. Les choses ne trainait jamais avec le Sacristain, il avait déjà délégué des gens à la salle de jeu, des gens qui avaient posé des questions, fait concorder les témoignages, des gens dont ce jeune homme à côté de lui et en qui le Sacristain avait parait-il entière confiance.

–       Pardon, je ne vous avais pas vu.

–       Il n’y a pas de mal.

–       Le Sacristain a dit que vous étiez l’homme qui nous fallait.

–       S’il l’a dit…

–       Comment va-t-il ?

–       Pas terrible.

L’avocat avait l’air sincèrement désolé,

–       Aucune amélioration en vue ?

Estéban soupira.

–       Les médecins veulent tenter une opération de la dernière chance mais il en marre de se faire charcuter.

–       Je comprends… et Marie comment va-t-elle ?

–       Ca va elle tient le coup, c’est une fille de la montagne, fit le jeune homme comme si ça expliquait tout, mais l’avocat savait de quoi il parlait, il était corse lui-même.

–       Nous avons ce problème donc…

–       Oui.

–       Qu’est-ce qui s’est passé exactement ?

–       Deux petits mecs, des jeunes, avec des gants Mappa et des cagoules de moto, un blanc, un méditerranéen.

–       Des gants Mappa ?

–       Oui, roses.

–       Roses ? Misère… Des amateurs.

–       Sans doute.

–       Vous croyez qu’ils ont eu de la chance ou qu’il y a quelqu’un derrière ?

–       Je pense que des garçons qui sont assez idiots pour jeter leurs gants dans la cour, passer sans cagoule devant quatre témoins, repasser devant ces quatre témoins avec deux sacs et des mines à faire peur, ne sont pas assez malin pour ne pas avoir quelqu’un pour leur dire quoi faire.

L’avocat sourit.

–       Je vois, de vraies brelles, vous croyez que Costa est derrière tout ça ?

–       Non, je connais Costa, il est beaucoup trop malin pour faire deux fois la même bêtise. Et il n’engagerait certainement pas ce genre d’amateur.

–       Une équipe indépendante donc.

–       Sans aucun doute, raison pour laquelle il faut que Costa parte.

L’avocat ne comprenait plus rien.

–       Hein, mais si c’est des indépendants pourquoi il faut qu’il parte ?

–       Quand ils ont fermé les salles et les cercles suite à son braquage, au bout de trois semaines les gars ont commencé à ruer dans les brancards, obligé à rester chez eux avec bobonne c’était trop pour leurs nerfs, la discipline a commencé à se relâcher. Vous vous souvenez de ça ?

Oui, il s’en souvenait mais il était surpris que ce jeune homme en parle comme s’il l’avait vécu, quel âge avait-il exactement ?

–       On ne peut pas se permettre que ça se reproduise, pas en ce moment. Or si ça s’ébruite, qu’il s’est fait braquer deux fois, qu’il soit coupable ou pas, il y a forcément une bande qui va vouloir tenter sa chance. Vous savez comment c’est, quand un animal est blessé, il vaut mieux l’achever que le laisser aux charognards non ?

Il entendait son point de vue et ça se tenait mais les choses n’était pas aussi simple, lui aussi avait des obligations et des ordres. Avocat, conseillé, messager pour des clients très variés mais dans un nombre restreint de domaines et avec de considérables moyens.

–       J’ai peur que ça ne soit pas aussi simple.

–       Comment ça ?

–       C’est les Hautes Seines vous comprenez, ils sont un peu pointilleux sur le sujet des disparitions.

–       Les Hautes Seines ? c’est eux qui tiennent ?

–       J’en ai peur, l’argent était à eux.

–       Ah… et donc ?

–       Ils veulent que vous parliez à Costa.

–       Quoi ? Mais pourquoi vous voulez faire ça !? Le pauvre gars, il n’a rien fait je vous dis.

–       Ils ont insisté, juste une discussion.

Estéban le dévisagea.

–       Sévère comment ?

L’avocat soupira.

–       Comme vous estimerez nécessaire.

Le jeune secoua la tête, visiblement contrarié parce qu’on lui demandait.

–       Mais pourquoi vous ne pouvez pas le laisser partir proprement !? Pourquoi il faut que ça passe par là !?

–       Juste une discussion, insista l’avocat.

–       Ah mais arrêtez, vous savez comme comment ça va se terminer pour lui alors pourquoi lui infliger ça !? C’est pas suffisant de se retrouver à porter le chapeau pour des amateurs !? Vous voulez en plus lui faire mal ?

–       Je sais, je connais Costa vous savez, ça ne me plait pas plus qu’à vous, mais ils sont comme ça, ils ne prennent jamais ce genre de décision à la légère, il leur faut des évidences, des certitudes…

–       Et la seule certitude qu’ils auront au bout du compte c’est qu’ils seront obligés d’éliminer un innocent.

L’avocat ne sut quoi répondre à ça, le jeune homme le quitta sans ajouter un mot.

 

 

Il pleuvait abondamment cette nuit là quand les frères Angelo, Tony et Marco pénétrèrent dans la rue où vivait Antoine Costa. Ils se connaissaient raison pour laquelle Marco prédisait que ça allait bien se passer, qu’il connaissait les règles. Avis que contestait l’ainé derrière ses lunettes carrés, ses muscles taillés à la fonte, son cou de taureau et sa mauvaise humeur du soir. Qui les aurait croisé par cette nuit pluvieuse n’aurait vu que deux jeunes hommes saints et sportifs aux cheveux courts dont un portant des lunettes de vue. Tony avait perdu aux courses deux fois de suite dans l’après-midi et sa petite amie ne s’était même pas montrée disponible pour le sucer. Et puis il pleuvait, et puis ils étaient montés de Marseille et il détestait Paris, bref Marco connaissait la chanson, si rien ne se passait droit il ferait tout de travers rien que pour faire chier le grand, Estéban.

–       Bon Dieu tu me cagues tu sais, tiens met la radio plutôt au lieu de te passer les nerfs sur moi.

Comme cela arrive quelque fois dans les fratries quand le petit est plus malin que le grand, Marco avait de l’ascendant sur son frère. Tony obéit sans réfléchir.

–       « Je convaincrai nos compatriotes que la puissance de la France n’est pas déclinante, mais que nous sommes à l’orée d’une extraordinaire renaissance, parce que nous tenons entre nos mains tous les atouts qui feront et qui font les grandes puissances du XXIᵉ siècle. Pour cela, je ne céderai sur rien des engagements pris vis-à-vis des Français. Tout ce qui concourt à la vigueur de la France et à sa prospérité sera mis en œuvre : le travail sera libéré, les entreprises seront soutenues, l’initiative sera encouragée… »

–       Ah putain de Macron ! S’exclama Marco en coupant net la radio.

–       Putain d’enfoiré, il nous a volé la victoire !

–       Che victoire ? de quoi tu parles ?

–       Marine de qui d’autres, il nous a volé la victoire, Fillon c’est un coup des socialistes pardi !

–       Mais arrête un peu tes conneries, tout ça c’est de la merde, qu’est-ce que ça aurait changé qu’elle passe tu veux me dire ?

–       Tout, dit Tony d’un ton catégorique.

Le cadet pouffa.

–       Tout pour qui ? Pour les Le Pen ou pour le pays ?

–       Pour le pays évidemment !

–       Mais mon pauvre Tonio tu sais pas qu’ils sont pourris, tu sais avec qui ils fricotent les Le Pen quand même ! Tu vas pas m’obliger à être mal élevé en disant les noms quand même !?

–       Arrête, c’est pas pareil ça, c’est pas comme les autres, c’est pour le bien du pays, on est des patriotes nous !

–       Je dis pas que vous pensez pas à la Corse, je dis que vous vous trompez d’allié.

–       Et alors tu crois que c’est mieux lui ! Fit rageusement son ainé en montrant la radio.

–       Tant que c’est pas pire, soupira Marco alors que le 4×4 de Costa passait devant eux.

–       Le voilà.

–       Il est rentré directement chez lui.

–       Il a peut-être eu une longue journée.

–       Fais chier cette pluie, putain l’a pas intérêt à faire chier, dit Tony en sortant de la voiture.

C’était Marco qui tenait l’arme, ils étaient censés l’emmener en promenade, le secouer un peu et le laisser sur place pour lui faire les pieds. Rien de plus. Mais cela ne se passa pas comme prévu. Oui Costa connaissait les règles et c’était bien pour cette raison, parce qu’il avait merdé une fois qu’il savait que ce moment pourrait arriver. Mais allons donc, qui pouvait le croire assez bête pour commettre deux fois la même erreur ? Se voler lui-même alors qu’il avait des parts ailleurs et que le manque à gagner lui couterait plus que ce qu’ils avaient ramassé ? C’était stupide et même presque insultant.

–       Pourquoi vous faites ça les gars ? Vous savez que j’y suis pour rien merde !

Mains en l’air, un pied hors du 4×4 essayant de trouver de la compréhension dans l’œil de Marco.

–       Tu vois je t’avais qu’il ferait chier, dit Tony. Il pleut mec, descend de là et suis nous !

Bien entendu qu’ils se doutaient qu’il n’y était pour rien cette fois. Il était joueur mais pas suicidaire, mais qu’est-ce qu’ils y pouvaient eux ? Ils n’étaient que des employés, des presse-boutons, pourquoi il essayait de parlementer avec eux ? Pourquoi il ne se contentait pas de prendre les choses comme un homme, encaisser et qu’on en reste là ?

–       Mais j’ai rien fait je vous dis ! Vous le savez !

–       Descends et ferme là, ordonna Marco.

Costa obéit à contre cœur, on lisait de la peur maintenant dans ses yeux, de la peur sans fard, aussi sincère que les mots qui sortaient de sa bouche.

–       Pourquoi j’aurais fait un truc aussi stupide, ça va me couter plus cher que tout ce qu’on a perdu !

–       Ta gueule et avance !

Ils le firent grimper à l’arrière de la voiture et démarrèrent.

–       C’est dingue, c’est complètement dingue, le Sacristain me connait, pourquoi je ferais ça !?

Marco se retourna, pistolet pointé vers sa poitrine.

–       Tu fermes ta bouche oui ou merde !?

Dit d’une voix suffisamment forte, avec assez de conviction dans le regard pour qu’il se tue le restant du voyage. Ils l’emmenaient, pas pour le tuer sans quoi ils ne l’auraient pas emmené du tout, ils l’auraient séché dans la rue pour l’exemple. Autant ne pas tenter le diable. Il n’avait pas envie de se faire secouer, taper ou rien, mais certainement encore moins de mourir. Tony alluma la radio, encore Macron.

–       « Nos institutions, décriées par certains, doivent retrouver aux yeux des Français l’efficacité qui en a garanti la pérennité. Car je crois aux institutions de la Vᵉ République et ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’elles fonctionnent selon l’esprit qui les a fait naître. Pour cela, je veillerai à ce que notre pays connaisse un regain de vitalité démocratique. Les citoyens auront voix au chapitre. Ils seront écoutés…. »

–       A propos d’institution j’espère que le commissaire va nous pistonner à la brigade, fit Tony en coupant la radio.

–       Y’a pas de raison on est bien noté, tiens gare toi là.

Un parking de supermarché désert quelque part aux alentours de la capitale. La pluie continuait de tomber, invariablement, froide, drue comme elle pouvait être à cette saison.

–       Sort, dit Marco en lui faisant signe du bout du canon, la pluie qui dégoulinait sur les lunettes de son frère derrière lui.

–       Mais ça sert à rien, vous savez bien les gars, c’est des conneries, j’ai rien fait ! Insista Costa.

–       Sort et ferme là.

–       Mais putain pourquoi ?

Cette fois Tony perdit patience, l’arrachant de son siège par les épaules et le jetant par terre.

–       Parce qu’on te le dis !

–       Bordel Costa, pourquoi tu fais des histoires ? tu sais comment ça se passe ! Protesta son frère.

–       J’ai rien fait, soliloqua l’autre en baissant la tête.

–       Oh putain y me casse les couilles fit Tony en le relevant et le jetant contre la portière. Costa se rattrapa au rétroviseur.

–       Bon alors c’est qui ? Fit Marco.

–       Je sais pas, j’ai rien…

Il ne termina pas sa phrase, le souffle coupé par le coup de poing que Tony venait de lui flanquer dans le foie.

–       C’est toi ? Dis nous que c’est toi qu’on en finisse.

–       N… non… c’est pas moi…

Cette fois le coup de poing le cueilli au visage, lui faisant éclater la lèvre inférieure et le renvoyant par terre sous le choc.

–       C’est qui si c’est pas toi ?

–       Je sais pas, j’ai rien fait ! Gémit Costa, je vous jure putain.

Cette fois ce fut Marco qui perdit patience.

–       Oh putain, relève le, relève le !

Tony l’attrapa par les cheveux et l’obligea à se redresser avant de lui bloquer les bras derrière la tête. Marco frappa de toute ses forces, une fois, deux fois dans l’estomac, avec pour résultat de le faire vomir. Une belle gerbe qu’il évita de justesse alors que Tony le laissait retomber sur ses genoux. Il dégueulait tout en pleurant.

–       Arrêtez ! j’ai rien fait je vous dis ! J’ai rien fait s’il vous plait arrêtez !

–       Putain de salope ! Il sait même pas se tenir ! Fit Tony.

–       Y me dégoute.

Il lui flanqua son pied en pleine figure avant de se mettre à le frapper à coup de talon, dans les côtes, au visage, dans les épaules. Costa se protégeait comme il pouvait, il ne protestait même plus, il gémissait, pleurait, vomi, sang et morve barbouillant son visage mêlé à la pluie. Marco s’accroupi et continua de le frapper, lui écartant les bras pour mieux atteindre son beau visage bronzé et parfait, lui faire sauter les dents de devant, lui pocher les deux yeux, jusqu’à ce que ses bras commencent à lui faire mal, qu’il finisse par réaliser qu’il était trempé jusqu’à l’os. Tony se marra.

–       Putain heureusement que c’est moi qui était de mauvaise humeur.

–       Oh ça va.

Ils remontèrent dans la voiture, l’abandonnant là, secoué de sanglot, le visage et les mains maculés de sang, de bleus, d’écorchures, sa chemise déchirée et souillée.

 

 

Quelque part dans la rue une télé raisonnait, le nouveau président parlait.

–       « Les Françaises et les Français qui se sentent oubliés par ce vaste mouvement du monde devront se voir mieux protégés. Tout ce qui forge notre solidarité nationale sera refondé, réinventé, fortifié. L’égalité face aux accidents de la vie sera renforcée. Tout ce qui fait de la France un pays sûr, où l’on peut vivre sans avoir peur, sera amplifié. La laïcité républicaine sera défendue, nos forces de l’ordre, notre renseignement, nos armées, réconfortés. »

Rachid marchait tranquillement dans la rue quand les flics très réconfortés débarquèrent de nulle part. Des mecs de la BAC avec tout leur attirail de cowboy bien visible. L’égalité face aux accidents de la vie hein ? ca faisait son troisième contrôle depuis le début de la journée, trois accidents de la vie comme qui dirait, bien que dans son cas ça aurait de ne pas être contrôlé une seule fois dans une journée qui aurait été un accident, une étrangeté, une occurrence. Les flics ne firent pas dix pas avant de le regarder bizarrement, l’air dégouté.

–       Eh toi là ! T’as tes papiers ? lui fit un des flics avec un signe pour qu’il s’arrête.

–       Pourquoi ? J’ai rien fait !

–       Je te demandes pas si t’as fait quelque chose, je te demande si t’as tes papiers.

Rachid en avait assez, il avait passé une nuit et une matinée de merde, littéralement pour ainsi dire, Avait déjà eu deux fois affaires aux pandores, deux fois à monter des bateaux, subit leur question et il ne s’était pas encore fait un shoot de la journée.

–       Ouais, ouais je les ai, z’avez qu’à les prendre.

–       Pardon ?

–       Je dis vous z’avez qu’à vous servir c’est dans ma poche de dedans.

Les deux flics échangèrent un regard puis le premier demanda pourquoi il puait autant.

–       T’es en manque ? t’as chié dans ton benne ?

Pourquoi ils avaient besoin d’être désobligeant comme ça ? Pourquoi c’était toujours sur eux, les arabes, les africains en général que ça tombait ? Salaud de racistes ! Il parait qu’ils avaient tous voté pour Le Pen chez les poulets, ça ne le surprenait pas plus que ça.

–       Non je suis clean en ce moment, c’est à cause que je travaille dans un élevage.

Pas la peine leur raconter des cracks sur le fait qu’il se défonçait, il savait que ça se voyait.

–       Un élevage ? Où ça ton élevage ?

Oh, la, la mais qu’est-ce qu’ils étaient chiants aujourd’hui !

–       A Trappes, dit-il sans réfléchir.

–       T’es en train de nous raconter que tu vas jusqu’à Trappe pour bosser ?

–       Bah ouais.

–       Arrête de nous prendre pour des jambons et radines toi par là.

Il se raidit, il n’avait pas du tout envie qu’on le fouille, il avait même fait exprès de pas se changer pour que ça les décourage. Il hésita, réfléchissant à ses chances de s’enfuir devant ces deux là. Putain ils le rattraperaient en moins de deux. Et puis soudain, sauvé par le gong.

–       Alpha j’écoute…

Un appel visiblement urgent, avant de filer ils lui lancèrent d’aller se laver que ce n’était pas acceptable de puer autant et de prendre les transports. Rachid les regarda partir en soupirant de soulagement. Il avait un ballon sous les couilles remplit de la poudre qu’il s’était acheté avec sa part du braquage. La dope était cachée dans une cave d’un immeuble dont il avait le code, il avait hâte de la tester. Le mec avec qui il avait acheté était un gitan, un gars de confiance qui avait toujours de la bonne. De la turc, directement importée des Balkans, il en salivait d’avance. L’ascenseur était en panne, comme d’habitude, il se tapa les six étages jusque chez Frank en maudissant celui qui avait bousillé l’ascenseur, l’office HLM qui ne l’avait pas fait réparer et le pays tout entier de permettre à des mecs comme eux de vivre leur tiers monde à domicile. Il parvint devant la porte de l’appartement presque violet, le souffle aphasique, les yeux hors de la tête.

–       Putain mais tu pues la merde !

–       Ah m’en parle pas, c’est bon, là faut que je me pose !

–       Tu m’excuses si j’ouvre la fenêtre c’est pas tenable, c’est une infection t’es arrivé quoi putain ?

–       Ah c’est à cause de ce crétin de Jacky…

–       Alors vous êtes descendu finalement ?

–       Ouais. Cet abruti devait se pointer avec une camionnette, il a pas réussi à en trouver une alors tu sais quoi sa super brillante idée ?

Frank sourit par avance, Jacky était une buse de réputation nationale, méchant, brutal, et con comme un orchestre de trisomique.

–       Non vas-y.

–       Un break Volvo ! Un putain de break Volvo, tu sais comment ça se traine ces veaux là !?

–       Ouais je vois, répondit Frank en rigolant. Combien vous aviez de clebs ?

Rachid arracha sa ceinture des passants de son pantalon.

–       Douze !

–       Douze !?

–       Douze putain de clebs dans un putain de break Volvo t’y crois ça !?

Il voyait déjà ça d’ici, la meute avec lequel il l’avait vu entrain de japper, pisser, chier avec ces deux ahuris en route pour Cannes.

–       Me dit pas que vous les avez pas fait pisser au moins !

Rachid extirpa la seringue sous blister qu’il cachait toujours dans sa chaussette, encore un truc qu’il n’aurait pas aimer que les flics découvrent.

–       Mes fesses oui, c’est tout juste s’il voulait bien qu’on s’arrête pour prendre de l’essence !

–       Putain quel malade !

Il ramena délicatement le ballon de ses couilles et l’ouvrit avec précaution. Versa la poudre dans une cuillère remplit d’un peu d’eau et chauffa le tout.

–       Je te jure, même quand on est arrivé il a pas voulu se poser à l’hôtel !

–       Il avait prit de la C. ou quoi ?

–       Nan y se poudre pas le nez Jacky, l’est né comme ça ce connard, speed c’est pas normal.

Rachid se garrotta le bras puis touilla encore un peu le liquide brun dans la cuillère jusqu’à ce qu’il n’y ai plus de bulle ou de grumeau. Il salivait, les yeux exorbités, excité comme s’il tenait devant lui le plus beau cul de la terre.

–       Vous les avez vendu combien finalement ?

–       Le tout ? Trois mille.

–       Tu vois je t’avais dit, il allait vous carotter.

–       Nan, y parait que c’est les tarifs d’après Jacky.

–       Bah tient.

–       Qu’est-ce tu veux, c’est la vie…

Il enfonça l’aiguille dans son bras et poussa doucement le piston. Le flash lui sauta à la figure et au ventre, violent, délicieux, orgasmatique, une montée violente et colorée comme il les aimait. Ouais c’était de la bonne, il ne s’était pas fait niquer sur ce coup là.

–       Vous êtes remonté quand ?

–       … hein ?

–       Vous êtes remonté quand ?

–       … c’matin…

–       Vous avez dormi là-bas alors ?

La came lui faisait piquer du nez, la voix de Frank le repêchait par à coup brusque, il ouvrit les yeux, dit d’une voix pataude.

–       Ouais, ouais, j’ai payé l’hôtel….

Sa tête repartait vers le bas.

–       Avec ta part sur les clebs ? A Cannes ? Putain t’as dû douiller.

Il se releva brusquement, le regarda, sourit, bref instant de lucidité

–       Nan, j’avais prit du fric avec moi

–       Ah… et Jacky t’as pas posé de question ? Je veux dire que t’ais du blé ?

Frank détestait quand il se shootait comme ça. Impossible dès lors d’avoir une conversation descente avec lui, l’attention d’un hamster, la capacité de concentration d’un poisson rouge. Frank en avait tâté autrefois, au sortir de l’adolescence, pour voir, mais il n’avait pas beaucoup aimé la sensation. La perte de contrôle, le coma, même le côté enveloppant, protecteur de l’héroïne ne l’avait pas convaincu. Mais au-delà de ça, il avait assez d’égo, de fierté personnelle pour refuser de tourner comme ça. Comme Rachid et tous les autres toxicos qu’il avait connu dans sa vie. Les crises de manque, les fièvres, les embrouilles, c’était pas son idée d’une bonne dope. La réponse mis quelques secondes de plus à parvenir jusqu’à sa conscience engourdie, il bavait un peu aux coins des lèvres.

–       Hein…. T’inquiètes, je lui ai dit que j’avais fait un coup….

Frank se raidit. Pourquoi il lui disait de ne pas s’inquiéter ?

–       Tu lui as dit quoi ?

–       Que j’avais fait un coup, répéta son copain comme un robot hors batterie.

–       Comment ça ? qu’est-ce que tu lui as raconté exactement ?

–       Pff rien, juste que j’avais braqué un…. Pfff.

Sa tête puis son tronc se mirent lentement à plonger vers ses genoux.

–       Un quoi Rachid ?

–       Hein ?

–       Un quoi qu’est-ce que tu lui as dit exactement ? Jacky travaille pour le Sacristain putain !

–       Hein ?

–       Qu’est-ce que tu as raconté à Jacky ?

–       …

–       Putain Rachid réveil !

–       Hé ?

–       Qu’est-ce que tu as dit à Jacky exactement ?

–       Hein…

–       Rachid !

–       Hein ?…. rien, rien, je lui ai rien dit, pas un mot putain !

Frank le regardait inquiet.

–       T’es sûr hein ?

–       Ouiiiii putain, chuis pas une buse putain…. Pffff…

Il le laissa là, à s’effondrer lentement sur sa chaise et alla se coller devant la télé pour se changer les idées.

–       « Affronter la réalité du monde nous fera retrouver l’espérance », ce sont les premiers mots du livre du président Macron, qu’il a pompeusement appelé Révolution, ce sont de belles paroles mais quand seront-elles suivit de fait ?

–       Marine Le Pen êtes vous entrain de dire qu’Emmanuel Macron ne regarde pas la réalité en face ?

–       Ca me parait évident non ? Les derniers attentats de Londres le démontrent ! Combien de temps encore allons nous laisser faire le massa…

Il appuya paresseusement sur le bouton de la télécommande. Il l’affrontait la réalité lui, et tous les jours encore, et ça ne l’aidait pas particulièrement à retrouver l’espoir. C’était l’inverse même. Oui ils avaient gagné une jolie somme, plus de cinquante mille euros à trois, avec ça il avait remboursé l’avance pour la bagnole, pourrait peut-être aller à Amsterdam se payer des petites vacances, ou dans le sud, et puis après quoi ? Seize mille euros c’était finalement pas grand-chose de nos jours et en même temps beaucoup trop quand on avait aucune idée de comment le dépenser intelligemment. Ou bien des idées d’ados, shit, pute, alcool, restau, ces conneries là, et il savait que d’ici même pas un mois il serait encore à sec. Investir dans la dope comme Rachid ? Il ne les sentait pas ces plans là, la came, le deal, c’était pas son genre de truc. Il avait bien vendu du shit en bas de sa tour à une époque mais c’était encore au temps béni où tout le monde n’avait pas sa Kalachnikov et des ambitions à la Tony Montana. Il se sentait à la fois trop vieux pour ces conneries et trop jeune pour réussir à faire ça sérieusement. Prendre une licence Uber, se faire du fric légitimement ? Beaucoup de gars du quartier s’y étaient mis. Un bon prétexte pour eux d’avoir une voiture neuve et pouvoir la justifier auprès des flics. Un moyen idéal également pour s’endetter jusqu’aux yeux et bosser douze heures par jour pour rembourser. La baise magique, tu payes pour bosser et t’es obligé de bosser pour payer tes dettes.  Peut-être que s’il réussissait à prendre des parts dans un kebab… seize mille boules, il ne lui en restait déjà plus que dix avec la Golf et l’assurance, est-ce que ça suffirait ? Il irait voir demain, il connaissait quelques gars.

 

 

–       C’est pas vrai !?

Estéban éclata de rire.

–       Je vous jure que si, et il lui a tout raconté en chemin, voulait montrer à son copain comment il assurait. Le vrai caïd.

–       Incroyable…. Douze chiens… Où ils vont chercher des combines pareilles ?

L’avocat souriait. De belles dents limées légèrement bleutées.

–       Aucune idée mais la bêtise n’a jamais entravé l’imagination au dernière nouvelle.

–       Vous trouvez ? Je crois plutôt que l’imagination demande une certaine part de génie au contraire.

–       Les publicitaires font bien des efforts d’imagination pour nous vendre leurs produits, vous y avez décelé récemment une trace d’intelligence ?

–       Certes, concéda l’avocat sans se départir de son sourire, et comment vous l’avez appris finalement ? C’est Jacky qui vous l’a dit je suppose.

–       Pour les chiens ou le gars ?

–       Les chiens.

–       L’odeur pardi !

–       Ah mon dieu, ah, ah, ah !

–       Je me dis des fois que ces gars font tout pour se faire coincer. Et vous savez quoi ?

–       Non ?

–       Il voulait que je l’aide à placer son argent à la banque, acheter des actions….

–       A la banque ? Oh c’est pas vrai.

L’autre rit de plus belle.

–       Incroyable hein ? Des bêtes de concours.

–       Mais quelle idée…

–       La folie des grandeurs je suppose.

–       Bon alors ils sont trois vous me dites ?

–       Oui, un certain Frank, Rachid, le tout piloté par Roger Karrouchi.

–       C’est pas ce libanais qui a prit six ans pour complicité dans un cambriolage qui a mal tourné ?

–       Pied-noir, pas libanais mais c’est lui oui.

–       Quelle idée lui a prit ? Tout le monde sait qu’il n’a pas les épaules pour ça, même lui je suppose ! En plus il a une famille je crois non ?

–       Oui… mais il a pensé que Costa ferait le pigeon idéal et qu’on ne chercherait pas plus loin….

L’avocat se rembruni.

–       A ce propos, qu’est-ce qui s’est passé avec lui ? On avait parlé d’une discussion ! Je suis allé le voir vous savez.

–       Oui je sais, ils ont eu la main un peu lourde.

–       Un peu ? Trois côtes cassées, une fracture du nez, la clavicule fêlée, dix points de sutures, le pauvre, c’était vraiment nécessaire ?

–       Je vous avais dit que ça serait inutile, et qu’est-ce qu’on a obtenu ? Rien.

–       Ce n’est pas lui.

–       Bah non, et ce n’est pas en discutant qu’on l’a appris.

–       Sauf que maintenant ils sont dans une situation intenable.

–       Ils l’étaient de toute façon, je vous l’avais dit.

–       Les législatives approchent, il va falloir de l’argent.

–       Bah oui, et beaucoup même, sinon terminé la boite au chocolat.

Estéban sorti une cigarette et l’alluma sans rien demander.

–       Ca vous dérangerait de ne pas fumer dans ma voiture s’il vous plait.

Le jeune homme le fixa, comment il comptait l’en empêcher exactement ? L’avocat serra les lèvres, contrarié.

–       Vous pouvez vous occuper de Costa ?

–       Oui.

–       Combien ?

–       Quinze mille.

–       Et pour les autres ?

–       Je vous fait les petits à dix, mais je ne fais pas Karrouchi.

–       Pourquoi ?

–       Je le connais , je connais sa fille, j’ai été témoin à son mariage.

–       Oh, et alors ?

Le jeune homme regarda l’avocat. La cinquantaine soignée, tempes grises, bronzé aux UV dans un élégant costume trois pièces visiblement sur mesure. Le genre qui devait aussi bien faire attention à sa ligne qu’à la courbe probablement ascendante de ses dividendes. Il traitait de la mort de personne comme il réglait les derniers litiges d’un divorce, une formalité tarifée. Et il devait en être ainsi de tout ce pourquoi les autres l’employaient, qu’il s’agisse d’aider un député à se dépatouiller d’une affaire judiciaire, placer un ami auprès d’un autre, organiser une évasion fiscale ou un marché truqué. Mais ce qui se passait en bout de chaine, comment ça se passait, il n’en n’avait probablement pas la moindre idée.

–       Vous avez déjà tué quelqu’un ? Demanda Estéban au bout d’un silence pensif.

–       Non.

–       La charge émotionnelle, elle est importante vous savez. Qu’on le veuille ou non, on retient des détails qu’on aurait préféré oublier, on garde des visages en mémoires, c’est invivable à la longue croyez moi. Et quand c’est une personne que vous connaissez c’est bien entendu pire.

L’avocat était surpris, il n’était pas le premier tueur à gage qu’il rencontrait mais bien le seul à lui avoir jamais fait ce genre de confidence. Par nature, ces gars là étaient généralement assez fermés, secrets, et totalement verrouillés au sujet de ce qu’ils ressentaient ou non.

–       Mes confrères donnent une fausse image d’eux-mêmes, continua Estéban comme s’il avait deviné dans ses pensées. Ca les rassure. Tout bien garder cloitré à l’intérieur pour ne surtout pas à avoir à penser à ce qu’on a fait. Je ne parle pas des malades mentaux ici bien sûr, les psychopathes c’est autre chose. Moi je préfère garder mes distances vous comprenez, tuer de loin, en douceur et vite.

–       Je vois. Vous proposez quoi en ce cas ?

–       Prendre quelqu’un pour Karrouchi, je me charge des autres.

–       Vous avez un nom en tête ?

–       Le Nantais

–       Le Nantais ? il est cher !

–       Pas en ce moment, je peux l’avoir pour dix milles.

–       Vous êtes sûr ? on dit qu’il a un peu baissé ces derniers temps.

–       Karrouchi ne lui donnera pas de mal

L’avocat ne semblait pas beaucoup plus convaincu mais puisque le Sacristain s’en remettait à son jugement…

–       Donc trois fois dix milles pour Karrouchi et ses zozos, et quinze pour Costa, Quarante cinq milles au total, c’est ça ?

–       Voilà.

–       C’est raisonnable. Je vais leur en parler.

–       Vous ne pouvez pas valider vous-même ?

L’avocat leva les yeux au ciel.

–       Si seulement… ils sont très… comment dire… administratif dans les Hautes Seines, vous voyez.

–       Bon, bon, okay, faites moi signe quand vous aurez le feu vert.

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