En Marche ! 1.

En Marche ! Gueule de premier de classe, sourire égoïne, l’œil bleu acier de la bourgeoisie conquérante avec son costard cintré à 500 boules et sa cravate en soie. En Marche ! La France de demain, la France ambitieuse comme un ragondin sous amphet, la France qui n’en veut mais on sait pas quoi. En Marche sur les arpions du lardon de Saint Cloud, la bourgeoise patriote et sectaire. En Marche vers l’Avenir Radieux du Président de la France Nouvelle. Yes we can en cocorico et tricolore. Enrichissez-vous, la France doit être une chance pour tous, soyez ambitieux, du travail nait la réussite. Ouais, ouais. Frank traversait le square désert et jonché de détritus de sa France à lui. Celle qu’il avait toujours connu et ne connaitrait sans doute jamais parce qu’il n’était qu’un pauvre branleur de petit blanc du pays oublié. Un pauvre branleur sans une thune, même pas pour prendre le bus et merde en ce moment les contrôleurs étaient à la chasse. A pied donc parce que sinon c’était les cons de la BAC qui rappliquaient. Il sentait le pauvre, les flics n’aiment pas cette odeur. Il sentait la taule aussi, le visage fouillé, un peu tendu, des jours et des semaines passés à trois dans neuf mètres carrés. Dix-huit mois c’est long, à tout âge, même quand on avait déjà passé la moitié de sa vie entre quatre murs. La moitié de sa vie putain ! Et il avait vingt neuf ans. Et il marchait, sur la nationale qui traversait la ville, protégé par une rambarde métallique couverte de graffitis parce qu’il n’avait pas une thune, à peine de quoi se loger dans un clapier en haut d’une tour dont l’ascenseur était régulièrement hors service. En Marche ! Vers où putain ? Il n’y avait pas d’horizon pour les mecs comme lui, rien, sauf la place Pasteur à deux kilomètres. La grande place sans banc pour pas que les cloches viennent se poser, avec sa statue conceptuelle moderne ses couilles peint en arc-en-ciel pour faire plus festif sous le ciel sperme de la banlieue parisienne, et où personne ne se rendait jamais sauf les dealers et les camés. Les crackers venaient acheter leur dose et allaient sur le bord de Seine se défoncer en regardant les péniches glisser sur leur reflet. En Marche vers crackland, défilant devant les panneaux publicitaires. Jambon authentique, les prix les plus bas, télévision 16/9ème extra plate à 999 euros seulement, tout doit disparaitre, le confort à petit prix, laissez vous séduire par le futur, votre banque, votre avenir, jusqu’au bout, dans les vapeurs d’essence, le long d’un trottoir rosâtre couvert de feuille mortes mouillées par la pluie du matin, jusqu’au bout jusqu’à crackland . Le sol était jonché de préservatifs usagés, mégots de joints, flacon de plastique écrasé sous un talon et qui avait contenu du crack, de paquets de cigarette crevés, de cannettes de soda parce que ces connards de dealers ne buvaient pas d’alcool, c’était haram. Frank sorti une cigarette, merde il n’avait pas de feu, et personne à l’horizon. Pas un rat, juste des tours, et les bagnoles qui défiaient sur la nationale.  Il rangea la clope après l’avoir tripoté nerveusement en regardant autour de lui. Trop tôt pour les camés, trop tard pour les travailleurs qui passaient par là pour aller à la gare. Il se sentait un peu lourd des bières de la veille, ou bien était-ce les pâtes froides qu’il avait mangé ce matin avec son joint ? Des pâtes matin, midi et soir, des pâtes, des pizzas de temps à autre, Mc Do, enfin Quick, parce qu’il préférait. Mauvaise bouffe, mauvaise bière, il n’y avait que le shit qui était bon dans son monde. Le shit venait du Maroc pour ce qu’il en savait, le reste de France, d’Europe, du pays d’En Marche, tout ce qui venait de par là puait, la poisse, l’exclusion, la périphérie du monde. Il sorti son portable de la poche de sa veste douteuse et consulta l’heure. Putain, déjà dix minutes qu’il était là, qu’est-ce qu’il foutait ? Il se mit à taper du pied, puis à faire des allés retours jusqu’à la statue sucre d’orge souillée de graffitis, personne n’en avait rien à foutre de leur sculpture de la modernitude épanouie par ici et nulle part dans cette ville avec ses bureaux d’intérim, son pôle emploi ouvert que le matin mais toujours plein ras la gueule pour apprendre à faire un CV ou se faire fliquer ses allocs par il ne savait quel go, conne comme un verre à dent. Ses banques, ses coiffeurs, plein de coiffeurs, six rien que dans le centre ville, ses deux commissariats, ses supers et ses hypers, sa zone commerciale. Le bout du monde traversé du soir au matin par des camions, des voitures entre Panam et la grande banlieue. Il allait et venait, en marche sur les capotes abandonnés et les spliffs écrasés, vers la statue, puis de retour vers l’horizon de tour, les pubs au loin sur les tours, en pestant après Rachid qui était en retard. Comme d’hab.

–       Putain c’est maintenant que t’arrives !? ca fait une plombe que je t’attends !

–       Ah commences pas, qu’est-ce que tu veux que je fasse si ça prend du temps pour qu’ils pissent ?

Il était entouré d’une meute de chien, de tous les genres, Chow Chow, loulou de Poméranie, labrador, cocker, berger belge, qu’il tenait en laisse avec ses deux mains. Rachid, son codétenu à Fresnes, grand, maigre, qui sentait la transpiration, avec de mauvaises dents et le teint terreux, toujours l’air de suinter d’une mauvaise sueur, la peau jaunâtre, les yeux globuleux, glissé dans un survêt bleu layette, un gros spliff graisseux au bec.

–       Et qu’est-ce que t’avais besoin d’amener tes putains de clebs bon Dieu ! Le gars nous attend !

–       Eh oh c’est de la thune, je vais pas les lâcher comme ça merde.

–       De la thune tu parles, ta combine à deux balles oui.

–       A deux balles ? Jacky c’est déjà fait deux mille boules putain. Quand on les descendra dans le sud, bam ! Cinq mille facile, après je commence à investir dans la dreu et je me fais dealer.

A une époque c’était les consoles, les téléviseurs, les trucs tombés du camion, à un autre les parfums, les chemises Lacoste made in Cambodia, à une autre les braquages avec un air soft ou un pistolet à grenaille, épicerie, buraliste, pharmacie. A une autre encore, le shit, les clopes, revendus à Barbes sous le métro, à Saint Ouen, sous lé métro, les portables volés, dans les ruelles de Montreuil derrière les puces. Une combine en chassait une autre, Rachid n’arrêtait jamais, une vraie usine à cash, s’il n’avait claqué les trois quart dans la dope il aurait presque pu devenir riche. Presque pu être crédible avec ses combines qui foiraient la moitié du temps, qui l’envoyait à la fraiche six mois, un an, la dernière avait été la plus longue, quatre ans à cause de la récidive. Maintenant c’était ça, des putains de clébard qu’il volait et comptait revendre aux riches sur la côte, une autre combine avec un marseillais et ce débile de Jacky. Tant pis, on y allait, il n’avait pas envie de faire attendre Roger. En marche !

 

 

–       Ouais je sais pas, c’est un bon coup, un coup qui se représentera pas deux fois, ton copain là je le sens pas… Roger leva la main vers Rachid. Sans t’offenser hein fils, mais comment dire… t’as pas l’air bien en forme.

–       En forme de quoi ? Qu’est-ce que tu racontes chef ? Je vais très bien, et toi ça va ?

Juste assez d’agressivité dans la voix pour lui faire rouler des yeux dans sa direction.

–       Ca va Rachid, qu’est-ce que t’as, reste tranquille tu veux.

–       Il pose des questions à la con ton pote, je vais très bien, je suis jamais malade !

Roger soupira. Petit gros, la cinquantaine olivâtre avec une calvitie qu’il avait camouflé en se faisant couper court comme c’était la mode maintenant, une touffe de poils blancs sous la lèvre inférieure pour faire dans le coup. Une chevalière en or au petit doigt, une chaïm en or suspendu au bout d’une chainette qui se perdait dans les poils blanchis de sa poitrine. Il aimait bien l’or Roger, les bretelles fantaisistes, les pantalons à pince, les chemises rayées commerciales, les pochettes de couleur, et le linge bien repassé parce qu’il tenait un pressing.

–       Dis nous au moins de quoi il s’agit, je te jure, il est cool, il est sûr, tu peux me faire confiance tu sais.

–       Te faire confiance ? Comme avec ton copain Steevy ? Je t’ais fais confiance sur ce coup là, tu te souviens ? et six ans plus tard j’apprends que ma fille va se marier, que Normal 1er est président, que le monde a changé mais que j’ai rien vu depuis mes quatre murs. Tu te souviens ?

Frank se mordit la lèvre, il n’aimait pas qu’il évoque cet épisode. Un cambriolage qui avait mal tourné à cause de ce crétin de Steevy. Tellement que les poulets n’avaient pas mit une semaine pour les retrouver. Heureusement la caméra n’avait pas filmé Frank, malheureusement Steevy avait une grande gueule et aucune envie de taper quinze piges pour homicide involontaire, cambriolage et recel. Il s’était cru dans un feuilleton ricain, il avait dit aux pandores qu’il voulait passer un accord, les autres avaient sauté sur l’occasion avant de le laisser au juge pour qu’il le croque. Il était encore à Fleury.

–       Oui je me souviens, bien entendu que je me souviens, je suis venu au parloir ou pas ?

–       T’es venu, oui t’es venu mais t’y étais un peu pour quelque chose n’est-ce pas, je l’aurais pas bien pris si t’étais pas venu, tu le sais ? Je sais que tu le sais.

–       Eh mais cousins qu’est-ce tu nous pèle le jonc ? Intervint Rachid. Mon pote est venu, t’as fait ton temps, on peut pas penser à l’avenir là, à maintenant, si tu nous racontais tonton, hein oui ?

Les yeux de Roger coulissèrent à nouveau sur son copain, meurtrier, patient mais meurtrier.

–       Arrête c’est bon je te dis Rachid, arrête !

–       Tu vois ce que je veux dire ? Ajouta Roger en faisant un signe de la main vers l’intéressé. Il sait pas se tenir. Le projet que j’ai faut savoir se tenir, le nerf solide, et surtout, surtout savoir fermer sa bouche.

Rachid s’agita sur sa chaise.

–       Eh mais lui bientôt il va me traiter de balance tu vas voir ! Chuis pas une balance chef, j’ai jamais pookavé moi, même à l’école je pookavais pas.

Il tapota sur l’avant-bras de Frank, son sourire jaune marron nicotine et carie en mode faux cul.

–       Mon daron m’aurait dépiauté si j’avais pookavé, je suis un fils de moi, un vrai.

–       Un fils de quoi fiston, on peut savoir ? s’exaspéra Roger en glissant un de ses pouces épais sous une de ses brettelles jaune à motif de Schtroumf, un cadeau de sa fille.

Leurs yeux se croisèrent comme dans un duel au soleil dans un western spaghetti, Frank leva la main, il n’avait pas envie de ça, il n’était pas venu pour que ces deux cons se mesurent la bite.

–       Quoi tu vas t’y mettre toi aussi ? Vous pouvez pas être sérieux tous les deux cinq minutes ? On est venu pourquoi putain !? Vous avez tous les deux une grosse bite, voilà ça vous va ?

Roger fit claquer sa bretelle sur son sein.

–       T’as pas tort, t’as pas tort mais là je préfère que tu trouves quelqu’un d’autre, tu vois comment on est lui et moi, on est déjà chien et chat, on travaille jamais bien quand on est chien et chat, ça t’occupes le citron, la confiance est pas là, tu me comprends ?

Frank soupira en jetant un coup d’œil agacé à son pote. Dehors on entendait les chiens aboyer. Il les avait attaché tous ensemble à un réverbère, un rond de poils qui battait de la queue, jappait, la truffe humide la robe soyeuse, au moins il ne pouvait pas lui reprocher de ne pas savoir choisir ses chiens, sauf que tout de suite on en n’avait rien à foutre. Tout de suite ce qu’il aurait préféré c’est qu’il sache fermer sa putain de grande gueule de taulard qui n’avait plus peur de rien parce qu’il s’était trop dérouiller à la shooteuse pour s’envisager un jour dépasser la trentaine.

–       J’ai besoin de ce taf Roger, tu le sais, putain j’ai même pas de quoi me payer le bus, je graille Lidl, la fuite d’eau dans la salle de bain pue la vase j’ai l’impression de prendre ma putain de douche dans le tuyau d’évacuation. Et quand j’allume cette putain de télé y’a cette putain de connasse de je sais pas son nom à gros nib qui cagole à Miami avec son putain de rose à lèvre et ses cheveux jaune Hallyday mon cul sur fond de plage et cocotier. Putain Roger j’en peux plus, Cette vie c’est quoi si c’est comme la rate ? Hein dis moi ? Faut que ça bouge Roger, faut que je me mette en marche comme y dit notre président. Je te jures y merdera pas, il assure ce mec, on était ensemble je t’ai dit.

–       Ouais bin je sais pas moi, je comprends ce que tu dis, j’entends, je suis d’accord mais faut pas merder ce coup ci, c’est autant pour toi que pour moi Frank, c’est du sérieux l’idée que j’ai faut pas se foirer. Alors si t’as pas trouvé mieux, si tu crois vraiment qu’il fera l’affaire, reviens me voir jeudi. Jeudi je te dirais.

 

 

Jeudi, samedi, lundi, dimanche, mardi, tous les jours était les mêmes quand on n’avait pas de blé, pas d’emploi, pas de pote à part ce con de Rachid et ses plans à deux balles, son caractère de merde. septembre ou mai, qu’est-ce que ça pouvait bien foutre quand on sortait presque jamais de chez soi à moisir dans les odeurs de vase et de pisse froide, de tabac, de shit, devant sa télé, dans son canapé frelaté acheté au Bon Coin, soixante boules. Noël, Jour de l’An, Pâques, l’Ascension, leur putain de 14 Juillet, Halloween ton cul en citrouille, qu’est-ce ça changeait quand le mieux qu’il pouvait espérer c’est de boire un godet ou deux au rade d’en bas pour le passage de l’année. La roteuse tiède, les cacahuètes entre une pute slovaque fatiguée de retour de mission, cinquante bites au compteur, et Michel le cuit du quartier, dix litres jour, la Gauloise au bec, à l’ancienne, ex chauffeur routier, chômeur en zigzag. Le CV discount.

–       Jennifer, tu pensais vraiment que j’allais vous laisser toi et Mark me déposséder de la société de mon père ?

–       Ce n’était pas ton père Jack, cela n’a jamais été ton père et tu le sais bien !

–       Peu importe, il m’a choisi comme héritier, pas toi !

–       Elle me revient de droit ! Tu l’as forcé à signer ce testament.

–       Ah, ah, ah, encore te faudra-t-il le prouver ma chère.

Regarder des américains choucroutés se chercher des poux en buvant du whisky à l’heure du déjeuner dans des verres comme des seaux en cristal, tout en se grattant les noix à travers son boxer, les yeux rivés sur les obus de conquérante de la Milf à mâchoire carrée, bras tenniswoman, bronzage orange et rouge à lèvres tellement pétard qu’il semblait laissé derrière chaque mot une trainée de poudre. Les yeux rougis, nuit blanche et pet’, la télé toute la nuit, la console de temps à autre. Avec il allait aussi sur le net, mater des pornos, les zappings sur Youtube, il avait essayé de s’inscrire sur Facebook mais qu’est-ce qu’il avait à dire, à raconter, à montrer ? Bonjour je m’appel Frank, je sors de taule, je vis dans une tour pourrie au milieu d’une banlieue galeuse ? Help me ? Laisses tomber. De toute façons, pour ce qu’il savait écrire… et puis il n’aimait pas particulièrement le cinéma non plus, la musique il y connaissait queue dalle, ses lectures c’était le gratuit qui trainait dans le bus. Non rien à foutre, juste la télé, quelques jeux, les pornos. Deux ans et six mois sans niquer dix-huit mois entre couilles.

–       La première fois j’étais gêné, une petite fuite, moi qui aimait tant nager, faire du sport, je n’osais plus, et puis j’ai découvert Confiance et la vie a repris tout son sens.

Zapper, terminer le shit dans une pipe cheap Made in China avec du tabac pour tube parce que c’était plus économique et moins gras que tabac à pipe. Aller voir s’il reste du café, s’apercevoir que non et râler parce qu’il va falloir se taper tout à pied comme d’habitude. Tant pis il irait plus tard, en chemin, au retour, enfin quand il serait temps pour lui de décoller, d’aller chercher Rachid, monter chez Roger, il avait rendez-vous vers une heure.

–       Je crois que c’est évident, le président Trump s’est lancé dans une logique de destruction de l’héritage Obama.

–       Je ne dirais pas de destruction, je dirais de réajustement, des réajustements nécessaires contenu de l’endettement américain.

–       Pardon de vous contredire Eric Zemmour mais l’Obamacare assure une couverture social pour plus de vingt millions de pauvres aux Etats-Unis.

–       Mais c’est ce qu’on ne veut pas comprendre en France, l’état-providence s’est terminé ! je le regrette, croyez-moi mais nous vivons au-dessus de nos moyens !

Dix-huit heures, quatorze, minuit, midi, une heure, vingt, qu’est-ce que ça pouvait bien faire quand on ne travaillait pas qu’on avait aucune vie sociale ? Les dealers terminaient à minuit, la dernière épicerie du quartier à une heure mais ne vendait plus d’alcool après vingt et une heures, le dernier métro pointait à minuit trente, après on était de la baise, mais on était de la baise de toute façon parce qu’entre le métro et les tours il y avait trois bornes, pas de bus et des coupe-gorges tous les cinq cent mètres. En dehors de ces horaires, qu’est-ce qu’on en avait à foutre de ça aussi ? il dormait quand il tombait épuisé, mangeait quand il avait faim, se branlait le plus souvent possible en regardant des boulards, pensant à des filles qu’il avait vu dans le poste. Des filles de la télé réalité des talk show, des filles qu’existeraient jamais dans sa vie, des filles qui ne regarderaient même pas une pauvre merde comme lui. Qu’est-ce qu’il avait pour une fille ? Qu’est-ce qu’il pourrait apporter, pas de blé, pas de vie, sa bite ? Son charisme de savate ? Restait les tapins. Ouais c’est ce qui restait, les tapins de la nationale. Enfin quand il avait de la maille, les quinze premiers jours du mois.

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Garder la ligne, se gonfler les bras à la fonte, un coup de sport au réveil, la toilette, une branlette, un pet, le café avec le pet, un coup de téloche, un coup de GTA, super gangster à Liberty City, Kalach’ en pogne, mafia albanaise, chinetoque, super Scarface. Mais même là il n’était pas très bon, il passait les étapes à coup de cheat code récupéré sur le net, sans quoi il se tapait les missions taxi, les vols de bagnole, gymkhana sur le highway en écoutant Tito Puente, on s’y croyait. Mais qu’est-ce que ça changeait de la rate ? Rien, pareil, un ascenseur en panne en plus et la liberté… de consommer. Heureusement qu’il avait toujours été un bon petit voleur à la tire, le roi des hypers, sans quoi il n’aurait pas bouffé souvent.

–       Alors Marc qu’est-ce que vous nous proposez aujourd’hui ?

–       Du crabe à la Sichuan

–       Ah un plat chinois donc.

–       Oui, mais vous connaissez mon goût pour la cuisine du monde, alors je l’ai raccommodé à ma façon.

–       Avec du ketchup !?

–       Ce n’est pas tout à fait du ketchup ma chère Maryse, mais savez vous que mot ketchup vient du chinois Ket’ Siap ? sauce tomate ?

–       Non ? J’ai toujours pensé que c’était le nom d’une marque américaine.

–       Comme tout le monde Maryse, comme tout le monde.

Il avait perdu du poids depuis la prison, c’était le seul truc positif qu’il arrivait à retenir, en dépit des pâtes, des pizzas, toujours moins dégueu et gras que ce qu’ils servaient derrière les murs, quand on ne trouvait pas une crotte de rat entre les débris de bœuf. Fresnes s’était dégueulasse, pourri, une poubelle. Les murs pourris, les douches encore plus moisies que le plafond de sa salle de bain, des rats, des ordures partout, balancé des cellules, pas de ramassage ou presque, pas de personnel suffisant, des cellules pleines ras le plafond, la télé à quinze boules par mois, le paquet de BN à huit balles, mais du shit, de la c.c, de la dreu, des malbo chinoises à volonté. Défonces toi petite merde, défonces toi et oublies que tu resteras toute ta vie une petite merde blanche sur le talon du macro en marche. Et au fond c’était comme ça depuis qu’il était merdeux non ? il aurait dû s’y faire, s’occuper la tête avec autre chose que des ruminations, mais il allait avoir trente ans putain, il avait fait quoi de sa vie ? ca avait été quoi sa chance à lui ? L’école de la République ? Laquelle ? il s’était fait viré du lycée à seize ans, il n’y était plus jamais revenu. La réinsertion par le travail ? Putain…

–       Bon, cette fois t’es à l’heure au moins.

–       Il a une petite vessie, forcément

Toujours place Pasteur, quelques mecs qui trainaient ça et là, qui se demandaient. Rachid était venu qu’avec un seul chien cette fois, un asticot de yorkshire avec un petit nœud violet sur la tête.

–       Où est-ce que tu l’as trouvé celui-là ?

–       Dans le centre.

–       Et t’es venu du centre ville jusqu’ici avec ce clebs ?

–       On a prit le bus

Il l’imaginait avec sa tête de zombie, le chien sur les genoux comme une grand-mère esseulée, la gueule qu’avaient dû faire les gens.

–       Bon viens faut qu’on y aille, on va être en retard.

–       Ouais je sais pas…

–       Quoi tu sais pas ?

–       Je sais pas, je suis pas sûr que j’ai envie de venir.

–       Mais qu’est-ce tu m’emmerdes à la fin, t’étais d’accord, et puis d’abord t’as même pas de fric !

–       J’ai les chiens.

–       Les chiens, les chiens c’est des conneries les chiens putain ! Le marseillais va vous carotter.

–       Mais non tu verras.

–       Mais si.

–       Mais non, et puis j’ai rencard, et puis ce mec je le sens pas, c’est un pied-noir, je les aimes pas ces mecs, ils ont baisé l’Algérie.

–       Qu’est-ce que t’en as à foutre ? Tes darons sont tunisien putain !

–       Et alors ? C’est des frères, c’est pareil.

–       Vas-y arrête de me raconter des conneries !

–       Je te dis, je le sens pas ton pote, il fait la gueule, il veut pas de moi, y dit que j’ai l’air malade je sais pas quoi.

–       T’as pas l’air frais non plus, reconnais le.

–       Ouais bin ça empêche pas, moi j’ai un rencard, moi cette aprème je vais niquer.

–       Tes vaches de chez Tinder un jour elles vont te plomber la queue séropo.

–       Eh j’mets du plastoc qu’est-ce que tu crois !

–       Putain je croyais que tu voulais passer à autre chose que tes petits plans foireux, si Roger il se branche c’est que c’est du sérieux !

–       Mon petit cul aussi c’est du sérieux et là j’ai le choix du reste de ma journée, aller voir le vieux huileux et me faire traiter, ou me taper une fille…. Me taper cette poulette trop bonnasse ou bien rester assis sur mon cul à me faire insulter par un collabo de l’Algérie Française… non je t’avoue mon cœur balance vachement.

–       Tu fais putain de chier tu sais !

–       Voilà ce que je te propose, tu y vas, t’écoutes ce qu’il a à dire, et si toi tu penses que c’est un bon plan, je te filerais un coup de main. J’ai pas besoin de me faire traiter pour ça.

Putain, il y était allé sans lui finalement, et finalement c’était peut-être pas plus mal. Les deux ne s’étaient pas bouffé le nez, Roger et  lui avaient pu discuter.

–       Le JAP m’a collé un conseillé de probation, la réinsertion par le travail, toutes ces conneries. Putain un merdeux de vingt piges tout juste sorti de sa putain d’université que c’est son premier boulot et qui va m’expliquer comment je dois trouver le mien. Un grand con qui se croit vachement important et qu’arrête pas de dire que je fais pas assez d’effort. Putain y me colle chez Mc Do ce con, le manager est tout juste minot, il me parle mal, je dois pas moufter parce que sinon il va baver. Va chier, les clients me parle mal, les filles me traitent, ce connard veut que je balaye les chiottes, eh mec je les récure pas chez moi c’est pas pour laver la pisse des autres.

–       Tu récures pas tes chiottes ? S’exclama Roger en glissant ses pouces sous ses bretelles américaines.

–       Pourquoi foutre putain, la salle de bain pue la vase et la copro fait rien, whallou, office HLM mes couilles !

Roger secoua la tête l’air de trouver ça désolant.

–       Finalement tu as fait quoi ?

–       Merde j’ai lâché, j’ai dit au grand con que je voulais pas replonger que c’était sûr je restais une journée de plus, je tapais quelqu’un. L’autre jour il m’appel pour me dire qu’il a un autre boulot pour moi, c’est à Ponto Combo.

–       Où ? C’est où ça ? En Amérique du sud ?

–       Putain c’est ce que j’ai cru deux secondes, putain je savais même pas que ça existait ce bled, Ponto Combo putain, on dirait presque que tu te barres dans les îles à l’entendre hein, bin pour y aller pareil, putain de RER D, t’as déjà prit ce putain de RER D ? Moi je devais prendre le bus, le métro, et ce putain de D, rien que pour y aller, et encore un putain de bus pour aller sur place. Fais chier ouais, comment je ferais pour être là-bas à huit heures ? C’est trop loin ! Tu sais ce qui me sort ce jeune connard arrogant qui se prend pour le roi avec son putain de diplôme de travailleur social mes couilles ? Achetez-vous une bagnole ! Mais avec quoi putain !? J’ai tout juste le RSA et l’alloc logement ! Je vais bouffer des cailloux c’est ça ?

–       Il te faut de nouvelles opportunités.

–       Exactement, si j’avais une bagnole au moins, je pourrais bricoler, mais qu’est-ce que je peux faire là ?

–       T’as trouvé quelqu’un ?

–       Ah mais tu le connais déjà, il va être bien, je te jure, c’est un bon mec, il déconne pas.

–       Assez pour se faire une salle de jeu ?

–       Hein ? Déconnes pas ! Personne se fait une salle de jeu ça porte la poisse.

–       Mais tu crois que tu pourrais en braquer une ?

–       Evidemment que oui, y’a une dizaine de salle de jeu dans cette ville que je pourrais me faire, mais ça porte la poisse, personne fait ça, personne veut avoir les corses sur le dos putain, les corses ou les marseillais merde ! Ces mecs c’est la mafia !

–       Pas celle là, pas celle à laquelle je pense.

–       Qu’est-ce que tu racontes, elles sont toute protégées !

–       Oui mais celle à laquelle je pense, y’a un coupable désigné. Un pigeon parfait auquel tout le monde pensera, et ils y penseront si fort que quand ça sera terminé avec lui, ils arrêteront de penser y mettront ça sur le coup de pas de bol

–       Mais qu’est-ce tu racontes à la fin ?

Alors Roger lui raconta l’histoire de Costa. Antoine Costa était un joueur de cartes de première, une pointure qui avait gagné sa vie en jouant jusqu’à ce qu’un de ses copains de Bastia lui propose de tenir un cercle dans la région parisienne. Il avait joué à toute sorte de table, il avait été dans un ou deux coups et il avait une machine à compter dans la tête. Le jeu était très réglementé dans la région parisienne et sous l’œil vigilant mais complaisant de la brigade éponyme, presque exclusivement composée de corses. Pas de billets sur les tables dans les salles de jeu, des jetons, officiellement on ne jouait même pas pour de l’argent mais pour les points. Les gars aux tables comptabilisaient les points sur des petites feuilles avec des tableaux et des colonnes pour chaque perte, chaque gain, et se faisait payer à la fin sous la table. Au-dessus des salles de jeu, il y avait les cercles, les officiels, ceux qui réunissaient le gratin de la nuit, des joueurs de Texas Hold Them, Black Jack, belote, poker ouvert ou fermé. Là les grosses sommes étaient autorisées comme dans les casinos, beaucoup de fric circulait d’ailleurs et ça avait fait l’objet de maint règlement de compte. Celui qu’on avait confié à Costa était à mi chemin entre les deux. Chic et exclusif comme un cercle parisien mais qui n’autorisait pas officiellement les mise sonnante et trébuchante parce que la boite n’avait pas reçu encore l’autorisation. Et considérant l’argent qu’on pouvait y écrémer en plus d’en gagner, personne n’était pressé de la recevoir. Salle, cercle, casino, tous étaient de formidables machines à blanchir d’où l’intérêt que les corses, les marseillais et tous les autres leur portaient. Costa avait la quarantaine, le gars qui avait vécu, le sourire facile, qui vous faisait toujours vous sentir bien, savait recevoir, tout le monde l’aimait bien. Il avait toujours une bonne histoire à raconter, une anecdote, parce qu’il avait aussi écumé quelques casinos en Afrique et en Amérique du Sud, il avait fait du chemin donc. Le genre bronzé toute l’année, ventre plat, dent parfaite et que les filles adoraient parce qu’il avait l’air un peu dangereux, un peu voyou. Mais Costa n’en n’était pas vraiment un, les gars ne le voyaient pas comme ça en tout cas, et lui il comptait l’argent, il voyait les colonnes de chiffres sur les petits papiers, il savait ce qui rentrait et sortait comme valise, il s’était prit à rêver. Jamais ils ne penseraient que c’était lui, se disait-il, surtout qu’il avait des parts dans la boite, et des parts dans quelques bars, arrières salles, enfin là où les gars trouvaient la place où taper le carton et que c’était mauvais pour les affaires les braquages. Mais tout cet argent quand même. Alors un jour deux gars étaient entré armés et avait ramassé l’oseille, les valises qui étaient sous le bar. Cinq millions de l’époque, une petite fortune. Ca avait mit une telle pagaille que pendant un temps tous les cercles et les salles de jeu du département avait fermé ou s’était limité au strict jeton. Une époque horrible pour tous les joueurs compulsifs, et une perte sèche pour les corses, les marseillais, les gitans, les kabyles, mais surtout les corses. Alors ils avaient envoyé le Sacristain.

–       Tu vois qui c’est le Sacristain ? Demanda Roger.

Frank fit la grimace, évidemment qu’il savait qui il était, tout le monde savait, et rien que d’évoquer son nom ça l’effrayait.

–       Et alors ? Il s’est passé quoi ?

Nicolas Santoni, né le 13 septembre 1956 à Ajaccio, alias le Sacristain, un mètre quatre vingt de muscles et de tatouages religieux, le look d’un gitan et mauvais comme un choléra. Il avait commencé comme macro avec une réputation de violent avant de se mettre au shit avec les espagnols et Cosa Nostra, puis à la coke qu’il importait parait-il par tonne. On disait beaucoup de chose sur lui, qu’il aimait torturer ses victimes avec une perceuse par exemple, qu’il avait tué plus d’une trentaine de personne et quoi qu’il en soit, à le voir, avec ses yeux dangereux, ses mains bagués d’or, son visage grave et taillé à la serpe, il n’invitait personne à la détente, surtout quand il débarquait chez vous avec un de ses nervis à neuf heures du soir, un pétard à la main. Le Sacristain était corse du soir au matin, du talon au sommet du crâne et par chacune de ses fibres, et absolument rien ni personne ne pourrait l’empêcher de faire payer ceux qui avaient osé toucher à leur magot. Il avait débarqué chez Costa et le nervi, Jacky, lui avait fait visiter l’appartement  en le fracassant avec tout ce qui lui tombait sous la main. Costa n’avait pas craqué. Malgré les coups, le Sacristain avec son 11,43, la dévastation de sa maison, il n’avait pas craqué. Tout le monde craquait pourtant avec le Sacristain, il avait cette façon de vous regarder comme s’il allait vous dévorer l’âme, comme s’il savait ce que vous pensiez et conséquemment le moindre de vos plus anodins mensonges. Mais peut-être que ce jour là il était pressé, ou distrait, et Costa s’en était tiré.

–       C’est un mec intelligent, il avait bien choisi les gus avec qui bosser, ça n’a jamais transpiré, et finalement ils ont rouvert les salles et plus personne n’en n’a jamais reparlé. Et puis un jour il est à une table et les mecs évoquent l’affaire, vous vous souvenez quand tout était fermé, le dawa, tout ça. Et Costa éclate de rire. Comme ça, sans raison, il se marre comme un bossu, C’est moi, qu’il raconte, c’est moi qui ai fait le coup ! Et alors ? C’était pas leur fric, les emmerdes ça arrive, qu’est-ce que ça peut foutre, tout le monde aime bien Costa. Mais si ça arrive de nouveau, si jamais il se fait braquer, alors tu peux être certain qu’il y passera, ils lui poseront même pas de question, bam !

Roger fit le signe de tirer dans sa direction, Frank n’aima pas ça.

–       Mais faut qu’on se grouille, des bons plans comme ça, ça court par les rues, et on n’est pas les seuls mecs intelligents de la Plaine Saint Denis.

 

 

Une Golf Turbo de 2007, noire avec un liseré jaune, des gentes en allu sport, un aileron arrière rouge, une occase, une avance qu’avait bien voulu lui faire Roger. C’était le bon mec Roger, le brave gars, il avait prit six ans mais il ne lui en avait pas voulu, et pourtant ça avait foutu la merde dans sa famille. Frank avait fait son possible, il était allé le voir, il avait rendu des services à sa femme, il avait même travaillé à sa boutique une fois ou deux pour faire des remplacements, il ne s’en était pas trop mal tiré. Roger au fond c’était ce qu’il avait de plus stable dans sa vie, de plus posé et rassurant. Peut-être ce qui se rapprochait le plus d’un oncle, d’un grand frère. Mais pas d’un père, non. Parce que les pères ça tapait et ça gueulait à ce qu’il en savait, ou ça vous aidait à devenir un homme mais ça il n’avait pas connu. Personne ne l’avait aidé à en devenir un, personne n’était venu lui parler quand il avait quitté l’école, quand il avait fait ses premières conneries. Juste des coups, des gueulantes parce qu’il s’était fait choper ou que les profs avaient mal parlé sur lui. Jusqu’au jour où il s’était barré de chez lui. Aujourd’hui il ne savait même pas s’ils étaient vivants ou morts.

–       Whâ la classe ta nouvelle caisse !

–       T’as vu ? Et écoute ça…

Il fit aller son pied sur l’accélérateur faisant gronder le moteur.

–       Yeah ! Ca c’est de la bagnole, te manque plus que la go.

–       Après demain, après demain je tire mon coup je te jure.

–       Nan, après demain tu vas aux putes, nuance.

–       Et alors ? Tu crois que je vais jouer aux cartes avec elle ?

–       Je dis pas ça, je dis juste que tu vas te branler dans une fille, c’est pas ça tirer son coup.

–       Ah ouais et toi tu fais quoi avec tes putes de Tinder ?

–       Je les baises, je me branle pas.

Rachid adorait l’idée qu’il en avait une grosse dont il se ventait savoir se servir comme un acteur porno. Déjà en cellule il pouvait passer de long moment à vous décrire comment fallait faire un bon cunnilingus ou comment bien baiser une fille dans le cul. Frank était persuadé que c’était à moitié du vent, ou peut-être même complètement parce que la dreu ça n’avait pas exactement la réputation de vous la mettre debout, mais il laissait dire parce que c’était son pote ou tout comme.

–       Ouais bin pour ça faudrait que j’ai une pineco, c’est pas demain la veille.

Où est-ce qu’il aurait pu la rencontrer, qu’est-ce qui aurait pu la séduire ? Une go du quartier ? Laisse tomber, celles qui ne portaient pas le voile étaient des vaches, et celles qui n’étaient ni l’une ni l’autre portaient le survêt, avaient un cul comme un camion et juraient comme des putes. Lui ce qu’il aurait voulu c’est une petite blanche bien propre comme on en voyait quand il allait trainer à Paris, fraiche avec une de ces jolies petites robe à fleur, et qui ne disait pas mange tes morts ou putain de merde à chaque phrase. Mais ça, comme tout le reste, ce n’était que des rêves, il le savait bien, des rêves pour les français comme ils disaient avec Rachid.

–       Ah t’inquiètes, ça va venir, des comme nous ça existe tu sais, elles sont aussi dingues que nous, crois pas. La fille là que je me suis faites cet aprème par exemple, t’aurais vu ça, une belle pas croyable, longue, métis, avec une grande bouche comme j’aime, des petits seins, mais super mignons tu vois. Et la baise mon frère ! Parfait, une vraie bouffeuse de bite, une adoratrice de la bite même ! Mais dingue.

Frank leva le nez de la route et lui adressa un coup d’œil critique, Rachid portait son invariable survêtement bleu ciel plus une veste à capuche d’un gris douteux dont il avait relevé les manches pour cacher la crasse.

–       T’y es allé pésa comme ça ?

–       Nan, ça c’est ma tenue confort, j’en ai une autre pour les go, un beau Lacoste tout blanc propre je te dis pas, elles craquent toutes.

–       Jamais vu une go craquer à cause d’un survêt…

–       Parce que tu sais pas y faire, je t’ais déjà dit, avec Tinder c’est facile. Regarde celle là, tu sais où elle créchait ?

–       Vas-y.

–       Un super appart à côté de ce truc là, l’église toute blanche en haut de la montagne à Panam…

–       En haut de la montagne ? De quoi tu causes ? Y’a pas de montagne à Panam !

–       Mais si tu sais, putain tu sais, là où il y a tous ces mecs qui peignent !

Ca ne disait rien à Frank mais il faut dire qu’il ne montait pas souvent à la capitale. Ce n’était qu’à une demi douzaine de stations de chez lui mais qu’est-ce qu’il aurait pu foutre dans un endroit où le moindre café coûtait minimum deux à trois euros ?

–       Nan franchement je vois pas.

–       Ah putain, comment ça s’appel déjà… mont quelque chose…

–       Montparnasse ?

–       Mais non putain, t’as vu une montagne à Montpar’ ?

–       Euh non…

–       Ah putain ! Bon bref, elle avait ce super appart, et elle était trop bonne franchement, même moi j’étais surpris que j’intéresse une fille comme ça… alors voilà on baise, c’est intense tu vois, elle me fait même des trucs que je connaissais pas, et puis quoi, une fois que c’est terminé, elle me dit quoi ? je vais me tuer ce soir !

Ca le fit marrer, Rachid avait toujours des histoires dans ce genre, à croire que toutes les filles qu’il prétendait se taper étaient moitié aussi dingue que lui.

–       Tu crois qu’elle l’a fait ?

–       Je sais pas et franchement je veux pas le savoir, une go comme ça qu’elle se flingue c’est du gâchis, ça me déprimerait si j’savais.

–       Tu vas pas la revoir alors ?

–       Pourquoi foutre ? Je l’ai niqué, je passe à autre chose.

Frank avait du mal à voir la différence qu’il faisait du coup avec un tapin, à part qu’il ne les payait pas c’était exactement le même genre de rapport, une fois craché sa giclée, hop salut et à jamais. Ce n’était pas ça qu’il envisageait pour lui, pas ça son rêve à lui. Finalement ils arrivèrent à leur destination. La salle que gérait aujourd’hui Costa était située dans les arrières d’un club de billard dont il était propriétaire, pour y entrer il fallait passer par le billard puis une cour intérieure. La salle était située au rez-de-chaussée, par les volets fermés on pouvait apercevoir les joueurs répartis sur quatre tables de Texas Hold Them, occupés à fumer et taper le carton dans un silence studieux. Rachid ramena vers lui le sac de sport dans lequel il avait entreposé leur matériel, deux paires de gants Mappa roses, des cagoules de moto et les armes, un revolver d’alarme remilitarisé avec des tâches de rouille et un fusil au canon si scié qu’on apercevait le bout des cartouches à l’intérieur.

–       Qu’est-ce que ce truc ? demanda Frank quand il lui passa.

–       Bah tu vois c’est un gun.

–       C’est pas un gun ça, c’est un putain de bazooka bordel !

–       Et alors ? Tu m’as demandé de trouver des guns, je les ai trouvé, qu’est-ce qui te dérange là ?

–       Ce qui me dérange c’est que dans la mesure où ce machin me pète pas à la gueule, je risque de tuer tout le monde si jamais un connard fait le mariole !

–       Bah t’as qu’à leur dire ça putain, je crois pas qu’ils discuteront.

Frank attrapa un des gants.

–       Et des gants de vaisselle ? t’es sérieux là ?

–       Oh ça va, j’avais rien de mieux sous la main.

–       Putain je déteste ces trucs, tu mets deux heures à les mettre, tu sens rien, et tu mets deux heures pour les enlever !

–       Putain mais qu’est-ce que tu t’en fous ? On va pas faire la plonge là !

Ils s’équipèrent, la trouille et l’excitation qui remontait du fondement jusque dans le dos et la poitrine, ils échangèrent un regard avant de sortir.

–       On y va.

–       C’est parti.

Ils traversèrent la salle quasiment déserte, les poings dans les poches et la tête basse. Ils avaient prévu le coup, le jeudi soir c’était mort ici mais pas dans les arrières, et personne ne fit attention à eux ou si ce fut le cas, personne n’en fit mine parce que dans ce quartier on se mêlait pas des affaires des autres, c’était mauvais pour la santé. Ils enfilèrent les cagoules dans la cour puis passèrent le couloir, poussèrent la porte en fer. L’endroit n’était pas gardé parce que personne n’aurait été assez fou ou stupide pour braquer une salle qui était sous le contrôle des corses. Du moins c’est ce que tout le monde se disait jusqu’à ce qu’ils surgissent avec leurs armes approximatives et leurs gants de vaisselle.

–       Personne ne bouge, mains sur la table ! Restez tranquille et tout se passera bien ! Gueula Frank en entrant, son bazooka à deux mains, droit dans la direction de la salle.

Rachid se tenait derrière qui le dépassa et fonça droit sur Costa. La salle était remplie d’hommes mûrs, méditerranéens pour la plus part, petits entrepreneurs, voyous, joueurs compulsifs avec de ces têtes comme on en voyait sur les chantiers, dans les bars PMU, des trimards, des prolos, et la moitié avait sans doute fait de la prison un jour dans leur vie. Costa en revanche affichait le look type du « beau mec », comme disaient les flics, chemise immaculée, bronzage, costume bien coupé, instinctivement Rachid l’attrapa par la veste et lui colla le canon de son arme sur la joue.

–       Vous êtes complètement dingue les mecs, fit remarquer Costa.

–       Ferme là et donne-lui le fric ! Ordonna Frank sans quitter du regard les joueurs.

Ils avaient convenu qu’il serait le seul à parler, à donner des ordres, ils trouvaient que ça faisait plus pro. Il y avait un petit comptoir en bois au fond de la salle, les sacs étaient là, Rachid lui fit signe de les ouvrir, les billets étaient bien là, entassé en liasses.

–       Vous savez qui vous volez là ? Insista Costa. Soyez pas con comme ça, tirez vous, c’est mieux pour vous je vous assure.

Il n’avait pas exactement peur, deux clowns avec des gants de vaisselle rose et des flingues d’occase, il en fallait un peu plus pour impressionner un type comme lui. Mais il savait aussi que ça pourrait partir très vite en sucette si un de ses clients tentait sa chance. Certain était armés et personne dans la pièce ne donnait l’impression d’avoir peur, plutôt une meute de chien de combat attendant une faiblesse de leur part pour s’emballer. Il fixait Rachid et les yeux de Rachid lui parlaient de peur, d’incertitude, de manque d’assurance, en dépit du fait qu’il le braquait, son flingue presque contre sa bouche. Rachid avait effectivement peur, autant qu’il était excité et nerveux mais il ne craqua pas, il en allait autant de la réussite de l’affaire que de sa réputation, il avait raconté à Frank qu’il avait déjà fait de petits braquages, il était temps de montrer que ce n’était pas du vent. Il fit signe à Frank que tout était en ordre.

–       Bon alors maintenant, bien calmement vous allez tous mettre votre fraiche sur la table.

–       Quoi !? Protesta Costa, mais foutez leur la paix les gars, prenez le fric et cassez vous.

–       Ferme ta gueule ! Ordonna Frank.

Et comme pour mieux souligner ses propos Rachid boxa le nez de Costa du bout du canon. Pas assez fort pour le lui casser ou même le faire saigner, mais assez pour qu’il sente la douleur lui irradier le visage. Peut-être que ça convaincu certain de tenter leur chance, un des joueurs fit disparaitre sa main de sur la table.

–       Eh toi ! Remets ta main ! Remets ta putain de main sur la table ! Insista Frank en pointant son fusil vers le gars.

On aurait dit un gitan, se dit Rachid, et il n’était pas né celui qui ferait baisser les yeux à un gitan sans en payer les conséquences. Le mec fixait Frank, visiblement furieux et tendu, semblant hésiter entre tenter sa chance et obéir.

–       Fais putain de ce que je te dis !

La voix de Frank tremblait légèrement, il était clair pour tout le monde qu’il avait autant la trouille qu’il pouvait même appuyer sur la détente par accident. Le gitan hésita quelques secondes encore avant de ramenez sa main vide sur la table.

–       Maintenant le fric sur la table, en douceur et vite… allez les mecs, on veut tous que ça se finisse bien, soyez pas con, c’est que de l’argent.

Les mains hésitèrent, les uns et les autres se regardaient l’air de se demander qui allait s’y mettre en premier, les visages étaient fermés, on sentait la colère, la tension, mais pas la peur. Tout le monde ici s’était un jour ou l’autre retrouvé dans une situation dangereuse, menacé d’une arme, au milieu d’une bagarre, d’une fusillade, pendant des embrouilles de quartier, ou une de ces bagarres de chantier dont n’entendait jamais parler la police et que les contremaitres et les chefs de chantier s’empressaient d’étouffer pour ne pas ralentir les travaux. Rachid et Frank le voyaient bien et ça augmentait leur nervosité, mais finalement les portefeuilles et les billets atterrirent les uns après les autres sur les tables. Rachid passa entre les rangs, ramasser les billets, son revolver dans une main, balançant l’argent dans un des sacs. Costa ne bougeait plus, les mains en l’air, un rond rouge sur le côté du nez laissé par le canon. Il les regardait faire dépité et inquiet. Il savait parfaitement ce qui se passerait ensuite, qui on accuserait en premier, mais qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Si le gamin appuyait sur la détente, peut-être que son tromblon lui péterait à la gueule mais ça ferait du vilain, ça ferait peut-être même venir les flics, et ça serait la fin de tout. Les corses pourraient peut-être lui pardonner ce coup là mais jamais de la vie ils ne lui pardonneraient si les flics débarquaient. Un des joueurs en bout de table fixait celui qui tenait le canon scié, un marocain que Costa connaissait de réputation, de l’espèce au sang chaud, et sa main avait glissé sous la table sans que les autres s’en aperçoivent. Costa priait pour qu’il n’atteigne pas son arme, pour que le gamin ne fasse pas de connerie, pour qu’ils se barrent vite et bien. Rachid fini de ramasser le blé, négligeant les portefeuilles, prenant le temps de prendre l’argent dedans aussi vite qu’il pouvait. Il suait à grosse goutte, sentait ses mains moites, les muscles de son dos tendus, il avait énormément envie d’un shoot. Les billets défilaient sans qu’il ne cherche à compter, il sentait tout autour de lui vibrer l’hostilité presque létale des joueurs. Frank était à peu près dans le même état, il avait mal aux bras à force de les tenir tendus devant lui, regardait au loin, personne en particulier parce qu’il avait peur de croiser un regard, l’index effleurant à peine la queue de détente de peur d’appuyer par mégarde. Le marocain le fixait, les épaules voutés, près à bondir à la moindre occasion. Rachid sorti le premier, un sac dans chaque main, arrachant ses gants à les déchirer, pressé, angoissé, le cul serré comme une envie de chier énorme, Frank suivi, sortant de la pièce à reculons alors que le marocain continuait de le fixer et ainsi jusqu’à ce qu’il disparaisse de leur vue. Frank démarra la voiture, ils s’en allèrent sans presse, sans donner l’impression de s’enfuir, silencieux, presque incrédules d’avoir réussi, jusqu’à parvenir au premier carrefour et d’hurler de joie.

–       On est the king of the world !

–       Les meilleurs mec, les meilleurs !

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