Prozac 75020

Paul et Solé s’étaient rencontrés au travail, comme 60% des couples français. Paul était un jeune créatif dans une agence de publicité, et peu importe ce qu’il y faisait, il était donc dans l’équipe créative. Ça lui donnait des droits. La publicité est un milieu bourgeois et conservateur, on a des idées précises sur ce que sont les gens qui dessinent ou écrivent, ce sont des artistes, des génies à priori, car tous les artistes le sont, et ils ont tous les droits. Un génie forcément ça échappe aux règles couramment admises. De sorte que si par exemple un jour une brigade révolutionnaire de peintres cinglés rentraient dans une agence pour se venger des années de vulgarité et de déculturation de l’image et du sens, ils leur suffiraient de s’en prendre à ceux qui ne portaient ni veste ni cravate, et n’étaient pas là avant 10h30. Ainsi quand Solé avait vu Paul pour la première fois, elle avait pensé qu’on faisait des travaux, qu’il était peintre en bâtiment ou quelque chose d’approchant. Paul s’en foutait. Il était très rien à foutre de rien comme garçon. C’était sa marque déposée, son cachet d’authenticité à lui : rien à branler et allez tous vous faire foutre. Les autres l’adoraient. En général un teeshirt, un jean, des baskets, ça suffisait. Et il ne faisait même pas mine de rechercher une marque. Non, tout naturel, cash, et surtout s’il te disait d’aller te faire enculer devant toute l’agence. Quelques commerciaux sans pouvoir en avaient fait les frais, à l’hilarité générale de l’équipe créative. En réalité Paul était un jeune assistant et comme tel il était mal payé. Il n’avait pas les moyens de s’offrir de la marque, et d’une certaine façon ça lui convenait. Etre le pauvre de l’agence ça donnait une certaine authenticité à son discours d’homme concerné, ses opinions politiques affichées, l’injustice sociale tout ça, et même de s’afficher avec un teeshirt Karl Marx. En pleine réunion, devant les boss de l’agence, par provocation. Lui il savait ce que c’était que de vivre sans un, on pouvait donc lui faire confiance quand il crachait dans la soupe, il crachait à raison.
Solé était étudiante en art graphique. On lui avait demandé de trouver un stage, elle n’était pas parvenue à en obtenir un là où elle aurait voulu, elle s’était rabattue sur l’agence. Elle n’aimait pas la publicité, n’aimait pas ce qu’elle représentait, et n’aimait pas son univers, pour autant qu’elle l’observait. Car en général elle n’observait pas ce qu’elle n’aimait pas. Elle le laissait de côté dans les listes des choses sans intérêt, mélangées à la liste des choses qu’on avait devoir de mépriser ou de moquer. Souvent les deux listes se croisaient, la publicité et son univers était à cette croisée là. Solé aurait voulu être une graphiste avec le grand G des Cislewicz et autres Maïakovski, une graphiste avec un sens, une affichiste politique. Solé aimait quand les choses avaient du sens. Hélas…
Bref, ils étaient faits pour se rencontrer.

Ils aimaient tous les deux Bertrand Blier, son art de scandaliser le bourgeois, son langage, ses sujets. Et puis il était français. Pas encore un de ces cinéastes américains avec plein d’explosions, de meurtres, de soucoupes volantes qui envahissaient chaque année les écrans, écrasant la production mondiale, et celle du pays en particulier. Leur premier rendez-vous eu donc lieu lors de la sortie de son dernier film. Le sujet, le Sida, tenait particulièrement à cœur à Solé.  C’était une jeune femme moderne, pleine d’une conscience aigüe pour les problèmes de son temps, elle s’intéressait tout naturellement à une maladie moderne qui recouvrait un tel champ d’injustice qu’on eut pu croire qu’elle était faite pour elle. C’était les grands débuts de la maladie, le Cancer Rose comme on l’appelait encore par référence aux premières victimes. D’un coup on ne défendait plus une cause plutôt qu’une autre, on les défendait toutes, la misère en Afrique, les homosexuels et leurs droits, la tolérance, le respect des Droits de l’Homme, la lutte contre l’injustice. L’ensemble contre les suspects habituels, le système, les labos, le gouvernement, le capitalisme, l’extrême-droite, le pape et l’Eglise… Et bientôt, comme telle, Solé s’inscrivit comme bénévole dans une association de lutte contre le Sida.
Ils s’installèrent très vite ensemble. Dans un appartement déglingué que leur avait laissé une amie, envahi par les souris et gardé par un chat noir qui devint bientôt le leur. Il y avait une télévision dans cet appartement, mais très vite ils décidèrent de se débarrasser de cet engin sinistre qui à l’heure du souper adorait vous montrer des scènes de désolation dans une guerre exotique et lointaine. Le quartier par contre leur plaisait bien. Situé dans un coin populaire de Paris, on y croisait des gens de toutes les origines et de presque tous les milieux. Les épiceries et les kebabs y étaient ouverts jusque tard la nuit, ce qui donnait à cette ville endormie un petit côté londonien ou new yorkais qui leur plaisait volontiers et tranchait avec les autres quartiers de la ville où on avait souvent le sentiment d’être dans une capitale provinciale, un dimanche soir. Plus tard ils trouvèrent un autre appartement dans une petite rue du XVème arrondissement. Solé trouvait que ce quartier sentait le caca, à cause des innombrables petits vieux et leurs chiens qui remplissaient une partie du quartier. D’ailleurs ils n’aimaient ni l’un ni l’autre ce coin, mais ils n’avaient pas trouvé mieux ailleurs, et puis ce n’était pas loin en métro du travail de Paul. Les débuts furent un peu compliqués, comme souvent. Paul gagnait mal sa vie et Solé était encore étudiante. Paul rencontrait des difficultés à l’agence, avec le staff commercial et dans la coutumière guerre qui opposait créatifs et commerciaux dans les agences de pub, Solé ne voulait pas en entendre parler, comme elle ne voulait rien savoir de son métier honni. Elle avait des amis graphistes, lecteurs chez Gallimard, artistes-peintres ou psychologues, ils étaient tous fins, cultivés, fondamentalement concernés par les questions sociales et politiques, l’art. Les siens ne sortaient jamais de la sphère professionnelle, s’intéressaient aux sports de glisse, aux mannequins aérodynamiques, au cinéma underground ou de genre, savaient tout de Tarantino, et se remarquaient par un cynisme bon teint de grand fauve repu. Il aimait parfois regarder des pornos sur internet, ce qui la rendait souvent folle de rage. Leur première grosse dispute à ce sujet se solda d’ailleurs bientôt par un déménagement. Dans son envie de lui péter son petit rêve, Paul lui avait en effet révélé qu’il vivait justement pile poil en face des productions Marc Dorcel, que tous les jours elle passait devant l’antre du diable. Ce fut bientôt beaucoup trop pour elle, ajouté aux odeurs de caca… Elle avait besoin d’un environnement qui lui ressemble, ils trouvèrent finalement un appartement ailleurs, dans un quartier d’artistes, avec une forte vie associative. Une fois par semaine, l’ancien petit ami de Solé, venait leur rendre visite avec sa nouvelle copine, ils jouaient au tarot en buvant de la Jenlin et en fumant des joints. Paul ne l’appréciait pas beaucoup, et réciproquement mais chacun faisait comme si, il n’y avait après tout aucune raison de se faire une guerre ouverte, d’autant moins que leurs petites amies respectives s’appréciaient l’une l’autre. Ils eurent aussi un chat blanc, pour aller avec le noir, ça faisait de bonnes photos et Solé s’occupa entièrement de la décoration. Elle acheta des étagères Ikéa en bois brut, car elle aimait la simplicité, des tissus africains, qu’elle apposa sur les murs comme une tenture. Acheta un tableau à un ami peintre, qu’ils exposèrent au-dessus de leur lit, un lit qu’elle avait voulu vaste, confortable, avec des tiroirs et une planche amovible pour y poser par exemple le petit déjeuner. Ce qui était un moindre paradoxe quand on savait que dans ce lit il ne se passait jamais grand-chose de notable. Aucune sexualité passionnée entre eux, rien que du très conventionnel, ils baisaient comme on fait un devoir, parce qu’ils étaient ensemble et c’est ce qu’ils étaient censés faire. Paul rêvait sans doute d’envolée lyrique, quelque chose qui soit plus proche de ses fantasmes pornographiques, Solé avait un rapport compliqué avec son corps, elle se montrait globalement passive, et d’ailleurs considérait le sexe comme une chose relative et sans grande importance, voir un peu méprisable, mais pas autant que l’argent ou la droite.

Paul changea plusieurs fois d’agence. Le turn-over est fréquent et même recommandé dans la publicité, particulièrement pour un créatif. Il démontre d’une démarche quasi artistique de recherche et d’expériences nouvelles, et plus on trouvait d’agences prestigieuses dans la liste de son CV, mieux c’était, les meilleurs voulaient tous de lui, il était donc super créatif. Il y avait aussi le book, la marque incontestable, la preuve par dix, de sa créativité. Comme les peintres, les photographes, les mannequins, pour trouver du travail, on l’écumait d’agence en agence en espérant que tel publicité qui avait fait de vous le héros d’un jour ici, soit autant apprécié là-bas. La marque de distinction suprême et incontestable allait pour les travaux récompensés par le très sélectif Club des Directeurs Artistiques, ou la récompense absolue, un Lion au festival de la publicité à Cannes, qui s’ouvrait pile poil avant celui du cinéma. Paul avait raté plusieurs fois le Club, mais quand enfin son agence reçu un prix pour un de ses spots radios, il fêta non seulement l’affaire au champagne en se voyant déjà au sommet de la chaîne alimentaire, Directeur de Création, mais pendant tout un mois il fut traité en prince de la création, en grand artiste dont on recueillait l’avis avec religion, jusqu’à ce qu’il finisse par développer un léger complexe du créateur. A vrai dire la publicité est un monde de dépossession pour la sensibilité artistique. Il s’agit de vendre des palettes et des services d’une manière souvent beaucoup trop concrète pour laisser s’épanouir cette fibre. Les élans des uns se heurtent souvent aux considérations strictement pratiques et matérielles, s’en retire un fréquent sentiment de frustration et une détestation bien concrète de la vulgarité commerciale. Tout plutôt qu’un éclaté jaune fluo, ou alors il faudra lui ajouter un liseré rose, lui donner une forme définie et l’insérer dans une publicité où il deviendra soudain délicieusement kitch et décalé. Mais la réalité commerciale entend assez peu ce genre de détail, le sens de l’image et le goût du graphisme ne rentrent nullement dans le cadre des études de commerce, même destinées à la pub, n’ayant jamais démontré de leur efficacité dans la vente immédiate. Le créateur sensible découvre donc assez rapidement que sa fonction tient essentiellement du cosmétique, qu’il est là pour fabriquer le sourire du vendeur, sublimer ses arguments de vente et rien de plus. Et plus les années passèrent, plus Paul commença à développer ce cynisme de circonstance que partageaient 80% de ses collègues de la place de Paris.

Solé de son côté avait cessé définitivement de rechercher un poste auprès des grands affichistes, ayant compris qu’ils ne gagnaient pas leur vie, que les affiches autre que strictement publicitaires avaient de moins en moins la cote, et que dans tous les cas, on préférait employer un nom connu et reconnu pour composer l’affiche d’une exposition à Beaubourg, par exemple, plutôt que d’une inconnue, même cultivée et concernée comme elle. Rejetant fondamentalement l’idée de rentrer dans une agence, elle avait vivoté un temps dans les studios de graphisme jusqu’à ce que finalement son zèle associatif la fasse engager au sein même de l’association où elle était jusqu’ici bénévole. Dès lors elle devint une autre femme, celle qu’elle rêvait depuis longtemps d’être. Elle entraîna Paul dans toutes les manifs où elle croyait important d’être, contre la guerre dans tel pays, contre le sida et les anathèmes afférents, pour les sans-abris, les sans-papiers, la mort de tel chanteur engagé dans tel pays de dictature, la construction de telle centrale nucléaire. Elle se mit également à fréquenter les milieux africains de la capitale, les plus pauvres, où le sida s’invitait volontiers, à se faire coiffer à l’africaine également et envoyait parfois Paul chercher un bon mafé dans le foyer Sonacotra voisin, qu’on dégusterait le dimanche avec les amis, mais jamais au foyer même. C’était sale et elle n’avait pas envie de devenir l’attraction de tous les hommes qui y mangeaient. Elle se faisait faire des robes en tissu traditionnel, portait des bijoux ethniques, et chaque fois que le sujet de l’Afrique était abordé, elle se montrait concernée, cultivée de ces choses, et admirative de la simplicité légendaire des africains. Elle poussa même le mimétisme à suivre le ramadan, sans les prières ou même la conviction religieuse, elle disait que cette diète lui faisait du bien, elle se sentait ainsi en harmonie avec les africains qui venaient à l’association. Elle vénérait son carême permanent comme un symbole de valeurs authentiques, et tout ce qui venait du continent l’était forcément. Elle devint également végétarienne, tant par dégoût lent de la viande que par conviction. L’estomac politique elle rejetait violemment l’industrialisation alimentaire, se documentait beaucoup sur les saumons au PCB et les porcs aux antibiotiques, avait même trouvé une association locale proposant des paniers de légumes du jardin, qu’elle trouvait bien entendu cent fois plus nourrissants et goûtus que les produits de supermarché qu’elle appréciait par ailleurs pour leur variété et les innombrables nouveautés qu’on pouvait y trouver. Le samedi pourtant, pas question de se rendre à la grande messe moderne devant les caisses enregistreuses. Elle préférait nettement aller  à une exposition, ou voir un film intelligent, tchèque, iranien, local, quelque chose qui avait du sens et de la profondeur, et qui ne soit surtout pas une de ces pelures commerciales et tapageuses comme en produisait Hollywood à la chaîne. Et bien entendu Paul l’accompagnait à chaque fois, d’autant que s’il choisissait plutôt d’aller voir un de ses copains de boulot pour fumer des pétards en regardant des films décalés, il avait droit à deux ou trois remarques ironiques et un peu méchantes sur les pubards et leur vulgarité. Elle ne comprenait pas qu’il préfère aller fumer des joints avec eux plutôt que d’admirer l’œuvre de tel peintre contemporain. D’ailleurs, quand ses amis se pointaient chez eux, elle s’arrangeait toujours pour être parfaitement polie chaleureuse comme on pose un verni de bonne conduite sociale, mais si d’aventure l’un d’entre eux faisait mine de s’intéresser d’un peu plus près à son œuvre caritative ou à des questions sociales ou politiques dans sa sphère de compétence élargie, il apprenait rapidement à se distinguer lui, le vulgaire, d’elle, la femme de tête et d’esprit.

Bien entendu, comme de nombreux couples, passées les années et parvenant à la trentaine avec son lot de remises en question, ils avaient parfois de profonds différents et un certain nombre de problèmes personnels à régler avec leur enfance, leurs parents, leur passé. Solé avait donc choisi un psychothérapeute où elle se rendait une fois par semaine, et conseilla vivement à Paul d’en faire autant. Son immaturité sexuelle d’amateur de porno, son problème de créateur et les contradictions que lui imposait son métier, son rapport conflictuel avec ses parents trouverait sûrement une réponse dans un cabinet. Dans un premier temps, et parce que quelques uns de ses collègues se faisaient eux-mêmes suivre, il avait essayé. Le temps de trois séances. A la troisième, alors qu’il se répandait en détails, le spécialiste lut le journal plutôt que de verbaliser, lui faisant entendre qu’il ne s’attaquait en réalité pas au cœur des questions, chose qu’il devait bien entendu comprendre par lui-même, le spécialiste ne posait jamais de question,  ça ne  faisait partie de la thérapie, c’est 50 euros merci. Solé tenta de le convaincre qu’il avait mal choisi son psy, Paul, confus, décida que ça ne l’intéressait finalement pas et préféra aller se dénouer dans le sport. Mais chaque fois qu’on abordait le sujet dans les soirées, il se sentait complexé et se demandait si finalement il n’aurait mieux valu qu’il s’échine un peu plus dans la recherche d’un thérapeute plus approprié. Solé, les amis de Solé, et même ses collègues concernés disaient tous que ça leur faisait du bien, il ne voyait pourtant guère de changement dans leur problématique, se faire du bien en parlant contre 50 euros semblait suffire.

Les premiers signes d’affaiblissement du couple parfait qu’ils formaient pour leurs amis et relations commencèrent à se manifester lors d’une fête de quartier durant laquelle l’ensemble des artistes qui logeaient dans le secteur avec le soutien financier de la Mairie (qui par ailleurs avait des listes interminables de candidats au logement, mais eux n’étaient pas des artistes) ouvraient leurs ateliers au public. Devant une assiette de rondelles de saucisson, un mauvais Gamay dans un gobelet en plastique ou une bière dans une main, le public local pouvait admirer les œuvres de ces peintres inconnus et mystérieux, de ces sculpteurs conceptuels, de ces vidéastes qui, comme des amis à Solé qui vivaient pas loin, montaient bout à bout des films de caméra de surveillance et les faisaient tourner en boucle dans une mise en scène minimaliste, accompagnés par les compositions d’un apprenti  Pierre Boulez. Ce soir-là Paul était de mauvaise humeur à cause d’un différent dans son travail avec un cadre dirigeant, il avait un peu bu aussi et fumé, et il ne put s’empêcher de se moquer des photographies d’un jeune artiste porté sur les lieux urbains et déserts, cadrés sans recherche, recolorisés à la palette graphique et affublés de titres annonçant « sans titre 1 » « sans titre 2 » etc. Ce fut l’objet de la blague, pourquoi donner des titres qui annonçaient que les photos étaient simplement numérotées, autant ne rien faire, continuer dans le néant que proposaient déjà ces photos. Blague dite à une jolie voisine d’exposition qui la fit rire mais fut peu apprécié du photographe. S’en suivit une discussion vive qui tourna à l’esclandre quand Paul jeta son verre de vin sur une des photos. Les artistes présent montrèrent vite qu’eux aussi ils étaient, au-delà de leur sensibilité, des citoyens ordinaires, cherchant la bagarre et le cas échéant appelant la police. Paul et Solé s’en allèrent avant l’arrivée des forces de l’ordre. Elle furieuse après lui et son attitude grossière, lui assommé par une soirée passé en compagnie de ratés qui selon lui se la jouaient Picasso, assommé par toute cette « sensibilité » cette « intelligence » étalée et remâchée dans les conversations, tout ce toc parisien bobo, comme il disait, qui manquait si complètement de simplicité et de sincérité. Ce à quoi elle répondit qu’il pouvait parler, lui l’artiste raté des savons Axe et des eaux Nestlé, toujours à pleurnicher que son idée forcément géniale avait été rejetée par les commerciaux. Ce fut pour lui l’occasion de saisir que depuis 6 ans qu’ils étaient ensemble la jeune femme n’avait toujours pas compris sa fonction dans le métier, et même mieux, qu’elle s’en fichait éperdument.

Le couple vivota. Chacun à ses occupations, le weekend au musée, dans les cinémas de quartier ou dans les brocantes ethniques du quartier. Il faisait l’amour à sa femme avec régularité, elle se laissait faire parce que c’était dans l’ordre des choses quand on s’aimait, de toute manière elle ne voulait pas d’enfant, l’affaire était entendue. Pour les vacances ils partirent au Maroc. Avec elle c’était Vezoul. Il aurait préféré l’Asie, elle choisit l’Afrique, il aurait voulu l’Afrique noire, elle préféra le Maghreb. Il aurait adoré traîner à Casablanca ou à Tanger, elle préféra les villes impériales, les musées et les sites reconnus de la culture arabo-musulmane. A Marrakech un vendeur de chemise les vola, les chemises étaient seulement là pour cacher la main et détrousser sa banane. Une fidèle banane en toile noire qui ceignait les hanches de la jeune femme aux bijoux ethniques,  en plein milieu de la Place Jemaa El-Fna  Quand ils s’en aperçurent, elle se mit si violemment en colère contre cet homme qui avait osé la voler, elle, la femme aux bijoux ethniques, qu’elle voulu le poursuivre sur la place, alors qu’il s’enfuyait, au milieu des pickpockets, des « guides », des flics en civils, des voleurs de poules, des charmeurs de serpents, des égorgeurs et des touristes, des vendeurs d’orangeades à la tourista. Paul avait vu les balafres sur son visage, beaucoup plus conscient qu’elle de l’endroit où il se trouvait, il l’avait poussée dans l’hôtel, montré depuis la terrasse ce qui était en train de se dérouler. Le pickpocket furieux d’avoir été insulté par une femme qui en parlait à tous ces copains en désignant la rue d’où il sortait. Cette fois, pour une fois, elle l’avait écouté. Ça ne faisait pas rire. Puis ils se rendirent à Essaouira, la ville la mieux connue de leur arrondissement, si authentique et si marocaine que Jimmy Hendrix avait voulu racheter la ville tout entière et avait même logé dans le voisinage. Ainsi à mesure des décennies la ville avait été redécouverte par des cohortes de jeunes gens aux idées larges et aux cheveux pas forcément longs, toujours ce même besoin d’authenticité dans le tourisme. C’est là qu’ils rencontrèrent Rachid. Un beau marocain vigoureux, fier et poète qui les prit sous son aile, et bientôt les invita chez lui, dans sa maison pas loin de la ville, dans le petit village de Razoua. Les envisageant d’abord comme tous les « guides » une combine pour se faire payer des repas et du shit, Rachid tomba rapidement amoureux de Solé. Les entraîner là-bas, leur proposer de rester, c’était une bonne manière d’entreprendre la jeune femme. Il la trouvait belle et désirable, intelligente, sensible, et française. Ils incarnaient à eux deux un monde inconnu et facile, où l’argent coulait facilement, où un combinard comme lui trouverait sûrement un bon business honnête à monter. Il jalousa dès lors très vite Paul, et tout en faisant la cour à sa femme, insidieusement le manipula, joua le chaud et le froid avec lui, l’embrouilla de toutes les manières qui soit. Le pauvre Paul était perdu, il n’y comprenait d’autant rien que Solé affichait son sourire habituel quand elle était dans son Afrique, sereine, épanouie, à sa place. Solé tomba amoureuse de Rachid à son tour. Il était beau, viril, intelligent, sensible. Il sculptait, récitait des poèmes en arabe, et avec ses copains chantaient et jouaient de la musique. Mais c’était impossible, elle était une femme droite, elle ne pouvait pas faire ça à Paul. C’était trop tard, trop tard pour tout refaire, elle n’avait plus vingt ans, elle ne pouvait pas ainsi partir. Et puis pourquoi faire ? Comment ? Dans ce village ? Loin de tout ? Il n’y avait pas d’associations de lutte contre le sida, pas de bureau de graphiste, pas d’expo de peinture, et elle ne parlait même pas arabe. Faute qu’elle tenta de réparer en entraînant Paul avec elle dans des cours de berbère, mais comme il n’y avait alors aucune école de berbère dans la capitale, ils prirent des cours d’arabe. Seulement entre-temps, elle avait beaucoup pleuré. Trois heures. Avant de repartir pour Paris, devant l’aéroport. Au grand désarroi et à la complète incompréhension de Paul. Les nerfs, la tension sexuelle, les regrets, l’adieu à l’Afrique et à Rachid, l’adieu à l’immanente poésie des amours de vacances exotiques, au bel étranger, à la Terre étrange et étrangère. Adieu.

Puis ce fut son tour. Elle s’appelait Annabelle, stagiaire dans son agence, un classique. Elle était conventionnellement jolie, un peu allumeuse, fascinée par son pouvoir créatif et sentait chez lui un certain nombre de contradictions et de nœud conjugaux qu’elle ne demandait pas mieux de dénouer. Elle-même n’était pas tout à fait libre, son amoureux en Bretagne, mais un train ça se rate… Elle fit énormément d’efforts pour le séduire. Pour le dénouer. Et plus il résistait, plus bien entendu elle était séduite. Il la trouvait vive, ouverte sur la vie, malicieuse, fine, il l’appelait Mendelson, une blague entre eux, une référence à une de leurs conversations amoureuses. Elle aimait le même genre de choses que lui, elle était simple et légère, tout ce que n’était pas et ne serait jamais Solé. Mais quand même, ça faisait si longtemps qu’il était avec elle que ça devait sûrement vouloir dire pour la vie, on ne pouvait pas tout rompre pour une amourette. Oui mais quand même elle était parfois fabuleuse Annabelle, elle le faisait rire, le flattait, voulait tout savoir de lui. Alors que Solé qui croyait n’avoir plus rien à apprendre ne savait en réalité rien de lui. Oui mais Solé après tout ne lui avait rien fait de plus que l’ennuyer, et elle était si douce, si gentille… un cul à domicile. Pourquoi aller jouer en extérieur si ce n’était pas pour la vie aussi. Paul n’était pas sûr, Paul était perdu, Annabelle fini par se lasser. Elle retourna vers son amoureux, qu’elle transforma en carpette avant d’en changer. Paul s’y brisa le cœur.

Il étouffait. Il n’en pouvait plus de sa vie avec elle et Annabelle avait été le révélateur. Un mensonge qu’il se racontait depuis longtemps déjà venait de lui éclater à la gueule comme le soleil de son sourire. Dès qu’il avait vu Annabelle lui sourire, il avait su qu’il était foutu. Et voilà maintenant que c’était évident, il se traînait auprès de Miss Tiers Monde, dans les musées, les salles de cinéma intelligent, les expos, à mimer un truc qui ne ressemblait plus à rien sinon le vieux chewing-gum dont on se débarrasse sous la table. L’amour ah ! On sait pas combien il dure, mais celui-là il avait déjà que trop duré. Seulement ce n’est pas si simple, rien ne l’est. Même s’ils n’étaient pas mariés (elle était contre mais pas lui) ils ne formaient plus tout à fait deux individualités. Pour eux comme pour leur entourage ils étaient un tout, et on ne se sépare pas si facilement de ce tout-là quand pour le faire tenir on a bâti tout autour un assemblage de petits mensonges, compromis, non-dits, comme des guirlandes autour du sapin. Le sapin de l’amour et ses cadeaux de bonheur éternel… Alors il étouffait. Chaque jour un peu plus. Impuissant. A en crever. En silence, sans un bruit, médiocrement. Et puis un jour, alors qu’ils marchaient sur un boulevard, il remarqua la vitesse à laquelle les voitures roulaient, remarqua où se trouvait Solé, au bord du trottoir. Frôlée par les bus, inconsciente du danger, comme souvent. Ça aurait été si facile…
Le trottoir était désert. Seulement eux deux et les bolides.
Il la poussa.
Et s’enfuit.
Il court toujours.

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