PMU 69

Le Café des Princes, le dimanche matin, portait bien son nom. Tout le monde s’y retrouvait, Abdelkrim, Sertaoui dit Untel , Chadir, Ben Zeitoune alias Roi de Coeur. De grands types, larges d’épaules, avec des vestes en cuir, des chemises blanches, des contremaîtres, qui pariaient gros. Abdelkrim faisait la bise à un de ses amis, un habitué, peintre en bâtiment dans le civil, Chadir et les autres saluaient le vieux El Kassim, et son pote Albert, les doyens du quartier, retraités l’un comme l’autre, puis ils s’installèrent sur le côté, pendant qu’Untel allait commander des cafés. La famille Huong, qui tenait le café, aimait beaucoup le dimanche, quand les princes étaient là. Il y avait de l’argent à se faire, et l’assurance que personne ne chercherait à les braquer ce jour-là. Les Huong avaient des cousins qui avaient des amis qui avaient des arrangements avec quelqu’un. Mais on ne sait pas qui et c’était bien comme ca. Le quartier était paisible, la police ne venait jamais quant à la BAC… et bien quoi ? Il n’y avait pas non plus de raison qu’elle vienne après tout, Ces messieurs ne faisaient rien de mal, tous leurs papiers étaient en règle, et si on leur demandait d’où venait tout cet argent dans leur poche, eh bien ils étaient entrepreneur dans le bâtiment. Parfois un de leur copain les rejoignait, ils discutaient entre eux pendant qu’un autre ou deux pariaient pour les potes. Ils ne buvaient jamais rien d’autre que du café. De bons musulmans, en public. Du moins respectueux des coutumes, à l’ancienne. C’est aussi ce qu’on appréciait chez eux.

Entre eux ils parlaient en arabe, de chose et d’autres. Mais personne n’aurait pu vous dire quoi exactement, ca ne se fait pas d’écouter les conversations des autres. Parfois Maurice, le chef de la famille Huong, père de Pierre, le serveur, venait à leur table avec son fils. Discuter, plaisanter, leur payer un café, c’était sa tournée.

–          Qu’est-ce qui t’arrives ?

–          Il y a mon neveu qui s’est fait sauter.

–          Lequel ?

–          Kader, il a déconné…

–          Il s’est passé quoi ?

–          Il a monté une affaire avec la mauvaise personne.

–          C’est qui cette mauvaise personne ?

–          Je ne sais pas son nom mais je sais qui a balancé Kader.

Ils discutaient paris aussi, comparaient les cotes, causaient canasson et partie de carte. Discutaient de l’argent que tel type leur devait, et l’argent qu’ils pouvaient gagner si jamais ils obtenaient tel terrain ou tel contrat. Et donc ils parlaient aussi de la famille.

–          N93TM

–          Tu déconnes ?

–          Non je te jure.

–          Putain faudrait vraiment qu’ils se calment un peu.

–          Je crois qu’ils ont un peu prit le melon.

–          On dirait bien.

Mais jamais de politique, de religion, ou de ce qu’ils avaient vu à la télé, voir du temps qu’ils faisaient, comme 90% des gens dans un café. Ils étaient des princes après tout, pas des vulgaires.

–          L’Arménien c’est un problème.

–          Tu connais un pélo qui s’appelle Soski ? Un russe, il pourrait t’aider…

–          T’es sûr ?

–          Il parait que l’Arménien a eu des ennuis dans les Yvelines, je ne sais pas exactement quoi mais c’est chaud.

–          Bon…

–          T’en penses quoi Chadir ?

Chadir hocha la tête en se levant et entra dans le café déposer ses paries. Il paya son café, salua ses amis, et s’en alla. Sa voiture, une Laguna grise métallisée, était garée un peu plus loin, le long d’une cité tranquille. Il vivait au nord de la ville mais il avait d’abord une course à faire dans le centre. Il écoute Radio-Classique, ca le repose dans la circulation. Et puis quand c’est l’heure il se branche sur Europe 1 pour connaitre le tirage. Il n’a pas gagné, tout juste une course dans le désordre, tant pis, la chance ca va ca vient, de toute manière il ne le sentait pas ce coup. Il gare sa voiture sur les quais et se rend à pied jusqu’à l’Opéra, grimpe les marches, rentre dans le café en face, et en ressort dix minutes plus tard. Après quoi il reprend sa voiture et rentre chez lui. Sa femme et sa fille sont là, fraichement rentrée de chez son frère avec qui elles ont déjeuné. Il embrasse sa fille, joue un peu avec elle, elle lui raconte son déjeuner. Sa mère donne sa version, c’est pas la même. Il apprend qu’elle a fait un caprice pour qu’on mette Disney Channel. Samia minimise, après elle a été très, très gentille, et même avant tiens ! Il la sermonne gentiment, puis demande des nouvelles de la famille. Le frère va bien, il a réussi ses examens, il va passer chef, Samira aborde le sixième mois sereinement, elle lui a montré la chambre, c’est marrant comme tout. Il va sur internet, consulte les horaires de train pour Paris, puis il lit un peu le journal et regarde la télé avec elles deux, le Roi Lion, pour la 14ème fois. Un quart d’heure et puis il se lève, il les embrasse, il a affaire. La petite fille chouine un peu, il lui promet qu’il reviendra vite, et avec un cadeau. Elle sait qu’il tiendra promesse. Il est comme ca Chadir, il tient toujours ses promesses. Il ressort, reprend sa voiture et prend la direction de Part Dieu où il prendra le premier train pour Paris. Les mains dans les poches, une liasse dans sa poche intérieur, grand balaise en veste de cuir, aimable avec les dames, vieille ou jeune qui voyage léger et parle peu. Dans le train il s’achète une bière et un sandwich caoutchouc qu’il déchire en feuilletant un magazine publicitaire de la SNCF.  Il aime bien, ca mastiquer, le goût de ce truc avec un peu de farine dessus en buvant une bière, posé debout, les coudes devant lui, un œil sur le paysage qui défilait, sur son magazine, sur ses voisins. Regarder en mangeant et ne penser à rien. Mais quand même, il trouve le temps un peu long, et repart dans son wagon, essayer de dormir. Mais il dort mal dans les transports. Alors il regarde le paysage, et ne pense à rien de précis. Son voisin lui propose son journal, il l’accepte, ca passe le temps. TGV, il arrive à Paris deux heures plus tard. Gare de Lyon, il prend le métro et se rend à Franklin Roosevelt. Le métro est bondé de touristes, c’est presque l’été, les filles ont les jambes en avance mais il ne les regarde pas. Il aime sa femme, ca ne lui passe même pas par la tête, elle suffit. Il sort du métro et remonte jusqu’à un bar au rideau fermé. Un bar discret et chic, le Trianon. Il y reste environs une heure et ressort. Descend vers les Champs Elysées, rentre dans le drugstore Publicis et cherche quelque chose pour sa fille. Il trouve une peluche de Totoro, une grosse, parfait, il l’achète et ressort avec le Totoro sous le bras, attrape un taxi au vol.

–          Bobigny, ordonne-t-il aux chauffeurs, un maghrébin comme lui.

La conversation ne tarde pas à s’engager. D’où il vient ? Casa, et lui ? Oran, il est marié ? Non célibataire, c’est pour son enfant ? Non c’est pour sa nièce.  Il vit à Paris, oui, et lui ? Oui aussi. Ils parlent de Paris. Des conversations parisiennes. Les actualités, la circulation, les amendes, les vélos, les taxes. Mais surtout les vélos, le chauffeur les déteste. Ils les empêchaient de travailler correctement avec leurs pistes, et ils ne respectaient rien ni personne.

–          Et si je les bugnes, bin même c’est sa faute, c’est sur moi que le malheur va retomber !

–          Ca c’est sûr la wago ca pardonne pas si tu es en vélo.

–          Ils font chier.

Il le dépose non loin d’une cité composée de huit immeubles de dix-sept étages chacun, bleu fond de piscine. Gardée par un grillage noir et des portes à digicode. Il attend que quelqu’un passe, il a oublié le code. Il entre, passe derrière les bâtiments et se dirige vers les box. Il sort une clef de sa poche, et ouvre le numéro 541. Quelques minutes plus tard il en ressort sur une moto 1100 centimètres cube, casqué, visière noir complet. Il prend la direction du tribunal. Il a passé un coup de fil, il sait où attendre. Mais il ne sait pas combien de temps. On lui a dit qu’ils viendraient, forcément, ils passent souvent, les rois de la comparution immédiate. Comme avec Kader. Finalement ils se pointent sur le coup des cinq heures. Chadir reconnait le grand à la description qu’Untel lui en a fait. Quatre costauds avec ce géant au milieu et son brassard fluo bien en évidence. Il les regarde s’engouffrer dans la tour  et attends. Ils ressortent un quart d’heure plus tard, activent la sirène et repartent, Chadir les suit. Ils retournent au commissariat. Un des gars reste à discuter avec le planton pendant que les autres entrent, une autre voiture arrive, des civils également, ils rigolent entre eux. Chadir ôte son casque, le fixe à la moto avec un cadenas et traverse la rue en direction du commissariat. On ne fait pas attention à lui. Il y a déjà du monde. Des mamans africaines, deux, en boubous, une femme et sa fille, un vieux monsieur qui parle à une jolie flic en uniforme, un type entre deux âges qui a l’air d’avoir mal quelque part. Qu’est-ce que ces gens font tous là, c’est quoi leur histoire à eux ? Chadir aperçoit le grand qui passe derrière la paroi, dans les bureaux, un jeune type rasé de frais blond juste après lui. Chadir attend un petit moment, les autres ont disparu, il s’approche d’un flic en uniforme qui discute avec un civil, lui demande si c’est long pour déposer plainte. Oh faut compter vingt-cinq bonnes minutes à cette heure-ci. Bien, merci je reviendrais. Il sort et retourne à sa moto, démarre, et fait un tour du pâté de maison pour être sûr, et retourne à son poste, pas loin du commissariat, jusqu’à ce qu’ils ressortent. Ils se dirigent vers Paris, la nuit est en train de tomber, direction le périphérique, sortie Porte Clichy, puis les Batignoles, et à droite, vers le commissariat de l’arrondissement. Un grand bâtiment renfoncé dans une petite rue, avec une entrée cours. Ils voient d’autres voitures rentrer après eux, d’autres têtes tondues, civils, l’air teigneux. Il y a du monde ce soir ici. Ca s’agite devant la cours, et puis peu à peu plus rien. Chadir patiente. Il aperçoit le blond par une fenêtre à l’étage, il parle à quelqu’un qu’on ne voit pas et disparait. Une demi-heure passe. Chadir ne bouge pas, dans un coin, sur sa moto, dans l’ombre et l’angle mort de la guérite. Une ou deux voitures sortent en trombe, il voit à peine les visages à l’intérieur, mais n’en reconnait aucun. Les siens sortent vers 19h, direction le nord. Marx Dormoy, un dispositif. Trois cars, deux GIPN et un fourgon, des ninjas un peu partout. Les voitures arrivent, Chamir s’éloigne, fait le tour par une rue et revient à pied. Les flics sont en train de se déployer vers une petite rue au bout de laquelle se tient une paire de bâtiments condamnés. Ils trottinent, ils sont pressés, précis, ils n’ont aucune hésitation, l’habitude. Chamir reste dans l’ombre et observe.  Regarde l’immeuble de droites, les lumières allumées au troisième, au cinquième, la télévision qui raisonne, des gens qui crie dans une langue africaine. Et puis il retourne à sa moto. Il contourne le dispositif en effectuant une grande boucle derrière le pâté de maison. Juste à temps pour voir ce type sauter par la fenêtre et se jeter sur le lampadaire. Un grand black bien fringué, les flics qui beuglent, d’autres qui cavalent déjà. Il aperçoit le blond. Le khâlouch glisse le long du lampadaire, cascadeur, et détale, le blond l’a vu. L’autre bifurque à droite, la longue rue étroite vers les boulevards extérieurs. Le blond le rate, il s’arrête une seconde et le cherche des yeux. Soudain la moto rugit, plein phare. Le blond braque son arme par réflexe, le première balle l’atteint à l’articulation, il lâche son arme, pousse un cri, le pistolet claque, la seconde le touche dans l’abdomen, sous le choc il tombe en arrière, le projectile lui a traversé le gros intestin comme dans une motte de mou et s’est logé dans une lombaire, il hurle de douleur. Il insulte son assassin, il lui dit qu’il a des enfants, un femme. La balle l’atteint en pleine poitrine, la quatrième également, le poumon droit qui éclate, du sang qui lui crache de la bouche, rose mousseux, il hurle un dernier non, l’ogive de 11,43 lui explose la boite crânienne. Chadir repart en mettant les gaz.

Il reprend le périphérique, remonte vers Bobigny, passe près du fleuve et y balance l’arme, retourne dans la cité, dépose la moto dans le box et s’éloigne à pied avec le Totoro sous le bras. Il est aux environs de 20h, il trouve un taxi dans le centre, qui le ramène gare de Lyon. Le dernier train est à 21h05, il y a encore des billets ? Oui, il sort la liasse, il a le temps de diner. Il rentre dans une brasserie, service 24h sur 24. Il repense à cette époque très lointaine où il était commis. Quatorze ans, le chef qui lui hurle dessus, le second qui le terrorise, les autres qui lui piquent ses affaires. Il avait détesté ca, détesté les odeurs de bouffe, le stress du service, les coupures, les brûlures, la journée enfermé sans lumière… alors de nuit… Il commande un onglet à l’échalote accompagné de frites et d’un demi de Grimbergen, à point la viande. Elle est bonne, elle vient du Charolais, la brasserie tenue par des auvergnats, naturellement. Il suit ce qui se passe à la télé, là-bas au-dessus du bar. Les derniers matchs de Marseille, du Réal, de Lyon, mais ca ne l’intéresse que superficiellement, parce que les copains s’y intéressent, il n’aime pas le sport à la télé de toute façon. Un barman change de chaîne et met LCI. On y parle de la situation en Syrie, de l’affaire Favre, le réseau pédo, des mésaventures judiciaires de tel homme politique, ce qui est assez banal à Xanadu depuis trente ans, et puis on apprend qu’un policier aurait été tué ou blessé cette nuit à Paris, dans la bande passante sous l’animateur, juste avant les suites dans l’affaire Bettencourt, juste après le massacre dans un cinéma du Colorado. Il termine son repas, commande un Jack Daniels et un café, il va essayer de dormir dans le train. Train de nuit, pas de wagon restaurant, peu de monde, la plus part dorment ou lisent comme s’ils étaient dans leur chambre, avec la veilleuse, emmitouflés. Chadir réussi à s’endormir. Il arrive à Lyon alors que la gare va fermer. Retrouve sa voiture, rentre directement chez lui. Un de ses cousins a organisé une partie ce soir, dans un restaurant du sixième, chez un de ses clients, un cuisinier, un basque avec de la coke dans le nez et des goûts pour les truands et les flics. Un sympathisant mais presque, mais il n’a pas envie d’y aller, pas ce soir. Kenza est devant la télé qui regarde un débat avec Taddeï, il l’embrasse, la petite est couchée, elle a demandé après lui, il pose le Totoro, elle dit que Samia va être ravie, dans le poste Alain Finkielkraut fustige avec un grand courage Stéphane Guillon et l’humour Canal Plus. Il va voir sa fille, qui bien entendu ne dort pas. Elle veut allumer la lumière, il refuse, s’agenouille à côté de son lit et chuchote avec la petite. Elle lui demande ce qu’il a fait, il dit qu’il a vu des gens pour ses affaires, elle lui demande c’est quoi son cadeau, c’est une surprise, tu verras demain. Elle ne veut pas attendre demain, il cède. Elle sort de la chambre en courant vers le Totoro, les bras écartés, on dirait un manga tellement elle a les yeux grands ouverts et le sourire plein de dent. Elle sert le Totoro dans ses bras, sa maman gronde gentiment Chadir, qui sourit, allez maintenant au dodo. La petite fille regarde Taddeï, Finkielkraut, elle est captée. Par les couleurs, par les messieurs important en costume qui parlent fort, Kenza insiste, papa aussi, elle demande si elle peut regarder, non, les négociations durent cinq minutes et puis elle repart avec son butin. Chadir passe la soirée avec sa femme. Le lendemain il est au café des Princes, il salut les anciens, rentre dans l’établissement et va parier. Boit un café, prend le soleil, il gagne 548 euros dans la première course, et 1472 dans la seconde. Une bonne journée qui commence. Tiens voilà Abdelkrim. Ils se saluent, Abdelkrim fume un pétard, il s’assoit à la terrasse, Pierre s’approche, il lui commande un café sans le regarder. Avec Chadir ils discutent chantier, Abdelkrim a entendu parlé de ce mec à Marseille, il a une bétonneuse à louer, il faudrait que quelqu’un descende, qu’est-ce que tu en penses Chadir ? Chadir hoche la tête, regarde l’heure sur son portable, il peut prendre un avion dans une heure.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s