Ma petite entreprise 1.

La moralité n’est rien d’autre que l’attitude que nous adoptons envers les gens qui nous sont antipathique.

Oscar Wilde.

 

 

 

 

Faire des études, passer son bac ou un brevet, se former, avoir un métier, fonder une famille, partir en vacance à heure dite. Puis perdre son boulot, en chercher un autre, recommencer, peut-être se former à nouveau. Etre dans le coup, compétitif, affuté, ne jamais lâcher pour pouvoir s’acheter un canapé, deux, une belle armoire, une maison de campagne ou un pied à terre sur la côte. Se mettre à son compte, travailler quatorze heures par jour, payer ses impôts, râler contre les politiques parce qu’on paye trop d’impôts, trouver une école à ses enfants, organiser les goûters, les anniversaires. Avoir des amis, une famille, un statut social, partir en vacance au Maroc ou en Thaïlande, regarder la télé, aller au cinéma, rêver à ce qu’on fera et ne jamais le faire. Puis, bien épuisé, partir à la retraite s’ennuyer à deux ou tout seul, voyager pour ne rien faire mais au soleil, tomber malade, suivre sa tension, faire un check-up biannuel, aller mieux, voir la mort venir, comme ces fleurs en nylon toujours vives qui ornent les tombeaux.

Merde qu’est-ce que j’en ai à foutre de ça ? Qu’est-ce que j’en ai à foutre d’un diplôme, d’un salaire, du chômage, de leurs petits machins de besogneux ? Qu’est-ce que j’en ai à foutre de faire une famille, il y a déjà bien assez de connards sur terre comme ça. Qu’est-ce que j’en ai à foutre de leur monde en carton avec le mot espoir en hameçon ? Qu’est-ce que j’en ai à foutre de pas être dans les platebandes si l’herbe y est plus grasse. Je vais crever de toute façon non ? Toi aussi, nous tous ! Il parait que depuis le monde est monde et l’homme debout on est déjà cent mille milliards sous la terre. Alors qu’est-ce que j’en ai à foutre ? Les règles ? La loi ? C’est pour les pauvres.

 

Crois pas ce qu’on te dit. Qu’il y a une justice, que ceux qui transgressent la loi sont punis, que tôt ou tard on se fait gauler. Que le crime ne paie pas. C’est des conneries. Il n’y a pas de règle, de loi, de société, de république, de démocratie, de dictature ou de monarchie. Il n’y a pas de haut et de bas, de pouvoir ou de contre-pouvoir. Rien n’est vrai et tout l’est. La vie est un flux, une roue qui bat en rythme avec toi-même. Si tu t’écoutes, la vie t’écoute. Le reste ? Tu l’emmerdes. J’ai vingt deux piges, pas le pet d’un diplôme, je gagne une brique et demi à deux par mois, je roule en Porsche parce que les Ferrari c’est pour les émirs, j’ai deux appartements en location dans le XVIème, je vis dans un loft à L.A et je me fais construire une maison au Maroc face à la mer. A dix-huit ans j’avais pas un rond et zéro projet, deux ans plus tard j’avais un réseau de vendeur qui s’étendait de Lille à Ajaccio, en passant par Londres West End à Peshawar, Pakistan. J’ai fait deux fois le tour du monde. J’ai des clients dans les Caraïbes, en Amérique du Sud, sur toute la côte ouest de l’Afrique, de Dakar à Abidjan, et même à Shanghai et Hong Kong. J’ai des comptes à Monaco, Zurich, Hong Kong, Singapour, Saint Martin. Je suis nul en math, en informatique, j’aime pas les smartphones, j’encule les nouvelles technologies mais j’ai une page Facebook parce que dans ma partie c’est un miracle ce truc là.  J’en ai aussi chez Instagram, Twitter, Tinder, toujours pour les mêmes raisons. Je passe l’été en Europe, l’hiver aux States ou en Afrique, je fais du ski deux fois de l’an, et globalement je ne travaille pas plus de quatre heures par jour parce que plus ça serait pas prudent. Comment j’ai fait ? Je me suis é-cou-té je te dis ! J’ai écouté cette petite voix qui me disait : tout ça c’est des conneries, les études, le boulot, la petite vie qu’on veut nous faire vivre en regardant la télé, la morale, les règles, les lois, la seule chose qui compte c’est le blé. T’as le blé t’as tout le reste.

 

Il existe trois moyens de se faire rapidement de l’argent dans ce monde, beaucoup d’argent. Braquer une banque, jouer en bourse avec le fric des autres, vendre de la came. J’aime pas les armes et je ne suis pas violent, je parle anglais comme un sac et je comprends queue dalle aux cours de la bourse, qu’est-ce qui me restait ? Gagner au loto ? Enrichir la Française des Jeu en grattant du papier ? Tu sais combien de gens grattent du papier tous les jours ? Rien que le vendredi 31 mars 2017, 27 millions de personnes on remplit une case d’Euromillion. Presque la moitié du pays ! Tu vas pas gagner rapidement ta vie en jouant au loto, tu vas juste te faire rapidement un cal au bout du pouce à force de gratter. Et ton blé il ira où ? Au même endroit où je mets le mien aujourd’hui, à Saint Martin ou à Monaco. Sauf que moi ça me rapporte encore plus de pognon et que toi ça t’en fait perdre. Le loto c’est de la came légale, sans douleur, ludique même. Le gogo croit qu’il gagne parce qu’il a ramassé le pactole, le dealer s’en fait dix fois plus en faisant croire aux autres que ça allait être leur tour. La seule différence avec mon business c’est que dans mon business il n’y a que moi qui gagne.

–       Monsieur le député ? Monsieur le conseiller va vous recevoir.

–       Je vous remercie.

Tu vois ce que je veux dire ?

 

 

–      Comment devenir entrepreneur –

 

Bon, je peux pas vraiment dire que j’avais tout prévu. En fait même pour tout raconter, au départ, j’étais pas parti gagnant. Pas de bac vu que j’avais strictement rien branlé pendant l’année, pas de talent particulier qui aurait pu me diriger vers une solution pas trop alternative, redoublant sans avenir, aucune envie de me chercher du boulot pour m’emmerder sept heures par jour et une paye de stagiaire. Ni plus de suivre je ne sais quelle énième formation à la con histoire qu’on me retire des chiffres du chômage. Et question combine, eh bien considérant la concurrence et les risques quand on vit dans la banlieue parisienne, non seulement il m’apparaissait plus raisonnable de laisser ça à des esprits plus disposés, mais je n’avais aucune envie de grossir les statistiques de suroccupation des prisons françaises. Non, rien, wallou, nada, un cul-de-sac. Et comme c’était la seconde fois que je panais mon bac, Driss et moi on s’est dit que ça serait bien d’aller fêter ça à Dam. Nous deux ça date de la communale, quand j’étais le seul blanc de la classe et que ça ne se passait pas forcément bien. Sa famille est native de Casamance, il a des cousins dans tous les coins, c’est l’un d’eux qui nous a prêté sa vieille 206 pour aller là-haut. C’est comme ça que tout a commencé.

 

–       Tu sais ce que ça sent ? Ca sent l’herbe coupée, en été. J’adore cette odeur, ce parfum.

–       T’es fou ! Tu sais ce que ça sent, ça sent la chatte qui mouille, genre quand tu l’as bien chauffé et qu’elle en peut plus, qu’elle veut ton chibre au fond d’elle et dare que dare.

–       Arrête tu vas me faire bander.

–       C’est la beuh ça mec, faut qu’on aille aux putes.

–       J’aime pas aller aux putes. C’est trop vite fait, c’est du vide-couille, moi il me faut le temps, l’ambiance, qu’est-ce que tu veux que je me fasse l’ambiance avec une radasse qui dix minutes avant s’est fait fendre par une petite bite pressée.

–       Mais t’es gueudin toi ! C’est le pied le tapin, tu rentres, tu sors, merci, au revoir, tu peux choisir et t’es même pas obliger de l’emmener chez Mc Do.

–       Whâ l’autre chez Mc Do, v’la la sortie !

–       Bah quoi ?

De quoi ça cause deux français à table ? De bouffe. Bin les fumeurs c’est pareil. Sauf que les fumeurs, les camés, ils ne s’arrêtent jamais. C’est notre conversation numéro un, la dope, les différentes qualités de beuh, de shit, et pour ça Dam c’est paradis. Tu fais tes courses et au lieu de te faire chier à fumer dans la rue, tu fais ça dans ta chambre. C’est pas légal, rapport à leurs lois anti tabac à la con, mais personne va vérifier ou aller faire chier des touristes dans leur chambre. J’ai acheté de la Northern Light, une indica vert foncé, presque noire comme du thé russe, Driss a fait dans le classique, Amnésia, mais j’adore les effets, tu vois fluo ! La nuit en plein jour ! Dam le soir sous Amnésia c’est Van Gogh. Alors voilà on était comme ça pépère dans notre pension de famille en train de vanter les mérites comparés de nos beuh quand ça a frappé à la porte. Un gars d’une trentaine d’année, l’air mariole, habillé Emmaus, est-ce qu’on avait des feuilles ? Après il a dit.

–       Ca sentir dans couloir ! Ah, ah, ah, indica, Northern Light, j’adore !

Un connaisseur, je l’ai regardé mieux, il était déjà refait mais les pupilles en tête d’épingle et ça fait pas ça normalement la weed. Je lui ai sourit.

–       Et ça sent quoi d’après toi ?

–       Ca ? Il a demandé en montrant mon spliff. Comme chatte mouillée.

–       Ah tu vois ! S’est exclamé Driss.

–       Arrêtez vos conneries les gars ! J’ai protesté, et c’est comme ça qu’on est devenu pote.

Il s’appelait Amir, un turc de passage comme il disait lui-même, voyageur de commerce soit disant, mais on a tout de suite capté. C’est un monde la dope, on se calcule vite mais on voulait pas savoir. Ca se fait pas, chacun ses oignons. Dieu sait comment il avait les clefs pour aller sur le toit. On a donc fait ça. C’était le printemps, faisait beau et tiède, les étoiles brillaient au-dessus de nous comme dans une comédie romantique, et devines de quoi qu’on causait ? Non pas dope, pute, parce que quand Driss a une idée dans le crâne et des envies de chatte y’a plus rien qui compte. Les deux gars comparaient les putes qu’ils avaient déjà coxé, celles d’ici et celles de chez nous, à croire Amir, la meilleure c’était Marysa, une fille du quartier rouge qui faisait des trucs insensés.

–       Elle aimer ça, d’habitude putain s’en foutre zizi panpan pas…

–       « Zizi panpan » ? J’ai répété en rigolant, j’avais jamais entendu cette expression.

–       Zizi panpan, il a confirmé en rigolant à son tour.

–       Tu connais cette expression toi ? J’ai demandé à mon pote.

–       Pfff, tout le monde connait !

–       ZIZI PANPAN ! A hurlé Amir comme un loup à la lune.

–       ZIZI PANPAAAAANG ! J’ai hurlé en retour.

–       Complètement malade, a jugé Driss qui décidément avait envie de baiser.

J’aime pas les tapins, notamment parce que ça va trop vite et que c’est aussi mécanique qu’un porno, mais pas seulement. Je trouve ça bizarre de mettre sa bite dans une chatte que tu connais pas, c’est limite un viol vu que si la fille devait pas crouter elle te sucerait jamais. J’en étais sûr, la plus part des putes étaient lesbiennes.

–       T’es fou toi ! Elles feraient pas ça si c’était des goudous ! Protesta Driss qui avait un problème avec les homos, fille ou garçon. Ca le dégoutait qui disait.

–       Qu’est-ce t’en sais, y’a plein d’actrice porno qui sont lesb.

Mais ce que je pensais ou pas, mes deux lascars ils en avaient rien à battre. Après avoir terminé les spliffs sur le toit, ils ont voulu absolument se vider les couilles. Alors comme des milliers de connard à Dam on est allé faire du lèche-vitrine dans le quartier rouge. Marysa travaillait dans un bordel appelé la Maison de Poupée qui avait une façade en verre de sorte qu’on pouvait voir les filles sur deux étages, chacune leur studio, chaque studio une couleur. Mais elle ne travaillait pas ce soir là, comme par hasard. Ce qui n’empêcha pas Amir d’essayer de nous entrainer. Mais je voulais vraiment pas, d’ailleurs j’avais plus de thune, alors je les ai attendu. Un quart d’heure… Merde tu fais quoi en un quart d’heure !? C’est tout juste ce qu’il me faut pour commencer à me chauffer. Mais je suppose que pour Amir aller aux putes avec des gars, ça le mettait en confiance, parce qu’à notre retour il nous a montré ce qu’il trimballait le VRP. Une valise à roulette pleine de coke. J’en avais jamais vu autant de ma vie, comme dans les films ou les documentaires sur TF1.

–       Popopopo ! Mon frère ! s’est écrié Driss, putain y’a combien ?

–       Huit kilos.

–       Whâ ! Man c’est du sérieux ça, tu sais combien ça fait ? Je lui ai demandé.

–       Ca pas acheté par moi, il a fait, moi transporter.

–       Et tu fais ça souvent ?

Il a fait le signe de la victoire.

–       Deux fois par mois.

–       Et tu livres où si c’est pas indiscret.

–       Belgique.

–       Combien on te donne ? A demandé Driss.

–       Mille par voyage.

–       Pas mal, j’ai reconnu

Mais comparé à ce que faisaient les mecs qui la vendaient c’était peanuts, même pas un pourboire.

–       Tu fais comment ?

Il nous a sourit l’air mariole.

–       Ca dépend.

On a compris qu’on n’en saurait pas plus, on n’a pas insisté. J’ai regardé les briques dans leur cello, huit briques, je me demandais combien ça faisait à la revente, une fois coupé.

–       C’est de la bonne tu sais ?

–       Oui très bonne, veux goûter ?

Driss et moi on a échangé un regard, on était pas amateur, mais une fois de temps à autre…

–       On peut ?

–       Oui bien sûr !

Il  a sorti un opinel de sa poche et a perçé un des paquets, assez pour en arracher un gros caillot. Il l’a cassé en deux puis en quatre, pilonné et nous a fait une bonne ligne chacun. Ni l’un ni l’autre on l’a fini, c’était pas de la bonne, c’était des missiles atomiques. D’un coup j’avais mille idées géniales à la seconde, je découvrais des lois inconnues d’astrophysique, c’était faribuleux comme un lapin électrique dans un champ la nuit, je regardais les colis et je rêvais cocotte minute au blé, aux montagnes de blé qu’ils se feraient les enfoirés de belge, ou Dieu sait qui était en bout de chaine. Et à moi ce que j’en ferais si je l’avais eu cette maille. Et tout se mettait en place comme par magie. Quand j’y repense maintenant c’est peut-être finalement à ce moment là que tout s’est décidé. Amir a fini nos lignes et puis nous a proposé de ressortir, il connaissait une super boite en ville. Mais ni moi ni Driss on était chaud, peut-être parce qu’on s’était fait refouler trop de fois, qu’on avait pas la culture boite, ou qu’on sentait qu’avec Amir un endroit cool c’était une boite remplis ras la gueule de turcs à gourmette. Finalement on est allé refumer un bédo sur le toit et puis chacun est reparti dans son coin. Il prendrait la route dans deux jours, on pourrait continuer à s’éclater demain. Mais en fait non parce que le lendemain Amir était mort. C’est moi qui l’ai découvert. Je m’étais réveillé comme un ressort, j’avais encore le goût de la C. dans la bouche,, et je me serais bien prit une ligne pour le petit dej’ sauf qu’Amir était en travers de son lit, torse nu, pâle comme du poisson cru, les yeux révulsé, la bouche grande ouverte. Sur le moment mon esprit a refusé de comprendre. Il y avait le paquet de coke sur la table de chevet, de la coke sur le plateau, de la coke par terre et Amir tout raide. Je lui ai demandé si ça allait avant de trouver que c’était quand même une question à la con. Je l’ai touché, il était froid rosbif, adios Amir, il avait abusé de sa came et le cœur avait pas tenu. Dix minutes plus tard j’étais de retour dans notre piaule avec la valise.

–       Hey mais qu’est-ce que tu fais avec ça ?

–       Amir est mort, dépêche faut qu’on s’arrache.

–       De quoi ? Il est mort ? Mais comment ?

–       Le cœur ! Grouille, fais ton sac !

Pas question qu’on reste là en attendant les poulets avec toute la C. qui trainait dans sa chambre. J’ai commencé à entasser mes affaires dans mon sac à dos, Driss n’avait pas bougé, à mater la valise.

–       Mais qu’est-ce que tu fous ? Tu veux lui piquer la dope ? Il s’est écrié.

–       Hein ? Je lui pique pas, il est mort.

–       Mais elle appartient à quelqu’un !

–       T’inquiète, le temps qu’il s’en aperçoit on sera loin.

–       T’es malade, tu sais le genre de mec qui peut se payer huit kiles !? Tu veux avoir la mafia sur le dos ?

–       La mafia oh l’autre ! Arrête de délirer et remballe.

Mais il remballait toujours pas.

–       Pas question qu’on ramène ça dans la caisse du cousin, si on se fait gauler…

–       On se fera pas gauler !

–       Qu’est-ce t’en sais !?

Putain, il voulait pas lâcher l’affaire !

–       Parce que gros ça fait quinze fois que je ramène des quetru et que je me suis jamais fait gauler.

–       Et si cette fois c’était la bonne ? Avec huit kilos de coke ? T’es sérieux là ?

–       Tu comprends pas que c’est la chance de notre vie ? Tu sais combien on peut se faire là ?

–       Nan mais je sais combien on peut prendre, dix piges facile.

–       Arrête de délirer putain ! Tu veux qu’on laisse tout ça ici ?

Mon Driss n’aurait pas été mon Driss s’il n’avait pas jeté un coup d’œil à la dope et de dire d’un air emmerdé :

–       Putain fait chier !

–       Mais non ! On l’embarque et c’est tout !

Toute la détresse du monde se lisait dans son regard. D’un côté il y avait le Driss de la raison, celui qui savait bien comme moi que c’était assez dingue de faire ça et qu’on y risquait de laisser des plumes et de l’autre le Driss qui fonçait quand ils se mettaient à cinq contre moi avec aucune autre question que qui veut manger du rab de baffe.

–       Et putain tu veux le vendre à qui ? On connait personne qui a cette maille.

–       T’inquiète j’ai mon idée.

–       Putain mais où on va la mettre ?

–       T’inquiète, ça aussi j’ai mon idée.

Il a fini par se laisser convaincre parce que c’est mon pote et que tout risque prit, on avait rarement vu une martingale pareille. Je vais pas mentir, j’avais quand même un brin le trac, toute cette dope, si on se faisait sauter par la volante on était bon. D’un autre côté j’avais déjà emprunté cette route quelque fois, en évitant l’autoroute on réduisait par deux nos chances de tomber sur les pandores. Mais deux jeunes, un blanc, un noir, en provenance de Hollande, quand même il aurait mieux valu pas que l’on croise des flics, même pas douanier. Ca fait une petite trotte Amsterdam-Paris, sept heures sans passer par l’A1 et en roulant normalement, et croyez-moi j’ai jamais paru plus normal que ce jour là. Parce qu’on a beau savoir tous les deux conduire, Driss n’a pas son permis et c’était pas le moment de risquer le moindre contrôle. On est arrivé j’étais rincé. La tension, la conduite, la trouille, et pas un condé sur le chemin. Huit kilos de coke comme une lettre à la poste. Restait à les caler quelque part et surtout les vendre. Quand tu vis chez tes parents c’est pas le genre de truc que tu peux coller sous le matelas mais dans l’immeuble de Driss il y a une chiée de caves qui sert à personne, alors c’est là qu’on a planqué. Restait à trouver un acheteur, et comme je l’ai dit j’avais ma petite idée.

 

Driss et moi on ne fréquente pas les dealers, du moins plus que nécessaire. On a bien un pote ou deux qui vendent pour leur conso personnelle, rentabiliser notre sale manie, mais les mecs qui font ça du soir au matin dans les quartiers, on connait pas et on n’a pas envie de connaitre. C’est pas notre philosophie du cannabis. Parce que basiquement il existe deux sortes de fumeur. Les comme nous qui ont gardé la vista des années 70, celle des rastas et des hippies du partage et de la fume en bande. Et ceux qui sont apparu avec le boom des années 90, quand le shit a commencé à devenir un truc courant dans tous les lycées et collèges de France. Le fumeur compulsif, solitaire, pour qui le shit n’a valeur que de défonce et donc a un rapport au cannabis qui retient de la seule économie, en gros le même que tout camé entretient avec son paradis. Le shit est son obsession, il ne peut pas fonctionner sans et en général, tôt ou tard il fini chez le psy à pleurer qu’il n’arrive pas arrêter. Si vous voulez savoir à quelle catégorie appartient le fumeur que vous croisez dans la rue. Demandez-lui s’il n’aurait pas un bédo pour vous. Huit fois sur dix ça sera non parce que ceux de notre espèce ont tendance à disparaitre. Les autres n’hésiteront pas, ils comprennent cette envie, il la partage, et le shit n’a pas pour eux valeurs d’or. En fait même c’est comme une sorte de dress code secret entre « vrais » fumeurs, et si tu sais pas partager t’es pas un vrai fumeur, juste un défoncé. Et pour les citoyens de plus de dix huit ans, si vous ne comprenez toujours pas la distinction, c’est que vous ne distinguez pas la différence qui existe entre un amateur de vin et un alcoolique. Les vendeurs des quartiers, surtout à Paname et sa région, ils débitent, le shit pour eux c’est pas une culture c’est des billets, voir éventuellement une balle. Alors qu’est-ce que tu veux qu’on traine avec eux ? Mais pour vendre de la coke, et de cette qualité c’était les plus qualifiés, du moins leur patron. Cela dit, même si on ne les appréciait pas, on était bien obligé de passer par ces crevards parce que nos potes n’avaient pas toujours un truc à vendre. Et comme vaut mieux toujours se rendre auprès des mêmes pour éviter les mauvais plans, tu finis par connaitre des mecs au moins de vue. Je savais pas le nom de celui-ci, il se faisait appeler Kader, Karim, Mohammed, selon s’il se gourait pas, lui ou ses potes. La multiplication des prénoms pour le dealer de rue c’est comme la multiplication des portables chez les bons truands, embrouiller les condés c’est tout ce qui compte. Et si je l’avais choisi c’était juste parce que c’était le plus « sympa » des dealers qu’on connaissait pour autant qu’un pharmacien puisse être sympa.  Te la raconte pas je me soigne par les plantes là hein, un pharmacien c’est une expression, ça vient d’Algérie parce que là-bas les médocs coûte un œil. C’est pas que ses taros fussent différents de ceux de la concurrence ni qu’il carottait, mais franchement payer vingt boules pour un truc de trois grammes qui au départ en valait quinze…. Ah oui, les dealers ont fait comme les autres, ils se sont pas foulé, ils ont arrondis à vingt, et vingt euros ça a l’air moins cher que cent francs, ça fait presque moins peur niveau investissement. Un coup de génie cet euro, pour les banquiers en tout cas. Franchement la prohibition n’empêche, c’est génial. Ca donne une valeur pas possible à un produit qui à la base ne coûte rien à fabriquer, de l’or en barre. Opium, cannabis, coca, suffit de cultiver ! Et encore, le cannabis ça pousse absolument n’importe où. De l’or en culture, un rêve d’alchimiste. Bref on va l’appeler Kader et voilà comment j’en suis venu à lui proposer un biz.

 

A part les fumeurs débutant, tout le monde sait que t’entames pas un dealer que tu connais pas en lui demandant un vingt-cinq ou un cinquante. C’est comme avec une fille, tu lui proposes pas la botte en premier. D’ailleurs quand tu vas voir un dealer de rue pour la première fois, t’as beau avoir acheté un millier de fois, connaitre les rituels, un coup sur deux, si t’abordes le gars au lieu de le laisser t’aborder, il te demandera si t’es pas un dek. Et là, à moins d’avoir la tchatche, c’est mort parce que t’as juste cassé un truc : c’est lui le maitre du jeu et toi t’es seulement un connard dans le besoin. Règle commerciale N°1, toujours laisser venir le client, règle commerciale N°1 bis toujours lui donner l’impression qu’il contrôle la situation. Kader dealait du côté de Plaisir, cité du Valibou. Driss et moi on l’avait croisé une fois ou deux aux Halles, et vu qu’on n’habitait pas loin de Trappes c’était à un saut de puce de chez nous. Autre règle, mais ça c’est une règle de voyou : jamais chier dans son assiette. Autrement dit si tu t’apprêtes à faire une connerie fait la ailleurs que dans un endroit où on connait ta gueule. Et on allait pas réveiller les morfales de Trappes parce que certain savaient qui on était. Ces morfales là étaient en guerre avec ceux de Plaisir, guerre des boutons, mais guerre quand même, on risquait pas que quelqu’un bave.

–       Tu prends de la C. toi ? j’ai glissé en même temps que je prenais ma barrette.

–       D’la C ? C’est quoi la C ?

–       Bah la coke quoi.

–       Ah ouais, non pourquoi t’en veux ?

Entre 80 et 60 euros le gramme la coke s’est méchamment démocratisé par rapport au boom des années 80. Et ça tu penses ça a pas échappé aux mecs des quartiers. C’est à ça qui passerons quand ils ont auront légalisé. Parce qu’un jour l’hospice se réveillera et ils seront obligé d’y passer, j’y travaille moi-même en ce moment, mais en attendant ça se gave de plus en plus des deux côtés. Donc qu’il m’en propose ça surprenait personne, que je dise que j’en avais à vendre, un peu plus.

–       Tu vends d’la coke toi ?

–       Ouais j’en ai touché récemment, pourquoi ça t’intéresse ?

–       Wallah j’touche pas à ça moi !

–       Bah c’est pas grave, c’est de la bombe ça va partir assez vite.

Il a masqué mais j’ai vu dans son regard comme une pensée positive, je dirais. Je savais qu’il touchait pas à ça, mais je savais aussi que c’était un produit d’appel dans le quartier. Pour les chefs de chantier, les commerciaux dans l’immobilier, les serveurs, les cuistots… A la portée de la petite classe moyenne je vous dis ! Et ça n’a pas raté. On avait pas fait dix mètres, qu’un gars nous hélait.

–       Eh cousin !

J’ai regardé le gars, je ne l’avais jamais vu, il roulait des épaules, n’avait pas l’air commode et me dépassait d’une bonne tête. Une chance sur deux que ça vire à l’embrouille, je me suis dit. Il s’est approché, presque collé à moi, en me toisant.

–       C’est quoi ça tu viens vendre de la C. ici toi ?

–       Mais vas-y tranquille…

–       Quoi tranquille ? C’est quoi cette histoire ? T’es qui toi d’abord ?

Heureusement j’ai mon joker, ma carte « babtou politiquement correct » depuis l’école. C’est d’ailleurs pour ça qu’on est venu ensemble.

–       Vas-y frère pourquoi tu fais des embrouilles ? A fait Driss en s’interposant avec son mètre quatre-vingt dix, il deal pas, on voulait juste savoir si un vendeur voulait acheter, c’est tout.

Il a arrêté de faire le caïd et nous a regarder l’un après l’autre. Il savait qu’on était des habitués, parce que c’est la première question qu’il avait sans doute posé à Kader. Du coup l’explication de Driss pour autant curieuse était-elle nous excluait dans sa tête qu’on puisse être flic. A Marseille, certaine cité d’Aulnay ou de Saint Denis on se serait fait dépouillés sec, pour le principe.

–       Un vendeur ?

–       Ouais. C’est tout, t’inquiètes, si tu connais personne, on va trouver, a fait Driss comme si on partait faire du shopping.

J’adore ce mec, il est d’un naturel quand il embrouille les gens… La prof d’espagnol, Madame Almeda, devenait dingo avec lui.

–       Euh… attends, vous en avez sur vous là ?

–       Un échantillon ouais.

Il a jeté un bref coup d’œil autour de lui.

–       Vas-y fait voir.

–       Donnes lui, m’a ordonné Driss.

J’ai sorti la pochette que j’avais préparé, il a trempé un doigt dedans, l’a fait aller sur ses gencives. Effet garanti et immédiat. C’est pour ça que ça me fait rire quand je vois les flics goûter dans les films. C’est un peu comme s’il se faisait un petit rail par les muqueuses. Essayez vous verrez…

–       T’en as combien à vendre ?

Vous avez compris notre petite embrouille ? Le babtou sert d’appât, le nègre fait l’hameçon et ces putains de colonisés dans la tête, ne voient même pas quand on les ferre.

–       Ca dépend, j’ai dit. Combien on veut payer. Cent, cinq cent, un kilo…

–       Un kilo ?

Il n’avait pas l’air de me croire, mais donc Driss…

–       On a deux kilos à vendre, il a ajouté.

Pourquoi deux ? Parce que c’était déjà beaucoup et qu’on n’écoulerait pas tout d’un coup sans contact sérieux.

–       Il a ton num Kader ? Il m’a demandé.

–       Ouais.

–       Je vous appel, je vous dirais. Moi c’est Wallid.

–       Okay Wallid, ça marche, moi c’est Seb, Sébastien.

On s’est checké et puis on est reparti comme on était venu. Il nous a rappelés deux jours plus tard.

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