Le goût métallique du pouvoir

Le visage rond et mou, la bouche fine et un peu rentrée, le regard ombrageux, Philippe observe la maison qui s’élève un peu plus loin entre les arbres. La nuit est tombée, elle est éclairée, on aperçoit des silhouettes qui vont et viennent à l’intérieur. Il fait un froid coupant.

Lui et son frère n’ont pas eu la vie de tout le monde. Nés dans une région ravagée par la guerre, fils de grande famille, convaincus de leur destin, ils ont grandi les yeux rivés sur leur généalogie. Autour d’eux, aussi loin que portent leurs yeux, le monde leur appartient. Concrètement. Ce n’est pas une métaphore, une vue de leur esprit, jusqu’à la ligne d’horizon, tout est à eux. Les arbres, la terre, les mammifères et les oiseaux, les hommes. Ils sont nés ainsi, comme leurs pères, et tous leurs ancêtres aussi loin que remonte l’hérald. Mais ce n’est pas comme cela devrait être, au-delà de la ligne bleue, il devrait également leur appartenir, le monde. De droit. C’est écrit, enregistré par des milliers de mains de chanoines sur des centaines de documents, enluminés, illuminés, tapissés, magnifiés. Le Destin. Leur Destin est là sur les tapisseries, les parchemins, en couleur et en or, forgé à coups d’épée et à coups de queue. Désignée par Dieu et l’Eglise. Mais voilà, ils ne sont pas. Ni roi de France ni même proches de l’être. Alors ils ne sont rien.

Il y a très longtemps un vieux seigneur de guerre, devenu chef des clans, a fait établir des droits de succession au sein de sa Famille. La loi salique, on appelle ça. Elle est un des piliers du Royaume, assure théoriquement la sécurité et la primauté des clans. Elle codifie les alliances, ritualise. Mais voilà qu’on l’a détournée. Des bâtards, des voleurs, des moins que rien ont mis la main dessus et sur le pouvoir et l’ont détournée à leur profit. Trois fois rien, une réinterprétation d’une traduction recevable devant l’Eglise, une trahison. Désormais les femmes n’ont plus accès au rôle suprême.

Leur mère, leur propre mère, descendante directe de chef, héritière de droit, a été exclue de fait. C’est insupportable.

Ou peut-être qu’ils sont nés en colère, va-t-en savoir.

Philippe à le sang chaud, et Charles est carrément surnommé le Mauvais. Pas devant lui, personne n’a envie de faire connaissance avec sa miséricorde. Une lame courte à deux tranchants dont se servent les routiers pour ouvrir les carapaces. Ce n’est pas pour cela qu’on le surnomme ainsi d’ailleurs. Comparé à son frère, Charles est malin et prudent, du moins il le croit. Il compte sur les clans de l’autre côté de la mer, ceux-là même qui ravagent la France depuis presque 20 ans. Il avait cinq ans, Philippe à peine un, autant dire qu’ils sont nés et ont grandi avec la guerre. Et comme de juste ils ont la haine.

Philippe ne sait pas cacher son ressenti, en général. Il a 18 ans tout ronds, le monde lui est dû et ce n’est pas seulement une affaire de généalogie pour le coup. Il est petit, comme le plupart des hommes de son époque, mais qu’on le vexe, qu’on lui réponde de travers, et il part au quart de tour. De la Cerda s’en souvient encore.

Quand on est né dans la bonne famille, sous les meilleurs cieux, éduqué par le plus versé des conseillers du roi. Quand on a été élevé avec le fils de cette figure, que l’on est devenu sont plus fidèle compagnon, comme son frère, est qu’on est prononcé favori, le monde également vous appartient. Surtout si vous-même vous êtes petit-fils d’immigré, de chef déchu et que votre père a été un fidèle serviteur du royaume. Il y a dans cette réussite quelque chose qui tient également du Destin. Justifie la lignée, la noblesse, d’ailleurs il a une mission, cesser cette guerre. Et on s’attend bien entendu à ce que le monde se plie, quoi qu’on se permette de dire, même traiter Philippe de voleur. Un enfant, de dix ans moins que lui, comment imaginer une seule seconde, que le gamin va se jeter sur lui et tenter de le tuer, là, devant tout le monde, dans les appartements du  roi. Oui, De La Cerda se souvient encore… du regard de Philippe, de cette haine, cette rage qu’il a lue dans son regard. Il représente tout ce qu’il déteste, le pouvoir que les siens n’ont pas, la paix qui n’arrange pas ni son frère, ni leurs affaires en général. Pendant un instant il a compris ce que ni Philippe ni Charles ne comprendront jamais, le pouvoir a ses limites, et surtout ses conséquences. Et il ne tient pas à revivre cet instant.

Accroché au-dessus de la porte, il y a une enseigne, avec un dessin de cochon. La Truie qui File. Philippe respire l’air glacé de la campagne, il sent la colère remonter en lui. Il se souvient de ce moment où De La Cerda a cru pouvoir l’humilier devant tout le monde, de son petit air suffisant, cette façon de lui faire sentir qu’en plus de tout le reste, il est son aîné, celui à qui on doit un respect naturel. Ce petit héritier, monté par la faveur d’être né auprès d’un futur roi, qui se croit tout permis, qui se croit arrivé même parce qu’on lui a donné une ville à la place de son frère. Encore un affront, encore un crachat à sa famille. Il n’en peut plus, il fait signe à ses hommes qui surgissent dans l’auberge en hurlant. A l’intérieur c’est immédiatement la panique, on se cogne, on renverse, on gueule, De la Cerda fonce à l’étage, la peur au ventre, c’est à ce moment-là que Philippe entre. Le visage presque cireux, les yeux noirs et largement ouverts, ses petites lèvres roses entre-ouvertes d’excitation et de colère, il grimpe l’escalier suivi d’un des capitaines de son frère.

Charles attend. Il est resté chez lui, l’occasion est belle de faire rendre gorge à cette parure, ce petit-fils de rien, et par la même de se débarrasser d’un facheux. Mais il ne veut pas être là. Il préférait un malheureux accident même, quelque chose de pratique et sans conséquence, et surtout ne pas y être mêlé directement. Charles a l’âme politique et financière. Soutenir l’envahisseur ce n’est pas seulement soutenir celui qui fera peut-être de lui le roi de France, c’est aussi soutenir les affaires. Le commerce par la terre fonctionne mal, les routes ne sont pas sûres, les voyages interminables, la mer au contraire… Mais la mer est sous l’œil vigilant des anglais. Alors Charles attend. Entouré de quelques intimes, dans la grande salle du haut, entourés de souvenirs de chasse, de tapisseries, de meubles fameux importés du pays de sa mère, devant la bouche gargantuesque de la cheminée qui ronfle. Mais au bout d’une heure, bien entendu, il n’en peut plus. Cette affaire est trop longue, il commence à réfléchir. Quand avec son frère ils ont appris que l’autre avait fait halte dans la région, il a eu la même réaction, le même élan que Philippe, une envie d’en découdre aussi brusque et violente qu’une poussée du ventre. Mais maintenant il doute, pas de son droit, pas même de vouloir s’en prendre à un favori, non il doute comme simplement on doute quand on est en train de faire quelque chose de grave, de conséquent. Il réfléchit et ce n’est jamais bon quand on doit agir. Alors il appelle un de ses employés et l’envoi demander à son frère d’oublier De la Cerda, d’arrêter tout, qu’on en finisse. Le messager file ventre à terre.

Quand il arrive à l’auberge il y a des hommes en arme partout. Certain se sont fait servir à boire, d’autre flirtent avec Ludivine la serveuse, et sa cousine, la grassouillette Marie. Martin, le propriétaire de l’établissement n’en mène pas large, il essaye de faire comme si tout était normal mais difficile d’ignorer les bruits de casse et les hurlements qui viennent de l’étage. Philippe, fou de rage, sa voix de jeune homme qui crécelle dans les aiguës, traverse le plafond, déballe toute sa rancœur, tandis qu’il fait tout voler autour de De la Cerda.

–          Voleur hein ? Faux monnayeur même ! Non mais regardez-moi cette larve qui se traîne ! Alors monsieur la grande gueule on a plus ses amis pour le protéger cette fois. Plus ce bon Jean pour venir à son secours, toujours à genoux mais cette fois plus personne à servir !

–          Je t’en supplie Philippe laisse-moi, je te promets que je ne dirais rien, je te jure que j’abandonnerais tout pour toi et Charles !

De la Cerda est terrorisé. Ce gamin qui renverse tout, épée à la main, les hommes autour qui le toisent et empêchent quiconque de filer, le pouvoir, son pouvoir, celui finalement qu’on lui a alloué, offert, et pour lequel il n’a fait que naître, vient de changer de camp, disparaître, et il n’a plus qu’un seul espoir, que quelqu’un ramène Philippe à la raison. Il se traîne au pied d’un capitaine, le supplie de calmer Philippe, les implore alors que le gamin lui jette une cruche à la figure. La cruche éclate tandis que le messager apparaît. De la Cerda, dit d’Espagne vacille, étourdi, un peu de sang coule sur son front. La pièce sent la peur, la transpiration, les odeurs de foin mouillé, l’étable juste avant l’abattoir. Le messager regarde Philippe, effrayé, ahuri par l’expression de son visage, la haine pure, informe, limpide, à l’état brut qui coule dans ses yeux noirs. Il hésite puis il lui dit, Charles veut qu’on en finisse avec toute cette affaire. C’est la seule chose qu’il a retenu de ce que lui a dit le frère, la seule qu’il a comprise car Charles ne voyait pas l’intérêt d’expliquer à son valet les fruits de son inquiétude. Il s’est contenté de faire comme il fait à chaque fois en s’adressant à un employé, lui donner un ordre, sans le regarder, sans rien expliquer, il faut en finir, mais il ne lui a pas dit quoi, avec quoi. Et un sourire mauvais naît sur le visage poupin et lisse du jeune homme. L’autre gémit toujours derrière lui, il supplie, il pleure, le visage barbouillé de morve, de larme et de sang, les vêtements déchirés, toute sa prestance, toute sa belle éducation envolée. S’il a été un jour cet arrogant petit coq rabaissant Philippe dans les appartements même du roi, assuré qu’il ne lui arrivera rien, il ne reconnaîtrait même pas cet homme-là. Ne veut même rien savoir de lui et espère qu’on l’oubliera. Il supplie, il n’est plus le grand négociateur, le fier favori des patrons, l’homme à la belle éducation, juste un type qui ne veut pas crever.

Philippe se retourne brusquement et abat son épée en travers de son visage. La lame traverse la chair jusqu’à l’os, l’autre hurle, Philippe le frappe à nouveau, en pleine poitrine, et frappe, et frappe encore. Tout le monde le regarde  tétanisé, le sang gicle sur les murs, De la Cerda crie de douleur, mais il continue de frapper avec sa lame, sans l’écouter, sans le voir, déboulant toute ses années de frustration, toute cette vie dressée dans la rancœur, le visage et les vêtements constellés des débris de viande et de sang de sa victime, le bras qui se soulève sans sentir la fatigue, l’épée qui vole au-dessus de sa tête et fait des bruits de succion chaque fois qu’il l’arrache du corps. Et quand son épaule s’engourdit, que sa victime n’est déjà qu’une longue plaie d’agonie, il jette la lame ébréchée par la violence des coups, arrache sa dague et lui tombe dessus pour frapper encore. En hurlant, en le traitant de tous les noms, les deux mains sur le manche, la pointe de fer qui lui brise les côtes, lui crève un œil, lui arrache un morceau du nez. 84 coups au total. Il n’est déjà plus rien quand on arrache Philippe à sa dépouille. Ni vivant, ni rien de ce qui ressemble à un être humain. Un morceau de viande passé sous les sabots d’une troupe, un relief aux vêtements couteux et laminés. Philippe est comme saoul, il regarde son œuvre mais ne la reconnaît plus, ses hommes le poussent dehors, dans l’auberge règne un silence de tombe. Tous les yeux rivés sur le jeune homme qui titube, le visage et les vêtements souillés, avec dans le regard cette imperceptible tristesse de celui qui vient de jouir de colère. Ce sentiment à la fois de soulagement et de perte qu’on exprime quand une haine trop longue et trop entretenue trouve enfin son aboutissement. Ils sortent, il est temps de disparaître de ce fait divers, on saura plus tard. On ne s’étonnera pas, la guerre va pouvoir se poursuivre. Charles et Philippe vont pouvoir continuer de rêver à leur Destin.

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