La nuit du chien 9.

Parker se rendit jusque chez Kid, il comptait faire une première perquisition puis mettre les scellés en attendant d’approfondir demain avec Bayonne. Le coup de fil du maire ne lui avait pas beaucoup plu, cette façon de lui ordonner de virer Carson, de lui expliquer les risques qu’il y avait à garder tout cet argent dans un simple placard à fusil, comme s’il était un débutant ou un gamin.  Hughsum se prenait pour le propriétaire de cette ville, et considérant son argent et ses relations, c’était un peu le cas. Mais parfois il avait tendance à étendre ce droit au monde entier. A sa grande surprise, il trouva Anna sous le préau, assise dans le pick-up démantibulé, elle semblait perdue, désemparée.

–       Anna ? Qu’est-ce que tu fiches ici ?

Elle se retourna vivement, son regard durci.

–       Kid voulait me rendre des affaires… Qu’est-ce qui s’est passé Jim ? Qu’est-ce que Carson a fait à Kid ?

–       C’est un accident, qu’est-ce que tu sais de ses affaires ?

–       Quelles affaires ? Tu ne l’as pas protégé Jim, tu avais promit !

Toujours cette façon qu’elle avait de refuser la réalité comme les enfants, comme s’il avait put empêcher quoique ce soit, qu’il était omnipotent. Elle sauta hors du pick-up et se planta devant lui.

–       Je sais rien ! Débrouilles toi.

Puis le dépassa et s’en alla sans se retourner. Et après elle se demandait pourquoi ce n’avait pas marché entre eux. Incidemment ça le blessa. Ca le blessait toujours quand elle le renvoyait à lui-même, se coupait parce que sa version des choses n’était pas la même. Toujours ce ressenti d’exclusion qui le poursuivait depuis l’enfance. Il entra dans la maison, la porte n’était pas verrouillée parce qu’elles l’étaient rarement par ici. Trop pauvre pour craindre les cambrioleurs dans une ville où tout le monde se connaissait sinon de vue. Il y avait une vieille moto dans le salon, une Triumph noire qui avait appartenu à feu son père, jusqu’à ce que l’arthrose le fasse descendre de la scelle. Les frères se l’étaient gardé comme d’un totem, une statue érigée à feu monsieur Monroe.

–       Et toi et tes frères Kid, qui va garder quoi de vous ? Demanda-t-il au salon vide.

Ils étaient tous enterré dans le petit cimetière à la sortie de la ville. Près du carré de la douzaine de vétéran qu’avait donné Baker aux trois grandes guerres de l’Amérique, Pacifique, Corée Vietnam. C’est là qu’aurait lieu la fin du défilé de l’American Légion, la cérémonie de commémoration et le discours du maire. Au moins il y aurait des fleurs et de la musique, comme un hommage involontaire. Qu’est-ce qu’ils allaient faire de cette moto ? Kid n’avait plus aucun parent dans le secteur, peut-être des cousins dispersés de part l’état mais probablement si abâtardis et lointains que personne ne se manifesterait. Il entra dans la cuisine, ouvrit les placards, beaucoup de choses neuves, des casseroles rutilantes, une poêle encore étiqueté d’un prix invraisemblable. Kid s’occupait de lui et faisait ses courses. La maison n’était pas trop mal rangée considérant qu’il était célibataire. Pas l’idée qu’il se faisait de lui finalement. Ou bien était-ce Anna qui l‘avait changé. Il avait toujours été un chien fou, rebelle, indiscipliné, en délicatesse avec la loi plus souvent qu’à son tour. Et plus souvent qu’à son tour à balayer la cour de la prison du comté. Ca c’était calmé après l’Iraq, mais sa seule réaction après la mort de son frère, ce bordel au Stardust lui avait défini un même homme. Un adolescent attardé qui ne grandirait jamais. Il passa à la chambre, placard, dessous du lit, tiroirs. Trouva un carton à chaussure avec deux pistolets. Un 11,43 et un 9 millimètres de marque étrangère. Et son AR15 camouflage dans le placard, suspendu dans une housse avec deux chargeurs pleins. Il vérifia les projectiles, du 5,56 Otan à pointe orange. Des traçantes. Ce qu’il veut dire qu’il chassait probablement de nuit, braconnait. Mais ce n’était pas le braconnage qui lui avait ramené les dix milles, ni le pochon d’herbe qu’il trouva sous le lit avec les magazines de militia et de tuning. Il faudrait saisir son ordinateur également, en espérant qu’il n’y ait pas un code d’accès ou qu’il ne soit pas trop alambiqué. Flora était douée avec ces machines mais ce n’était pas non plus une hackeuse. Il chercha encore, sous la baignoire, d’autres placards, trouva une carte de visite estampillée Big Bend Project avec un dessin stylisé de paysage de l’ouest. Le complexe immobilier qu’ils avaient commencé à construire à Hamon et abandonné quand une des banques dans l’affaire avait bu la tasse. Il empocha la carte en se demandant pourquoi il avait ça chez lui.

 

Sharona avait trente neuf ans, une fille à Philadelphie qui vivait chez son père, elle-même fille d’une famille de huit garçons. Ca expliquait pourquoi elle n’avait pas peur de tenir tête à trois rednecks. Elle disait qu’elle avait été stripteaseuse, barmaid, serveuse, qu’elle commençait à en avoir marre des ivrognes et envisageait de reprendre ses études pour être infirmière. Il soupçonnait un peu de prostitution dans le lot. Rien que pour le nerf de bœuf ça sentait la solution finale version rue. Elle avait de l’humour, un joli brin de voix, buvait sec et finalement réussi à le sortir de sa sobriété. Cela faisait des mois qu’il n’avait pas bu, et un verre de téquila suffit à le griser comme trois. Il mentait bien, il avait l’habitude et c’était pour le bien de tout le monde. Et peu importe ce qu’il dit ce soir là parce qu’il savait que demain tout serait oublié, une simple conversation de bar avec une nana sympa. Les gens ne s’écoutaient pas la plus part du temps de toute manière. D’autres gars se pointèrent, qu’elle connaissait  apparemment. Ils échangèrent quelques nouvelles, dont cette histoire de crâne qu’il avait déjà entendu chez le barbier. Il n’y comprit pas grand-chose mais ça avait rapport avec l’usine qui s’élevait à l’écart de la route. Au troisième verre de téquila il décida qu’il était plus raisonnable de rentrer, surtout que les gars à côté commençaient à causer des mesures anti immigrations qu’avait récemment prit leur président. Il savait qu’il ne supporterait pas longtemps. La fille lui demanda s’il restait encore un moment à Baker et lui dit qu’elle espérait le revoir. La nuit le surpris, froide, étoilée, avec ce vent bourdonnant qui ne voulait cesser, la lumière acide des lampadaires derrière laquelle croupissait la pénombre mystérieuse. Il sentit sa présence avant de le voir. Une vibration particulière peut-être qui flottait dans l’air. Il le regardait, debout sur ses quatre pattes son museau de travers, coupé en deux par une large cicatrice, formant un petit creux, une faille le long de son museau translucide. Il haletait, ses yeux aveugle, laiteux et brillant de haine. Il senti la peur s’insinuer le long de sa colonne vertébrale, un serpent glacé s’enroulant sur l’arbre de son crâne. Il était brave et ce n’était pas sa première apparition pourtant cette peur revenait à chaque fois. Comme elle ne savait le quitter quand il partait en mission. Un aiguillon chauffant de sa pointe froide ses nerfs à vif. Comme elle le dévorait au creux de ses cauchemars les plus sanglants. Parfois hurler dans son sommeil ne suffisait même pas à les chasser. Et lui était toujours là, chaque nuit, depuis des millénaires, qui le suivait avec son regard de haine, ses crocs ébréchés sous sa langue pendante. Il lui parlait parfois, comme à un ami imaginaire mais ne l’interrogeait jamais sur ce qu’il voulait. Il savait, il savait pourquoi il était là, ce qu’il attendait. Sa mort. Sa mort pour le conduire à sa place en enfer, avec tous les autres. Il ne se faisait aucune illusion, il faudrait qu’il paye, il voulait payer. Il avait mérité sa place. Corey ne savait pas s’il avait mérité la sienne dans ce monde mais il lui était toujours apparu que l’enfer n’avait pas besoin d’au-delà, que l’humanité et sa société lui convenait parfaitement pour s’épanouir. Et quand on travaillait à la plonge dans un routier fréquenté, on avait une certaine idée des jouissances du diable. Soixante couverts salles, plus une dizaine au comptoir, moyenne cent couverts par heure. Diégo avait bonne réputation, quelques spécialités du Chihuahua qui régalait les papilles locales et surtout c’était le seul restaurant sur des kilomètres à la ronde, le seul routier sur une portion interminable de route émaillée de bourgs comme Baker. Au point où Hughsum, le propriétaire, avait obligé la commune à faire agrandir le parking pour accueillir plus de gros culs. Il s’y entendait celui-là pour être autant sur les bons coups que Corey s’était apparemment spécialisé pour les mauvais. Dessinateur de bédé et amoureux frustré, souffrant d’une adolescence naturellement ingrate et de parents aux abonnés absents, et plongeur débordé que le chef ne cessait de houspiller. La plonge c’était un boulot physique, de compétition même, si on ne voulait pas se détruire la santé. Il fallait être organisé concentré, rapide, armé d’une forte résilience et d’une certaine vigueur. Les couverts étaient jetés dans un seau, les assiettes empilées, et gare à ne pas laisser les piles s’agrandir inutilement. Il fallait rincer chaque assiette avant de monter un panier plein qui passerait en machine puis laissé sécher et ranger. Ensuite, quand le seau était remplis, et en espérant que personne n’ait mélangé les couteaux à viande avec le reste, il fallait à son tour le verser dans un panier, rincer puis passer en machine, le tout avec une cadence sans à coup. Un bon plongeur ne portait jamais, il tirait et poussait et quand il s’attaquait aux piles, il veillait à ne pas battre des records en déplaçant plus d’assiettes que nécessaire. Son outil, son socle, c’était son dos. Quatre à cinq heures debout dans la chaleur de la machine, les vapeurs d’eau et de cuisine, sans une seconde débander, il valait mieux s’organiser pour ne pas sentir des lames dans ses reins. L’ennui c’est que l’évier et le plan de travail n’étaient pas à la même hauteur, pas plus que la machine, et qu’enfin le sol était bien incliné comme dans toutes les cuisines mais dans le mauvais sens. L’eau giclait et s’accumulait sous les meubles, les échelles à vaisselle. Si bien qu’après avoir passé une partie de sa soirée à soulever des paniers trop lourds, il perdait facilement une heure rien qu’à tout éponger. Ce soir le pollo Chihuahua débitait du client à la minute, ne lui laissant pas une seconde de répit. Il rinçait, grattait, soulevait, poussait, tirait, piétinait dans un espace confiné de six mètres carrés, saturé de vapeur et du bruit de la machine qui chauffait toute la soirée. Alors quand une serveuse vint lui dire que sa copine l’attendait sur le parking, il fut trop heureux de s’esquiver de cet enfer, et tant pis si quand il reviendrait, sa peine aurait doublé.

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