La nuit du chien 8.

Zach de la Rocha ne sonorisait plus la maison de sa rage, Corey était reparti Dieu sait où. Il était resté dix minutes devant sa porte a essayer de lui parler, en vain, porte verrouillée de l’intérieur et musique à fond. Du temps de sa mère, même pas en rêve. Il avait passé trop de temps absent de sa tête pour se sentir de jouer les pères autoritaires, et défoncer la porte aurait été mal venu. Il aurait juste préféré qu’il lui dise merde plutôt que rien, au moins il aurait su à quoi s’en tenir. Mais au fond ça devait revenir au même. Il regardait le ciel se coucher à l’annonce de la nuit. Quelques traces de rose et de doré qui s’effilochaient sur des kilomètres et les ombres qui s’allongeaient comme une menace. Entre chien et loup, disaient parait-il les français, l’expression pour désigner cette heure particulière de la journée où les sentiments dépressifs prenaient souvent le pas et le paysage devenait dangereux. Avec l’aube, l’heure idéale des embuscades et des attaques surprises. Il avait appris ça pendant ses classes, et vérifié sur le terrain.

–       Les gosses hein ?

Il était posté à l’entrée du salon fumant son énième joint par la par la porte fenêtre. La voix venait de nulle part il chercha autour de lui et aperçu Ferguson qui se tenait sur le pas de porte, les mains dans les poches.

–       De quoi ?

–        Les gosses, la musique, ça fait du bien quand ça s’arrête non ?

Ouais peut-être bien, il n’avait pas d’opinion sur la question. Il grogna une réponse inintelligible.

–       S’en est ? Demanda-t-il avec un sourire de connivence.

Aussi connivent qu’un flic qui essaierait de vous piéger. S’en est… drôle de façon de demander.

–       Ouais…

Ferguson regarda par-dessus son épaule et demanda d’une voix plus basse.

–       Ca vous embête si je tires une latte ou deux ?

Oui ça l’emmerdait, il n‘avait aucune envie de partager un joint avec ce raseur, mais d’un autre côté il essayait de revenir au genre humain. Il lui tendit le joint de loin, l’autre accouru avec des airs de faire l’école buissonnière.

–       Elle veut que j’arrête ces conneries comme elle dit, mais moi ça m’emmerde !

Il aspira sur le spliff comme si c’était son premier, et termina en quinte de toux comme de juste.

–       Les bonnes femmes quoi hein ? Ajouta-t-il en cherchant l’approbation dans un regard qui l’évitait.

–       Mmmh…

–       Z’avez pas de nouvelle de la votre ?

Il fit signe que non, plus depuis qu’elle s’était tiré avec son VRP. Mais en quoi ça le regardait ?

–       Ah c’est peut-être mieux comme ça non, je veux dire quand on s’entend plus, autant couper les ponts non ?

–       On a un fils, lui fit-il remarquer.

–       Ouais mais il est grand ! Il a plus besoin de sa môman, ah, ah, ah !

Avec un petit signe pour bien souligner la superficialité de l’intéressée. Où il voulait en venir ? De quoi il se mêlait ?

–       J’en suis moins sûr que vous.

Quand la voix de sa femme perça à travers la cloison de la maison  préfabriquée.

–       Ah merde, voilà les flics, dit-il tirant une dernière fois et goulument.

Il rigola à sa propre blague et lui rendit le joint. La voix continuait de beugler après lui. Oui, elle devait lui manquer, grand ou pas. Il ne savait pas grand-chose de lui après tout. Qu’est-ce qu’il en avait pensé de tout ça au fond ? Comment il le vivait ? Il se rendait compte qu’il n’en avait jamais parlé avec lui. Il retourna dans le salon, et ralluma la télé en se promettant de remédier à ce problème. Les vacances de printemps arrivaient à leur terme. Dans quatre jours ils seraient au lycée. Corey ne ferait plus la plonge que le weekend, et Kate irait de toute évidence à El Paso. Pas question. Cette nuit elle s’arrachait, cette nuit elle irait rejoindre son père dans le Montana. Et tant pis s’il était à moitié cinglé. Ca la dépayserait pas, Olson l’était complètement. Et le plus terrifiant c’est que personne n’avait l’air de le voir. Parfois elle avait peur qu’il rentre dans sa chambre et la viole. Sa façon de la regarder quelque fois, ses questions indiscrètes. En quoi ça le regardait si elle avait un copain ou non ? Elle n’en avait jamais parlé à Corey, elle était vierge, ces questions la gênaient, surtout avec lui. Seulement à Moona et Alice, ses copines de la côte, du temps de la belle époque. Elles parlaient souvent de cul celles-là Moona l’avait fait, Alice attendait un signe du prince charmant, Kate avait juste assez peur de ce passage pour préférer l’éluder autant que possible. Mais quand les autres en parlaient elle écoutait. Et donc ça lui faisait peur. Ce n’était pas tant l’acte lui-même, l’hymen qui se déchire, lui qui vous pénètre ça la travaillait trop en réalité pour ne pas souhaiter ce moment. Mais c’est ce que ça voulait dire qui l’effrayait. Ce basculement dans un âge nouveau un état, un statut nouveau et qu’elle n’était pas certaine de pouvoir ou même vouloir assumer. Elle faisait son sac, elle partirait pendant qu’ils dormaient, volerait la voiture d’Olson et adios. Les clefs étaient accrochées dans le hall, alignées avec toutes les autres, la maison, le bureau, etc. Avec Olson tout devait être rangé au cordeau, nettoyé nickel, intérieur et extérieur. Le seul gars qu’elle n’ait jamais vu de sa vie passer l’aspirateur sur une terrasse. Un fou. Un fou complet. Elle fouillait ses tiroirs à la recherche de ses fringues préférées, celle dont elle ne voulait pas se séparer même en cas d’attaque de zombie. Hésitait sur l’une ou sur l’autre tout en pensant à Corey. Elle ne partirait pas sans lui avoir dit au revoir, ça c’était sûr putain ! Pas comme lui avait fait sa chaudasse de mère, cette salope. Corey était son ami, comme un frère, jamais elle ne voudrait lui faire de mal. Bien sûr elle savait que pour lui c’était autre chose qu’il faisait des rêves qu’elle ne faisait pas, et parfois elle se disait que ce n’était pas bien de ne pas lui dire. Kate était plus jeune d’un an mais comme la plus part des femmes, sa maturité dépassait largement les années. Elle était de cette expérience de vie qui sait que toutes les vérités ne sont pas nécessaires. A quoi bon être cruel, déclarer quelque chose qu’il finirait par réaliser seul ? A quoi bon gâcher leur belle amitié ? Elle fourra une paire de jean quand elle entendit la voix d’Olson il l’appelait, merde… Elle poussa son sac sous le lit précipitamment alors qu’il entrait sans frapper. Elle hurla.

–       On frappe avant d’entrer ! Putain j’aurais pu être à poil !

Olson la fixa l’air de réfléchir à la question. Tandis que la voix de sa mère retentissait depuis le salon.

–       S’il te plait Kate ne commence pas !

–       Commence pas quoi !? Pourquoi il rentre comme ça sans prévenir !?

–       D’une mademoiselle je t’ai appelé, de deux jusqu’à preuve du contraire je suis chez moi. Si tu veux te déshabiller il y a un verrou à la salle de bain.

–       Ah ouais genre t’appels et tu rentre tout de suite toi, même pas genre j’attends qu’on me réponde !

–       Kate ça suffit ! lança sa mère au loin.

–       J’en ai marre ! C’est un pervers et toi tu dis rien !

–       Bon ça suffit, j’en ai assez entendu, je prolonge la punition du portable d’une semaine…

–       QUOI ? MAIS C’EST DEGUEULASSE !

–       Non petite mademoiselle c’est toi qui est dégueulasse à tenir ce genre de propos en ma présence, non mais pour qui tu te prends !?

Il adorait utiliser ces mots là pour la diminuer, mademoiselle, jeune fille, petite. Pour qui il se prenait lui ?

–       T’es pas mon père j’dis ce que je veux.

Il bomba le torse comme le petit bonhomme qu’il était.

–       C’est toi qui choisi, nous devions aller à Alpine, tu resteras à la maison.

Alpine c’était la plus grosse ville du comté voisin. Cinq mille habitants là où Baker en comptait à peine mille huit cent, en plein cœur du Big Bend. Il y avait de tout là-bas, pas comme ce trou, c’était une petite ville mais c’était une vraie ville. Elle n’en avait rien à fiche quand même, demain elle serait à l’autre bout du pays. Mais elle fit mine parce qu’elle avait peur qu’il devine quelque chose.

–       Ah ouais ? Et vous allez faire quoi ?

–       Ca ne te regarde plus puisque tu ne viens plus mais crois moi ça t’aurais fait plaisir.

–       Han genre ça va vachement me faire chier de pas savoir, railla l’adolescente.

Olson compris son erreur.

–       Nous allons voir la nouvelle Galeria, voilà ! Puisque tu te crois si maligne bin t’iras pas ! déclara-t-il devant son air incrédule avant de repartir le plus dignement possible alors que le rire de Kate retentissait cruellement derrière la porte.

Il pensait la punir comme ça ? Vraiment ? En lui interdisant d’aller trainer dans une galerie marchande avec eux deux ? Oui, clair, ce mec était fou, pire que son père.

 

Le crépuscule flambait le ciel. Une grande flaque de rouge qui ondulait sur une toile de bleu et de doré, de rose et de blanc. Un feu sous un moutonnement d’étoiles qu’on devinait à la canopée de l’atmosphère. Baker changeait de couleur, les lampadaires automatiques bandaient déjà leur lumière sur les trottoirs, le néon du Stardust ressemblait à une sucette atomique sur fond de carte postale, Un air d’étrangeté, de murs doré ou rose avec les grandes ombres sinueuses des rares arbres dispersés dans la ville. La voiture de Carson était presque invisible sous le saule qui bornait l’entrée de son jardin. Une friche de mauvaises herbes jaunâtres au milieu duquel trônait une fontaine mexicaine en stuc blanc. Il était sur son pas de porte, assis sur un transat, en short et tricot de peau, un verre à demi plein à la main, un cigarillo dans l’autre.

–       Je veux votre arme de service Carson, et votre étoile, déclara le shérif en débarquant.

–       Et pourquoi ça ? Qu’est-ce que j’ai fait encore ?

–       Tuer Kid ça ne vous suffit pas ?

–       Mais bon Dieu de merde c’était un accident !

–       Un accident qui ne serait jamais arrivé si vous aviez procédé à une arrestation dans les règles. De toute manière c’est un ordre du maire. Il ne veut plus de vous.

Les yeux du vieux shérif se plissèrent.

–       Ah ouais et ma retraite ?

–       Le maire m’a appelé, il va faire accélérer la procédure pour que vous la touchiez cette année.

Carson cracha devant ses pieds.

–       Tu parles ouais, il veut m’enfumer ce salopard. Je partirais pas !

–       Vous êtes mis à pied en ce cas. Je suis désolé.

–       Ah putain !

Trainant les pieds il alla chercher son arme et son étoile.

–       Vous faites une erreur, si vous croyez que ce crétin de Bayonne va vous aider quand ils vont venir….

–       Venir ? Qui ça ?

–       Je parie que vous avez trouvé un truc dans le camion, j’ai pas raison ?

–       Si.

–       De quoi ? Des munitions, de la drogue ?

–       Dix mille dollars en petite coupure.

–       Ah ! Je le savais ! S’exclama Carson en se tapant sur la cuisse. Dix mille dollars… c’est pas en vendant des pièces détachés au noir ça…

Il comprenait où il voulait en venir maintenant. Ceux qui lui avaient donné cet argent voudraient sûrement qu’on leur rende des comptes. Oui, le juge l’avait averti lui aussi, et le maire ne s’était pas montré très enthousiaste de cette découverte. Mais c’était trop tard pour faire marche arrière non ? Du moins tant qu’il n’aurait pas toutes les réponses et de quoi peser le pour du contre.

–       Ecoutez j’aime pas plus ça que vous, vous assigner chez vous c’est une chose, vous virer s’en est une autre. Alors ce que je peux vous proposer c’est de suivre l’affaire de la tête.

–       La tête ? Ah ouais, ils en parlent en ville. C’est quoi cette histoire.

Il lui raconta.

–       C’est arrivé quand ?

–       Ce matin, avant que vous et Kid…

Parker marqua une pause, ce qu’avait dit la femme le hantait toujours.

–       Comment on peut faire ça ?

–       De quoi ?

Il lui raconta les deux ouvriers. Plus sans doute pour qu’il lui dise de ne pas faire attention à ce mythe récurrent des frontières que pour avoir son avis.

–       Les gens sont des bêtes, des chiens les uns pour les autres, vous saviez pas ?

Il ne partageait pas ce point de vue, cette vision de l’humanité qu’aurait sans doute approuvée son propre père. Tout n’était pas à jeter dans l’homme. Sinon à quoi bon le protéger et le servir ?

–       Vous croyez vraiment qu’un seul homme ait pu faire ça ? Tuer toutes ces femmes ?

Ca lui semblait pas tant invraisemblable qu’humainement indicible.

–       Pas seul à mon avis mais pourquoi que vous vous en faites, c’est le problème d’El Paso non ?

–       El Paso est à trois cent kilomètres, ça pourrait devenir le notre vous pensez pas.

Carson hocha la tête.

–       C’est pas neuf cette histoire de Juarez, si ça avait été le cas on l’aurait déjà su non ?

Oui sans doute, mais quand même, cette idée lui déplaisait, ou bien est-ce qu’il se surprenait à avoir peur ? Il avait été élevé à la dur, à ne pas montrer ses failles, à ne pas pleurer, et à ne jamais fuir ses responsabilités. La première fois où il était rentré de l’école avec un œil au beurre noir, son père l’avait trainé de force devant le proviseur pour qu’il réclame lui-même qu’on l’exclue pendant trois jours, alors qu’il avait déjà été déterminé que la victime c’était lui. Ce que son père supportait encore moins que l’idée qu’il se soit battu. Après cet épisode, il s’était toujours arrangé pour passer pour le fouteur de merde plutôt que celui qui subissait la terreur imposé par les forts en gueule du lycée. Ce qui lui avait valu de nouvelles exclusions et cette fois à l’initiative du proviseur. Et surtout d’être expédié dans une école militaire pour futur petit marine. C’est vers cette époque là qu’il avait décroché d’avec Kid et les autres, d’avec Baker en général. Cette ville l’avait toujours traité comme un membre à part, un sentiment d’exclusion qui s’était renforcé après son retour de l’académie. Il n‘y avait pas souscrit, il était rentré dans la police de Houston, le temps de comprendre qu’il n’aimait pas les grandes villes et que comme partout, la politique et l’entre-soi déterminaient votre évolution de carrière. Trop entier pour se plier avec grâce aux ronds de jambes, trop introverti pour protester quand un collègue moins doué ou moins expérimenté était promu. Il avait souffert d’humiliation jusqu’à décider que Baker était encore ce qu’il y avait de moins pire. L’habit, l’étoile, n’avait pas changé son statut aux yeux des citoyens, mais il lui avait donné une autorité, une position qui les obligeait au respect. D’autant renforcé du temps où Carson était le patron et lui son premier adjoint. Mais est-ce qu’il se sentait maintenant d’affronter ça ? L’indicible, l’abime. C’est ça que ça lui évoquait. Et il n’avait pas envie de se pencher au-dessus pour y voir un reflet qu’il réprouvait, niait.

–       Alors, vous êtes d’accord ? Vous vous occupez de cette affaire là.

–       Y’a rien à faire je suppose…

–       Dalton doit me donner ses premières constatations demain, on les transféra à El Paso avant de leur envoyer les restes par UPS.

–       Ouais c’est bien ce que je dis, rien.

–       Mais vous toucherez votre salaire…. C’est à prendre ou à laisser je ne peux pas faire mieux.

Carson eu l’air de réfléchir.

–       Et Hughsum il va dire quoi ?

–       Hughsum a été élu pour s’occuper de cette ville, moi du comté, pas ses oignons.

Il le regarda remonter dans sa voiture, long, la démarche assuré, la nuque raide et dure comme une faille, la mâchoire dessinée, l’œil inoxydable qui reflétait la certitude du boy scout en perpétuel représentation. Le all american heros dans toute sa splendeur. Une affiche, ce mec était une affiche d’engagement dans la police montée. Ca le fit marrer de l’imaginer en rouge avec la capsule sur le crâne.

–       Connard, décida-t-il en tout fin.

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