La nuit du chien 7.

–       Comment va Anna ? Le coupa-t-elle alors que son mari piétinait le parti pour lequel il n’avait cessé de voter depuis qu’il était en âge de le faire.

–       Anna ? C’est qui Anna ? Aboya le juge.

–       L’ancienne amie du shérif, Bill.

–       Et alors où est le rapport avec ce que je disais !?

–       Aucun, pourquoi cela devrait en avoir ?

Si le juge était une terreur à la cour qui imposait le silence d’un regard, à la maison c’était une autre affaire. Elle avait été institutrice, elle en avait gardé cette autorité un peu rigide, claquante comme un coup de cravache.

–       Euh mais non mais…

–       C’était aussi l’ami de Kid il me semble non ? Questionna-t-elle sans écouter son mari.

–       Oui, ils sont resté un petit moment ensemble. Elle n’est pas encore au courant.

–       Faites attention à elle Jim c’est une femme fragile.

Il éluda, il n’avait pas envie de discuter de ça et encore moins avec Elda. Une femme adorable cela va sans dire, mais qui avait tendance à se mêler de la vie des autres.

–       Oh fiches lui la paix avec ça, protesta le juge.

–       Alors toi fiches lui la paix avec ta politique !

–       A mon avis ça l’intéresse un peu plus que tes affaires de bonne femme.

Parker se racla la gorge histoire de leur rappeler qu’il était là. Elda lui jeta un regard puis s’excusa pour leur grossièreté.

–       Oh mais non allons il ne faut pas Elda !

Confus, le front rouge, gêné comme un gosse devant la maitresse. Le juge rouspéta à propos du mandat, est-ce qu’elle l’avait imprimé ?

–       Je pense que oui, tu devrais aller voir, ça te ferait le plus grand bien de te dégourdir un peu les jambes.

Parker apprécia le tacle sans en faire signe. Pas né celui qui ferait rabattre son caquet à ces deux là. Le juge lui décocha une œillade de bulldog vexé avant de se lever.

–       Cinquante-sept ans de mariage, soupira madame.

Avant de partir il lui répéta que ce n’était pas une bonne idée de fouiner, que si son suspect s’avérait innocent ça pourrait couter une fortune à Baker, que le maire le crucifierait.

–       Je veux quand même savoir ce qui se passe, il me crucifiera si on découvre un trafic en ville autant que ça soit moi qui lui apporte la mauvaise nouvelle si c’est ça.

–       Mouais, vous faites une erreur à mon avis, tâchez à ce que ça ne retombe pas sur le comté.

–       Je ferais mon possible promit-il.

Puisqu’il était dans le secteur, il roula jusqu’à Hamon voir avec son adjointe Flora les questions du jour. Des affaires de clôture et des disputes ménagères pour l’essentiel. Il y avait aussi l’organisation de la kermesse du mois prochain, Baker et Hamon devaient accueillir un défilé de l’American Légion, rien que des vétérans de Corée et du Vietnam pour le 4 juillet. Hughsum tenait beaucoup à son organisation, toujours une bonne occasion de réveiller pour pas cher l’intérêt de ses électeurs pour sa petite personne, et par la même occasion faire un petit discours patriotique et belliqueux à propos « des envahisseurs d’où qu’ils viennent » comme l’année précédente. Un discours qu’avait moyennement apprécié Sid Diaz, candidat malheureux à la mairie et moitié mexicain par son père. Dalton le rappela juste avant qu’il ne reparte, il avait quelque chose à lui montrer. C’était bien une balle qui avait éclaté dans la bouche de Kid mais pas n’importe laquelle. Ses débris gisaient dans un haricot, assez peu fragmentés pour qu’il reconnaisse la munition.

–       Une cop killer ?

–       Je confirme, M855 Otan.

Surnommée ainsi en raison de son revêtement en téflon permettant de traverser un gilet standard et que les ATF voulaient faire interdire. A quoi bon interdire une munition qui était déjà courante ? Pourquoi ne pas avoir commencé par là ? La bannir à la vente.

–       Qu’est-ce qu’il faisait avec ça dans la bouche ? Demanda le docteur.

Parker n’avait pas la réponse et quand il n’avait pas la réponse, et bien disons qu’il n’était pas de l’espèce à parler pour ne rien dire.

–       J’ai oublié le crâne et le tibia qu’ils ont trouvé à l’usine, j’enverrais Bayonne vous les porter.

–       Vous voulez que j’en fasse quoi ? Je n’ai rien pour faire de prélèvement dentaire et pas non plus de labo à ma disposition.

–       Juste une première observation, si le tibia va avec le crâne, s’il s’agit d’un adulte, quel sexe, il va falloir que je fasse mon rapport à El Paso.

–       Pourquoi El Paso ?

–       Ils en viennent.

Dalton était généraliste, payé 300 dollars par examen médico-légal mais il n’aimait pas ça. Traiter les rhumes, les dépressions, les cirrhoses et les cancers oui, mais de leur vivant si possible. Il regarda le shérif remonter dans sa voiture et grogna avant de retourner à ses patients.

–       Connard.

Le soleil de l’après-midi cramait la rue principale d’un large pinceau de lumière blanc crue et acide. Le néon du Stardust clignotait, rose et bleu au bout d’une sucette de béton, jetant sur le routier en face des ombres colorés. Abruti de chaleur l’étranger se résolu à entrer dans le bar d’à côté, tandis que derrière lui des corps troués, roses et bleus, flottaient sur les reflets des vitres du routier. L’ombre fraiche de la pièce décorée à la mexicaine, le cueilli avec le délice d’un plongeon. Trois routiers étaient garés au bout du comptoir à écluser un pichet de bière à tour de rôle comme des viking partageant un crâne. Des vikings avec des canifs à la ceinture des casquettes sur le crâne et des Caterpillards jaunes aux pieds. La télé braillait, Sid Diaz juste avant une rediffusion d’un match des Cowboy de Dallas. Il se posa au bout du comptoir et commanda un Coca. La barmaid devait avoir dans les quarante. Pas encore sur les rotules mais qui sentait le vent venir. Les seins moyens, la bouche pleine, les traits métis, les cheveux tirés en arrière en queue de cheval, pas mal. Combien de temps il n’avait pas été avec une femme ? Tellement longtemps sans doute qu’il n’était même pas sûr d’en avoir encore envie. Il redressa le regard sur le téléviseur, il n’avait jamais rien compris aux règles de leur foot à eux, au pays on jouait au foot universel, on rêvait sur Pelé, Maradona et on se prenait pour Schumacher. Des artistes du pied et de la tête, des poètes du dribble, des esthètes de l’attaque en pleine lucarne. Ici ça ressemblait à un rassemblement de trooper pédé, stéroïde et couleurs pop. Ses voisins ne disaient mot, sirotant avec cette sagesse et ce calme typique des ivrognes professionnels. Leur énergie était apaisante, il se sentait bien ici, tranquille mais il savait que ça ne durait pas. Tôt ou tard ils viendraient, tôt ou tard ils le retrouveraient. Il ne se faisait pas d’illusion à ce sujet. Il passerait la frontière à la fin de la semaine et descendrait droit sur le Guatemala. Mais d’ici là… d’ici là il avait besoin de se reposer, rassembler ses idées, s’organiser. D’ici là il se tiendrait tranquille et attendrait comme ce fantôme qui n’apparaissait que la nuit, toujours le même, et dont il sentait la présence dans l’ombre du bar. Ni hostile, ni amical, attentif. Un homme entra, peau cuivrée par le soleil, la cinquantaine tannée, ridulée de stries d’amertume, des poches sous les yeux qui évoquait une vie de Jim Beam et de conflit.

–       Salut Sharona, dit le nouveau venu d’une voix de rocaille.

–       Salut Carson, qu’est-ce que je te sert ?

–       Une bouteille de Bulleit.

–       Tu sais bien que je ne peux pas, le shérif a…

–       Ah m’emmerde pas avec ce connard tu veux, je suis encore adjoint ou pas ?

–       Euh…

–       Alors prend ça comme une réquisition, voilà c’est ça, une réquisition, ajouta-t-il avec un sourire satisfait de son prétexte. Salut les gars, dit-il en se tournant vers les autres qui s’étaient arrêté de siroter pour suivre ce passionnant débat. Autrement plus que le match apparemment.

–       Salut Carson, lança en retour un des vikings, parait que t’as tué quelqu’un aujourd’hui ?

Carson ricana comme pour lui-même.

–       Vous occupez pas de ça les gars, c’était un accident.

Il les dévisagea, sa bouché étirée à chaque coin mais ses yeux ne souriaient pas. Ses yeux étaient une paire d’obsidienne à la forme des chats, enfermés dans un soleil de rides qui ramenait au granit. Ses poches mauves soulignant la lueur mauvaise qu’on devinait dans ses pupilles. Il se retourna vers l’étranger pendant qu’elle posait la bouteille devant lui..

–       Salut.

–       Salut.

–       Vous êtes nouveau en ville je ne vous ai jamais vu.

–       Ouais c’est possible, éluda l’étranger en évitant son regard.

Ces flics bouseux en mode vachard comme il en florissait dans la cambrousse américaine le rendaient nerveux. Le palpable sentiment de toujours être coupable de quelque chose. Il avait connu ça dans le passé, cette crainte permanente d’être accusé d’un crime qu’on ignorait. Cette peur permanente…

–       C’est possible c’est pas la bonne réponse mon garçon

–       Jake fiches la paix à mes clients tu veux.

–       Mêles toi de ce qui te regarde fillette.

Aussi tôt elle arracha la bouteille du comptoir.

–       Vous la voulez ou vous voulez seulement en rêver ?

Il jeta un regard de chiot sur la bouteille puis tenta un sourire de connivence.

–       Tu ferais pas ça à un combattant du crime.

–       S’il continue de faire chier son monde le combattant du crime ira téter son pouce au lieu de ce délicieux bourbon.

L’étranger adora sa réponse mais fit mine de rien. Carson fit signe des mains qu’il se rendait.

–       Tirez plus mam’zelle bwana se rend.

Elle reposa la bouteille bruyamment, lui annonça le prix.

–       Merci, dit l’étranger quand il fut parti.

–       C’est rien, c’est un blanc, ils n’ont pas l’habitude, il faut juste les ramener à leur place.

L’étranger pouffa.

–       Ouais bin en attendant c’est vous qui êtes à l’amende dans ce pays, s’exclama un des vikings.

–       Il y a quelqu’un qui veut finir son pichet dehors ? Rétorqua-t-elle du tac au tac.

Les vikings échangèrent des coups d’œil apeurés comme si elle leur annonçait la fin de l’impunité.

–       Boah ça va j’rigolais, gronda le gars qui avait parlé.

–       Et puis t’as rien droit d’dire d’abord, le client est roi, grogna un autre en bombant le torse.

–       Ah ouais ? Chez moi les rois c’est les hommes qui savent se tenir. Et vous êtes chez moi.

–       D’puis quand ? Fit le troisième, c’te bar il est à Harry.

–       Depuis qu’Harry me l’a vendue c’est-à-dire deux mois avant de casser sa pipe. Pourquoi l’un de vous est notaire et veut vérifier mes droits de propriété ?

Ils échangèrent un de ces regards que n’aurait pas renié un chien surpris le nez dans les ordures.

–       Non, non ça va on t’crois, oh la la !

–       Putain ce que vous êtes susceptibles vous autre…

La barmaid toisa celui qui venait de dire ça.

–       Nous autres ? De qui tu parles mon lapin ?

Elle ne leur ai laissait même pas un mètre de longe, un mot de travers de plus et ils allaient vraiment finir le pichet sur le trottoir d’en face. Celui qui portait une casquette estampillée du Texas fit signe à ses copains de se calmer.

–       On voulait pas vous offenser m’zelle.

–       Bin c’est trop tard, foutez moi l’camps avant que je rappel Carson.

Les trois hommes se regardèrent comme s’ils venaient de découvrir la preuve de l’existence des extraterrestres et qu’ils hésitaient à l’annoncer au monde.

–       Vas-y tranquille Sharona ! Protesta celui le plus proche de l’étranger. On rigolait on t’dit !

–       J’ai pas d’humour aujourd’hui, dehors !

–       T’as tes règles ou quoi !? S’écria le second.

–       Encore une réflexion de ce genre…

Elle sorti un nerf de bœuf de sous le comptoir, la garce ne rigolait pas. Les trois hommes considérèrent la matraque puis la barmaid. Un sérieux papale. L’étranger reconnaissait cet air, s’ils n’obéissaient pas vite ils allaient se faire démolir. Cette fille n’avait pas dû être que barmaid dans sa vie. Ils finirent pas comprendre et sortir avec le pichet à demi vide.

–       Désolé, ils m’ont gonflé, s’excusa-t-elle.

–       Pas de mal, vous n’avez pas peur de perdre des clients vous.

Elle haussa les épaules en rangeant sa matraque.

–       Pfff, tu parles, ils sont tellement cons qu’ils ne savent pas qu’Harry est vivant.

–       Et que vous êtes toujours son employée….

Il sourit, cette fille lui plaisait.

–       Que non ! Ce rade m’appartient vraiment. Harry veut partir à la retraite, et moi j’ai besoin de me poser.

Il savait ça. Lui aussi. Elle regarda le coca et lui demanda s’il ne voulait pas quelque chose de plus sérieux.

–       Je ne bois pas, expliqua-t-il, c’est pas bon pour mon teint.

–       Alors à votre santé dit-elle en se servant une giclée de téquila.

Il avait du mal avec les femmes qui buvaient. Une chose qu’il n’avait vu qu’en Amérique, par chez lui elle se serait fait lyncher. Il trouvait ça triste et presque déplacé.

–       Vous n’avez pas peur qu’ils vous attendent dehors ?

–       Pourquoi faire ?

–       Vous êtes métis, femme, vous venez de les humilier et on est au Texas.

Elle haussa un sourcil qui lui arrondit l’œil.

–       Vous êtes définitivement pas d’ici vous, vous êtes d’où sans indiscrétion ?

–       Canada, répondit-il par automatisme.

–       Votre accent il est bizarre, c’est pas canadien…

Les gens de bar… toujours de redoutables observateurs.

–       Je suis pas né au Canada, se contenta-t-il d’expliquer.

Elle n’insista pas. Sentant sa gène il demanda :

–       Et vous, vous êtes d’ici ?

–       Non Austin. J’ai suivi un gars ici, il est parti, je suis resté.

–       Pas de regret ?

–       C’est un trou mais parfois c’est bien les trous.

Est-ce qu’elle comprenait qu’il était en cavale ? Est-ce qu’il le portait sur sa face ?  Est-ce qu’elle disait seulement un truc qui sonnait juste ? Elle avait l’air de savoir quelque chose et ne rien vouloir révéler. Il aimait ça et il le comprenait.

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