La nuit du chien 4.

 

De l’autre côté de la rue, dans une Pontiac de 95, un homme l’observait qui déambulait dans son salon, une casquette Coca vissé sur son crâne pointu, des lunettes de soleil qui masquait son regard gris et triste. Dans la main gauche il tenait un stick d’herbe roulé dans du papier vert pelouse et dans l’autre un 45 automatique, cran de sureté levé. Sur la banquette arrière étaient entassés en vrac ses courses, pizza aux fruits de mer, bouteilles de piment en sauce, des pots de glace qui fondait mollement, dégoutant le chocolat sur le skaï et les canettes de bière, du lubrifiant et un paquet de lessive. Il avait regardé son fils entrer et sortir le crâne bourdonnant de la chaleur et de la musique qui s’échappait de la maison. Fumer deux sticks de pure sans penser à rien, le contact de l’arme était rassurant. En fait c’était même ce qu’il connaissait de plus rassurant. Depuis quelques mois son 45 d’ordonnance c’était un peu son doudou. Depuis qu’elle s’était tirée avec ce type. Mais est-ce que c’était vraiment à cause d’elle ? Après tout il ne l’avait jamais vraiment aimé. Elle aimait l’uniforme, était fasciné par son côté semper fi, après Beyrouth, la Grenade et la Colombie elle semblait être ce qu’il y a de plus raisonnable et civilisé à faire et il s’était laissé passer la bague au doigt. Au début ça avait été dur pour l’un comme pour l’autre. A cause de sa blessure il ne pouvait plus sauter en parachute, fin de carrière dans les bureaux, et l’inaction c’était pas son truc. Il buvait trop, envisageait de repartir sous la bannière d’une compagnie privée, finissait toutes ses nuits à même le sol parce que les lits c’était dangereux en cas d’attentat. Mais leur couple avait tenu le choc. Notamment parce qu’il était résiliant, qu’il avait fini par arrêter de boire et quitter l’armée. Corey était arrivé peu après. C’était cette époque du couple où on tente de construire quelque chose, porté par cette illusion qu’on appel l’amour. Porté même par cette croyance qu’on s’est mis ensemble forcément pour des raisons nobles. Mais on ne chasse pas la guerre comme ça de son sang. Pas quand plus de deux cent de vos camarades ont été tués par un camion piégé, pour certain des amis proches. Pas quand on a passé quinze ans d’un théâtre d’opération à un autre, et qu’on a prit goût à la vie militaire. Elle ne voulait pas qu’il reparte, le gamin avait à peine mis un pied par terre sans se ramasser. Alors il avait fait comme des centaines de millier de femmes et d’hommes coincés dans leur couple, semblant. Il avait trouvé un boulot à l’usine, assuré les trois huit à six dollars de l’heure et pendant quelques années s’était fait croire que c’était la vie dont il rêvait. Le prédécesseur de Potovski l’avait même fait contremaitre durant un temps. Mais tôt ou tard, quoiqu’on fasse, les choses nous dépassent et on craque. Un jour on tombe sur un wetback qui vous rappel comme deux gouttes d’eau les palos au Liban et au lieu de le remettre à sa place et lui ordonner de faire son travail, on se jette sur lui et on le défonce. On se fait virer, on se remet à boire chroniquement, on s’absente de la maison de plus en plus souvent et longtemps, elle prend un travail comme agent immobilier à Hamon, la ville la plus proche. On fait avec, on accepte sans accepter cette nouvelle situation. Les années d’amour sont passées au point où on se demande parfois comment on a pu y croire. L’illusion qu’on était ensemble pour de bonne raison a même cessé de nous intéresser. On est désormais l’un avec l’autre comme sur le radeau du naufrage. Jusqu’à ce que l’inévitable se produise. Shirley était encore appétissante à 47 ans, et elle avait toujours faim, lui… Son doigt avait insensiblement glissé du pontet à la queue de détente. Putain, à quoi bon rester sur cette planète ? Le gamin était assez grand pour se démerder maintenant. Mais lui il lui restait quoi ? Il s’était enterré tout seul et il était trop tard pour repartir. Trop tard, trop profondément enfoncé dans la mélasse du quotidien et deux ans qu’il avait même cessé de travailler, à vivre de sa pension. Même tuer des coyotes ça suffisait plus.

–       Même tuer des coyotes ça suffit plus, se répéta-t-il à haute voix alors que Laro sortait de chez lui dans sa grosse Chevrolet vintage qu’il s’était dégotté Dieu sait où, los Tigres del Norte a fond les ballons comme à un concert de Mariachis à base de came et de violence.

Il regarda le 45, acier noirci, gueule massive, crosse imitation bois estampillé de l’aigle. Quelque chose venait de faire jour dans son esprit. Cette simple phrase, ce simple raisonnement. Ou plutôt un seul mot dans ce raisonnement, « même »…. Il leva les yeux sur la voiture qui s’éloignait trainant derrière elle son orchestre. Cordes et cuivres rebondissaient dans les allées et les rues avoisinantes, petit dragon mexicain à la gloire des narcos comme une provocation de gamin, quand au détour d’un croisement hulula une voiture de patrouille. Laro n’entendit rien sur le moment, alors l’adjoint fit aller un peu plus longtemps la sirène en le collant au cul. Pendant un court instant Laro fut tenté par l’idée de tester les capacités de conduite de Carson, mais le vieil emmerdeur serait foutu de lui tirer dessus s’il n’obtempérait pas. Quand il vit Fred Bayonne sortir de la voiture, il regretta aussi tôt ne pas avoir accéléré. Fred c’était le crétin chimiquement pur. Recalé à la police des frontières, aux douanes, même Olson, le patron de la superette n’en voulait plus depuis qu’il s’était fait rouster par les branleurs de la rue K. Seul le shérif l’utilisait encore comme adjoint quand il avait une urgence, il aimait tellement l’uniforme… Qu’est-ce qui s’était passé encore, il y avait eu une bagarre chez Barry ?

–       Ola salut Fred, que se paso ?

–       Coupe cette musique !

–       Eh mais ça va, j’ai rien fait de mal !

–       Coupe !

Bon grès malgré, il obéit la tête lasse et le geste lent, comme un gosse privé de foot.

–       Qu’est-ce que t’as déjà  dit le shérif sur les narcos corridos Hernando. ?

–       M’appelle pas comme ça mec, personne m’appelle comme ça.

Il détestait son prénom, notamment parce que c’était ceux de l’orphelinat qui l’avaient choisi.

–       Ouais, ouais, c’est ça Hernando en atten…

–       Tu veux jouer les durs avec moi connard !? Hein ? c’est ça !? M’appelle pas comme ça je t’ai dit !

Sorti de ses gonds en un dixième de seconde, comme un ressort, Fred fit un pas en arrière. Il n’était pas armé, le shérif n’armait pas ses adjoints quand ils étaient en ville et n’avait jamais eu besoin de le faire parce que quand absolument tout le monde l’est, les fous exceptés, les gens ont tendance à être prudent. A préférer les bagarres plutôt que les fusillades, même si c’était à coup de barre de fer et de tesson de bouteille.

–       Okay calmes toi Laredo et je ne veux plus entendre cette musique, c’est compris ?

–       Ouais, ouais… C’est bon c’est tout ?

A l’école déjà Fred avait une tête à claque, une âme à baffer. Un art consommé pour s’attirer les inimités des autres élèves sans s’attirer la sympathie des profs. Il ne pouvait s’en empêcher, plus fort que lui, il avait besoin de se mêler de la vie des autres et de leur dire quoi faire, et surtout, il ne savait pas s’arrêter. Laro en avait entendu parler par ses clients, et franchement il n’avait pas changé.

–       Bah non c’est pas tout, t’as des petits yeux Laredo, tu serais pas défoncé des fois ?

–       Au volant ? Jamais chef, tu me connais.

–       Justement… tu vas livrer qui ?

Laro lui servit son air offensé N°1, celui qu’il prenait avec tous les flics dès lors qu’on l’accusait d’un délit.

–       Livrer ? Mais vraiment tu me prends pour qui Fred !? J’ai arrêté ces conneries depuis Huntsville.

S’il avait travaillé plus souvent comme adjoint, nul doute qu’il aurait déjà entendu l’exact même baratin et dit sur ce même ton de récitation avec un sourire en forme de va te faire foutre flic. Ce qui eu le don de donner un air soupçonneux à Fred, qui en plus d’être têtu à sa propre perte se prenait pour Sherlock Holmes.

–       Arrêtes de me prendre pour un imbécile tu veux ou je te fais ouvrir ton coffre.

Il était un peu trop défoncé pour se souvenir avec certitudes s’il avait laissé quelque chose de compromettant ou non mais dans le doute…

–       Eh oh ça va ! Je vais chez Kid arrête !

–       Kid ? Kid est mort t’es pas au courant ?

Cette fois il commençait vraiment à pousser le bouchon trop loin.

–       Eh dis pas des conneries comme ça toi ! Ca porte la poisse.

–       Mais c’est pas des conneries, même que c’est Carson qui l’a tué. Pourquoi que tu crois que je porte l’uniforme aujourd’hui ?

Laro le toisa les sourcils froncés.

–       Mais qu’est-ce que tu racontes à la fin pourquoi Carson aurait tué Kid ?

–       Ca je sais pas mais il parait que ça aurait un rapport avec rébellion à l’autorité.

–       Il l’aurait tué parce qu’il se rebellait ? Mais tu délires !

Fred senti qu’il perdait pied.

–       Ouais bin je sais pas mais tout ce que je sais c’est qu’il est mort.

L’autre hésitait entre la colère et l’incrédulité.

–       Je te jure chef, si tu me racontes des conneries, dès que t’as plus l’uniforme je te défonce.

–       Attention Laredo, menaces sur un officier adj…

–       Fais-moi un procès enculé ! Hurla le dealer en démarrant en trombe

L’adjoint regarda le véhicule s’éloigner. L’histoire de sa vie. Personne ne le prenait au sérieux.

 

Enrique en revanche n’avait guère l’habitude de ne pas l’être. Au pays il serait normalement reparti sans que personne ne commette l’erreur de faire du zèle. Ici, même, chez les gringos, à part peut-être les racistes, tous se seraient fait prier pour prendre son argent et l’oublier. Les bras dans le dos, cherchant une position plus ou moins confortable, il relançait le shérif à coup d’allusion.

–       Vous savez, j’ai de très bons avocats, ils ne vont pas apprécier…

–       Je n’en doute pas.

Parker avait l’esprit ailleurs. La tête qu’ils avaient trouvé à l’usine, comment il allait présenter les choses à Anna… sa vie était d’habitude moins compliquée. Quelques bagarres le samedi quand les ouvriers avaient touché leur paie, des problèmes ménager la plus part sans conséquence, les crises de folie des uns et des autres qui parfois se soldait par un suicide, et les illégaux. Ceux là constituaient la majorité de son travail bien qu’il ne soit pas des frontières, et tout ce travail consistait à mêler habilement sévérité et ignorance.

–       Ils pourraient même aller jusqu’à attaquer la ville vous savez…

–       C’est des avocats, ils font leur travail.

Ignorer que le maire et le juge employaient des wetbacks dans leur ranch, être intraitable avec les passeurs qui avaient la mauvaise idée d’emprunter les routes du comté. Et pour le reste faire avec, grès à grès. Mais Kid c’était différent, et cet « accident » sortait de l’ordinaire. Drôle de façon de mourir quand même… Pourquoi il avait fait ça ? Si Carson avait bien raison, avaler une balle. Quelle idée stupide lui était passée par la tête ?

–       Vous n’avez pas l’air de vous rendre compte shérif !

–       Oh mais si croyez bien, dit-il en levant les yeux sur le miroir du rétro. Mais je fais juste mon boulot moi vous savez.

–       Arrêter un innocent, témoin d’un meurtre, c’est ça ce que vous appelez faire votre boulot ?

–       Un meurtre, cela reste à déterminer, apparemment il s’agirait plus d’un concours de circonstance. Pourquoi Kid a essayé d’avaler une balle selon vous ?

Il guettait sa réaction mais l’autre devait se prendre pour un genre d’homme du monde avec sa chemise de macro et son jean Levis.

–       Une balle ? C’est quoi ces histoires ? Qu’est-ce que j’en sais moi !

Mauvaise réponse, jugea le shérif. Pourquoi tout d’un coup ça lui rappela son enfance ? L’esprit est bizarre des fois. Il revoyait le plan de tomate de grand-père. Ce vieux bandit qui surveillait son potager comme un camp retranché. Qui ne l’avait jamais aimé sans qu’il ne sache jamais pourquoi. Il se souvenait du goût du fruit défendu, croquant sous sa dent et le jus qui goutait de ses joues. Essuyer à la va vite alors que le vieux déboulait avec son fusil. Oui voilà pourquoi il s’en souvenait… Tous les autres gosses avaient réussi à se carapater évidement. A neuf ans devant les doubles canons d’un Remington chargé avec du douze, qu’est-ce qu’on dit ? Comment on le dit ? Comment on parle quand c’est le meurtre qu’on lit dans les yeux du vieux ? A l’instant où il avait répondu, il avait su. Qu’il ne serait jamais un bon menteur, mais qu’il savait en reconnaitre un. Comme grand-père ce jour là. Instinctivement il porta la main à sa jambe.

–       Dites moi, monsieur Gomez, vous ne seriez pas lié à un quelconque trafique des fois ?

Toujours pas de réaction, ce gars savait ce contenir.

–       Pourquoi vous autres vous pensez tous ça à la frontière ? Je suis mexicain donc je suis ou illégal ou un trafiquant hein ?

–       Nous autres ? Vous avez déjà été arrêté ?

–       J’ai pas dit ça, je dis juste vous autres gringos.

–       Ah je vois, un racisme contre un autre.

–       De quoi ?

Parker secoua la tête. Tous les mêmes. Il n’insista pas, ça le ferait partir dans une conversation dont il n’avait pas envie et que l’autre ne pigerait sans doute même pas. Il aurait préféré qu’il lui parle de Kid au lieu de lui raconter ses avocats, ça aurait été plus de circonstance si ce genre de personnage n’était pas si systématiquement égotique. Il ne faisait aucune illusion à ce sujet pas plus qu’il ne s’en faisait sur Kid. Au collège déjà c’était un petit combinard, comme ses frères, comme leur père, Monsieur Monroe. Qui depuis s’était fait renversé par un dix tonnes, au cimetière derrière le temple avec ses deux frères… La mère elle était partie Dieu sait où. Comment il allait annoncer ça à Anna ? Ils étaient resté quelques temps ensemble, mais un Kid et une Anna ça ne pouvait pas matcher très longtemps. Anna c’était du caviar. Une fille brillante, au point où il se demandait ce qu’elle faisait à Baker. Et douce, et gentille… et au lit… oui au lit aussi… mais Anna avait des besoins de protection, d’être rassurée, qui ne pouvait pas convenir à tout le monde, et certainement pas à un instable comme Kid. Louise avait laissé un mot, elle était parti chez le coiffeur, elle avait appelé le docteur Dalton pour qu’il procède à l‘autopsie. Il n’y avait qu’une seule cellule de dix mètres carrés, avec une paillasse sur un lit militaire, les murs taillés de graffitis de toutes sortes, bite et couteau. Enrique entra là-dedans le cou gonflé, qui semblait faire beaucoup d’effort pour ne pas exploser.

–       Tendez les mains.

–       C’est intolérable ! Intolérable ! J’exige d’appeler mes avocats !

Il lui prit ses empruntes à travers les barreaux de la cellule avant de lui tendre un torchon qu’il s’essuie.

–       Je dois établir d’abord votre identité.

–       Qui a dit ça !? Vous n’avez pas le droit !

–       Je vais faire au plus vite mais ça peut prendre un peu de temps, je n‘ai pas accès au fichier central d’ici, je dois faxer vos empruntes à Alpine., qui va vérifier pour moi. Pour la validité du permis, nous avons de la chance, j’ai un cousin à Austin, ajouta-t-il avec un sourire genre je t’emmerde.

Puis il referma la porte de séparation et appela Dalton. Louise revint les cheveux gonflés d’une permanente blond rosée du plus bel effet. La soixantaine replète, femme du pasteur Rosetown mais pas cul bénit pour un sou, et qui faisait son travail. Avant elle avait été secrétaire de mairie, mais Hughsum l’avait viré pour mettre une de ses maitresses à la place.

–       Non d’après le témoin il s’est bien passé ce qu’il m’a raconté… faudrait vérifier s’il y a des fragments de balles… oui, oui, faisons ça.

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s