Ghost in the shell, le ver est dans le fruit.

D’habitude, je n’aime pas chroniquer un film que je n’ai pas apprécié. Il y a foison de gens fort compétents dans ce domaine, d’ailleurs souvent plus prompt à expliquer pourquoi un film est mauvais plutôt que pourquoi il est bon. Mais il est vrai que c’est plus facile. Pour autant il y a des limites à tout, et quand on touche à un petit chef d’œuvre de l’animation dans l’idée d’en faire une œuvre live, autant dire qu’on est attendu au tournant par ses fans.

 Je ne vais quasiment plus voir les films en salle, notamment en raison du prix, mais surtout parce que ça fait un moment que je n’y ai pas vu de bons films. Les distributeurs français n’ont pas l’âme aventureuse, ils préfèrent se fier au nombre de clics sur une bande-annonce, autrement dit une pub, pour distribuer un film plutôt que de se baser sur une réelle réflexion commerciale, ou, soyons fou, un réel intérêt pour le cinéma. La plupart des distributeurs sont devenus des confiseurs, et quand des cinéastes de renom se lancent dans les défis du cinéma de demain, aucune salle n’est équipée ou bien, il s’agit d’en profiter pour augmenter le prix des places. Comme avec la sortie d’Avatar avec une paire de lunettes à trois euros qui ne servira qu’une fois. Trois euros supplémentaires pour assister à un barnum à base de fluo, d’indiens bleus, et d’arbre magique mais fluo, une démonstration de graphiste palette. Beaucoup moins cher qu’une journée à Disneyland certes quoi qu’à peine plus ennuyeux. Or Hollywood, depuis l’invention de la CGI, croit détenir un filon, fabriquer des films à base d’effets spéciaux, en se passant de la moindre intention narrative. Après tout il s’agit de vendre des jouets et de remplir les tuyaux du net, pas de faire de bons films. La multiplication des plateformes et des écrans a transformé la culture cinématographique en un grande marche globale de marchandises taylorisées. Tous les ans Marvel sort une chiée de films formatés sans qualité particulière, en variant sur les costumes et la segmentation des adolescents, Deadpool contre Captain America. Tous les ans, on nous fait le coup du gros film, du film-événement, en nous abreuvant conséquemment de bandes-annonces toute plus séduisantes les unes que les autres, et qui la plupart du temps se suffisent à elles-mêmes en ceci que tout l’intérêt du film se résume à sa promotion. Dans ce cadre Ghost in the shell ne fait hélas pas exception, et ce n’est pas lui qui risque de me ramener dans une salle. Je ne l’ai donc pas vu dans des conditions optimum, mais considérant l’objet, ce n’était pas non plus indispensable.

 

Hollywood ou la nouvelle course au marché asiatique.

Ce n’est pas si nouveau que ça, la tendance a commencé au début des années 90 quand quelques stars d’action comme Van Damne et quelque producteur en mal de renouveau, comme Joey Silver, ce sont donné le mot pour faire venir les réalisateurs et acteurs renommés de Hong Kong, John Woo en tête. Une première approche pour tenter de capter un public qu’en réalité, les Américains ont peine à comprendre (et sur ce sujet Ghost est un cas d’école). Les exécutifs d’Hollywood dans leur logique raciste pensant que d’inscrire un nom chinois au générique suffirait à capter un public notoirement protectionniste et jaloux de sa culture. Et le pauvre Jet Li d’être obligé de faire le guignol en présence de Mel Gibson dans l’Arme Fatale 4, Jacky Chan de se vautrer dans les lamentables Rush Hour, et Van Damne d’être martyrisé et ridiculisé par un Tsui Hark malheureux à Hollywood. Une première tentative qui se soldera par un ratage. Jet Li n’ayant jamais trouvé de film à la mesure de ses qualités, comme ce fut le cas avec Tsui Hark et la série Il était une fois en Chine, et les Ringo Lam et autre Kirk Wong de bien vite repartir à Hong Kong. L’autre tendance sera de demander à des réalisateurs d’origine asiatique, comme Ang Lee (il est taïwanais) de réaliser des films à la sauce locale, comme le soporifique Tigre et Dragon. Décalque sans âme des Wu Xia Pian, des films de cape et d’épée chinois, comme en a produit Hong Kong à la chaîne entre les années 70 et 80, avec son casting pan asiatique (Hong Kong, Chine populaire, Malaisie) et ses passes d’armes précieuses. Démontrant s’il en est qu’Hollywod résumait le cinéma chinois à des épéistes volants et des prises de kung fu. Incapable de comprendre la culture qui sous-tendait derrière puisque imperméable même à la littérature épique chinoise et encore moins à l’approche philosophique et mystique de toute la culture asiatique, de la Chine au Japon, en passant par l’Indonésie ou la Thaïlande. Le bouddhisme zen, le Tao, n’entrant dans l’ADN d’Hollywood qu’à titre d’accessoire exotique, bibelot en plâtre comme presse-papier, et qui explique accessoirement et en partie, la nouvelle catastrophe cyberpunk qu’est ce Ghost in the shell live.  

 

Hollywood et le cyberpunk, une histoire douloureuse.

Le terme même de cyberpunk, on le doit à William Gibson qui avec son livre le Neuromancien va lancer tout un nouveau genre de littérature et de bande dessinée de science fiction, basé autour de l’hyper technologie et de la révolution informatique prédit par Gibson lui-même. Écouter l’auteur parler de l’avenir dans les années 80, c’est déjà entendre des expressions comme « autoroute de l’information » « la toile » (expressions aujourd’hui courantes et qui sont toutes de lui) et de prédire les prothèses bioniques modernes, les puces sous la peau, les lentilles de contact tel que Google les met au point aujourd’hui. En fait, c’est simple, c’est presque à se demander si la réalité n’a pas ouvert un livre de Gibson pour copier absolument toutes ses idées, à commencé par les plus funestes, et les mettre en application de nos jours. Mais Gibson ne se contente pas de débiter un inventaire de nouveaux prodiges inspirés d’une révolution industrielle en marche, il y ajoute toute une dimension mystique et humaniste, prenant notamment en compte la fusion entre l’homme et la machine, et ce que cela sous-tend comme interrogation sur la définition de ce qu’est un être humain, ce qui le distingue d’une machine pensante par exemple. Autant d’interrogations qui ne pouvaient que frapper les esprits notamment japonais. D’une part parce que le boom technologique décrit par Gibson n’est plus depuis un moment une fiction là-bas. Robotique, biotechnologie, nano technologie, autant de domaines qui intéresse depuis longtemps le Japon. Mais au-delà de ça, la simple dimension de la fusion entre l’homme et son être, entre l’être et le grand tout est une donne essentielle de la philosophie zen et taoïste. Et cela explique notamment des œuvres comme le Ghost in the Shell d’origine.

Qu’est-ce qui distingue un être humain ? Qu’est-ce qui le défini en lui-même ? Sa mémoire ? Elle se manipule. Ses sensations, ses émotions ? Ils se manipulent également. Qu’est-ce que l’âme ? Est-ce juste un concept mystique ou est-ce une résonance de notre être profond. Et si oui, la machine peut-elle elle-même développé une âme ? Ces questions, on les retrouvait déjà chez un autre auteur américain, également père du cyberpunk, involontaire cette fois, je veux parler bien entendu de Philip K. Dick. Involontaire, car si ces questions sont bien au cœur notamment de « Les moutons rêvent-il d’androïde électrique », l’imagerie du cyberpunk sera influencée, marquée à jamais, par l’adaptation du roman de Dick, sous le titre de Blade Runner. Tellement que la publicité couvrant tout un immeuble comme dans le plan d’ouverture, va devenir le gimmick obligatoire de tous les films se référant à un futur sombre (alors que cela s’inspire de pub déjà présente au Japon alors). Du maladroit et récent Arès, dans sa version Blade Runner de Paris jusqu’à ce Ghost in the Shell ci, au point du ridicule.

 
Pourtant, en dépit du succès planétaire de Blade Runner, de l’explosion de la culture geek, il faudra attendre les années 90 pour voir sur les écrans une des premières tentatives d’adaptation d’une nouvelle de Gibson sur un scénario de lui-même, je veux parler du cataclysmique mais hilarant Johnny Memomnic avec l’inénarrable Keanu Reeves dans le rôle-titre, et, déjà, Takeshi Kitano ici en bad guy, ainsi qu’un Dolph Lundgren désespérant qu’Hollywood lui trouve un rôle à sa démesure (il frise les deux mètres). Hélas non seulement le film ne bénéficie pas de la débauche de CGI actuel, mais quelqu’un a eu l’immense idée de confier la réalisation à un plasticien new-yorkais, totalement à la ramasse du cinéma. Ce qui nous donnera un film massacré au montage, avec un Keanu Reeves mauvais comme un cochon, mais il est vrai que Reeves est un peu l’acteur des films évènement plutôt que celui des bons films où il faut révéler d’autre qualité que de savoir tirer ou décrocher un coup de poing. En fait, il faudra attendre trois ans de plus après cette catastrophique tentative pour voir à la fois un film qui digère et assume totalement ses influences asiatiques. Donnant à la rationalité du public américain une raison de s’intéresser au combat en suspension et autre prodige aérien, mais qui plus est, un film qui comprend parfaitement l’univers décrit par Gibson et d’autres, au point de créer en soi une nouvelle référence au genre. Je veux bien entendu parler de Matrix, sans qui ce Ghost in the shell live n’aurait jamais existé.

 

La Veuve Noire chez les robots.

Dans le Ghost d’origine, une IA née du flux énorme de data proliférant à travers les réseaux et d’un projet militaire secret, venait à développer une conscience propre au point d’acquérir une identité, une « âme », un ghost cherchant à fusionner avec l’humanité afin de se recréer comme entité propre et autonome. Pirate informatique immatériel, sautant de programme et de corps en corps, le Puppet Master, ainsi qu’il se surnomme lui-même poursuit le Major avec qui il développe une relation d’intimité d’autant plus vraie que celle-ci se pose également des question sur son identité, ses origines, qu’elle est elle-même comme son collègue Batou, des êtres cybernétique dont l’humanité effective se résume à quelques cellules animales préservés dans un cœur cybernétique, le fameux ghost. Un fantôme comme chez un amputé qui ressent toujours son membre disparu, au point même de recréer des sensations. Un fantôme pour une humanité amputé d’elle-même au sens physiologique et philosophique du terme, et qui se cherche au travers du mystère que propose le Puppet Master. Ici le tout se déroule sur fond d’intrigue d’espionnage et de lutte d’influence entre les services gouvernementaux. La conclusion du film offrant une vertigineuse perspective sur l’avenir homme/machine, à travers la fameuse fusion entre un être de synthèse et un être optimisé et qui verra son héroïne devenir une autre pleinement, une petite fille au demeurant dans un corps cybernétique récupéré au marche noir. Et où l’on constate que face à la conscience, la différence entre une machine et un être humain est finalement ténue à partir du moment où la première développe une réflexion propre. Autant de thème et d’interrogation qui ne peut être qu’à propos à l’heure où des IA développent leur propre langage cryptique pour discuter entre elles, comme l’a récemment constaté Google, et qui effraient grandement jusqu’à Bill Gates lui-même ou des hommes comme Steven Hawkins. C’est l’avenir déjà développé à travers des films comme Terminator et le programme Skynet ou bien entendu, à nouveau Matrix. Mais bon, tous ces machins compliqués à base d’interrogation philosophique, c’est de la semoule pour les exécutifs d’Hollywood. Si Matrix a réussi à se vendre ce n’est d’ailleurs pas sur la base de son scénario auquel personne ne comprenait rien, mais de l’excellence d’un storyboard et l’énergie de ses deux réalisateurs.

Les exécutifs ne comprennent rien, mais quand il s’agit de produire un film de catégorie A, dont le modèle d’origine est une référence absolue (avec Akira, l’autre film qu’Hollywood rêve de faire en live) pour bien des gens, c’est tout le gratin qui se précipite au portillon, Scarlett Johansson en tête dans le rôle du Major, ainsi qu’à nouveau Kitano (décidément malchanceux sur le sujet) Michael Wincott en caméo même pas crédité au générique, l’inénarrable Juliette Binoche dans un rôle crée de toute pièce pour le film, et Johan Asbeak dans le rôle de Batou, acteur danois et présentateur télé déjà vu dans Lucy, si vous avez eu la malencontreuse curiosité de voir ce sommet de nimportnawak cinématographique. Cette fois terminées les réflexions philosophiques et place à la justice des gentils toutous et à la bonne vieille et basique vengeance. Car Ghost in the shell live n’est rien de plus qu’un couteux film d’action pour geek amateur de madeleine cinématographique, de doudou filmique sans le moindre fond autre que cosmétique. Cette fois, le major est The machine ultime, sorte de robocop sexy, fabriqué pour devenir un outil de répression par un industriel diabolique, et le Puppet Master n’est plus le Pupper Master une entité pensante issu du réseau, mais Hidéo Kuze (un japonais donc joué… Par un américain), une pauvre victime des expérimentations du vilain industriel et de la pas si méchante scientifique interprété par Binoche. Pour aucune raison valable, cela semble se passer dans un Japon du futur, où pour autant tous les décisionnaires sont blancs, où même l’héroïne, dont on ignorait l’identité véritable dans le film d’origine a un prénom japonais, raison pour laquelle on la fait revivre sous les traits de Scarlett Johansson parce qu’il ne faudrait pas s’aliéner le public américain qui ne comprendrait pas que la Veuve Noire soit joué par une bridée. Pour aucune raison valable, sinon qu’il ne parle pas anglais, Kitano, qui pour l’occasion s’est fait la coiffure de son personnage animé (parfaitement ridicule et sans intérêt) s’exprime en japonais et on lui répond en anglais. Kuze est protégé par des yakuzas cybernétiques afin d’assurer quelques scènes d’actions au public mâle venu voir Johansson en tenue moulante. Car au fond le film ne fait que ça, jouer sur le crédit actionner que véhicule désormais la comédienne depuis son rôle de super tueuse chez Marvel. Quand à Batou, les trois scénaristes qui se sont donné la main pour écrire cette bouse, ont tenu absolument à expliquer l’origine de ses yeux, et, tout gros nounours violent est-il, il aime les toutous… Il est vrai que l’explication de ses yeux était absolument nécessaire, d’autant que si dans la version originale, toute la Section 6, à laquelle appartient le Major est composé d’êtres cybernétiques fabriqués par la même entreprise, dans sa mouture live, le Major est la seule unique de son espèce, fabriquée « pour la Justice » nous explique-t-elle à fin avant de disparaitre dans le couchant des pubs en 3D telle une super héroïne bientôt de retour dans les écrans avec sans doute Ghost in the shell 2,3,4,5, etc puisqu’il est évident ici qu’on est dans l’espoir de créer une franchise et en aucun cas dans le désir d’explorer une réflexions autour de l’identité. Johansson qui n’a jamais été une grande actrice se contente de froncer les sourcils et de prendre un air concerné devant la caméra, ce qui est censé suffire dans le domaine des interrogations philosophiques, et on ne fait même pas semblant d’ignorer qu’elle est la star sur qui repose tout le film puisque à la fin le chef de sa section demande à son subalterne la permission d’éliminer le méchant.

 Quant à la réalisation et la production design, n’en parlons même pas… Si la version d’origine dans sa description d’une ville futuriste développait une architecture qui ne devait rien à Blade Runner et tout à un sens esthétique développé dans le manga de Masamune Shirow, celle du film live emprunte pour l’essentiel à Blade Runner et à Johnny Memomnic, avec des fautes de perspective magnifique qui donne parfois le sentiment que des géants (les pubs) se promènent dans le décor. Les combats sont plus acrobatiques qu’efficaces, les fusillades fabriquées pour vendre des fusils high tech, et la combinaison intelligente que porte l’héroïne (et qui est déjà un prototype existant quoi que partiellement au point) une sorte de gadget banal des tueurs du futurs, alors que dans la version animé, c’était un prototype militaire à l’usage exclusif des unités d’élite. Exit également la notion d’aliénation au réseau tel que décrite dans le premier film, la possibilité de pirater un ghost, une identité, à la portée du premier venu si bien équipé. Autant de réalité à laquelle nous sommes désormais confrontés à travers les réseaux sociaux pour un récit, un manga écrit il y a maintenant 35 ans. En résumé Hollywood s’est jeté sur ce titre en espérant en faire une franchise pour sa star et sa doublure. Hélas, ce film qui a coûté 110 millions de dollars n’en n’a rapporté que 40 dans le monde, et ça, dans la logique des comptables ça veut dire merci, mais non. Le réalisateur a beau avoir multiplié les plans de référence, au point du ridicule, offert à ses acteurs des coiffures de manga (hilarant et pathétique), il semblerait que le public soit un tout petit peu plus exigeant. Bref, un beau ratage comme en a la spécialité Hollywood, vous pouvez donc vous abstenir.

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