La nuit du chien 3.

Rationaliser c’était tout ce qui restait face à l’horreur, ou se signer. Ce que lui avait raconté l’ouvrière semblait dans sa bouche aussi rationnel qu’un couteau. Un tueur en série à la frontière, pourquoi pas, ils avaient bien arrêté un type déjà en disant qu’il était coupable de tout, un égyptien. C’était d’autant plausible qu’en réalité les flics, les juges, tout le monde s’en foutaient des femmes. La plus part des ouvrières des maquiladoras, du jetable. Mais son cerveau avait du mal à admettre, à conceptualiser le profil d’humanité auquel un tueur de cette espèce pouvait appartenir. C’était cet acharnement qui était irrationnel, cette violence. Il  était à son bureau, les yeux perdu sur le crâne d’enfant éclaboussé de sang séché, à penser à tout ça, quand Carson alerta Louise. Le temps qu’il arrive, l’ambulance était déjà là avec Carson et un mexicain en chemise jaune, menotté. Au milieu de la chaussée les mouches s’agglutinaient sur une immense flaque de sang noir miroitant sous le ciel de titan. Carson lui expliqua ce qui s’était passé.

–       Vous avez fait quoi !?

–       Bah juste un petit coup.

–       Et sa tête a explosé, juste un petit coup ?

–       Pas sa tête, sa mâchoire… et son cou. Il était en train d’avaler une balle, il y a pas d’autre explication.

–       Avaler une balle ? Pourquoi avaler une balle ?

–       Je l’ai vu faire ! J’ai cru que c’était de la drogue même.

Parker secoua la tête.

–       Bon Dieu… Et lui c’est qui ?

–       Il dit qu’il s’appel Felix Gomez, son permis aussi, mais je suis sûr que l’un des deux raconte de la merde.

–       Hablo ingles ? Questionna le shérif avec un méchant accent

–       Oui shérif, je parle muy bien, c’est une méprise shérif, je ne comprends pas, je n’ai rien fait.

–       Comment vous connaissez Kid ?

–       On était en Iraq ensemble, plaida le mexicain.

–       T’étais en Iraq toi ? Grogna Carson, quel régiment ?

–       Douzième régiment de Marine, monsieur.

–       Artilleur hein.

–       Oui monsieur.

–       Boulot de planqué, cracha Carson.

–       Ca va bien Carson, retournez chez vous.

–       Chez moi ? Pourquoi vous voulez que je retourne chez moi ?

–       Parce que jusqu’à preuve du contraire vous êtes responsable d’un décès et que si vous n’étiez pas à huit mois de la retraite je vous aurais déjà arrêté.

Carson jeta un coup d’œil haineux au mexicain, comme s’il lui en voulait d’assister à ça.

–       Eh c’était un accident je vous dis !

–       Et frapper un suspect au visage depuis quand vous avez vu que c’était réglementaire ? Rentrez chez vous je vous dis. C’est un ordre !

Une fois laissé seul, il s’adressa à son suspect.

–       Bon, à nous deux Monsieur Gomez, qu’est-ce qui s’est passé ?

–       Dites vous voulez pas me retirer ces menottes d’abord, j’ai rien fait.

Ce flic avait l’air plus sympa et pas de rigoler avec le règlement. Ca tombait bien, Enrique ne voyait absolument rien de légal à ce qu’il porte les bracelets.

–       Non.

–       Mais pourquoi ?

–       Répondez à ma question.

De guerre lasse l’autre répondit

–       Bah comme il vous a dit il l’a frappé au visage et sa tête a fait bang.

–       Bang ? Vous avez entendu un bang ?

Enrique se tortilla.

–       Non pas exactement, mais presque.

–       Et il a tapé fort ?

–       De toute ses forces.

Même que c’était un meurtre, il voulait bien témoigner, retraite ou pas cet assassin ne devait pas s’en sortir, pauvre Kid, risquer sa vie en Iraq pour finir comme ça. Quand il termina sa tirade il aurait juré avoir impressionné son public.

–       Ca y est vous avez terminé ? Kid était dans l’infanterie et à l’intendance, le seul risque qu’il a jamais prit là-bas c’est de se faire pincer en transportant la caisse de homard du colonel. Et comme vous dites que vous étiez dans l’artillerie, j’imagine que c’est pas sur le champ de bataille que vous l’avez connu.

Enrique tenta une autre approche, le sourire.

–       Ah, ah, on vous la fait pas vous hein !

–       Suivez-moi, dit-il en l’entrainant par le bras.

–       Eh mais j’ai rien fait je vous dis ! Vous n’avez pas le droit !

–       Juste vérifier que les empruntes correspondent au permis.

 

Le globe de l’oeil jaune, la peau luisante, la bouche et le nez batracien, avec les dents de devant bien écartées sur laquelle ses lèvres mauves se retroussaient quand il était contrarié, le chef pouvait faire peur à voir quand il s’énervait. On comprenait encore moins bien ses propos dont le vocabulaire refusait de quitter l’entre-deux de la frontière, ses phrases émaillées d’espagnol, son anglais hispanisé, mais on n’avait pas envie ou même besoin de traduction. Surtout que beaucoup de chose peuvent mettre en pétard un chef de cuisine. Parmi l’une d’elle, la présence de cafard. Corey, qui faisait la plonge au routier contre un peu d’argent de poche, détestait quand ces bestioles se pointaient par une portière de frigo sous les yeux de Diégo. Parce que quoi qu’il se passe il s’en prenait à lui comme s’il était le chef des cafards, leur roi et qu’il avait un quelconque pouvoir sur eux. Mais qu’est-ce qu’il pouvait lui s’ils étaient à la limite du désert, le pays des insectes et des serpents ? Diégo n’avait qu’à dire à Carmela, la second, de faire mieux son boulot, mais ces chicanos, entre eux ils étaient tous solidaires. Et plus il gueulait, plus il avait envie de rentrer dans sa coquille et disparaitre. Les mains dégoutantes de graisse, le tablier tâché, le chef l’incendiait, le nez sous son menton qui grimaçait avec ses dents effrayantes. Un con de cafard s’était échappé d’un bac de la plonge, et l’ennui avec ces bestiaux là c’est qu’on ne pouvait pas les écraser. D’ailleurs qui a envie de poser son pied sur un truc qui à la taille d’une langoustine ? Diégo l’avait poursuivi dans toute la cuisine avec une gazeuse, bonjour pour les aliments, pas toxique déjà ! Et évidemment le cafard s’était carapaté sous les madre dio de Carmela en passant sous un frigo. Corey se défendait comme il pouvait mais l’autre jacassait comme une mitrailleuse. C’était ça son secret, jacasser avec ses dents qui vous claquait d’en dessous comme pour vous arracher la gorge. Ses yeux brillant de folie. Alors en sortant du boulot, la première chose qu’il fit c’est filer rue E et d’aller chez Hernando dit Laredo dit Laro. Movimiento Alterado et Los Primos sonorisaient les alentours de la maison, une des rares dans le secteur qui n’avait pas un toit plat et qui datait de la fondation de Baker dans les années 50. Laro était dans son garage, jambes croisées sur un banc en plastique, à soulever des haltères, ses gros muscles roulant sous ses tatouages. La maison datait de sa grand-mère, mais lui, comme son surnom l’indiquait  était du sud Texas,  Ce qui se prenait le plus pour un trafiquant de drogue dans le coin, le Scarface de Baker. Avec ses graffitis colorés sur sa peau mate et sa grosse chaine imitation or qui ne le quittait jamais, même pas là sur le banc d’entrainement. Mais pour ceux de l’autre côté de la frontière c’était juste personne et qui ne débitait pas assez pour être intéressant financièrement. Ca ne l’empêchait pas parfois de se prendre drôlement au sérieux.

–       Hey mais qu’est-ce que tu fais !? Ca va pas ou quoi !?

Il avait brusquement lâché une des haltères et sortit un 9 mm de sous le banc. Corey avait fait deux pas en arrière, les mains en l’air.

–       Cabron, on t’as jamais dit qu’il fallait prévenir quand on arrive chez quelqu’un !?

–       Prévenir ? et on fait comment avec cette musique ?

–       La chinga ! J’ai failli te tirer dessus et tu cherches des excuses ?

–       Range cette arme bon Dieu Laro !

L’autre le considéra quelques instants avec le canon en l’air, comme s’il doutait des bonnes intentions de Corey, puis finalement rangea son arme.

–       Qu’est-ce que tu veux ?

Corey leva les yeux au ciel comme tous les adolescents du monde face à la bêtise de leurs ainés. Il aurait bien accompagné ça d’une vanne bien sentie comme savait en balancer Kate mais il n’avait pas ce genre d’assurance.

–       Bah t’acheter un pochon !

Il le fixa quelques secondes comme s’il ne comprenait pas de quoi il parlait et puis lâcha son autre haltère pour se lever pesamment et se diriger vers le fond du garage.

–       Je comprends pas, ton père est venu il y a une heure, pourquoi vous vous arrangez jamais pour faire pot commun ? Ca serait plus intéressant pour vous.

–       Tu sais mon père…

Il ne lui adressait quasiment jamais la parole, s’intéressait à peine à ce qu’il faisait de sa vie. Il ne devait même pas savoir qu’il faisait la plonge au routier, alors acheter leur herbe en commun…

–       Bah quoi ton père ? C’est important d’avoir de bons rapports avec ses darons tu sais ?

–       Qu’est-ce que t’en sais, t’as à peine connu les tiens.

–       Bah justement je sais ce que c’est de ne pas en avoir. Un homme ne peut pas devenir un homme s’il ne se reconnait pas dans son père.

–       Comment t’as fait toi alors ?

Il bomba le torse en ouvrant une glacière.

–       Parfois les pères de substitution ça suffit, si tu te choisis le bon.

Corey se demanda qui il aurait pu choisir comme père. Quel adulte il admirait assez pour en faire un modèle de vie. Zach de la Rocha ? Le chanteur de Rage Against The Machine? Ou bien Deadpool s’il n’était pas un personnage fictif, il adorait son humour. Personne dans son entourage proche en tout cas et certainement pas dans ce trou.

–       Et c’était qui comme ça le tient ? Un mec que t’as connu en taule ? Demanda innocemment le jeune homme pendant que devant ses yeux brillants Laro sortait plusieurs sachet d’herbe.

–       En taule ? Tu parles il n’y a que des connards et des enculeurs non le mien s’appelle Miguel Angel Felix Gallardo, un génie.

–       Je sais pas qui c’est, avoua Corey.

–       Como ? Tu connais pas il Padrino ?

Corey fit signe que non. Sèchement Laro passa à la vente, désignant chaque sachet par un nom et un prix. Il choisi un paquet d’Orange Bud à dix dollars.

–       C’est lui le père du business au Mexique, lui qui a fait cet arrangement avec Escobar !

L’adolescent sourit d’un air crâne.

–       Ah ouais, alors c’est à lui qu’on doit toute cette merde ?

Même s’il ne s’agissait que d’une tentative d’humour, c’était bien un point de vue de frontalier partagé par beaucoup de monde à Baker. Pas du goût du dealer évidemment.

–       Hey qu’est-ce que tu racontes connard ? Sans lui tu crois que tu fumerais quoi maricon !?

Il avait l’air vraiment furieux.

–       Eh mais cool… je disais ça comme ça.

–       Dis jamais de mal d’Il Padrino c’est compris !? Ce type c’est un génie ! Répéta-t-il

Il ne l’avait pas seulement choisi comme père tutélaire, dans l’ignorance complète de celui-ci qui croupissait depuis trente ans en prison, il lui écrivait régulièrement comme des centaines d’autres fans, voyous en herbe ou simple amateur. Et sans jamais recevoir non plus de réponse d’un homme de près de soixante-dix ans maintenant, qui rêvait sans doute aujourd’hui de jouer au grand-père rangé des voitures avec ses petits enfants, plutôt que d’être le mauvais héros d’obscurs inconnus.

–       Okay, okay, t’excites pas comme ça collègue !

–       Aaah allez barres toi chinga de tu mama !

Encore une autre raison de se tirer de ce trou. En Californie, au Colorado, il ne serait pas obligé de fréquenter des ravagés comme Laro. Le braquer avec une arme maintenant ! Non mais vraiment il n’était pas frais celui-là ! Il regarda le branlos s’éloigner avec sa dope tout en pompant sur son bras à l’aide de l’haltère. Des comme lui il en avait vu quelques uns en prison, en général leur séjour se passait mal à moins de devenir une pute ou un gouteur. Les gouteurs c’étaient les gus qu’on mettait à la came de leur plein grès ou non pour qu’ils testent la dope quand les mecs venaient de la toucher. En général c’était rare que ces gars terminent leur peine sur leurs deux jambes. Il continua de s’entrainer pendant dix minutes un quart d’heure avant de décider qu’il avait envie d’un petit fixe. Sa glacière était à compartiment avec un clapet secret qui ouvrait une cache pouvant servir à dissimuler une arme. Un jouet qu’il avait trouvé dans une convention en Arizona, ces fous d’armes adoraient ce genre de connerie. Le petit paquet remplit de poudre brune se trouvait à l’intérieur refermé par un élastique, sa réserve personnelle. Il ne vendait pas ce genre de chose ni de cocaïne ni rien qui puisse dépasser le seuil de tolérance du shérif. De l’herbe, des amphétamines, des ectasies. Autre chose, et il pouvait être sûr que Parker lui enverrait Carson le faire chier. Le shérif c’était un malin, il savait qu’aussi près de la frontière ça n’avait jamais servi à rien de faire la chasse aux fumeurs ou aux petits revendeurs. Que c’était comme de vouloir mettre des menottes à du sable. Mais pas question de devoir traiter avec de vrais drogués, alcooliques exceptés. De voir les junkies se multiplier comme dans une ruelle de Compton. Et Laro était d’accord avec cette vision des choses d’autant qu’il détestait copieusement les autres camés à qui il ne s’identifiait en aucune façon. D’abord lui il assurait, ensuite il savait qu’il pouvait arrêter comme il voulait. Tout ça n’était qu’une affaire de volonté. Il rentra chez lui, délassa le paquet, en prit une once de la pointe de son cran d’arrêt qui, comme la chaine en simili or, ne le quittait jamais non plus et le versa dans une cuillère avant de remplir sa seringue d’une larme d’eau, qu’il versa et mélangea à la poudre. Y ajouta un peu de jus de citron pour aider à la dissolution, touilla du bout de la seringue jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de grumeau, et enfin chauffa la cuillère pour chasser les impuretés et obtenir un produit idéal. Avec du tar, de l’héroïne noire, de la quatre, évidemment les impuretés il y en avait toujours puisque c’était la moins raffinées de toutes, mais rien d’ingérable. Il avait prit cette habitude au cours des dix-huit mois qu’il avait fait à Huntsville. C’était son codétenu qui lui avait montré les milles et un moyen de se faire une shooteuse avec ce qu’on trouvait en prison, de dissoudre la poudre, de se piquer et où pour pas se faire emmerder par les gardiens. Il y avait deux choses qu’il adorait dans cette dope, la préparation et le shoot. La petite cuisine qui vous faisait saliver avec juste ce qu’il faut de suspens, et l’instant où la pompe poussait l’héroïne dans ses veines. Un orgasme tout entier concentré dans la tête. Pareil. Enorme, et toujours renouvelé. Pas comme avec la chinga parce que des fois avec les fendues c’était pas bien ou moins fort que d’habitude. La dreu elle, elle était toujours au rendez-vous. Ce shoot là lui rentra dans la cervelle comme un bouquet de fleur dans une fusée à réaction, poursuivi par un sentiment de plénitude qui frisait le sein maternel. Il resta un moment paralysé sur son canapé le ceinturon autour du biceps, un peu de salive au coin de la bouche, les yeux dans le vague. Il était loin, peut-être sur une autre planète, peut-être que quand il foutait le camp comme ça dans son shoot, il apparaissait pour de vrai dans une autre dimension. Dans une dimension où il était propriétaire d’un club chic à Miami entouré de femmes, les poches pleines de liasses neuves, retenues par des pinces en forme de dragons d’or, comme Nicolas Cage dans Face Off. Et ils s’enroule dans des draps de soie couleurs d’or, toiser la baie depuis les hauteurs de son loft blanc sucre, tel un imperator de la cocaïne. Roule sur son canapé avec un air d’extase, jusque par terre, mollement. A bord de sa fusée, fendant la vague, les narcs aux fesses, mitrailleuses noires et cagoules mystérieuses dans l’écume argent de l’océan. Dans sa Porsche noire métal roulant à vive allure sur le feuilleton de son monde il n’a plus besoin de rien le nez sur la moquette, il flotte dans un ailleurs formidable, un Disneyland personnalisé où tout est ajusté pour sa jouissance. Et où il gagne toujours. Mais au bout d’un moment, vaseux, il se leva parce qu’il avait envie de manger un truc sucré. Des donuts ça serait bien, mais il n‘en avait pas. Il n’avait pas grand-chose d’ailleurs. Des céréales au chocolat, de la moutarde de différentes sauces de grillade toutes périmées, une bière, des galettes de maïs et c’était tout. Bon, il était peut-être temps d’aller faire les courses non ? Laro contempla un moment le fond de son frigo l’air vague avant de commencer à réaliser qu’il était torse nu et qu’il avait froid. Et aucune envie d’aller en ville. C’est-à-dire à trois cent mètres à pied de chez lui. Mais de pied il n’était jamais question avec lui. Un authentique cowboy de la route. Qui pouvait parcourir des dizaines de kilomètres sans fatiguer. Non plutôt que de rouler jusqu’au centre-ville, il avait envie d’aller voir son pote Kid. Primo parce que depuis qu’il avait vécu avec Anna il avait prit l’habitude de faire les courses secundo parce que c’était son pote. Il se débarrassa de la ceinture qui lui serrait toujours le bras, et alla s’habiller.

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