La nuit du chien 2.

L’étranger débarqua chez Monsieur Alvarez, le barbier, son sac sur l’épaule, un cowboy avec sa scelle. Mal rasé, les cheveux mi long, il sentait le gars qui avait besoin d’un bon bain et fait trop de kilomètres. Il était avec Monsieur Potovski qui lui parlait du shérif.

–       Vous vous rendez-compte, il a dit Reese qu’il ne faisait pas propre avec sa barbe !

–       Il se croit dans l’armée ma parole.

–       C’est un connard.

Des comme lui, il en arrivait de temps à autre, de passage vers le Mexique, les forages du Golf, des trimards, des routards, hobo. D’ailleurs il l’avait vu descendre d’un semi-remorque. Mais tant qu’ils payaient… Monsieur Alvarez et monsieur Potovski s’interrompirent pour dévisager l’étranger qui les salua d’un grognement. Potovski fit une moue de désapprobation et l’oublia presque aussi tôt pour reprendre sur le sujet du shérif et du crâne qu’ils avaient trouvé. L’étranger s’assit derrière, farfouilla dans son sac à dos et en sorti un livre. Tout en déclarant que cette histoire était dégoutante et affreuse, monsieur Alvarez se tordait le cou pour lire l’auteur et le titre. Tortilla Flat, John Steinbeck. Il essaya de voir mieux son visage mais les cheveux cachaient. Un type qui lisait un livre ? A Baker ? Ca frisait l’évènement. Alvarez donna un petit coup dans l’épaule de Potovski pour qu’il regarde l’ostrogoth. Qui leva des yeux dans la glace et haussa les sourcils

–       Ah bah dis donc on n’en voit pas beaucoup des gens qui lisent des livres de nos jours, hein John ! ?

Assez fort pour que l’autre l’entende, assez clairement pour qu’il comprenne qui était l’homme important ici.

–       Non, pour sûr, confirma le barbier, en lui terminant la joue droite.

Pas de réaction.

–       Ca doit être un étranger, continua sur le même ton le patron de l’usine.

–       Pour sûr, peut-être même un européen.

Les deux échangèrent un regard. Potovski prit son air le plus civil

–       Vous êtes d’où monsieur ?

Pas de réaction.

–       Je sais pas d’où il est mais ils sont pas poli par là-bas, commenta Alvarez.

–       Peut-être qu’il ne parle pas notre langue.

–       Il lit dans notre langue.

–       Canada, répondit finalement l’étranger avec un accent indéfinissable

–       Dites donc ça fait rudement loin d’ici ! Et d’où au Canada ? S’enquit Potovski.

–       D’un peu partout…

–       Un peu partout c’est vague, commenta le barbier.

–       Eh j’ai voyagé, reconnu l’étranger.

Il aurait juré qu’il lui avait fait un clin d’œil. Puis il remarqua le tremblement de son pouce. Peut-être un drogué, un alcoolique, beaucoup de monde dans ce cas par ici. Alors il s’en désintéressa et retourna au crâne et se qu’en avait dit Parker. L’étranger ressortit une demie heure plus tard, rasé de frais, les cheveux coupé. Alvarez avait bien tenté de l’entamer sur différent sujet, sans succès. Il le regarda traverser la route et rentrer dans la superette l’air contrarié. Quand entra Henry, un ouvrier de l’usine.

–       Bah alors qu’est-ce qui se passe, vous travailler plus ?

–       Ah m’en parle pas, on a été obligé d’arrêter une chaine de production !

Henry parlait comme un économiste. Il n’y connaissait rien mais il avait l’air de trouver que ça faisait sérieux. Le rayon surgelé était long comme une Cadillac de 70, l’étranger le dépassait quand Kate déboula des arrières l’air furibarde.

–       Mademoiselle reviens immédiatement ! Admonestait une voix derrière elle.

Elle passa en trombe sans remarquer l’étranger, coupa à l’oblique par le rayon des couches quand surgit à son tour un type d’une quarantaine d’année, brun sportif avec une chemise bleu à manche courte un jean repassé, fermé par une grosse boucle cowboy et un badge sur le sein qui indiquait Chief Manager. L’étranger s’en désintéressa presque aussi tôt. Il avait faim, rêvait d’un gros sandwich tout fait avec du poulet et de la mayonnaise et un bon verre de lait de chèvre sure. Même s’il savait que c’était mort pour le lait. On ne buvait pas ce genre de chose par ici. Il remarqua leurs reflets dans la vitre de l’armoire à soda, et fit mine de les ignorer. Ouvrit la portière alors que des éclats de voix lui parvenaient de derrière.

–       Fous-moi la paix Paul ! J’irais pas à El Paso, voilà ! J’irais pas !

–       Tant que tu vivras sous mon toit jeune fille tu feras ce que je te dis !

Il s’empara d’une paire de sandwich Subway, il sentait qu’il avait besoin de calories, et de glucides aussi. Il referma l’armoire en verrouillant une seconde ses paupières, son pouce tressautant frénétiquement sur la poignée. Ca le stressait les gens qui se prenaient la tête. Il rouvrit les yeux et les chercha du regard. Une grosse bonne femme, comme une baleine échouée contre un caddy, fixait d’un air d’ennui un rayonnage de tampon. Plus loin, un grand type maigre et sec comme une trique, s’emparait d’un lot sous cellophane de boite de pizza au fruit de mer. Son caddy était plein de bouteilles de piment, de bières, de pot d’Haagen Dazs, de lubrifiant, une boite de lessive au milieu, un solitaire. Mais qui ne s’était jamais  remis de son divorce à en juger l’alliance à sa main gauche. L’étranger le dépassa pour s’emparer d’une canette de soda sur la pile à côté. Il sentait leur présence, tangibles ou presque. Pour un peu il serait bien reparti en courant.

–       Ah ça va pas se passer comme ça c’est moi qui vous le dit !

–       Elle exagère quand même, approuva une voix de femme.

L’étranger sorti des rayons et choisi la caisse avec la mexicaine. Tout en posant ses courses, il lui demanda en espagnol si elle savait si on louait des chambres dans le secteur.

–       Faut que vous alliez voir à la Ferme.

–       La Ferme ?

–       Bah ouais quoi, la Ferme dans la rue K, z’avez pas vu l’panneau devant le parking ?

Il leva les yeux dans la direction indiquée et les vit qui se tenaient derrière la devanture au milieu du trottoir. La gorge béante, noircie, glougloutante d’un cloaque insondable qui lentement dégoulinait comme un sirop sur le sol cuit par le soleil. La peau blême et tavelée de moirures de pourriture, les yeux caves. Il se détourna vivement vers la caissière, son visage avait disparu dans une mélasse vibrionnant comme un essaim. Il se retint de ne pas crier, s’empara de ses courses et s’enfuit sans l’entendre l’appeler pour sa monnaie. Quand il mangeait c’était différent. Quand il mangeait les glucides, la graisse, le sucre chassaient les hallucinations. Peut-être que c’était biologique, ou psychologique, peut-être que c’était à cause de ces jours de famine qu’il avait connu, quand ils n’avaient plus que de la terre à manger. De délicieuse galette de terre… Le panneau pour la Ferme, ficelé à un réverbère, figurait une espèce de grande caravane entourée par des chèvres et des chats, dessinée avec de gros feutres et d’une main plus faites pour la truelle que l’esquisse. Une grosse flèche rouge bicéphale indiquait d’aller tout droit sur cent cinquante mètres et puis à droite. Tout en mâchonnant son premier sandwich, il prit la direction indiquée. La forme excepté, le dessin respectait assez bien l’aspect western et kitch de la grosse caravane surnommée la Ferme par les gens de Baker. Et il y avait bien des chèvres et des chats, et un chien aussi, un perroquet et une tortue de Floride fabuleuse et impériale qui prenait la pose dans une baignoire gonflable jaune à motif de petits oiseaux bleus. Les oiseaux dansaient devant ses yeux, mais au moins c’était une hallucination plus agréable que les autres. Derrière la porte en plastique on entendait la télévision brailler. Il frappa.

–       Sont pas là, fit une vielle femme derrière lui.

–       Et la télé ?

Elle portait une longue jupe délavée et un sweat bleu outremer, une casquette Kellogs, avec un k majuscule rouge pétard comme dans K street qu’elle avait griffonné par-dessus le logo. Elle avait des bagues aux doigts, bagues de pouce, chevalières.

–       C’est pour faire croire qu’ils sont là.

–       Oh…

–       Vous leur voulez quoi ?

–       Euh… il parait qu’ils ont des chambres à louer.

–       C’est possible mais c’est cash, vous avez du cash ?

Il hésita quelques instants, il y avait chez cette femme quelque chose qui ne lui revenait pas, quelque chose de vaguement menaçant. Mais peut-être que c’était lui.

–       Euh… oui.

–       Okay, c’est dix dollars par jour plus une caution de trente dollars.

Elle le dépassa, écarta un chat de son chemin et poussa la porte de la caravane. Il aperçu l’automatique chromé qu’il y avait glissé dans son dos. Alors le Texas comme ça c’était pas des légendes ? Tout le monde était armé ? Ca n‘allait pas beaucoup le dépayser.

–       Eh mais…

Il la suivi à l’intérieur alors qu’elle gueulait.

–       Kush baisse cette putain de télé !

–       C’est pas la télé grand-mère, c’est un jeu vidéo ! S’exclama la voix déraillante d’un adolescent.

–       Qu’est-ce que tu veux que ça me fiche ! Baisse ou met ton casque !

Les adolescents ont cette logique particulière qui veut que, même équipés d’un casque, ils préfèreront baisser à peine le son plutôt que de se rendre sourd tout seul comme des grands.

–       Pourquoi vous ne m’avez pas dit que c’était vous la propriétaire ?

Elle s’assit derrière une table pliante en formica sur laquelle trainaient les reliefs d’un petit déjeuner tardif et un dossier cartonné, elle posa son arme sur la table.

–       Je me méfie des étrangers.

–       Pourquoi louer des chambres en ce cas ?

Il remarqua le signe peace and love qu’elle avait tatoué entre son pouce et son index. Quand retentirent les premiers coups de feu. Le son était très réaliste, il manqua de se jeter à terre.

–       Je suis prudente mais j’aime l’argent non ? Pas lui ?

–       Euh… si je crois, comme tout le monde.

–       Nan pas comme tout le monde, les communistes ils aiment pas l’argent, les communistes c’est rien que des feignasses ! J’ai pas raison !?

–       Euh… si je suppose.

Un homme apparu, précédé par une quinte de toux qui se termina Dieu sait où en mollard  Il avait la cinquantaine bedonnante, dans un caleçon et un maillot de corps grisâtre, avec des méduses aux pieds.

–       Tiens en v’la un d’communiste !

C’était une obsession américaine et qu’importe qu’ils aient gagné la Guerre Froide, jamais il n’aurait pensé que l’autre répondrait ça :

–       Chuis pas communiste chuis socialiste, nuance !

–       Nan t’es ni l’un ni l’autre, t’es inutile ! Lança la vieille.

–       Oh ferme ta gueule vieille bique ! Dit-il sur le ton de la conversation, en ouvrant le frigo et en sortant une bière.

–       Mon crétin d’gendre, expliqua-t-elle à l’étranger.

Il essayait de ne pas sursauter à chaque coup de feu. Ses tempes se serraient, il avait la nausée et il n’était même pas certain de savoir pourquoi. Elle ouvrit son cartonné et en sorti une feuille de papier imprimée. Un registre, qu’elle lui fit signer contre cent dollars, il comptait rester ici une semaine, le maximum qu’il pourrait tenir selon lui.

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