La nuit du chien 1.

Voici donc le roman que j’écris avec l’atelier d’écriture en ligne, Drafquest. Un polard imaginé comme un western qui se déroule dans les Badlands, Texas, toujours en cours de rédaction. Si jamais ça intéresse un éditeur, ce sera le troisième roman que je partagerais sur ce blog, si vous proposez du compte d’auteur, merci de m’oublier. Pour ceux que ça intéresse, on retrouve les deux personnages que je développe dans ma nouvelle Cimetière.

Pour sauver une famille sacrifie un homme.

Pour sauver un village sacrifie une famille.

Pour sauver un pays sacrifie un village.

Pour sauver une âme sacrifie la terre.

Mahabhrata

Baker s’étalait sur quatre kilomètres. Un trognon de route mauvaise lacé entre des collines rases d’herbes mauves, sous un ciel géant, balayé par un vent sifflant en permanence comme un acouphène craché d’une gorge de crotale. Vent fauve qui trimballait les veilles d’orage les puanteurs chimiques déroulées des tubes d’aluminium de l’usine d’alimentation pour chien en marge de la route.  A l’entrée de la ville, marqué par des fanions oranges et bleus tenus en guirlande et un drapeau américain grisâtre fiché sur le toit, se tenait le garage de Sid Diaz et son parc d’occases des années quatre-vingt-dix. Puis un enfilement de mobiles homes et de caravanes qui avaient connu des jours meilleurs avant d’atteindre le centre ville. Un temple, un routier, trois bars, une superette, un barbier, une mairie en stuc rosâtre accolée au bureau du shérif. Et tout autour de ce noyau frelaté une dispersion de bicoques au toit plat en préfabriqué ou en pisé, ça et là borné d’une bannière, cerné par des carrées de pelouse pelé, des nains de jardin en plastique au faciès blanchi et rongé par le soleil et le vent, comme des mutants émergés d’un bouillard laiteux et radioactif. Corey regardait le moulin et les trois flamands roses en plastique qui se dressaient de l’autre côté de la barrière dans le jardin d’à côté. Il se souvenait avoir vu les mêmes, sous blister cachetonné d’un carton imprimé coucher de soleil Miami, entassés par trois dans de grands bacs métalliques d’un supermarché du jardinage, comme dans le camp de concentration d’un IVème Reich pop. Il ne savait pas ce qui lui faisait le plus peur, ces reliques en matière fossile, imitation d’un monde à l’agonie, ou bien qu’on puisse réellement penser qu’ils amélioraient l’ordinaire de ce paysage crevé de jardinet alignés et d’antennes paraboliques suçant le ciel. Dans le fond, derrière la porte sur laquelle était punaisé un poster de Rammstein, on entendait la télévision dégueuler. Bruit d’humanoïdes gavés de sucre et de Prozac, d’applaudissements taylorisés par un chauffeur de salle invisible et cocaïné, entre deux plages de pub interminables et glauques comme le prêche d’un pasteur pédéraste. Corey enfila son casque audio japonais et laissa Nine Inch Nail lui embraser le cerveau alors qu’il franchissait la porte de sa chambre. Le crâne pointu et dégarni de son père dépassait du dossier en skaï du canapé marron-rouge Chippendale. Dernier vestige de ce temps fleuri où sa mère vivait encore avec eux. Le salon sentait la marijuana et la bière tiède. Il passait sa vie devant la télé à téter sa came en sirotant des cannettes, quand il n’allait pas tuer quelques coyotes. Elles s’entassaient par terre sur le tapis Navajo râpé avec les mégots froids et le carton de pizza. Corey ramasserait plus tard, quand il roupillerait. En attendant il s’enfila dans la cuisine et sorti par la porte de derrière. Parfois quand il était de bonne humeur, ils s’envappaient ensemble en regardant une connerie, mais c’était pas souvent. Le vieux avait l’âme d‘un caillou, même que c’était pour ça qu’elle avait fini par ce tirer avec un VRP de passage. L’air du dehors sentait légèrement le pétrole, fragment de molécules olfactives qui pianotait  au tempo du vent depuis l’au-delà des collines, où se dressaient la silhouette  de chevalets de pompages comme des bestiaux préhistoriques et voraces. Sur une plaque de ciment, coincé entre un garage ouvert et un jardinet pelé et vide, couché sur une planche d’alu molletonnée de mousse et de plastique, un type cubique en pantalon treillis Marine, poussait de la fonte encouragé par les gueuleries de sa femelle. Elle aussi portait un bas de treillis sur un teeshirt kaki sous lequel bombaient des nichons molasses. Elle avait les cheveux platine blond Reich, le visage ingrat et rougi par le soleil. Les Ferguson. Ils s’étaient rencontrés en Iraq pendant la guerre. Lui c’était un natif, elle était née dans l’Ohio, Corey ne les aimait pas beaucoup sans savoir trop pourquoi. Elle le faisait flipper avec ses yeux noirs et sa bouche mince toujours maquillée comme une coupure. Elle oublia un instant son mec pour suivre l’adolescent du regard qui s’éloignait vers les champs. Avec son collier de chien en cuir clouté, ses ongles laqués, son jean et son teeshirt noir, coupe mulet et corne dans les oreilles. Il n’avait pas de fesse, des cicatrices de cutter sur ses avant-bras trop maigres mais elle se demandait s’il en avait une grosse, violette, et s’il savait s’en servir. S’il avait fourré la petite Brown avec qui il trainait souvent, s’il bandait dur. Elle ravala sa salive et força la barre des altères sur la poitrine musculeuse de son bonhomme, beuglant : « mieux que ça connard ! » C’était leur manière à eux de s’encourager, ils avaient prit ça des gars avec eux à Abu Grahib. Ni l’un ni l’autre n’avaient fait la guerre ou même l’armée. Elle était gardienne de prison lui un ancien instructeur de tir, tous les deux sous contrat avec une compagnie privée. Mais aujourd’hui la compagnie n’avait plus besoin d’eux, alors il était au chômage pendant qu’elle emballait les boites de pâtés pour chien. Ses encouragements portés par le vent claquaient jusqu’au préfabriqué le plus éloigné, encerclé d’une enceinte grillagée qui bornait l’angle de la rue A. Un panneau bombé et nicotine écaillée indiquait qu’il s’agissait d’une propriété privée. La maison était allongé d’un préau sous lequel étaient garés un pick-up sur ses essieux posé à même des traverses de rail, et une Ford cannibalisée, sans portière ni coffre avant, piquetée de rouille en constellation. Derrière la Ford, il y avait des paniers métalliques remplis de pièces détachées. Kid était tombé dans le métal et le cambouis à l’aube de son adolescence avec ses frères Jeb et Bowen dit Bo. Le premier s’était tué sur la route un soir de beuverie, Bo sur une autre, paumée au milieu des montagnes afghanes. Quand il ne bricolait pas pour son compte, il travaillait pour Diaz, à raison de huit dollars de l’heure. Cinquante cents au-dessus du tarif minimum en dépit que Sid avec des doigts de juif, comme on disait par ici. Parce que selon lui il était le meilleur. C’était vraiment se foutre du monde non ? Heureusement au sud il y avait une mine d’or, une corde d’abondance dont il pouvait remplir la partition sans trop se fouler. Il ouvrit l’extrémité du pot d’échappement qu’il avait clippé avec une lamelle métallique presque invisible si on n’avait pas le nez dessus et sortit les paquets de munitions de 9 mm et de 5,56 Otan dont il farci les pots alignés devant lui ainsi qu’un carburateur riveté, avant de les entasser sur le plateau de l’autre pick-up derrière lui. Un Toyota qui avait connu des jours meilleurs sans doute mais qui lui convenait très bien comme ça. Avec un autocollant du Texas sur la cabine et une ridelle à l’intérieur pour installer son AR15 quand il partait chasser dans le Big Bend., le parc nationale qui s’étalait jusqu’au Mexique. Le shérif aperçu le drapeau tricolore et l’étoile au passage qui allait vers le sud, alors qu’il dépassait les dernières maisons de Baker. Puis le panneau publicitaire griffé par le vent et moucheté de trou de chevrotine, sur lequel survivaient les restes d’une réclame pour la sauce Texas Pete, et sa vieille silhouette écarlate de cowboy cinéma muet jouant du lasso. Juste derrière il y avait une route de terre assez large pour laisser passer un trois tonnes, et qui continuait toute droite en caressant la colline jusqu’à disparaitre puis réapparaitre se perdant vers le lointain, aussi loin que se portait le regard, ainsi qu’une conquête. Il apercevait la colonne de fumée bleue monter de derrière l’arrondi, des crépitements montant vers le ciel. Pourvu qu’il n’ait pas fait cramer sa baraque, se dit le shérif en accélérant, faisant rebondir son véhicule sur la caillasse dispersé sur la route, soulevant un nuage de poussière grise. Mais non, une maison en rondin posée sur une assise de granit aux pierres apparentes. Devant se dressait un brasier autour duquel dansait un vieil homme nu avec une barbichette blanc jaune. La peau comme tannée par le soleil et rougit par la chaleur, son gros sexe lourd qui ballotait devant lui, telle une saucisse lancée dans un pari con.

–       Carson, on peut savoir ce que vous faites ?

Avant lui c’était Carson, maintenant c’était son premier adjoint jusqu’à la retraite ou qu’il trouve un moyen de l’y foutre avant échéance. Il était adossé contre sa voiture à se marrer, bras croisé. Il tourna négligemment la tête vers lui.

–       Vous en faites pas les pompiers sont en route.

–       Et lui ? Vous attendez quoi ?

Carson le considéra un instant de son regard fatigué et ironique.

–       Qu’il se calme tout seul, il est défoncé, ça se voit non ?

–       Et s’il se brûle c’est vous qui payerez ses frais d’hôpitaux ?

Carson ne pu s’empêcher de sourire.

–       Avec ce que me paye la ville ça m’étonnerait.

Exaspéré le shérif retourna vers sa voiture et alla chercher une couverture.

–       Connard, grommela son adjoint.

Ce n’était pas la première fois que le vieux Frank pétait un plomb, et pas que lui non plus en fait. Avec l’alcoolisme et l’ennui, la folie n’était jamais en reste dans la région. Une fois au milieu de Baker, à poil encore,  en pleine journée à effarer les passants. Une autre, à faire un carton sur tous ceux qui s’approchait de chez lui. Il avait évité la prison d’un cheveu. Mais brûler ses meubles c’était nouveau. Le shérif regarda au cœur de la pile, l’armoire qui rougeoyait comme un bijou maléfique. Il se souvenait de cette armoire, comme il se souvenait des parents de Frank, avant qu’ils ne meurent tous les deux dans un accident de la route. Il avait repris la maison peu après. Un type dur, sec, comme son père, mais dont l’esprit s’était effiloché à mesure des années. L’ennui, la solitude, et dans son cas, le Vietnam qui n’était jamais parti de ses veines. Sitôt que les pompiers arrivèrent pour éteindre le bûcher, le vieux redescendu sur terre, comme si l’incendie figurait son esprit, observant la scène traumatisé, enveloppé dans sa couverture marron.

–       Shérif ?

–       Oui Louise, répondit-il à sa radio.

–       Monsieur Potovski, il veut que vous montiez, il y a un problème.

–       Un problème ? Quel problème ?

–       Il a pas précisé, sauf que c’était grave.

Potovski c’était le directeur de l’usine, ce gros machin noirâtre qui fumait, puait la mort et la merde et seul raison objective pour laquelle Baker n’était pas encore une ville fantôme. Fallait avoir une bonne raison d’aller là-bas. Grave c’était vague, mais considérant son propre sens du devoir ça devait souffrir sans doute d’une visite. Il laissa Carson s’occuper des formalités restantes. Pas un mauvais flic au fond, mais ça faisait sûrement trop longtemps qu’il l’était. Corey vit sa voiture qui filait dans l’autre sens, assis au sommet du vieux silo qui fermait le champ de maïs derrière chez lui. Parker… personne ne pouvait le saquer par ici, et pourtant lui aussi c’était un natif comme son père et la moitié de la ville en fait. Ils avaient grandi avec lui, il ne faisait pas plus d’histoire qu’un flic moyen et était certainement moins vachard que Carson mais il y avait quelque chose chez lui qui le rendait imbuvable. Il tira sur le joint et le passa à sa voisine, émergeant de ses pensées à voix haute.

–       C’est sa façon de parler je crois.

–       De quoi tu causes ?

Elle avait les cheveux bleutés et roses d’ancienne teinture comme une décision qu’on n’arrive pas à prendre et le visage éclaboussé de rousseur. Corey lui montra la voiture qui filait au loin.

–       Le shérif, je me demandais pourquoi personne ne l’aime.

–       Parce que c’est un connard, répondit-elle en inspirant une large goulée et de cette petite voix qu’use le fumeur dans le shoot de la montée.

–       Tu trouves ?

Kate s’en fichait, c’est ce que disait tout le monde et personne ne l’intéressait assez dans cette ville pour qu’elle examine la question plus avant. Sa petite bouche rose et ronde s’agita.

–       ACAB, grogna-t-elle.

All Cops Are Bastards, l’acronyme favori des anars à la gomme, ce qui lui ressemblait peu. Elle était trop rien à foutre de rien comme fille pour s’accrocher à des cris de ralliement d’où qu’il soit. Il ne répondit pas. Ca l’embêtait si elle le pensait vraiment. Il avait envie de lui plaire et ne lui avait jamais avoué que lui aussi il rêvait de porter le stetson et l’étoile. Moins la loi et l’ordre que le sentiment d’être au service d’une communauté. Pas ici, pas à Baker, ils rêvaient d’en foutre le camp l’un comme l’autre, mais ailleurs pourquoi pas. Il regarda la voiture disparaitre derrière les premières baraques et s’en désintéressa, suivant des yeux un busard qui planait au loin en l’écoutant tirer sur le machin. C’est ce qu’il aimait aussi quand il était avec elle, ils n’avaient pas forcément besoin de se parler, leurs silences étaient pleins, leurs silences avaient du sens. Les gens parlaient trop.

–       Connard d’Olson, ajouta-t-elle finalement.

Olson c’était son beau-père, un gars de Corpus Christi, le patron du Piggly Wiggly, la superette. Un con bien identifié celui-là. Mais lui personne n’y voyait à redire, un gars respectable en apparence.

–       S’est passé quoi ?

Un tyran ménager dans la réalité, qui faisait pleurer Betty, comme elle appelait sa mère, passait son temps à l’humilier et à la diminuer, et elle qui n’arrivait pas à se défendre. Kate le détestait, et pas seulement pour ça. Parce qu’il se mêlait de tout, voulait la régenter elle et que comme il n’y parvenait pas, parlait de l’envoyer en pension à El Paso. Un collège catholique en plus.  Kate détestait la religion.

–       Connard ! Il va la détruire, si je suis plus là, elle va s’effondrer. Tu comprends je suis sa fille ! Elle m’a presque élevé seule, elle tient pour moi.

Pourtant elle en rêvait de se tirer. Combien de fois ils avaient fait des plans de partir dans le nord ou en Californie. Déliré à se prendre un appart à deux à Chicago, New York ou Los Angeles. Depuis qu’ils avaient fait connaissance au lycée en fait. Les deux freaks au milieu des robots de Baker et alentours. Katie avait suivi son beau-père et sa mère dans ce trou où il était presque né. Une raison supplémentaire de vouloir repartir. Quitter ses amis, Port Lavaca, la côte et la mer, pour se paumer à zombie ville, Badlands. Une autre de le haïr.

–       Même de venir ici, je suis sûr, c’était pour mieux la casser.

–       T’es parano arrête.

–       J’arrête queue dalle, je suis sûre je te dis, c’est un pervers narcissique !

Corey ne savait pas trop bien ce que ça signifiait sauf que c’était un mot qui flottait dans l’air et qu’apparemment les gens avaient attrapé avec Trump. Un autre sujet de détestation pour les deux ados. Et pas seulement parce qu’à l’annonce de sa victoire, les garçons-bouchers de leur lycée s’étaient battu la poitrine en gueulant comme des gorilles en rut. Il évoquait tout ce qu’ils détestaient eux même de leurs pays. La violence, la bêtise, la petitesse,, le puritanisme lourd des allemands d’ici, la vulgarité, l’inculture des petits blancs pourris de l’Amérique oubliée, ceux de Baker. La majorité qui mugit. Il y en avait des comme ça dans tous les pays à ce qui parait. L’horreur humaine. L’horreur humaine avec la peau orange et un rat crevé sur la tête, un cauchemar sorti de la tête malade de Matt Groening.  Entres-eux ils l’appelaient Trunk, Le tronc, con comme un tronc, et méchant quand on se le prenait dans la poire. Ou une trompe, faut voir, une bonne grosse trompe qu’on s’empogne à la virile. Comme les mecs au lycée. La moitié d’entres-eux avaient un parent ou un autre à l’usine, fils d’ouvrier blanc médiocre avec des regards obliques de mutant. Equarisseurs, opérateurs de machine à broyer, disperser, chauffer, extrudeur de viande et graisse, farine d’os, traitement chimique dans des bains clapoteux d’un cloaque d’aditifs mutagènes, découpe chirurgicale. Sous le masque, dans les effluves moisis. Quand on s’approchait, la noirceur apparente de l’usine laissait place à un jaune-brun suspect sur des murs de béton et d’aluminium encrassé, graisseux. Potovski attendait sur le parking avec Reese, son contremaitre.

–       Alors qu’est-ce qu’il y a de si urgent ? Questionna Parker.

–       Venez voir vous-même, on n’a pas touché.

Chemise blanche, stylo quatre couleurs, blond vénitien dégarni, avec une moustache en brosse. Chrétien fervent, bon père de famille et travailleur compulsif. Potovski le précéda jusqu’à la salle de dégraissage. Ils recevaient les carcasses des abattoirs d’El Paso, Houston, et alentours Par tonnes, qu’ils dégraissaient, tronçonnaient, réduisait en poudre, en gelé, en agglomérats de fibres musculaires, et enfin en boulette ou en pâté, conditionné dans des emballages plein de chiens joyeux et rigolos qu’on avait envie de bisouter jusqu’à ce que mort s’en suive. Parker n’avait jamais souscrit à cette folie américaine de l’animal de compagnie. Il ne comprenait même pas qu’on puisse faire ça à une bête. La cohabitation avec leur espèce. Supporter les mœurs humaines, sa bêtise, ses névroses, tout en sachant que par ailleurs, les mêmes qui s’attendrissaient d’un chaton sur Internet  laissait l’industrie de la viande tuer les poussins en les écrasant.  Instantanément il fut saisi par le poison acide du sang caillé et de la mort, entassé en vrac dans des grands casiers en plastique, des os de bœufs et de moutons, de vache et même de poulet. Suspendus au bout d’une chaine et d’un crochet moiré de sang ancien, des carcasses, parfois embrochées sur une tige à plusieurs. Des ouvriers se tenaient là avec des seaux pleins d’ossements, bras ballants devant un tapis roulant à l’arrêt où s’égrenaient d’autres restes de bestiaux ou presque. Immanquablement il remarqua le dessin caractéristique d’un tibia humain, puis une flaque de sang qui baignait le tour d’un crâne également humain.

–       Qu’est-ce qui s’est passé ? Demanda-t-il par pure formalité.

Ce n’était pas bien difficile de deviner et le patron de l’usine lui confirma. Un ouvrier qui s’était tranché net le pouce de surprise. Le crâne. Le sang ajoutait au mélodrame mais ça n’en était pas le nœud, pas le plus terrifiant.. L’horreur c’était sa taille. Un crâne d’enfant.

–       Ils disent quoi vos bordereaux ?

–       El Paso.

Pourquoi ça ne l’étonnait pas plus que ça ?

–       C’est un signe, s’exclama une ouvrière qui tenait des seaux plein d’ossements gras de viande.

Parker la toisa, une mexicaine, 80 % indienne, cheveux noirs jais sous une cloche transparente yeux bridés, nez plat et pommettes hautes.

–       Un signe de quoi ?

Elle posa ses seaux, regarda le crâne puis le shérif.

–       Il va venir, c’est un signe.

Le regard de Potovski coulissa sur les autres ouvriers.

–       Oui Melinda, d’accord, ne dramatisons pas voulez vous.

–       Un signe de quoi ? Qui ça il ? insista Parker.

–       El Diablo ! Qui d’autre ?

–       Arrête de dire des conneries on t’a dit ! Aboya Reese.

Parker lui fit signe de se calmer.

–       C’est pas des conneries, insista un autre ouvrier. C’est un signe !

–       Allons, allons, Miguel, je crois que le diable a beaucoup mieux à faire que de venir à Baker, dit Potovski en ajoutant à son affirmation un petit rire suffisant.

–       Pas ce diable là, déclara la femme.

Elle avait l’air sérieuse.

–       Pourquoi il y en a d’autres ? Demanda le shérif.

Le regard qu’elle lui rendit l’envoyait paitre au royaume des imbéciles.

–       Nous sommes de Ciudad Juarez, expliqua l’ouvrier, de l’autre côté de la frontière il y a cet homme, un géant à ce qu’on dit, on le surnomme El Diablo ou El Canibal, parce qu’il mange les gens.

–       Il mange les gens ?

Parker était dubitatif, au sud de la frontière on croyait beaucoup à ces histoires de croquemitaine.

–       Oui un santarista, c’est lui qui a tué toutes ces femmes, parfois il les jette, souvent il les mange, c’est pour ça qu’on ne retrouve pas les corps.

La Santa Muerte un culte païen de l’autre côté de la frontière que les catholiques considéraient comme diabolique. Quand aux femmes, ils devaient parler des disparues de Juarez. Environs quatre mille à ce jour, dont 1600 qui avaient terminée comme cadavre jeté dans la nature. Personne ne savait ce qui se passait, quelques arrestations avaient bien été mené, des bruits couraient, mais le gouvernement mexicain s’en fichait globalement. La théorie la plus courante est qu’un tueur en série avait élu domicile et qu’il prospérait sur l’incurie des autorités. Une théorie toujours plausible même s’il ne croyait pas plus au croquemitaine qu’il ne pensait possible qu’un homme seul puisse être l’unique responsable d’une telle quantité de morts. Il jeta un nouveau coup d’œil au crâne, a y réfléchir il pouvait très bien s’agir de la tête d’une femme. Cette pensée n’était pas moins lugubre. Il ressorti quelques minutes plus tard avec les ossements dans un sac en plastique. Anna se tenait dehors. Sortie prendre sa pause dès qu’elle avait aperçu sa voiture garée derrière l’usine sur le parking. Potovski était remonté dans son bureau, il la salua de la tête. Elle recracha la fumée de sa menthol, lui fit remarquer qu’il pourrait au moins l’embrasser. Il lui adressa un de ces regards….

–       Bonjour Anna, ajouta-t-il sans pour autant s’approcher. Raide, pas complètement fermé mais pas loin.

Elle était jolie pourtant, auburn, les yeux allongés et vert sur une peau perpétuellement bronzée. Mince et appétissante comme on peut l’être à vingt-neuf ans en mode secrétaire. Qu’est-ce qui n’allait pas avec lui ? Qu’est-ce qu’elle lui avait fait ?

–       Parait que c’est un enfant…. Lança-t-elle pour sujet.

–       Oui, on dirait.

–       C’est affreux.

–       Oui… pardon je dois…

–       Oui, oui, je ne vais pas t’ennuyer Jim…

Il fit quelques pas avant qu’elle n’insiste. Elle insistait toujours.

–       Kid va repasser au tribunal ?

–       Il avait vingt grammes sur lui, c’est pas de la conso personnelle.

–       Tu sais il a été gentil avec moi quand t’es parti, c’est pas un mauvais gars…

Il attendait, elle ramenait toujours leur relation sur le tapis, ça ferait bientôt deux ans. Il attendait et n’aimait pas ça. L’évocation de ce temps là. Ce qui était passé était passé, ils n’étaient pas fait pour vivre ensemble c’est tout.

–       Promet moi que tu diras un mot au juge.

Il avait gaulé Kid un samedi soir à la sortie de chez Barry, fin bourré, en train de se bagarrer avec des gars de G street. Ce n’était pas la première fois qu’il faisait des histoires où était chopé avec de la dope. Par ici la dope c’était commun. Ca n’empêchait qu’il ne pouvait pas laisser passer. Mais il promit pour écourter.

Le ciel s’écrasait sur le paysage à mesure qu’on tombait vers le sud. Volutes bleuies de taureaux courbés sur l’arène de l’horizon. Frontière blanche, anonyme, le grand désert. Par ici rien ne délimitait le Chihuahua du Texas, même pas le Rio Grande ou sa myriade de rivières, rus et ruisseaux. Le hameau était planté sur le paysage comme une verrue, entre un casse et un drugstore. Un motel au milieu, au pied duquel se tenait une station service, la seule sur trois cent kilomètres. La route était de moins en moins fréquentée depuis qu’ils avaient saigné le paysage d’une nouvelle autoroute. Mais ici on s’en fichait. Une rutilante Corvette noire métal se tenait, repue, devant les trois étages de l’Alamo Inn. Le néon orange et rouge qui clignotait au-dessus, Profil de David Crockett mou luisant en pleine journée sur l’acier.

–       Pendejooooo !

–       Ola caballero como esta ?

–       Muy bien joven, muy bien !

Dans un coin du casse, près du pick-up estampillé Texas, Kid et un gars en chemise de soie jaune se tombaient dans les bras, sous l’œil affuté et bienveillant d’un obèse à moustache. La mère de Kid était née à Ciudad Juarez, Enrique et lui s’étaient connus en Iraq, la famille ou tout comme.

–       T’es revenu quand ?

–       La semaine dernière pendejo !

–       Alors c’était comment Dakar ?

–       Génial mec ! Génial ! De la chatte partout !

–       Nan !?

–       Siiiii pendejo ! Mieux qu’à Miami !

–       Nan !? Mieux qu’à Cancun ?

L’autre confirma. Ils y étaient allé ensemble après l’Iraq en somme de vacance. Deux post ados attardés, saturés de testostérone, amateur de viande noire, lâché dans le lunapark du Spring Break et son décor chicano tropicale chico toc. Acide, ecsta et cocaïne, baston, poilade, piscine, dégueulis et baise à couilles rabattues. Trois jours, ça scelle des amitiés. Enrique voulait qu’il travaille avec eux. Fini les bricoles, adios Baker, ils le feraient rentrer à Alpine aux Narcotiques ou à El Paso, ils avaient des intérêts sur toute la frontière d’ici au Pacifique. Kid se tâtait encore. L’uniforme, la hiérarchie, il n’avait pas beaucoup aimé ça. Plus encore que l’argent facile c’était sa liberté retrouvé qu’il chérissait. Rouler sur des kilomètres sans voir âmes qui vive sinon des coyotes ou des busards. Se lever à l’heure qu’il voulait, une main dans le calbute aller se chercher une bière et l’assortir d’un spliff pour bien commencer la journée. Toutes ces choses dont l‘avait privé et le priverait l’uniforme. Ils discutèrent de son séjour Africain pendant que l’obèse le payait.  De grosses liasses de dix dollars enfoncées dans du cellophane, dont il fourrait à mesure les pièces détachés. Enrique avait des choses à voir à Baker et si on en profitait pour remonter ensemble, se faire un rail, fumer un spliff au passage, il avait de la colombienne justement. Alors c’est exactement ce qu’ils firent.

–       Mec je te le dis l’Afrique si tu payes en dollar c’est le paradis de la chatte. Et puis les sénégalaises elles sont fraiches toute pleines je te jure, des petits cœurs.

Kid souriait à l’évocation comme s’ils allaient partir dans l’heure. Ca lui faisait toujours un truc du genre quand Enrique racontait. C’était un bon vendeur, il savait faire rêver, on y était ou on irait.

–       Faut que tu viennes avec moi la prochaine, tu vas pas rester toute ta satané vie dans ce fossé !

–       Ouais j’avoue ça me tenterait bien.

Ils en étaient là quand il aperçu derrière lui la voiture de police.

–       Merde.

Ce n’était pas la bagnole, il roulait doucement, fenêtres ouvertes, même l’odeur d’herbe devait avoir disparu. C’était la tête derrière le volant, Carson. Il s’approcha en chaloupant, les pouces dans le ceinturon, cowboy à la con.

–       T’es pas armé au moins ? Demanda-t-il à son voisin tout en faisait un signe de la main à l’adjoint qui se rapprochait.

–       Mais non ! T’es fou toi !

–       Hey bonjour les gars ! Lança Carson sur un ton faussement joyeux.

–       Oh euh bonjour shérif… qu’est-ce qui se passe je suis sûr que je ne roulais pas vite !

–       T’as un phare arrière de cassé et ta plaque n’est pas lisible.

–       Ah oui je sais, je vais réparer ça en rentrant.

Carson ne l’écoutait pas, il dévisageait Enrique avec un air de chat devant une souris.

–       Et pourtant je te vois toute la semaine qui fait des allers, et des retours, et des allers, expliqua-t-il en faisant aller son doigt devant son nez, les yeux dans les yeux. Et je demande, forcément qu’est-ce que tu fabriques. J’ai pas raison monsieur ?

–       Un homme doit faire ce qu’il doit faire, approuva Enrique.

–       Monsieur ?

–       Gomez, Monsieur Gomez, Felix Gomez, répondit du tac au tac l’intéressé.

–       Sortez donc de là de tous les deux.

–       Mais j’ai rien fait shérif ! Protesta Kid.

–       Discute pas et vient donc me montrer ce que tu ramènes.

Il hésita, Carson donna un coup sur la portière et aboya.

–       Dehors !

Enrique connaissait ce genre de flic. Les vieux salopards de la cambrousse. Trop con pour pouvoir bosser ailleurs, trop vicelard et dur à cuir pour se faire avoir facilement.  Mais ils avaient des retraites à la con, des salaires minables, et tout le monde à un prix.

–       Allons patron, on va pas faire des histoires pour un phare ! Je peux régler l’amende de suite si c’est que ça.

–       J’ai pas encore parlé d’amende, vous ne seriez pas en train de me faire miroiter un pot de vin par le plus grand des hasards ? Demanda Carson avec un sourire onctueux.

–       Oh ! Jamais je n’oserais faire une chose pareille avec un honnête policier texan, shérif !

–       Arrête de me prendre pour un con mon gars, ça sera mieux, et descendez là tous les deux.

Il était peut-être allé top vite en besogne. Les vaches comme ça c’était susceptible comme de la pucelle. Ils obéirent, Carson demanda ses papiers à Enrique.

–       Hé mais il n’a rien fait ! protesta son copain.

Enrique fit signe que tout allait bien.

–       T’en fais pas mon pote, ce brave shérif fait juste son boulot, dit-il en sortant triomphalement un faux permis de conduire de la poche arrière de son jean.

Il était confiant. L’organisation à laquelle il appartenait avait un réseau national de pickpocket qui faisait circuler une noria de pièces d’identité et de cartes de crédit tout ce qu’il y a de plus légales, éventuellement ré-immatriculées ou maquillées avec la complicité de quelques fonctionnaires grassement payés des deux côtés de la frontière. Dans leur monde il n‘y avait pas de problème qui ne puisse être résolu. Carson leva les yeux de la carte plastifié et dit à Kid de lui montrer plutôt ce qu’il ramenait de la frontière.

–       Un permis US presque vrai hein ?

–       Que no madre dio, sheriff ! Vous pouvez vérifier ! S’exclama Enrique avec un air presque offensé.

–       Ouais… j’en doute pas…

Kid fit le tour du pick-up et débloqua la ridelle arrière alors que Carson agitait le permis devant son nez. Comme pour décider s’il allait être plus vachard et chiant que d’habitude ou bien juste assez lourd pour vérifier quand même ce qu’il savait pertinemment être aussi vrai que le nom qu’avait donné Enrique était faux. Tout le monde jouait la comédie à la frontière. Trop de kilomètres, trop de paperasses, trop de siècles et de fraternisations. A la frontière, à toutes les frontières, les hommes étaient cousins. Peu importe qu’ils bâtissent ou non ce délire de mur, ça ne changerait rien à l’histoire du Texas et de son voisin mexicain, de l’Amérique en somme. Kid aperçu dans le coin de son œil, la pointe verte d’un projectile de calibre 5,56. Posé là, bien en évidence sur le plateau… merde.

–       Hey ! Qu’est-ce que tu fabriques !? Recraches ça ! Recraches ça tout de suite !

Enrique s’écarta de l’adjoint, Carson dégaina sa matraque télescopique en marchant sur Kid qui tentait d’avaler une balle, tout en prenant l’air le plus innocent du monde. Le projectile avait roulé sous la langue, derrière une molaire, bon Dieu de merde. Il sentait son gout métallique, ses vingt grammes d’acier et de téflon se rebeller.

–       Recraches ça je t’ai dis !

La matraque lui fouetta le visage, un coup précis, professionnel, normalement juste assez puissant pour lui faire ouvrir la bouche. Pas pour qu’elle éclate avec son cou. Littéralement. Un éclair sous la joue, l’onde de choc sur des plombages qui sautent, la mâchoire qui explose, sectionnant net l’artère. Kid tomba sur ses genoux, vivant un bref instant de stupeur partagé, tandis que son sang jaillissait de son cou comme le pétrole d’un derrick.

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