Cimetière

L’asphalte ramolli fumait comme au premier jour où on l’avait dégueulé sur terre. Une cicatrice d’un noir intense qui polluait l’horizon distordu par la chaleur. La bagnole sentait le skaï chaud, la transpiration, le tabac froid, le lait pour bébé, et le crack. Odeur de pneu brûlé entêtante avec laquelle se disputait le parfum chimique d’un désodorisant en forme de petit sapin vert acidulé, pendu au rétroviseur intérieur. A côté du chauffeur ronflait une grosse fille à la peau laiteuse et grasse, la tête penchée contre la vitre qui ballottait mollement, baudruche adipeuse en rythme avec les vibrations du moteur. Une Cadillac de 2000 enduite de poussière jusqu’au toit, les flancs cabossés, le pare-brise presque opaque d’insectes écrasés. La fille portait une robe bras nus en mousseline noire gothique qui la boudinait, des gants en dentelles de coton et une voilette noire, fixée à un bibi de même couleur, estampillé d’un pentacle inversé brodé de fils rouges. Sous la voilette pointaient les piercings en os et chrome qui transperçaient son visage. Ses lèvres et ses ongles étaient peints en noir, les bas résilles boudinaient ses gros mollets comme de funestes salamis plantés dans des bottes de saut. Un modèle anglais, à bout ferré. Sur ses grosses cuisses reposait un fusil à canon scié. Sur son cou était tatouée une araignée, et du coude à l’épaule, une toile. Elle se faisait appeler la Veuve Noire, membre d’un gang de sataniste du Montana, il ne connaissait pas son vrai nom. Il conduisait d’une main, hypnotisé par la Dexedrine et la chaleur. Le conditionneur était tombé en rade avant la frontière, la radio n’émettait plus rien depuis soixante bornes qu’un peu de neige, bruit blanc d’aluminium qui crépitait dans son cerveau farci, bouilli, comme une mauvaise cuite. Comme s’ils s’étaient enfoncés dans le trou du cul du monde. Il faisait semblant d’ignorer les ronflements de la fille pour ne pas s’endormir, branché sur les vibrations de sa machine, une seule idée plantée dans son crâne, comme un clou de 13 centimètres : conduire. Conduire et retrouver le frangin. Il était quelque part. Quelque part dans ce vaste décor. Tapis comme savent parfois le faire les ogres à l’ombre de nos cauchemars. Tapis dans l’immensité cramée par le soleil d’août, El Nino et le réchauffement planétaire. Caché en attendant de pouvoir admirer le vol lourd des vautours sur la viande crevée. L’avant dernière fois qu’il l’avait eu au téléphone, il avait entendu sa petite voix sucrée d’enfant. Celle de quand il avait fait une connerie. Primo, j’ai peur…Qu’est-ce qui se passe Lupo ? Primo, il pue, j’ai peur ! Qui est-ce qui pue Lupo ? PRIIIIIMOOOOO J’AIII PEEUUUUUUR ! ! ! Et puis il avait raccroché. Primo avait rappelé. Calmes toi, où tu es ? Je sais pas. Comment ça tu sais pas ? Tu as oublié ? Oui… Primo viens vite, j’ai peur ! ! ! Ca va j’ai compris ! T’es où bordel ? Dedans, dehors ! ? Dedans… Primo c’est de sa faute, il m’a regardé. Ah putain ! Cette fois c’était Primo qui avait raccroché. Il avait compris, furieux. Son frère était quelque part dans des chiottes rayon pissotière, et quelqu’un était rentré… Putain de ta mère ! Combien de fois il lui avait dit de s’enfermer pourtant ? Foutre au cul soixante bornes ! Soixante putain de merde d’enculé de kilomètres qu’il furetait, repérer la caisse à frangibus.

Et puis soudain… Un cube allongé sur le flanc avec un toit plat goudronné, la vitrine couverte d’éclatées fluo, des pompes chrome et plastique sous un chapiteau de néons rouge feu et noir qui la nuit devaient capter toutes les mauvaises ondes des cimetières indiens voisins, et tous les papillons nocturnes, aux ailes duveteuses et sombres que les chauves-souris n’avaient pas dévoré. Firestone, le griffon cracheur de feu estampillait l’entrée de la station dans un macaron de verre, juste au dessus de la Hyundai de Lupo. Les pneus hurlèrent, soulevant autour d’eux une fleur de poussière nocive, odeur de gomme brûlée. Il embraya brusquement, ça cogna durement du côté coffre, marche arrière, et s’enfonça sous le chapiteau bicolore. La grosse n’avait pas cillé. Primo ouvrit la portière et posa le pied à terre avec soulagement. Taille moyenne, les épaules larges, les bras travaillés à la fonte. Il portait un pantalon et une veste de cuir noir, des bottes en peau de requin avec des bouts ferrés damasquinés, un ceinturon à la boucle en forme de crotale, une chemise champagne entre ouverte, bouclée par une cravate western fermée d’une tête de cobra en argent aux yeux de pierre. Un visage d’indien avec traits brutaux, des cicatrices de varicelle ou bien de petite vérole qui éclaboussaient son nez et ses joues, une grosse moustache tombante le long de ses lèvres brunes, les cheveux mi long couleur aile de corbeau, des mains courtes et épaisses, veineuses, et tatouées. Sur la gauche, en lettre gothique on pouvait lire les initiales USMC, pour United States Marines Corps, et sur l’index droit un crâne et deux tibias. Primo Derringer avait l’air de ce qu’il était un bandit mexicain comme il en pullulait sur la frontière Il s’approcha de la cabane derrière la bagnole, celle avec le logo fille/mec bleu blanc. Le mot « TOILET » avait depuis longtemps disparu, rongé par la rouille, Primo sentit les effluves de mort avant même d’entrer. Sang, urine, décomposition, merde. Merde ! Primo poussa la porte des hommes prudemment, il n’avait pas envie de voir ça… Lupo était debout devant les cabines. Barbu, le visage jaune, éclaboussé de sang, il tenait un couteau à cran d’arrêt à la main, lame courbe, avec des dents pour le fil de pèche, noire de sang séché. Sur sa casquette des Chicago Cups on distinguait d’autre tâche de sang, d’urine et de sperme ancien, géologie de la folie, il regardait fixement sa victime. Elle gisait à demi- retournée. Des mouches bourdonnaient dans son cou et sur ses tripes, dégobillées du ventre ouvert jusqu’à la gorge, mauves, marbrées de blanc qui reposaient dans un lac de soie noire. Il l’avait châtré, les couilles et la queue reposaient dans un urinoir métallique, tranché une oreille, deux doigts et un pouce. Parfois il faisait des collections. Ah bon Dieu de merde Lupo qu’est-ce que t’as encore fait ? C’est de sa faute ! De ça faute ? Qu’est-ce qu’il a fait ? Il m’a regardé. Il t’a regardé ? Il t’a regardé la queue ? Il se plaqua les mains contre les oreilles. Dis pas ça Primo ! Dis pas ça ! Mais c’est pas possible ! Pourquoi ? Qu’est-ce qui t’as encore prit ! ? Combien de fois bon Dieu de merde je t’ai dit de t’enfermer aux cabinets ? ! Hein combien de fois connard ! Lupo regardait ses pieds comme un môme surpris dans sa bêtise. Excuse moi Primo… Excuses moi, excuses moi, qu’est-ce que tu veux que ça me foute tes excuses ? Aller, faut pas rester là, viens, prends ta voiture, suis moi. Lupo resta immobile comme une énorme statue dédiée au carnage, plantée dans un océan d’hémoglobine. Primo lui jeta un coup d’œil circonspect. Qu’est-ce qui a ? Je peux pas… Tu peux pas quoi ? Lupo regarda brièvement la porte. Je peux pas… la voiture… Les yeux de son frère s’étrécirent, soupçonneux, la voix gronda. Me dit pas qu’il y en a d’autre ! Il ne répondit rien, le nez sur ses chaussures crasseuses. Le visage et les poings de Primo se refermèrent comme des engins mécaniques. Oh putain de ta mère ! Dis moi que c’est pas vrai ! Lupo gémit, il grinça des dents. Bon reste là ! Il sortit et regarda en direction de la Hyundai. Jusqu’ici tout lui avait paru normal et puis il s’approcha en faisant le tour par derrière pour pas qu’on l’aperçoit depuis la boutique, remarqua la trace de sang sur la serrure du coffre, sentit peu à peu l’odeur monter, viande faisandée, charogne béante. Il ouvrit le coffre qui exhala un nuage de mouche. Deux cadavres, recroquevillés l’un contre l’autre, tassés avec leurs sacs à dos, un garçon et une fille. Tous deux avaient la gorge tranchée jusqu’à la moelle épinière, probablement des autostoppeurs, leurs visages gonflés par la chaleur, noirâtres, grouillant déjà de larves qui leur sortaient de sous les paupières. Primo referma le coffre en jurant et retourna dans les chiottes. Qu’est-ce qui s’est passé nom de Dieu ! ? Hein qu’est-ce qu’ils t’ont fait ces deux là ? Ils t’ont regardé la bite aussi, hein ! ? Lupo plaqua à nouveau ses grosses mains molles et velues sur ses oreilles, le couteau tomba cette fois dans l’océan de sang coagulé avec un bruit écœurant. Dis pas ça Primo ! Dis pas ça ! Primo eut envie de cogner, mais il savait que ça n’arrangerait rien. Et même qu’il pourrait tout aussi bien avoir le dessous. Lupo mesurait deux mètres dix pour cent quatre-vingt kilos Ramasse ton couteau et attends moi là. Primo y pue la mort ! Ferme ta putain de gueule et attends moi là !

 

Avec l’imagination qui les caractérisait ses parents l’avaient appelé Primo parce qu’il était né le premier. Pourquoi Lupo, le loup en italien, pas la moindre idée mais ça devait tenir de l’instinct. Ils avaient grandit à East L.A entre un père mécanicien et une mère femme de ménage. Quatre ans de mariage dans l’à peu près et puis les choses étaient partis peu à peu en couille. Le père, un alcoolique notoire, avait quitté le domicile conjugal six mois après la naissance de Lupo et la mère s’était mis en ménage avec un macro qui l’avait initié à la came et à la prostitution. Primo alors préférait déjà la compagnie de son gang et il se fichait pas mal de ce qui se passait chez lui. Puis il avait été arrêté et on lui avait laissé le choix entre dix ans de taule et l’armée. Quand il avait appris pour leurs grands-parents il était en Somalie à se battre contre les zoulous. Lupo les avait abattu puis démembré, on l’avait retrouvé à errer en ville avec une tête dans chaque main. Il venait d’avoir quatorze ans. Dix ans d’hôpital psychiatrique plus tard son frère, depuis libéré de ses obligations, le récupérait, soit disant guérit. A cette époque Primo avait déjà fait son chemin au sein de la pègre mexicaine qui l’employait comme tueur à gage. Depuis, avec son frère, ils faisaient un tandem parfait qui terrifiait tout le monde. Mais évidemment avec lui il y avait toujours le risque que ça déraille, notamment quand il partait en escapade sans rien dire. Il poussa la porte de la boutique, accueillant avec délice la fraicheur de l’air conditionnée. Derrière la caisse se tenait une fille, blonde décolorée, boutonneuse, qui suçotait une Chuppa Chup avec un air d’ennuis moribond en regardant son IPhone. Elle s’appelait Sherry-Ann, dix-huit ans qui vivait dans un patelin pas loin, Blue Creek, et n’avait jamais rien connu d’autre que ce désert, le mobile home où elle avait grandit et les programmes télé. Des comme lui, bandit chicanos ou gros frimeur, il en passait quelques uns dans le coin depuis un moment, elle s’en fichait complètement, même s’ils étaient mal vus par chez elle, ça ne l’impressionnait pas. Elle le suivi du regard dans le miroir d’angle, et puis l’oublia alors qu’il s’enfonçait entre les rayons direction les vêtements. La boutique sentait l’air recyclée et le désodorisant, avec un arrière-goût acide et aseptisé de fréon qui venait peut-être des propulseurs ou bien des tubes blancs qui clignotaient, inondant par alternance les rayonnages d’une lumière crue, un petit bourdonnement électrique à agacer les dents et percer la rétine. Sachets de cacahuètes, pistaches, bacon séchés, algues vertes fluo avec des cristaux de sucres dessus, paquets de chips à tous les parfums : fromage, saucisse fumée, piment, poivre… tacos sous vide, corned beef, barres vitaminées aux fruits secs et aux graines, fruit séchés, barre chocolatées, M&M’s, puis les boissons, Pepsi, Coca à la caféine et au guarana, soda énergisant, root beer, D’ Pepper, Budweiser UltraLight, Rolling Rock, Foster, Coors, Tecate… Enfin à droite les produits congelés, et à gauche quelques vêtements et quelques souvenirs de la région, essentiellement des pièges à rêves Navajos et autres faux turquoises. Primo trouvait ça marrant, on avait volé leur terre aux indiens avec de la verroterie, et maintenant c’était eux qui en vendaient à tout ces gogos du New Age. Il avisa les vêtements et se mit à fouiller dans les tee-shirts, heureusement l’Amérique était obèse. Il choisit un modèle XXXL I Love Texas avec un cœur pour «Love», un pantalon de jogging pistache, une casquette de camionneur bleu marine. Remarqua des couches culottes et autres petits pots pour bébés coincés sous une étagère, prit l’un et l’autre pour les gosses. Un paquet de Colt, réclama-t-il en montrant les colonnes de cigarettes derrière elle. Elle remarqua le tatouage sur son index, son frère Billy avait le même, le Doigt de la Mort ça s’appelait, un truc des gars en Irak. Autrement dit il avait la gâchette facile. Mais elle s’en fichait parce que ça pouvait tout aussi bien être un truc de mytho. Par exemple Billy il était dans l’intendance… et il avait beau raconter partout que sa base avait été attaqué et qu’il l’avait quasiment sauvé à lui tout seul, il n’y avait que ses potes de bar que ça impressionnait. Quand arriva une voiture bicolore et entra le shérif adjoint. Il s’appelait Joe, comme une bonne cinquantaine de ses administrés, Joe Ford, vingt neuf ans, fervent adepte de la loi et l’ordre. Huit ans de métier et lui aussi des comme Primo il en avait vu beaucoup trop passer dans la région, comme si ces gars là se croyaient tout permis. Parce qu’à ses yeux de représentant de l’ordre pointilleux ils étaient tous trafiquants de drogue et il n’avait pas complètement tort, mais pour le coup si, et c’est ce qui le perdit. Salut Sherry-Ann, salut Joe. Joe se retourna vers Primo qui cherchait son argent au fond de sa poche de veste pour en sortir, bien entendu, une petite liasse pliée en deux dans un fermoir à tête de serpent. Le shérif avait cet air inexpressif des bouseux du coin, à croire qu’ils avaient prit sur leur bétail. Un problème chef ? demanda Primo en lui jetant un coup d’œil. Le flic lui répondit par une autre question, comme ils faisaient tous. Vous êtes de passage dans la région ? Ouais pourquoi ? Pour savoir, vous venez d’où ? Du Nevada menti Primo. Ca fait une trotte. Ouaip…C’est du sang que vous avez sur vos chaussures ? Primo regarda ses bottes et jura en silence. Il n’avait pas fait gaffe. Ouais… j’ai renversé une bête en venant. Une bête hein ? Ouais, un coyote, j’l’ai viré de la route… Mais il voyait bien que le flic n’avalait pas. Vous avez vos papiers ? Mes papiers ? Tiens les v’la mes papiers ! Foudroyant il rabattu sa veste en arrière et dégaina l’automatique chromé qu’il avait collé contre ses reins. Blam ! Blam ! Deux balles dans la poitrine, Joe Ford s’effondra à la renverse, traversant la porte de la boutique dans un fracas d’enfer. Blam ! Un projectile dans la gorge de la caissière, il avait horreur quand ils gueulaient. Il passa derrière le comptoir, elle se tenait par terre, les yeux écarquillés, les mains sur la gorge d’où s’échappait le sang par gros bouillon, sa sucette qui bringuebalait entre ses dents tremblantes. Il lui ôta, se la fourra dans la bouche et lui logea une balle dans le crâne. Il ouvrit la caisse, prit les cinquante dollars à l’intérieur parce qu’il n’y avait pas de sot profit et sortit. Son frère avait reconnu les coups de feu, il était au milieu du parking. Qu’est-ce qui s’est passé ? T’occupes, attends-moi dans la bagnole et change toi, dit-il en lui fourrant les courses dans les mains. Il alla chercher la Hyundai et la gara près du véhicule de l’adjoint, puis il retourna dans boutique déchirer un tee-shirt avec les lambeaux duquel il bloqua les pistolets des pompes, arrosa jusqu’à l’entrée de la boutique le cadavre du flic, s’alluma une cigarette avec son Zippo des Marines qu’il jeta ouvert sur la nappe arc-en-ciel. Tant pis pour les souvenirs, avec juste une clope ça prendrait pas, c’était pas comme dans les films. Il partit en courant alors que le feu enflait. D’abord en vaguelettes bleutées puis par de grandes flammes jaunes qui s’emparèrent des voitures avant de dévorer les pompes. Ils étaient à trois cent mètres quand il y eut un boum retentissant. Une boule rouge et noire s’élevait dans la lunette arrière. C’est beau s’extasia Lupo. Était-ce sa voix ou bien la détonation ? Mais la fille se réveilla d’un coup, et de mauvaise humeur. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’il fout là lui ? C’est quoi là bas ? T’occupes cocotte, rendors toi, grommela Primo sans la regarder. Y devait ouvrir ! Qu’est-ce qui branle ici !? Insista-t-elle. Changement de programme, on a eu un problème avec la caisse, t’occupes, on s’en charge. De quoi ? Qu’est-ce que tu me charries connard et ça là bas c’est quoi !? Une épaisse fumée noire comme une malédiction avait succédé aux flammes. Fais pas chier et roupille. Me dis pas ce que je dois faire mexicain de merde ! Brailla-t-elle en braquant d’un coup sa pétoire vers lui. Il l’écarta aussi sec, eh ranges ça connasse ! Mais elle ne voulait rien entendre, l’arme toujours braqué sur lui. Réponds ! C’est quoi ce bordel !? Puis soudain Lupo. Fais c’que te dis Primo lâche ton flingue salope ! Il brandissait un revolver Taurus 44 sorti de nulle part. C’était son flingue préféré parce que c’était aussi celui de Berkowitz, le fameux auto-intitulé Fils de Sam qui avait terrorisé New York dans le passé. Sans surprise, Lupo était fan de tueur en série. Primo trouvait qu’on en faisait trop autour de ces malades. Lupo dégage ce flingue ! Saloperie d’mexicains, je vais vous buter tous les deux ! Nan qu’elle jette son arme d’abord ! Lupo fais ce que je te dis ! Enculé arrête la bagnole ! Lupo obé… Blam ! La moitié de la tête de la fille s’évapora sur le pare-brise et le tableau de bord, arrosant les deux hommes de sang, de cervelle et d’esquilles d’os. Primo pila en hurlant une bordée de juron en spanglish. Ses oreilles sifflaient, il ne s’entendait même pas gueuler. Mais bordel qu’est-ce qui t’as pris encore !? Le coup est parti tout seul ! Hein ? Le coup est parti tout seul j’te promet ! répéta son frère. Le coup est parti tout seul, le coup est parti tout seul ! T’as failli me faire tuer pauvre con ! Il s’éjecta de la voiture, il avait tout le côté du visage et les cheveux gluant, la veste inondée du bras à l’épaule. Il la retira et ouvrit le coffre arrière. Deux enfants de quatre et cinq ans se tenaient à l’intérieur en quinconce. Ils respiraient doucement, sonnés au Valium. Un garçon et une fille, des gringos, ça se vendait mieux. Cinquante mille dollars pièce à Ciudad Juarez. Quarante pour eux, le reste pour la secte. Il jeta sa veste à l’intérieur, prit un chiffon et s’essuya du mieux qu’il pu. Lupo s’approcha, penaud. Excuse moi Primo… Va te faire foutre. Qu’est-ce qu’on va faire ? D’après toi connard ? On va marcher ! Marcher ? Mais Primo on est dans le désert ! Ah ouais ? Et tu veux faire quoi ? Te balader avec cette bagnole et toute la cervelle étalée dedans ? Pardon monsieur l’agent le coup est parti tout seul ? Abruti ! Lupo lui jeta un coup d’œil à la fois hébété et débile. Et eux on en fait quoi ? Primo regarda les mômes. Rien à foutre. Il sorti son arme et leur logea une balle dans la tête chacun. Pris le chiffon, ferma le coffre bouscula son frère et déroula le tissu dans le réservoir. Après quoi il y mit le feu avec l’allume cigare.

 

La voiture éclata alors qu’ils étaient déjà dans le désert, leurs pieds balayés par un léger vent qui semblait ne jamais vouloir cesser, poussant devant eux des boules d’épineux desséchés, jusqu’à ce qu’ils atteignent un chemin de terre qui partait en diagonale vers une paire de collines érodées par le vent. Dis qu’est-ce tu crois qu’ils vont dire les autres ? Demanda le géant en parlant de la secte. Rien à branler on a la Eme derrière nous. Essuie toi mieux que ça, t’en as encore. Le sable c’était pas agréable pour virer le sang, mais c’était quand même bien, un truc qu’il avait appris dans les Marines. Toi aussi, lui fit remarquer son frère. Primo pris une nouvelle poignée et se frotta les cheveux, ah putain ! Derrière les deux collines se tenait une vieille ferme, un appentis, et une bicoque en planche brut, un pick-up japonais garé devant qui avait dû connaitre des jours meilleurs. Derrière la baraque s’étalait un petit potager avec des plans de tomates vertes et des courgettes jaunâtres aux feuilles desséchées au milieu duquel se tenait un vieil homme en salopette. Il avait le visage raviné et tanné par le soleil avec de petits yeux gris inoxydables, comme une croute de poussière sur les joues et le front, les cheveux épars, blancs jaunes nicotine. Il les fixait sans animosité ni curiosité apparente malgré leur mise désastreuse de zombie ensablés. Primo avait soif et très envie de se débarbouiller de la tête au pied mais c’était pas le plus pressant. Il le salua de loin. Bonjour, on a eu un accident ! Vous auriez un téléphone ? Notre amie est blessée. Le vieux ne répondit rien, se contentant de la dévisager. Il répéta sa supplique quand une grande femme apparue sur le perron de la ferme. Elle portait une robe en toile de jean et un teeshirt immaculé avec un petit crucifix qui tombait sur sa forte poitrine. Le visage bronzé, les yeux noirs, une crinière blanche rafistolé en chignon. Elle semblait plus jeune que lui, elle leur demanda ce qui leur était arrivé. Primo pris sa mine contrite d’escroc N°1 et resservit à peu près le même mensonge qu’il avait vendu à l’adjoint. Ils avaient percuté un coyote, leur amie était blessée. Nan, on n’a pas le téléphone, lança-t-elle sèchement. Alors le vieux aboya : Selma fais pas chier ! Laisse lui appeler ! Sa bouche se déforma en une grimace et elle retourna dans la maison en claquant la moustiquaire. Excusez-là, fit le vieux en s’approchant, elle vient de la ville. C’est grave ? C’est du sang que vous avez sur vous ? Non je crois pas, ça c’est le sang du coyote. Vous en avez dans les cheveux, fit remarquer le vieux, l’était encore vivant cette saloperie j’ai dû l’achever avec mes mains ! V’nez, le téléphone est dans la salon. Primo n’en avait rien faire du téléphone. Et la douche attendrait. Tout ce qu’il voulait c’était foutre le camp avec le pick-up le plus tôt possible mais il joua le jeu et fit semblant d’appeler un numéro, pendant que l’ancien proposait à Lupo bière ou citronnade ? Lupo ne buvait quasiment pas d’alcool. C’est une rudement belle ferme que vous allez là monsieur, arrête ton char grand, c’est rien qu’une vieille baraque. Primo retourna dans le hall de sa démarche chaloupé. Bon tout va bien, les secours arrivent. Ah oui ? fit naïvement Lupo, son frère lui jeta un regard noir. Voulez que je vous raccompagne jusque là-bas ? proposa gentiment le vieux. Aaah cette bonne vieille hospitalité de l’Ouest, c’était pas une légende, même au milieu du Texas. Et c’était bien le plan qu’il avait en tête d’ailleurs. Il n’avait pas l’intention de lui faire de mal, il n’y avait pas de raison, juste le braquer et le larguer en chemin. Il avait déjà arraché le fil du téléphone. Bin ça serait rudement gentil à vous j’avoue, fit-il avant que la vieille ne s’exclame : papa il a une arme ! Bon Dieu de Lupo qui avait mal rabattu son teeshirt. Les yeux du veux ne décillèrent pas mais sa bouche se contracta d’appréhension. Primo leva les mains en signe d’apaisement, son frère essayait de désentortiller le tissu et de cacher son arme. Pas de panique m’dame, on vous veut aucun mal. Allez-vous en ! Ordonna-t-elle d’une voix blanche Oui dès que votre père nous aura raccompagné, insista Primo qui espérait toujours sauver son plan et la situation. Papa dis leur de partir ! Le vieux regarda le géant, puis l’autre, celui qui avait l’air d’un indien si les indiens avaient porté des moustaches de motard. Je crois qu’on ferait mieux de s’en tenir là les gars, dit-il avec le calme des hommes que les armes n’impressionnaient pas. Primo soupira. Bon fini de rigoler. Il sorti son pistolet et la braqua vers le vieux. Un 45 ACP chrome, crosse en ivoire gravé d’un cobra. Les clefs du pick-up. Le vieux regarda le canon puis l’indien. Fais pas l’con mon gars, elles sont dans ma poche. Sors les doucement. Il obéit, les clefs coincées entre l’index et le pouce. Je savais qu’il ne fallait pas vous laisser entrer, je le savais ! Pesta la vieille. Ta gueule ! Aboya Lupo qui avait imité son frère. Les clefs passèrent de main en main, c’est à ce moment là qu’elle se jeta sur le grand, armée d’une fourchette à gigot qu’elle lui planta dans le gras du bras. Putain d’salope ! gueula Lupo en lui tirant une balle dans la poitrine. Le vieux cria le prénom de sa fille. Espèce de salaud ! Il essaya de se jeter sur Primo, le 45 cracha un projectile, le sommet de son crâne sauta, il s’effondra, ses pensées sur le mur. La vieille criait toujours, des bulles de sang rosâtre autour de sa bouche un trou au-dessus du sein droit, son poumon était en train de se remplir de sang et elle s’étouffait. Soyez maudit ! Gargouillait-elle. Jésus vous voit et il vous maudit ! Lupo arracha la fourchette et se jeta sur elle. Ta gueule salope ! Ta gueule ! Elle était tombée sur les fesses et tentait de se retenir sur un bras. Il lui planta les pointes dans les yeux, arrachant un des globes de son orbite avant de la frapper encore et encore, jusqu’à ce qu’elle ne crie plus jusqu’à ce que son visage ne ressemble plus à rien d’humain. Ca y est ? T’as fini ? Sale pute ! Cracha son frère en se redressant. Ils fouillèrent la maison, prirent une douche rapide, enfin il l’obligea à en prendre une parce que Lupo n’en n’avait vraiment rien à foutre de rien, trouvèrent deux cent dollars et un fusil à pompe Remington. Quand il tomba sur les médailles du vieux, Primo réalisa qu’il s’agissait comme lui d’un ancien Marine et ça lui fit vaguement quelque chose. Survivre à la guerre, peut-être à plusieurs et mourir comme ça, comme un con ! Mais bon, tant pis c’était de la faute de la vieille aussi, qu’est-ce qui lui avait pris de se jeter sur Lupo comme ça ? Ils s’en allèrent non sans avoir incendié la ferme, Lupo s’était bandé le bras mais ce n’était qu’une égratignure. Ils retrouvèrent le chemin qui les avait menés jusqu’ici puis la route direction le sud.

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