Océan Sec 1.

Ali avait fait comme tous les gosses de son âge, il avait rêvé de devenir cosmonaute. De parcourir les étoiles, d’être de ceux qui osaient affronter l’immensité du vide, héros des temps modernes. Comme les autres gosses il avait adoré la Guerre des Etoiles, rêvé d’aller à la rencontre des civilisations extraterrestres, découvrir de nouvelles planètes avec deux soleils, apprendre des langues inconnues sur terre, manger des choses qu’aucun terrien n’avait jamais goutées. Il avait vu et revu une dizaine de fois les 25 épisodes de la Guerre des Etoiles, les vieux Star Treks remis au goût du jour. Ces sagas n’avaient pas l’ombre d’un secret pour lui, et quand les premiers explorateurs donnèrent de leur nouvelle, que l’on fit d’eux des nouveaux dieux, de nouveaux héros et que quantités de films se mirent à disserter sur le sujet, Ali avait déjà choisi sa carrière. Il serait pilote de vaisseau, rien de moins. Pendant que l’industrie se développait, que de nouveaux vaisseaux partaient de la lune pour les confins, Ali se levait chaque matin à cinq heures, faisait huit kilomètres à pied, et étudiait d’arrache-pied la physique, les mathématiques, l’astronomie. Ses parents n’aimaient pas beaucoup l’idée qu’il veuille partir dans les étoiles, surtout sa mère, mais ce qui n’était hier que des rêves de gosse à la portée d’une poignée d’élus, était aujourd’hui en train de se démocratiser avec des salaires d’autant importants que les voyages étaient interminables et risqués. Peu de monde a envie de passer 25 ans de sa vie dans 20 mètres carrés habitables, sans jamais voir la lumière du jour, même pour découvrir d’autres planètes. Mais ça ne découragea pas Ali, au contraire même, c’était un défi, et Ali se voyait comme un garçon de défi. D’ailleurs les vaisseaux s’amélioraient d’année en année, leur système de propulsion atomique avait gagné en finesse et donc en vitesse, les structures s’étaient allégées, étaient plus résistantes. Ce qui l’un dans l’autre signifiait moins une affaire de distance et de temps réduits que de confort. Les appareils commencèrent à être aménagés d’une manière plus conviviale et confortable. Sans aller jusqu’à ressembler  aux open space techno de la Guerre des Etoiles, on commençait à s’approcher d’un motel standard sur un bord d’autoroute. Du point de vue des vétérans, ceux qui avaient installé la première (et la seule à ce jour) base lunaire c’était une véritable révolution comparé au placard pour ordinateur qu’ils avaient connu, et le vieux débat du tourisme spatial fut relancé. Mais il n’était pas question de tourisme et il y avait peu de chance qu’il n’en soit jamais question avant très longtemps. L’espace c’était du sérieux. Pas seulement du point de vue d’Ali, mais de celui des états, puis des compagnies qui s’étaient lancées dans l’aventure. La base sur la lune coûtait quinze milliards par an, sans compter l’entretien de la station spatiale Johnson, et les deux appareils qu’on envoyait chaque année pour renouveler les équipes et le matériel, à raison de 500 millions de dollars rien que pour le carburant. Des inconvénients de l’attraction terrestre et de la propulsion chimique combinée, ça coûtait les yeux de la tête et en plus le transport était interminable. Ali en avait fait l’expérience une première fois lors d’un stage de sélection. Un moment important dans sa vie, pour ne pas dire unique à l’époque, son premier voyage dans la lune. Un rêve de gosse. C’était comme ça qu’il avait été embauché par Moon Pétrochimique.

L’helium 3 avait fait la fortune de la compagnie, et avait été son coup de maître. La lune en regorgeait et la lune n’est à personne. Pendant que les états et les compagnies payaient des fortunes pour installer une base permanente sur la lune, Shanghai Petrochimique s’associait à une compagnie japonaise spécialisée dans la robotique de pointe, et investissait dans la première zone de forage lunaire automatisée, devenant Moon Petrochimique. Compagnie dédiée à l’extraction et au transport d’hélium 3 depuis la lune. L’hélium 3 était l’élément indispensable de la propulsion nucléaire, il avait été l’Eldorado des investisseurs, et l’objet du premier accord galactique de l’histoire. Les premiers moteurs à anti matière en avaient nettement diminué la consommation, mais surtout ils avaient bouleversé la totalité de l’économie planétaire. Les nouveaux appareils frisaient la vitesse de la lumière, et même si on était encore très loin de la prochaine galaxie, du prochain soleil, les découvertes n’avaient pas seulement fait faire de grands bonds en avant à l’astrophysique, il en avait fait faire de très grands en arrière à certaines nations. Les cours du pétrole s’étaient effondrés le jour où en avait découvert en quantité inimaginable sur un des satellites de Jupiter. Ceux de l’or suivirent quand on en découvrit au milieu des anneaux de Saturne, sous des formes inédites et avec des propriétés supérieures à l’or terrien. Les premiers arrivés furent les premiers servis, les Emirats connurent leur première récession, les Etats Unis, la Chine, la Russie, déjà maîtres du monde, devinrent celui de l’univers proche. Bien entendu, durant tout ce temps, Moon Pétrochimique avait rigoureusement suivi l’évolution technologique, investit énormément dans la Recherche et le Développement autre qu’à destination du seul marketing. Aujourd’hui, sans surprise, ils étaient parmi les premiers acteurs du marché. Travailler pour eux c’était quasiment la garantie d’un boulot à vie. Surtout pour un pilote de vaisseau, par la force des choses. Son salaire augmentait à mesure des années, les grandes distances (cinq ans minimum) bénéficiaient de primes. A la fin de ce voyage il serait riche, il aurait 62 ans, le temps de prendre sa retraite, sur terre. Surtout sur terre.

Le cosmos était plein de promesses pour les entreprises, l’industrie et la science, mais du point de vue de ceux qui y vivaient, c’était une déception. Pour ne pas dire, dans certains cas, d’une catastrophe. Ils n’avaient jamais trouvé la moindre planète habitable, exclusivement des terres hostiles où aucune colonie ne tenait plus d’un an. L’isolement, les problèmes constants, la perspective d’avoir perdu 10 ans de sa vie dans le seul but de vivre sous terre ou dans des containers, avec comme toute perspective l’espoir de trouver un moyen de repartir. La cohabitation, la solitude, le rationnement obligatoire, et cette discipline militaire héritée des pionniers de la NASA et des programmes soviétiques et chinois. Ça ne ressemblait absolument pas à ce qu’en montraient les films. Ali avait passé un mois bloqué sur Europa 1, il avait vu. Ça ne ressemblait à rien même de ce qu’il avait pu espérer, rêver, en suivant les aventures de la famille Skywalker ou de l’Entreprise. C’était une existence de conserve, ennuyeuse, faite de petites tensions permanentes, répétées, et parler à un écran, se confesser à l’ordinateur central qui avait quelques notions de psychologie n’aidait pas vraiment. Quoiqu’on fasse, les individus étaient confrontés à eux-mêmes, et tout le monde n’a pas la force de caractère de se supporter. Trois mois après son départ, un des membres de la colonie ouvrait grand les sas de décompression, tuant tout le monde, y compris lui-même.

L’avantage, en quelque sorte, d’être pilote, c’est qu’il était seul. Transporter du carburant ne demandait aucune compétence en particulier sinon de pouvoir éventuellement relayer l’ordinateur de bord. Enfin, c’était le  point de vue des commerciaux de la compagnie. Dans les faits il avait beaucoup de travail. Traverser le cosmos c’était comme de passer à travers un champ de tir à l’exercice. Un bombardement permanent de cailloux, météorites de toutes les tailles, débris divers qui traversaient l’univers à des vitesses faramineuses. De sorte qu’une simple poussière pouvait avoir la force d’impact d’une balle de baseball. Un million de fois répété, la structure avait beau avoir été conçue pour résister, il y avait forcément des avaries que l’ordinateur de bord ne pouvait réparer sans aide extérieure. Bien entendu il y avait une myriade de robots prêts à cet usage. Ils surgissaient par dizaine des flancs de l’appareil, grimpaient sur la coque aidé de leurs cinq pattes mécaniques et s’activaient comme des fourmis ouvrières, sur le modèle desquels ils avaient été programmés. Sauf que bien entendu, un robot ça tombe aussi en panne.

Lui, confiné dans la zone de commandement, protégé par six mètres d’épaisseur de plomb traité et un maillage d’isolant anti radiation, était à peu près à l’abri. Mais en dehors du bombardement concret que subissait le vaisseau, il y avait aussi ce qui ne se voyait pas, le rayonnement cosmique, les radiations solaires qu’on prenait en pleine figure à son passage, d’autant plus violentes s’il y avait une tempête ou un orage à la surface de l’astre. Comme d’aller caresser des explosions thermonucléaires pour le plaisir des yeux. Les robots avaient beau être équipés, il y avait forcément un moment où le rayonnement et le vieillissement combinés devenaient un problème pour les instruments de précisions qui les composaient. D’ailleurs les commerciaux disaient sans doute une chose, mais ils avaient quand même prévu qu’on puisse le sortir de son semi sommeil à n’importe quel moment.

Le sommeil, la digestion, la totalité du squelette et des muscles, quand on envisageait de faire voyager des individus pendant de si longues périodes en apesanteur, ces points-là devenaient l’objet de toutes les attentions. L’absence de gravité posait un gros problème au corps, et le temps n’y faisait rien, ou plutôt tout puisqu’il le transformait. La plupart des pilotes et des vétérans qu’il avait rencontrés étaient sur terre sujets à des ulcères, cancers divers du système digestif dus à son ralentissement dans l’espace. En général ils avaient aussi de petites jambes arquées et sortis immédiatement d’un voyage, pesaient moitié moins lourd qu’au départ. Maigrichons personnages plus ou moins nyctalopes que la lumière du jour embarrassait comme un poisson d’eau profonde, et pour qui la station debout devenait une curiosité maladroite. Exactement comme les bébés, les voyageurs longs courriers devaient tout réapprendre. La marche, le haut, le bas, à boire, à manger, des inconvénients de la gravité après des années passées à flotter comme dans le ventre de sa mère. Oh bien entendu il existait des appareils à gravité artificielle, mais ils coûtaient les yeux de la tête, dépensaient une énergie folle et servaient essentiellement à attirer les explorateurs en herbe pour des voyages interminaux et sans retour. Les colonies n’étaient pas des lieux de vacance où l’on pouvait décider d’un coup qu’on repartait parce que le paysage ne ressemblait pas au dépliant. Des trillons de kilomètres avalés il ne restait à l’arrivée plus une goutte de carburant, anti matière ou pas, pour la produire il fallait de la matière. Bien entendu les turbines ne fonctionnaient pas tout du long, elles n’auraient jamais résisté, il fallait savoir habilement profiter des forces de gravitation des planètes et des étoiles pour se laisser entrainer sans moteur, comme on suivrait le courant. En fait moins qu’un vaisseau, un navire de l’espace, les appareils comme le sien lui évoquaient plus un sous-marin. Un sous-marin qui ne ferait jamais surface. Un sous-marin naviguant dans un océan sec, fait de cailloux, de poussière, de soleils incandescents, de planètes désertes, inhabitables, hostiles, sans la moindre trace de vie sauf protozoaire. Des amibes sur la lune, voilà c’était tout, et elles étaient strictement pareilles à celles sur terre, à quelques détails de reproduction près dus à l’absence d’attraction. On avait trouvé des champignons aussi, sur des météorites, de l’espèce des mycoses, et sachant qu’il était impossible de déterminer d’où venait un météorite, ça n’avait pas avancé à grand-chose. L’exobiologie était essentiellement étudiée du point de vue viral à l’usage des colonies, et encore, pas un seul virus de l’espace à l’horizon à ce jour. Un désert sans oasis, une mer sans île ni trésor. Chewbacca uniquement disponible sur terre, dans toutes les tailles.

Il avait la collection complète des personnages de la Guerre des Etoiles, reproductions soigneuses, fabriquées main dans un style réaliste, il l’emmenait dans chacun de ses voyages. 101 personnages de trente centimètres, comme une foule de petits touristes qui flottaient avec lui dans le sous-marin de l’espace et à qui il parlait parfois. Etrange spectacle. Des lilliputiens aux yeux vides et un homme avec une queue de poisson qui voguait. Combinaison Spacefish, en gros un habit de sirène en polypropène. Elle lui faisait travailler les jambes et la ceinture abdominale, c’était la dernière solution en vogue pour éviter les atrophies et accélérer la digestion. La combinaison était bourrée de nano-moteurs en céramique qui le massait presque en permanence, comme d’avoir des millions de billes roulant invariablement sur ses jambes. Et bien entendu les combinaisons étaient obligatoires pour les pilotes de la compagnie. Vingt-cinq kilos avec la gravité. Mais elles étaient agréables à porter et assez utiles dans le contexte si on apprenait à l’utiliser correctement en n’usant de rien de plus que ses jambes pour se propulser. Technique au demeurant inspirée des nageurs de combat, l’armée n’était jamais loin dans l’espace. Homme-poisson dans un sous-marin, c’est l’effet qu’il se faisait parfois, il trouvait même ça plutôt ironique si on prenait en compte l’évolution du genre humain. Les ordinateurs centraux avaient remplacé les idoles votives, le mythe de la caverne devenu une réalité tangible des colons, avec la survie comme seul élément moteur de toute une partie de l’espèce, et lui, le navigateur qui retournait artificiellement à l’état physiologique primitif du poisson évolué. Comme s’ils étaient condamnés par la nature à répéter le cycle, invariablement prisonniers de ses figures.

Et pourtant c’était si beau. Si impressionnant, si fabuleux à regarder l’espace. Il ne s’en lassait jamais, même aujourd’hui après 25 ans passés à naviguer, 33 ans depuis sa première fois sur la lune. L’ivresse était toujours là. La même que l’on devait éprouver quand on était marin sans doute, ou caravanier, l’immensité, le mystère, la beauté épurée de l’esthétique, cruelle, redoutable, fascinante. Il y avait un dôme panoramique au-dessus de la tête du vaisseau, il pouvait voir les débris leur arriver dessus sur fond de naine rouge. Des paysages fabuleux et inatteignables, située à des années lumières du vaisseau mais qui en l’absence de toute référence de mesure semblait si proches. Evaluer les distances à l’œil était impossible dans le cosmos. Toute manœuvre, tout changement dans le plan de vol était entièrement retenu au bon fonctionnement de l’unité centrale qui commandait l’engin. Toute sa vie à vrai dire. C’est là qu’il se laissait endormir par la machine, devant le panoramique. Un sommeil artificiel commandé par l’ordinateur à l’aide d’une puce incérée sous sa peau. Sommeil physiologique qui ralentissait l’ensemble de ses fonctions ainsi que le vieillissement qui lui-même était déjà ralenti par le voyage. La partie consciente tenue en semi hypnose, le cerveau pulsant d’ondes alpha, il faisait des semis rêves où le cosmos défilait sans varier sous ses paupières. Où le monde redevenait comme avant, refermé sur lui-même, préoccupé de lui-même et par la force des choses, pour le pire ou le meilleur, l’un s’intéressait à l’autre.

Un étrange phénomène se développait sur terre depuis que certaines nations n’avaient plus à craindre pénurie d’énergie et de moyen, l’indifférence. Pas cette indifférence quotidienne, si courante dans les grandes villes, non comme une contagion de celle-ci à l’état d’esprit de plusieurs nations. Les autres ne comptaient simplement plus maintenant qu’on n’avait plus besoin d’eux. Des pays s’effondraient dans la passivité générale des grands états. Certains conflits qui duraient depuis deux siècles, comme celui de la Palestine et d’Israël dégénéraient au chaos absolu sans que qui que ce soit ne s’en émeuve, sans qu’aucun président américain ne promette le feu, qu’aucun débat n’ait lieu à l’ONU. Le nez vers les étoiles, les grands victorieux de la conquête spatiale n’avaient plus de fortunes à engloutir dans le surarmement de leurs dépendances énergétiques. Et cette réalité intervenait sur leur peuple comme un grand soupir de soulagement jamais exprimé et qui enfin se libérait. Pourquoi encore se préoccuper de la famine des uns, des désastres sempiternels des autres, de la démocratie et de la civilisation chez les voisins quand d’une part il n’y avait plus de raison concrète de s’y intéresser et d’autre part l’avenir venait d’un ailleurs dont tous auraient pendant longtemps le seul usufruit ? Cette indifférence globale rejoignait à merveille celle qui s’exprimait déjà au quotidien, et tandis que les grandes nations ressemblaient de plus en plus à des forteresses imprenables, toutes les autres, toutes celles qui ne récoltaient pas leur miette sombraient. A la merci des armées de mercenaires que puissances et compagnies voulaient bien expédier. Il avait quitté la terre il y avait 8 ans déjà, il ne lui restait plus qu’une seule petite année de voyage mais il redoutait son retour, autant qu’il en rêvait.

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