Océan sec 2.

Sous ses paupières coulaient Saturne et ses cyclones astronomiques, hanté par un Han Solo de papier balayé par le vent, quand sa conscience remonta à la surface brusquement. Le ciel noir surgissant soudain sur sa rétine, par éclipse orange sous l’éclat des gyrophares d’alertes. Pour une raison ou une autre un cadre avait eu idée d’utiliser l’hymne compagnie comme sirène d’alarme. Un chœur de 52 gosses braillant leur admiration pour Moon Petrochimique. Ali portait un gant de télécommande, il effaça la fanfare d’un mouvement de la main et interpella l’unité centrale à haute voix.

–       Ouais ? C’est quoi le problème ?

–       Dysfonctionnement du panneau N°14, perte énergétique 0.2% coefficient d’amplitude fois 4/jour, impossible de commander drones.

–       Pourquoi impossible ?

–       Dysfonctionnement base 500.

–       Base 500 ?

–       Système moteur contrefait.

–       Oh putain…

La conquête spatiale rapportait gros mais elle coûtait cher, la concurrence entre compagnies et états était rude, personne n’était contre l’idée de faire des économies sur le matériel. Le marché de la contrefaçon en informatique avait largement fleuri en Chine, il avait depuis explosé dans le monde entier  Il demanda si c’était réparable, le centrale répondit que oui, si les pièces de remplacement n’étaient pas elles-mêmes d’autres contrefaçons. En attendant il fallait voir ce qui n’allait pas avec le panneau. Ali nagea jusqu’à la salle d’équipement, ouvrit un placard à scaphandrier et se débarrassa de sa combinaison. La tenue s’ouvrait par le côté, les bottes lestées étaient fixées à un socle de sorte qu’il puisse les enfiler facilement. Après quoi il devait mettre son casque, le fixer et le laisser ouvert et ensuite prendre le jet pack et flotter jusqu’au pont supérieur. La procédure prenait un vingt-cinq minutes environ seul, et dix à deux, l’ordinateur central vérifiait l’étanchéité, puis lançait le feu vert. Naturellement, un rapport circonstancié et technique était envoyé à la base relais Deng Xiao Ping qui stationnait au large de Vénus et relayait les messages jusqu’à la terre. Il faudrait un mois pour qu’ils soient au courant. Largement le temps de perdre l’appareil sans que personne ne puisse quoique ce soit. Tout reposait sur ses épaules, quatre millions de tonnes d’hélium 3 à destination de la colonie Washington, le point le plus éloigné de la terre à ce jour, les Portes de l’Univers comme l’appelait la presse sur terre.

La première porte se referma, un voyant lui indiquait quand il pouvait actionner la seconde porte, et puis il s’éjectait dans le cosmos. Une simple pression des pieds et il s’envolait bien au-dessus de l’appareil. Dans l’espace l’aérodynamisme importe peu, ce qui compte c’est la résistance et l’énergie. Chaque kilo joule compte et tous les moyens sont bons pour économiser sur la propulsion nucléaire sans lequel cet appareil ne serait rien de plus que ce à quoi il ressemble, un fer à repasser hérissé de panneaux solaires et d’antennes. 40% de l’énergie à bord, le courant qui alimente les parties habitables, recycle l’hydrogène en bon air à l’odeur de plastique, éclaire les coursives et sécurise contre les incendies, est fournie par les panneaux solaires en forme de pétales déployées à la queue du monstre. Tournesols technologiques aux éclats coupants qui suivent le rayonnement, absorbent, sucent jusqu’à la plus petite particule lumineuse. Transformée en énergie électrique et stockée sous sur la surface de l’appareil, troisième pont, environnement sous vide. Il n’y allait jamais. En revanche ces satanés panneaux il les connaissait bien. Au milieu du bombardement stellaire disposer un mur de silicium fragile comme un plâtre c’était se compliquer la vie. Il avait des stocks entiers de capteurs de rechange mais ce n’était jamais suffisant, l’appareil faisait des corrections, telle zone était condamnée pour économiser sur l’énergie, ou la vitesse de l’appareil ralentit. Ou rien, Ali bricolait comme il pouvait, l’absence d’air et le rayonnement cosmique l’obligeait à ne travailler que quelques heures par jour, avec des produits et des outils spéciaux, colle thermique, soudure sous vide, à froid, ou rien de plus qu’un bon morceau de bande collante quand on avait rien de mieux sous la main. Le tout en veillant à ce qui pouvait éventuellement vous tuer net comme un débris de satellite parti de Jupiter, vitesse d’accélération croissante, aucun obstacle connu, comme le frottement de l’air, 2 millimètres de céramique transformés en balle de gros calibre. Mais ça n’arrivait presque jamais, il fallait le reconnaître. L’appareil offrait une suffisamment large surface pour que ce qui traversait l’espace ne le trouve pas lui, perdu au milieu des fleurs de silice miroitantes. Panneau N°14, bordel, encore celui-là… Ça faisait trois ans qu’il l’emmerdait. Situé sur l’extrémité ouest du bouquet il semblait aussi bien attirer tous les projectiles du secteur que de mal supporter les rayons cosmiques. Le central était incapable de diagnostiquer le problème sérieusement, il aurait fallu tout démonter et tout transporter à l’intérieur ce qui aurait pris des semaines avec des pertes d’énergies récurrentes. Ali s’enfonça sous la ligne des premiers pétales, point jaune minuscule flottant entre les panneaux géants. Selon la rotation du soleil, il en avait encore pour deux heures avant que les premiers rayons ne se posent sur le N°14 et le transforment à son tour en soleil blanc. Deux heures avant que la situation devienne dangereuse. Deux heures pour inspecter une plaque de 24 mètres de large sur 63 de haut, composé de milliers de cellules photoélectriques, reposant sur un bras de plusieurs centaines de tonnes et haut comme une tour. Ça serait insuffisant, il le savait, et il n’avait aucune envie  d’attendre trois mois que le soleil cesse d’éclairer cette zone. Alors il para au plus pressé en se fiant à son expérience. La zone la plus souvent bombardée était située tout en haut du panneau vers la gauche. Il y avait déjà remplacé plusieurs cellules, y avait même trouvé planté un débris de canette de Coca-Cola, signe qu’une navette gravitationnelle de colons était passée par là. Balancer ses déchets dans le cosmos était une manière de gagner de la place. Pas question d’un stock de poubelles ou même d’une usine de recyclage. Ce qui était inutile était éjecté, comme les poissons chient sous eux à mesure qu’ils avancent. Ali appuya sur le bouton de commande des rétros fusées du jet pack, le propulsant le long de la paroi moirée dans laquelle se confondait l’abime étoilée qui l’entourait. Dans ces moments-là il n’y faisait pas attention, il pensait à son problème, il avait peur, le vide lui suçait l’âme. Comme de grimper le bord une falaise, pouvoir s’envoler, mais ne jamais plus se poser. Il fallait qu’il calcule chaque poussée du jet pack pour ne pas s’éloigner brusquement de l’appareil de plusieurs kilomètres. Il n’y avait pas de retour possible dans ces cas-là, il mourait asphyxié comme un poisson hors de l’eau. Il regardait droit devant lui, le doigt sur la molette d’accélération. Il voyait quelque chose bouger. Au fin fond du panneau, six ou huit mètres au-dessus de lui, comme si un éclat s’était détaché.

Dans son casque Beethoven entamait la Pastorale. Un des petits plaisirs qu’offrait la compagnie aux pilotes. La possibilité de télécharger quelques octets de films et de musique. Ali admirait Mozart, était passionné par les interprétations de Beethoven, et vénérait Chopin qui avait fait de la musique un cocktail molotov bien avant les inventions binaires du rock’n roll. La Pastorale, le printemps, pourquoi ça lui avait semblé propice ce jour ? Il n’en savait rien mais la musique avait quelque chose d’une douce réjouissance qui l’envoyait vers le sommet presque sans appréhension. Ça bougeait, encore une couille dans le potage, mais au moins c’était là, simple, qui brillait comme une promesse. Celle d’un problème facile, d’une formalité, et il pourrait repartir dormir, rêver de cyclone astronomique et de héros infondés. Il s’approchait, il s’agissait bien d’un débris de silice violette sucé par le vide, dressé comme un petit dard vers le cosmos. Et puis soudain son cœur se mit à battre la chamade.

Comme quand l’amour vous tape dessus d’un coup, comme quand le trapéziste exécute un truc insensé, comme quand la peur, l’envie, la panique et le désir se mettent à  valser dans les artères. Et son cœur battait si fort, à mesure qu’il s’approchait, qu’il en avait presque envie de vomir. Dans son casque le central passa sur Beethoven pour lui signaler l’accélération anormale de son pouls, lui conseiller de rentrer. Ali n’écoutait pas, il avait les yeux fixés sur le doigt de silice et ce qu’il croyait avoir vu. Un être vivant.

Beethoven reprit ses droits, flûte et hautbois. Fin du premier mouvement.

 

Ça se débattait, ca avait des ailes. C’était coincé. Soudain il fut partagé entre l’horreur et l’émerveillement. L’horreur primitive de l’étranger, de l’autre et du mystère qu’il incluait, et l’émerveillement de celui qui découvre la fabuleuse inventivité de la vie. Un oiseau du cosmos… Ali s’approcha, Beethoven montait. C’était petit, ça ressemblait vaguement à une chauve-souris avec des ailes cartilagineuses et noires, un corps oblong couvert d’une peau caoutchouteuse comme une combinaison de plongée dressé de minuscules fils noirs qui couraient tout le long de la créature. Elle avait une petite tête de souris et deux yeux ronds bouton, une tâche claire qui divisait le haut de son crâne comme un masque. Elle le regardait mi inquiète mi implorante, son aile droite restée coincée sous le cartel du panneau. Son instinct animal devina aussitôt qu’il s’agissait d’un petit. Son attitude, sa complète absence d’agressivité, ce regard implorant du gosse dans une mauvaise passe. Ali s’approcha.

Elle n’était pas plus grosse que son poing, et il la tenait comme on tient un oiseau, les ailes repliées. Il la regardait fasciné, elle lui rendait son regard, partagée entre la crainte et la reconnaissance. La micro caméra sur son casque immortalisait la scène, la première rencontre extraterrestre avérée, là dans sa main, et soudain il comprit pourquoi il n’avait jamais rencontré jusqu’ici aucune créature intelligente, parce qu’il n’y avait que des animaux, et les animaux se cachent.

Pour redescendre il lui suffisait de se retourner sur lui-même et le bas devenait le haut. De peur de lâcher la créature, il se guida avec ses pieds et sa main libre jusqu’à un portique d’accès, et actionna l’ouverture, en vain.

–       Central le portique N°6 est en rade.

–       Négatif équipage, issue condamnée, objet non autorisé.

–       Objet ?

–       Equipage non autorisé à intégrer l’appareil avec l’objet non autorisé.

–       Mais quel objet !?

–       Objet découvert sur panneau N°14

–       Mais c’est pas un objet ! C’est un animal !

–       Objet non autorisé, possibilité de contamination avec l’équipage.

–       Mais tu te rends compte ou quoi ? C’est la première fois qu’on trouve un être vivant ! Un extraterrestre.

–       Objet non autorisé, possibilité de contamination avec l’équipage.

–       Bon, bon, écoute, ça vit dans le vide apparemment, pas besoin d’oxygène, on peut le mettre dans une des chambres de décompression..

–       Négatif zone pathogène possible.

–       Mais c’est totalement isolé !

–       Négatif objet non autorisé, possibilité de contamination avec l’équipage.

Ali regarda la créature. Elle semblait curieuse maintenant. Elle reposait dans son gant jaune, calme, les yeux fixés sur la bulle de la visière, elle le regardait, attendant qu’il décide. Ali se mit à hurler.

–       Mais merde il faut qu’ils le voient, il faut que tout le monde le voit !

–       Négatif, objet non autorisé. Autonomie scaphandrier – 30%.

–       Saloperie de bordel de merde de machine ! c’est filmé ! ils vont vouloir le voir, il faut qu’ils le voient ! C’est unique !

Tout se bousculait maintenant dans son esprit, la stupidité obstinée de cette machine, la fabuleuse découverte et les mille et une question qu’elle posaient, la Guerre des Etoiles, Yoda, et les vers parasites des météorites, sa propre survie, l’oxygène qui allait manquer tôt ou tard, le cosmos. Et cette chose, cette créature qui l’observait de ses yeux ronds comme des boutons, surprise, dubitative, et qui tout en même temps semblait comprendre son désarroi. Qu’est-ce qu’il allait faire ? Qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Forcer le passage avec ses outils ? Il lui faudrait des heures pour venir à bout de la première couche d’acier qui protégeait le sas. Il continua d’argumenter, il hurla, il ordonna, jura, implora, et l’air commençait sérieusement à manquer pour toutes les supplications. Le central ne voulait rien entendre, il obéissait à un protocole, il n’en connaissait aucun autre, il n’y avait aucune exception possible, même au nom de la civilisation humaine, même au nom de la science. En ce qui le concernait toutes ces notions étaient abstraites, des paramètres sans importance. Ali regarda une dernière fois la créature. Il était épuisé, en sueur, la peau rouge, les yeux écarquillés, perdus, à bout de souffle. Et elle lui rendait son regard. Elle ne s’était jamais débattu, n’avait jamais tenté quoique ce soit d’agressif vers lui. Elle s’était laissée faire avec la simplicité de celle qui reconnait son impuissance, et maintenant attendait simplement qu’il se décide à la relâcher. Ali ouvrit la main. La créature se redressa maladroitement, comme ankylosée, lui jeta un bref coup d’œil et détendit son corps d’un coup, plongeant droit devant, les ailes le long du corps, avant de les déployer brièvement et de reprendre de la vitesse. Elle s’éloigna de sa vue par à coups, ce n’était pas des ailes, du moins elle ne s’en servait pas comme telles, c’était des nageoires. Des nageoires et par il ne savait quel procédé elle remontait le courant cosmique. Bientôt elle ne fut plus qu’un point dans la nuée abstraite de la voie lactée au loin. Le sas s’ouvrit. Ali regarda à l’intérieur, s’avança lentement, hébété, à bout de souffle. Le sas se referma, il dévissa son casque et le laissa flotter autour de lui, et puis d’un coup il se mit à pleurer. A pleurer si fort qu’il fut incapable sur le moment de se défaire de sa combinaison. Flottant, recroquevillé dans sa carapace jaune disproportionnée, la tête penchée, des bulles d’eau qui s’élevaient de chaque côté de son visage. Il resta là un moment avant de parvenir à se déshabiller. Les larmes se calmaient, il se sentait épuisé, incapable de réenfiler sa combinaison de bord, il se laissa voguer jusqu’au dôme panoramique, des bulles d’eau éparses dans son sillage. Il leva les yeux sur Saturne au loin dont il devinait les anneaux, revoyant la créature, chaque image, chaque détail qu’il avait pu saisir sur le moment. Puis il repensa à ce que la caméra avait enregistré, au rapport qu’il ne manquerait pas de faire, à cette fabuleuse découverte et l’univers lui parut soudain encore plus grand, plus insondable, plus extraordinaire qu’il n’avait jamais été pour lui auparavant. La vie ! Enfin !

Il commanda au central de projeter le film de la rencontre. La créature apparut dans son poing qui recouvrait tout le dôme. Craintive, surprise, son petit museau brillant. Il s’entendit hurler, coupa le son et commanda à nouveau la Pastorale. Les violons emplirent l’appareil de leurs vibrations passionnées, la créature le fixait, il s’endormit en souriant.

 

Le panneau N°14 continua ses défaillances pendant plusieurs semaines, le central décida de couper un certain nombre de circuits sans en informer l’équipage. Son attitude obstinée, son incompréhension des règles strictes de sécurité avait alerté le central sur sa capacité à discuter de simples décisions de bon sens. Et le potentiel danger qu’il représentait pour lui-même comme pour la mission. Aussi quand le moteur nucléaire N°2 montra des signes de faiblesse, il n’alerta pas plus Ali. Il le laissa dormir, rêver de créature ailée, et passa de lui-même à la propulsion chimique. L’appareil ralentit, rallongeant le voyage de vingt-cinq ans. Quant à l’enregistrement de l’incident, il fut expédié lors d’un second message vers la base au large de Vénus. Parvenant avec trois mois de décalage et la funeste nouvelle que le ravitaillement vers les Portes de l’Univers était fortement compromis. Les cadres de la compagnie décidèrent de garder la découverte secrète, inutile de compromettre un peu plus ce voyage sans retour et firent effacer les enregistrements. Ali ne se réveilla jamais.

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