Partie de chasse

Ultima Ratio acier aéronautique bleuie, polymère noir, huile raffinée, inodore, incolore Ultima Ratio 10 cartouches 7,62×51 mm OTAN, le doigt qui glisse sur la détente, 600 mètres aucun vent, Ultima Ratio. Une silhouette de soie verte se détache derrière les arbres, un singe. Patience. Fougères à 11h. Mouvement. Un, peut-être deux. Malin le coup du singe. Lunettes de vision nocturne, portée plus d’un kilomètre, il apparaît.

Ultima Ratio, 115 centimètres, 9 kilos, se cabre, crache l’engin, le frelon gris-mort sans bruit. Ultima Ratio, culasse manuelle, métal feutré, l’étui flotte un instant parmi les étoiles. La silhouette tombe comme un sac. Ultima Ratio. Ultima Ratio Regum, le dernier argument des rois.

Ravaillac attend.

Une balle siffle au-dessus de sa tête. Pas de coup de feu.

–       Je l’ai, indique le sergent dans son oreillette.

Le sergent, 30 cigarettes, 2 litres aux cent pur malt/jour. Un coup de feu claque sur sa droite, sec, un puis deux, puis trois, Mozambique. Il se déporte, balaye la nuit, rien.

–       Secteur nettoyé.

–       Je crois bien oui.

–       Okay, base, on passe en secteur sud est..

–       Bien reçu.

Guyane Française. L’or, les orpailleurs, les trafiquants, les combinards France-Brésil, les clandestins, les prostituées, la drogue, le crack, la coke, huit mille trois cent quarante-six kilomètres carrés  de superficie, 730 kilomètres de frontières avec le Brésil, recouvert à 95% par la jungle. Le site de lancement de Kourou, deux régiments, 16 brigades de gendarmerie, 230.000 habitants. Le western.

Les masques électroniques retransmettent en direct, sur ses écrans en abeille, le Directeur surveille les angles morts depuis son fauteuil en cuir jaune toc, made in China, dos à la fenêtre, Novotel Cayenne . Rien ne lui échappe. Pieds nus, la moquette de couleur perle flirte agréablement avec sa peau. Air conditionné, nuit tropicale, décor formaté sans datation possible, sur un autre écran les cours heure par heure, Londres-New York-Shanghaï, Compagnie Minière Espérance, à votre service.  Son G4 s’allume, il décroche.

–       Bonsoir Lanssac…

Il fait signe à son collaborateur qu’il sort sur la terrasse. L’autre hoche la tête, absorbé par l’écran télé, Claire Chasal 16/9ème, le rêve. Dans sa main il tripote machinalement un dé publicitaire. Ecrit sur une des faces, en chinois, Peng Frère Matière 1er.  Son voisin est affalé dans le canapé, devant une table couverte de papiers, formulaires, bons de livraison, factures, prévisionnels.

–       Le péril jaune Lautier, nous sommes aux mains du péril jaune !

–       Les seuls périls sont les opportunités que l’on rate, récite Lautier sans écouter,

–       C’est quoi ces conneries ?

–       Jocelyn Janson de Karadec, un de mes profs d’éco à Science Po.

–       Non je parlais de ça !

Il brandit un papier, caractère chinois, il lit et parle couramment, une des raisons pour laquelle le Directeur l’emploie.

–       Qu’est-ce que c’est ? demande Lautier sans quitter l’écran des yeux.

–       Une demande de Shanghaï, ça va pas plaire à Ravaillac.

Ravaillac, le sergent, Muranu le guide, chasse aux orpailleurs le long de l’Oyapock, le filigrane parfait des écrans plats renvoient l’image d’un camp dévasté. Ravaillac qui entre dans le champ, chemise kaki roulée sur les biceps, pantalon jungle, rangers, fusil long à l’épaule, il soulève une bâche à moitié fondue du bout du pied.

–       Non JH, je n’ai toujours pas reçu le mail. Vous confirmez ?

Le Directeur détourne les yeux de l’écran, un de ses collaborateurs lui fait signe, une lettre à la main. Un types est caché sous le plastique, la vingtaine, maigrichon, négro-marron, Ravaillac sort le pistolet qu’il a à la ceinture. Le sergent s’approche, il parle, le son est coupé, Ravaillac sourit et rabat la bâche sur le cadavre.

–       Le péril jaune mon frère ! C’est ça ! Voilà pour qui on bosse cousin ! Ce putain de péril jaune ! Les soldats à Fu Manchu !

–       Arrête un peu de déconner.

–       Ils sont partout ces cons ! Tu te rappelles à Kaboul ?

Ravaillac s’écarte, jette une grenade, flash, chaleur, souffle, il en jette une seconde, les flammes dansent, il en jette une troisième, les flammes ronflent, éclat blanc, phosphore.

–       Peng Frère Matière 1er, contrat Espérance, financement Bloscher-Ganz et Crédit Martiniquais, partenariat Areva, Gladyss,  BHP,  des suisses, des céfrans, des anglais, des australiens, et 27% des actifs sur un fond de pension spingouin. A ce stade, c’est plus  le péril jaune, c’est une association de malfaiteurs.

–       Ah… t’’sais que t’es marrant toi des fois…

–       Résolution 2004 mon frère, dit Accord Metal Gear Solid, OMC contre la société du spectacle.

–       De quoi ?

–       Les assurances mon frère, les assurances ! Tu te souviens de Timor ?

–       Le rambo du 1er RPIMA ?

–       Ouais lui-même, il était en RDC en 2004, il m’a raconté.

–       Quoi !?

–       Bah ce qui s’est passé ! Les connards de Sony sortent une console de jeu mais y’en a pas assez, résultat le coltan augmente. Et v’la que tous nos petits copains avec un AK et des mauvaises intentions se ramènent vers le Kivu. Ça se farfouille un peu le cul sévère et hop les assureurs qui commencent à coincer. Ceux des mines, ceux de Sony… du coup bah maintenant ils sont obligés de se trouver des partenaires pour éparpiller les risques.

–       C’est vrai ?

–       Va savoir.

Le Directeur regarde la lettre imprimée mandarin, puis son collaborateur.

–       C’est quoi ces conneries ?

–       Oui hein… et il est déjà à Cayenne, c’est marqué, arrivé hier.

Le Directeur retourne à son téléphone, les yeux vers la rue. Une fille, une prostituée, passe devant un lampadaire. 10 kilos de trop, métisse en short ras le cul, les seins qui pendent sous le teeshirt Bob Marley. Elle marche pieds nus, il détourne les yeux, aperçoit sa collègue devant l’abris-bus. Assise, son petit sac à main fraise sur les genoux, elle discute avec son portable.

–       Lanssac, je vous rappelle, à plus tard…

Il appuie sur une touche, le numéro se compose automatiquement.

–       Catherine ?

–       Oui Directeur ?

–       Vous étiez au courant pour le général ?

–       On nous a prévenu hier, je n’ai pas pu vous joindre, vous étiez avec le député.

–       Des demandes particulières ?

–       Il a fait venir deux filles, mais sinon rien.

–       Jolies ?

–       Ah, ah, ah, j’en sais rien, c’est Beauregard qui est allé les chercher.

Le Directeur se tourne vers son collaborateur, lui fait signe vers les écrans sur son bureau, Ravaillac et sa bande.

–       Il va être furieux.

–       On ne lui demande pas son avis.

–       Appelez-le.

38° à l’ombre, ombre verte, 64° de taux d’humidité, odeur de fruit pourri, d’eau stagne, d’essence, de poudre.. Le sergent accroupi devant sa radio.

–       Orange 3 à Orange 1 à vous.

–       Orange 1 j’écoute.

–       Il y a des manœuvres en ce moment dans la zone d’Apaike ?

–       Négatif, promotion sur site, font connaissance avec le gros Robert.

Le sergent fait signe que non à Ravaillac qui regarde vers lui là-bas près de la paillote à demi effondrée. A côté de lui deux chinois en tenue de brousse.

–       Vous lui transmettrez mes amitiés. Terminé, fin de message.

–       Bien reçu Orange 3.

Le Directeur a raison, Ravaillac n’est pas de bonne humeur. Ces deux-là l’encombrent. Le premier ne parle pas un mot de français et il est mal équipé, le second traduit, il est mal équipé également, et en plus c’est un con.

–       Bon voilà le topo, par là-bas c’est probablement pas des orpailleurs, sans doute des trafiquants, essence, drogue, armes, j’en sais rien, mais si ça tire c’est qu’ils sont chauds. A l’oreille je dirais AK47. Et ils connaissent le coin.

Le deuxième l’écoutait avec attention et un sourire aux lèvres, mais difficile à dire avec ces chinois s’il comprenait ou même s’il allait correctement traduire. Il portait un short de broussard, et un teeshirt kaki avec une casquette pseudo militaire, des rangers en toile aux pieds. Le visage et les bras enduits de crème anti moustique qui luisait sur sa peau jaune. Déjà le short c’était une mauvaise idée dans la forêt. Il avait probablement vu les locaux sapés comme ça et s’était dit qu’il pouvait faire pareil. Dans trois kilomètres il aurait les jambes en sang et 11 sangsues sur chaque cuisse. Quant à la crème, l’odeur, pour se faire repérer c’était pile poil la bonne idée.

–       Donc va falloir avancer en douceur, compris, vous allez me retirer tout ce qui brèle sur votre sac, le fusil pareil, scotchez la sangle.

–       Brèle ?

Il se penche sur son sac Go Sport, donne une pichenette à une des fermetures éclair qui tinte légèrement.

–       Ça pareil, faut le coller. Compris ? Il fait en regardant le premier.

Un officier de l’armée chinoise avec un nom de Klingon, Général Kang. Vice-directeur en direct de Shanghaï pour sa petite partie de chasse du week-end.   Il leur  jette un rouleau d’adhésif pour électricien, et s’éloigne sans plus s’occuper d’eux. Il sue doucement, de grosses gouttes roulent sur son visage, il ne fait pas attention aux moustiques, il rejoint Muranu posé devant le feu, s’assoit et se penche sur la valise satellite, décroche le téléphone et se logue. En attendant la communication il fait signe au guide de lui en donner une. Muranu lui tend son paquet de Marlboro, et hoche la tête vers les chinois.

–       Ah m’en parle pas, il grogne.

Il allume sa cigarette.

–       Oui ?

–       Directeur, personne ne les as briefés ou quoi ?

–       Que se passe-t-il ?

–       C’est Beauregard qui s’est occupé de leur équipement ?

–       Euh, je l’ignore… vous voulez que je me renseigne ?

–       Les armes ?

–       Ah ça je peux vous répondre, valise diplomatique, pourquoi c’est important ?

Le Directeur est allongé sur un transat, les yeux derrière des verres fumés, rivés sur la surface saphir de la piscine où s’ébattent ses collaborateurs. Posé sur le guéridon à côté de lui, il y a un verre de jus de fruit sans alcool, un épais agenda, un autre portable. Lautier fait faire la planche à une blonde, Mortier discute au téléphone en flattant les fesses d’une métisse. Sur le transat d’à côté se tient allongé un noir de grande taille au visage lisse et parfait.

–       Il paraît que vous avez engagé le capitaine Ravaillac.

–       Vous le connaissez ?

–       Mon père… Nous l’avons rencontré pendant les événements

–       .Oh, j’ignorais…

–        C’est si grave que ça la situation ici ?

–       Grave ? Oh non, incontrôlable, et croyez moi c’est bien mieux.

L’homme sourit, il comprend la nuance.

–       Ravaillac est un tueur, fait-il remarquer

–       Oui, bien entendu mais l’orpaillage est une plaie intolérable.

–       Depuis combien de temps il travaille avec vous ?

–       Depuis deux ans. Il a été renvoyé du service.

–       Oh, pour quelle raison ?

–       Il semblerait qu’il faisait passer ses opinions politiques avant son travail.

–       Et aujourd’hui ?

–       Si on le paye correctement…

L’engin est posé sur son affût. Soixante-neuf centimètres d’acier bronze, six tubes rotatifs actionnés par une turbine électrique réglable, alimentée par batterie, et un chargeur de mille cartouches. 1000 coups/minutes, 18 kilos démonté, vingt de plus en ordre de combat. Ravaillac en a déjà aperçu sur des hélicoptères de combat américain, mais jamais vu d’aussi prêt et surtout pas comme arme de dotation. Gatling XM214 Microgun, trimballé par deux porteurs indiens. Qu’est-ce que le général Klingon compte faire avec ça ? Il a posé la question au traducteur, l’autre lui a montré une photo… Jesse Ventura, ex star du catch, dans le film Predator… Le sergent ricane en regardant le monstre.

–       Attend un peu qu’il se retrouve avec les 40 kilos de métal… il va voir Rambo.

–       On va rien attendre du tout et il va rien voir, c’est pas un putain de film ici !

Le sergent lui jette un coup d’œil ironique, sa version du monde est forcément différente. Il n’est pas payé par le Directeur mais par l’état. Membre actif et mise à disposition de la Légion Etrangère, 1er REI, basé ici même, la pouponnière de la DGSE. Mise à disposition sur ordre et par demande personnelle du conseil d’administration parisien de la CME qui avait besoin d’un supplétif connaissant aussi bien la forêt que l’orpaillage sauvage. Besoin d’un dur aussi qui obéit sans poser de question, d’ailleurs quelle question poser quand ton boulot consiste à faire du nettoyage ?

Ravaillac gueule après le traducteur en lui agitant son doigt sous le nez. Pas question de ça avec lui, ils remballent ce machin, on leur donnera des fusils de chasse classiques, le guide en possède deux en réserve. Des tromblons de 1970 pour abattre le cochon sauvage. Les chinois sont furieux, ils jactent en mandarin, le général attrape son téléphone satellite personnel. Un quart d’heure plus tard c’est celui de Ravaillac qui sonne.

–       Non mais dites donc c’est quoi ces conneries ?

Ravaillac reconnaît la voix. Pas qu’elle lui ai déjà parlé en personne qu’il la connaît des médias. Et si elle possède bien les intonations importantes et déclamatoires habituelles, le vocabulaire est moins orthodoxe.

–       Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Qu’est-ce que vous croyez que vous êtes en train de foutre comme merde espèce de connard ! Vous avez intérêt à faire tout ce qu’on vous demande ou sinon, qui que vous soyez je mets personnellement un contrat sur votre tête !

Il sait qu’il est parfaitement sérieux. Pas qu’il connaisse cet homme personnellement qu’il est précisément celui qui peut savoir ce genre de chose. L’ancien du Service Action de la DGSE, du 11ème Choc et des coups tordus. Assez proche des nerfs du pouvoir pour en connaître la folie des grandeurs. Il regarde les deux chinois. Merde. Qui peut bien être ce foutu Klingon ? Il a encore le choix de ne pas laisser tomber, envoyé péter tout le monde, ministre compris. Le choix d’ignorer l’appel radio que reçoit en ce moment même le sergent, l’injonction de lui en coller une s’il ne cède pas aux caprices du potentat bridé. Ou celui qu’il a fait en entrant dans le privé, ramasser la thune et merci. Il ramasse la thune. Il évite les chinois du regard et fait signe aux porteur, on bouge. Là-bas la fusillade s’est calmée. Manque de munitions sans doute.

Tout le monde a une arme dans la forêt, question de survie mais pas forcément une bonne et les munitions sont difficiles à trouver malgré les trafics. Les orpailleurs n’ont souvent que des fusils de chasse, parfois un AK47 ou des grenades qui pètent une fois sur quatre à cause du mauvais entretien ou de la dynamite de contrebande. Les autres, les passeurs de drogue en gros, sont mieux armés mais ils ne savent pas tirer et n’aiment pas se balader des kilos de munitions. Sinon il y en a pour tous les goûts, et toutes les époques. Ils ont même une fois découvert une fois une cache pleine de mitraillettes allemandes de la 2nd Guerre. Mais aucune mine et c’est un soulagement quand on a déjà crapahuté comme lui dans une jungle truffée de pièges détonants. La forêt amazonienne n’est pas une surface plane, par ici elle est même plutôt accidentée, il faut traverser des valons, passer des collines abruptes, escalader parfois et les porteurs de la Gatling souffre en silence. Le général est entre lui et le sergent, le traducteur à ses côtés, Ravaillac les ignore et se faufile entre les lianes et les fougères géantes, il sent l’odeur caractéristique de la poudre qui pique le fond de l’air. Il s’immobilise et attend.

Jao a 15 ans et comme beaucoup de gamins de son âge et de sa région, il en paraît 20. Il est né dans une ville d’orpailleur, Calcoene, et dans un lointain passé un peuple primitif inconnu y a dressé un observatoire astronomique qui ressemble à Stonehenge. On en aperçoit une image sur le panneau à l’entrée de la ville, avec ces mots « bienvenue à Calcoene ». Chaque année le site ramène son lot de touristes illuminés, d’archéologues à la retraite, d’amoureux hollandais qui y croisent le prolétariat de l’or, celui qui a bâti cette ville. Le taux de chômage est naturellement élevé, la population naturellement jeune comme dans l’ensemble du Brésil, et bien entendu pauvre. Sans le site archéologique, et le mystère afférant, Calcoene serait un énième trou du cul monde de cette région du Brésil, avec ses maisons en préfabriqué, ses routes de terre rouge, la jungle omniprésente. Les cochons noirs, les poules, les familles nombreuses et strictement rien à faire de ses journées quand on a 15 ans et qu’on s’ennuie devant les télé novelas en attendant d’aller grossir les rangs des favelas de Rio ou Sao Paulo. Alors avec son copain Raul, ils grimpent sur sa moto, une 125 Yamaha de 1985, et montent vers le nord, attend le bac et traverse l’Oyapock avec armes et bagages. Il s’en fiche de l’or, aussi curieux que ça puisse paraître. Il vit entouré d’orpailleurs et de revendeurs, tout le monde trafique, grappille ce qu’il peut des bras du rio Calceone, avec les conséquences habituelles. Poissons crevés, déformassions, rivières chargées d’essence, d’huile de moteur et de méthylmercure. Et bien entendu les négociations qui se terminent à coups de machette.  Mais pas forcément souvent, c’est comme les mauvaises nouvelles du monde à la télé. C’est permanent  comme un fond sonore, mais ça ne nous touche presque jamais de près. En fait, il déteste les orpailleurs. Pour ce qu’ils font à la terre, pour l’état de sa petite sœur Maria qui est née aveugle et débile avec trois doigts en trop, à cause du mercure qu’ils relâchent dans l’eau faute de retorte, de faire leur travail correctement et pas à la va vite, comme les voleurs qu’ils sont en réalité. C’est comme ça qu’il les voit, la fortune de l’or de Calceone ne finit jamais dans les poches de ses habitants. C’est aussi comme ça que les voit l’état français, mais Jao se demande pourquoi un orpailleur garde ses amendes. L’état français met des amendes, parfois tu fais de la prison, mais c’est rare. Aussi rare que les amendes en fait, il faut encore qu’ils t’attrapent. C’est peut-être pour ça qu’il les a gardées lui.

Le corps git la tête en bas vers la pente, il a deux trous un peu noir sur le torse, l’un qui lui perce le flan, un autre au-dessus du sein droit. Un peu de sang coagulé en coule mollement. Il a les jambes comme nouées l’une avec l’autre par la chute, les yeux gonflés et clos, la bouche entre-ouverte et déjà il gonfle. La chaleur, l’humidité. Sa gibecière est tombée près de sa jambe droite, les amendes sont maculées de sang. Jao lit un peu de français, les touristes, la proximité avec la frontière, et puis il a étudié un peu à l’école aussi. Il ne sait pas ce que L112-6 veut dire, il voit ça en petits caractères, mais il sait que les français disent que nul n’est censé ignorer la loi. Le cadavre est indien, il ne devait même pas comprendre ce qu’il y avait écrit. Il sort du manioc cuit dans une feuille de banane du sac, quelques minuscules pépites dans une pochette en toile, une fiole 50 cl de mercure, une gamelle, une pelle-bêche. L’attirail classique. Il prend l’or et le mercure. Il vendra l’un et l’autre de l’autre côté. Contre un peu d’herbe, contre une part sur la cocaïne qu’il transporte. Il a rendez-vous un peu plus bas à trois kilomètres environ sur le fleuve. Quelqu’un la lui prendra, quelqu’un qui remonte jusqu’à Cayenne. Il espère que cette fois le gars voudra bien l’emmener avec lui, comme il le lui a promis. Raul siffle doucement, ça ressemble au son d’un oiseau, il lève les yeux.

Il ne voit rien, n’entend rien, ne sait rien. Ce n’est pas de la peur, c’est de la terreur pure, lumineuse, totale, et il n’a aucunement le temps de la goûter. Il la prend en une fraction de seconde, comme un train à grande vitesse. Et la fraction suivante il a oublié, il ne sent plus rien, ne sait plus rien, il n’est plus rien. Un brouillard de viande, voilà ce qu’il est la fraction suivante. Mais, pendant l’instant crucial, unique, et fractionnaire où tout son corps et tout son être comprend, il a tout à la fois mal, il est saisi par la terreur de mourir, il est horrifié par ce qu’il lui arrive. Horrifié parce qu’il voit étiré pour lui sur un temps qui ne lui semble même pas infini, mais caoutchouteux. Son bras, son épaule, son torse qui s’éparpille, sa viande qu’il voit pour la première fois, son grain de beauté sous l’épaule qui plaît tant à sa mère qui s’en va et se retourne et disparaît dans un nuage rouge. Puis plus rien. 1000 coups par seconde.

Raul chie et pisse instantanément sur lui et c’est la terreur, l’instinct primitif de sa terreur qui l’arrache au sol dans un bond invraisemblable, qui le fait chuter dans une pente vers le fleuve. Il roule tandis qu’un monstre hurle au-dessus de lui et pulvérise la forêt. Il se heurte à une racine, elle arrête son corps meurtri, le monstre hurle toujours, il voit un arbre se décliner en pulpe au-dessus de lui, comme Jao huit secondes plus tôt. Il fait une grimace d’animal traqué, sa tête dans le réticule de visée, bien nette.

Ultima Ratio Regum.

Ravaillac lève le doigt de la détente. A quoi bon.

Il détourne le canon vers les chinois. Le traducteur qui vomit. Il ne voit pas le Klingon, il ramène son doigt sur la détente. Il attend.

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