Clandestin

Amarante était une jeune femme tout à fait charmante. Gauthier en convenait volontiers, mais pas pour lui. Ses angoisses, ses cheveux, ses joies soudaines et hystériques, son G4, tout ça prenait beaucoup trop de place dans sa vie. Et puis au lit, il faut bien dire ce qui est, elle était ennuyeuse. Carole, de ce point de vue était plus intéressante. Elle aimait la bite comme on dit. Mais on ne construit pas un avenir sur la seule satisfaction de son sexe. Et elle prenait trop de drogue aussi. Weed, C.C, ecsta. On pouvait toujours compter sur elle dans une fête. Si elle n’avait pas, elle avait forcément un amant dans les parages qui avait, et qui vendait. David vendait. David était antillais. C’était l’amuseur de la bande, l’expert  musique, le black marrant et stylé, qui les tombait toutes. Il baisait n’importe quoi. Il avait baisé Lara par exemple. La pauvre Lara avec ses 10 kilos de trop, ses boutons, ses chignons blonds filasses, son absence d’humour. Si elle n’avait pas été la meilleure amie de Marie-Sophie, probable qu’elle aurait depuis longtemps été éjectée de la bande. Ah Marie-Sophie, là Gauthier voulait bien ! Fine, élancée, avec de gros seins naturels, la peau comme légèrement dorée, les yeux magnifiquement verts, une voix rauque et chaude. Et de très bonne famille qui plus est, Killy-Lagardère, rien que ça. Hélas il n’y avait pas que lui qui voulait, et tout à fait officiellement son cousin Arthur l’avait vue et séduite avant tout le monde. Où était-il d’ailleurs ? Probablement en train de faire du plat à Louise, la Barbie du VIème, la fille du député PS, ou se faire sucer dans les chiottes par Naëlle. Comment pouvait-on préférer se faire sucer par Naëlle plutôt que d’être vu avec Marie-Sophie ? Non mais allo quoi ! Elle est grosse, elle ne se lave pas, elle s’habille comme un mec, et elle est tatouée. C’est à cause du piercing dans la langue ? Sans doute, Gauthier ne se fait pas d’illusion et louche sur les seins de Marie-Sophie qui passe sans le voir. Fab, Fabien, s’approche et lui demande si c’est bien Carmel là-bas et si oui qui est le tricorne avec elle ? Oui, c’est bien elle avec son chignon serré, sa robe bleu autriche, son crucifix en or, la Vierge Marie. Gauthier se moque, il ne sait pas qui est l’X, il n’est pas très surpris de la voir avec un Polytechnicien, elle la khâgneuse catholique, fille d’officier. Bonjour Gauthier, fait quelqu’un sur sa gauche, il se retourne, oh Ravaillac, comment allez-vous ? Bien merci, avez-vous vu votre père ? Gaulthier le cherche des yeux, il le voit avec le docteur Mossanko, une relation du pater, il le montre à Ravaillac qui s’éloigne en le remerciant. C’est pas le type de la DGSE ? Demande Fab, c’est ce qu’on dit, Gaultier s’en fiche, ça ne le fascine pas du tout mais s’il sait bien que oui. D’ailleurs on lui a demandé de rester discret à ce sujet, et c’est un jeune homme bien élevé. Il regarde Ravaillac disparaître de sa vue en pensant qu’il le croyait mort. Tu as quelque chose à fumer ? Il demande à Fab qui répond qu’évidemment, il a même mieux, viens. Pourquoi il n’est pas plus surpris de trouver Carole derrière le mur de la piscine, en compagnie de ce gros défoncé d’Adrien ? Il y aussi Marie-Odile, Aymery, David et Flore, un énorme pétard passe, Adrien est en train d’en monter un autre, un quatre feuilles, Carole s’occupe de trier l’herbe, virer les branches, Gauthier attrape le joint qu’on lui tend. Il demande à qui est l’herbe, David évidemment, est-ce que quelqu’un veut m’acheter un bonbon, demande Fab, des x, combien ? Demande Arthur, 40 boules répond Fab, les billets passent, Carole demande à David s’il veut qu’ils s’en partagent un, David dit pourquoi pas, il l’a déjà sautée mais il veut bien recommencer se dit Gauthier. Gauthier ? Non merci pas cette fois vous êtes fou de prendre ça ici, si on le remarque… Tout le monde rigole, se moque de lui, qu’est-ce qui lui prend ? Il a oublié le mariage de sa cousine ? Quand il avait failli se noyer au milieu de la piscine à cause de toute cette défonce qu’il avait prise ? Justement non il n’a pas oublié, pas plus que l’énorme bateau qu’on a dû inventer pour éviter que son père médecin l’examine. Ni plus la tête de sa mère qui a très bien compris et n’a rien dit pour éviter le scandale. Il s’en est sorti mais il a eu chaud et il sait qu’on ne peut pas se contrôler quand on est dans cet état, ce n’est pas comme le shit, et encore le shit… le cirque qu’avait fait son cousin Xavier la première fois où on l’avait fait fumer, à se rouler sur le billard de son père en faisant le fou… et puis après, toutes ces fois où il avait pompé l’air à tout le monde à en demander, à en consommer comme s’il s’agissait de bonbons… Adrien rigole, il a pire que de l’ecsta s’il veut, dit-il en faisant apparaître une petite fiole. Il reconnaît l’objet, avec un frère dans l’armée de l’air et un grand-père ancien officier supérieur, ce n’est pas la première fois qu’il voit ces petits flacons en plastique qui servent à contenir les bouchons pour les oreilles au tir. Mais cette fois il contient un petit truc blanc et légèrement translucide, qu’est-ce que c’est ? Du crack. Du crack ? Mais il est malade ou quoi ? L’avis est à peu près général. Comme de nombreuses choses la drogue est aussi une affaire de classe sociale. La MDNA, le LSD, les ecsta, la coke, le cannabis, la kétamine ou même l’héroïne et son aura romanesque sont des drogues socialement acceptables. La destruction qu’elles provoquent est vécue comme un moindre mal, voir un mal existentiellement intéressant, comme l’héroïne ou le LSD, d’autant que comme tous les toxicomanes ils vivent dans la certitude qu’ils sont éternels et que la drogue ne peut les atteindre que s’ils le désirent. Trop d’acide et on termine à l’asile, comme une légende du rock, une consommation mal contrôlée de poudre et on se retrouve dans Trainspotting à se sevrer aux Subutex et l’élixir parégorique. Et donc l’image globale qu’ils en ont est socialement acceptable. En revanche le crack n’a pas cette réputation. D’une part c’est une drogue de pauvre, d’autre part ils savent tous par la rumeur que le produit accroche très rapidement. Ce n’est plus une toxicomanie mondaine c’est du suicide pur et simple.  Adrien était fou, est-ce qu’il avait déjà essayé ? Même David, l’autre grand défoncé de la bande, semble ne pas apprécier cette soudaine intrusion. Il est malade de vouloir fumer ça, il ferait bien de tout jeter. Adrien est très content de son effet. Bande de trouillards, vous croyez vraiment toutes les conneries qu’on vous raconte alors ? Non il n’a jamais essayé, pas encore, mais il paraît que c’est super au pieu, personne n’est tenté ? Carole évidemment se marre et lorgne du côté du flacon. Gauthier traite Adrien d’inconscient et le prie de ne pas fumer cette merde ici, dans la propriété de son parrain, au baptême de sa fille, c’est complètement stupide. Plus stupide que d’avoir une tête de défoncé comme Gauthier tout de suite ? Que de fumer un quatre feuilles ? La remarque agace Gauthier mais sous l’emprise de l’herbe c’est compliqué de s’énerver. Ou on explose, ou on ne dit rien, d’ailleurs tout de suite il a envie de s’amuser, de trouver la vie marrante, d’aimer fougueusement, de vivre vite et de mourir jeune. Alors on ne tarde pas à se désintéresser des délires d’Adrien et les deux tiers du groupe décident qu’il est temps de rejoindre la fête. Adrien reste avec Carole et Fab, la curiosité est trop grande, la perspective de transgresser un nouvel interdit dans l’interdit immensément satisfaisante, une odeur de pneu brûlé commence à s’élever de leur cercle isolé.

Quinze jours passent. Gauthier s’ennuie énormément dans son école. Il sait qu’il doit réussir son Bac, si comme il le souhaite et surtout le souhaitent ses parents, il veut intégrer une prépa à Science Po. Mais il n’est pas très motivé. Il n’y a pas que le cannabis qui inhibe volontiers la motivation, il y a tout le reste. Des professeurs rasoirs, une pauvre opinion de lui-même et du monde qu’il glisse sous un cynisme de bon ton, des parents qui ne s’intéressent pas beaucoup à lui en dehors de la perspective d’avenir et de gloire qu’il représente potentiellement, comme son frère avant lui, qui sera sans doute lieutenant avant la fin de l’année. Un environnement qui lui ressemble et où l’argent pose beaucoup moins de problème que l’ennui. Alors Gauthier passe de très nombreuses soirées avec ses amis, à boire, à fumer, à avaler des pilules, et à se balancer les uns les autres des vannes parfois cruelles. Comme leurs parents en somme, mais avec la drogue en plus. Adrien n’a pas renouvelé l’expérience du crack, ni personne à leur connaissance. Il n’a pas beaucoup aimé les effets. Trop violent, trop court et surtout il a découvert cette façon si rapide que le crack a de vous accrocher. Une envie renouvelée toutes les minutes d’en refumer avec une frénésie qu’il ne s’est jamais connu. Ça lui a fait un peu peur. D’autant qu’il a déjà vu des accros du crack là où il se fournit, et ça aussi c’est effrayant. La drogue est amusante tant qu’elle ne fait pas encore de vous un malade chronique. Mais quand les autres lui demandent s’il pouvait leur trouver de la bonne coke comme la dernière fois, il n’hésite pas une seconde. Il est un peu jaloux de David et de son aura de beau nègre sympa et cool qu’elles ont toutes envie de se taper comme on s’encanaille. D’autant que dans son imaginaire il est un artiste (il écrit) et que pour lui la drogue revêt une sorte d’importance métaphysique. C’est l’attribut paraît-il de tous les plus grands génies, comme Buckowski qui a passé sa vie à picoler, James Ellroy qui fut longtemps accro aux amphétamines ou Baudelaire et ses confitures. Qu’elle emporte son imagination comme un tapis volant, et qu’il se stupéfie lui-même de la profondeur de ses textes qu’il refuse pourtant de faire lire, sauf à de très rares intimes qui l’ont tous encouragé. Il préfère déposer sur sa page Facebook quelques haïkus fulgurants accompagnés de photos chocs, qui ne sont pas sans rappeler les allitérations de Gainsbourg et son univers. Gainsbourg qu’il imite sans l’imiter, mauvaise barbe, chemise blanche, jean et veste bien coupé, chaussures blanches. Et quand un professeur un brin taquin se moque de lui à ce sujet il fait même mine de trouver le musicien ringard et décider que l’indélicat est loin du compte, en retard d’un siècle facile. Adrien est en réalité fasciné par tout ce qui se rapproche du dandysme, qui tout en le confirmant dans son narcissisme et son autosatisfaction lui donne cette hauteur suffisante pour faire mine de rire de tout et de lui-même pour commencer. Mais donc dans le groupe c’est moins son détachement arrogant qui intéresse que sa capacité à trouver de la bonne came. David aussi est doué pour cet exercice, mais David ne vend et n’achète que du cannabis et ses dérivés, là ou Adrien a un panel plus large, grâce à un de ses dealers. Ce qui a tendance à agacer le premier. Moins pour la popularité que cela confirme du coup, que parce que précisément il entraîne tout le monde dans sa propre toxicomanie. Et quand Gauthier demande de venir avec lui, qu’avec Arthur ils se sont cotisés pour acheter un bon lot de coke, il est encore plus agacé qu’il aime bien Gauthier et trouve triste qu’il veuille lui aussi s’abimer dans la consommation à outrance. Mais il ne dit rien, il n’a pas envie de passer pour un ringard et un rabat-joie. Ni de cesser d’être invité aux soirées d’Adrien, de Carole ou de Marie Sophie, qui nonobstant de vivre dans des appartements invraisemblablement grands et luxueux se trouvent être les trois pôles financiers de la bande. Avec eux il y a toujours plus de fête qu’ailleurs, plus de bonne came, plus de business à se faire, plus de filles à sauter.

Et voici Gauthier embarqué en expédition avec Adrien dans le XVIIIème arrondissement de Paris.

Le dealer s’appelle Pelé, comme le footballeur. Il est né au Zaïre, il s’agit bien de son prénom, en l’honneur du célèbre buteur. Il a atterri en France par la voie légale du transport aérien avec un visa de touriste, depuis bien longtemps expiré, et depuis plus de sept ans, il vit grassement de ses propres vices, la cocaïne, le shit, et le crack, qu’il ne consomme toutefois que très rarement, il n’a aucunement envie de ressembler à ses clients.  Comme de nombreux zaïrois, il est très attaché à son apparence, aux marques de ses vêtements, à la nécessité de faire savoir qu’il porte du griffé et du sur mesure. Dans les boîtes de nuit africaines de Paris et sa banlieue il est même réputé pour sa classe et ses poches pleines d’ambianceur. Elles ne le sont pas forcément, dans l’échelle économique du trafic il n’est qu’un prolétaire, un gagne petit qui perd parfois énormément de temps à trouver un bon fournisseur, dépense beaucoup d’argent pour l’acquisition de certains produits comme la cocaïne, et s’il n’avait pas appris très tôt à la couper il serait rentré tout juste dans ses frais. Il est aimable, avenant, frimeur. Ce soir-là il porte un jean Gucci, des Church, une veste Hugo Boss blanche, sur une chemise Lacoste rose pâle. Avec des perles rasta dans les cheveux qu’il a tressés et courts. Il vit dans un petit appartement qui sent la cuisine africaine et l’herbe,  avec deux autres personnes, un homme et une femme. L’homme s’appelle Yaya, ou bien est-ce un surnom, Gauthier n’en sait rien, un grand type maigre en jean et marcel blanc, aux yeux éclatés, armé d’un gros joint qu’il fume seul dans son coin sans faire attention aux autres. La femme c’est Adi, petite, avec un gros cul, des cheveux brossés en arrière, un visage dur, le sourire édenté, l’œil ardent. Qui sont ces gens ? Pas la moindre idée et Adi s’en fiche. Des blancs qui viennent acheter de la drogue à Pelé, rien de très nouveau. Adi se pose sur le canapé défoncé et roule un joint pour eux, et un autre pour elle puis elle ouvre une canette de 8/6 et allume la télé pendant qu’il fait son boulot. Une vidéo du pays, une série, avec beaucoup de gens qui passent du temps à palabrer et se bagarrer, des comédiens amateurs, en Ingala. Gauthier jette un œil dessus et se marre à cause d’une grosse qui braille après son mari affolé, perché dans un arbre. Pelé rit aussi, il dit quelque chose à Adi qui répond sans le regarder. Adrien ne s’intéresse pas, il fume son joint en essayant de ramener la conversation à la dope. C’est la seule chose qui l’intéresse, la dope. Sa provenance, sa qualité, les effets, il peut en parler pendant des heures, il a des conversations de drogué, c’est ses préférées. Il demande si c’est de la végé. La coke sur la table est un peu jaunâtre, en grumeaux, environ deux cent grammes, Gauthier n’en a jamais vu autant de son existence, il demande même ce que ça veut dire « végé ». Adrien et Pelé se marrent en compères, ces petits qui veulent de la C. mais n’y connaissent rien. Pelé en profite pour faire l’article, la différence entre sa coke et celle des autres. Il a toujours de la bonne merde, de la végé ou de la pharma, quasiment pas coupée, ce qui est bien entendu faux. En général il est heureux quand elle contient 30% de cocaïne, qu’il fait descendre à 20 ou 15 selon la qualité et la quantité, qu’il compense le plus souvent ou en intégrant des cachets d’amphétamine qui coûte moins cher, ou avec n’importe quel analgésique un peu fort. Adi fait une remarque en ingala qui fait rire le dealer, Adrien demande qu’il traduise, il explique qu’elle vient de faire allusion au goro mamimdu. Au quoi ? Goro ! La bite explique le dealer en faisant un signe du bras, mamimdu, les couilles ! La C.C, comme ils disent a une réputation au lit, tous les amateurs sont au courant, si l’un d’eux veut essayer, elle est volontaire. Gauthier la regarde encore une fois, avec son short en jean, ses cinq kilos de trop par fesse, ses cuisses pleines de marques sombres, la fine cicatrice qu’elle a sur l’avant-bras, son sourire édenté, elle l’effraie plus qu’elle ne l’attire. Elle lui rend son regard, les yeux floutés par l’alcool et la drogue, le blanc de l’œil rougi, il lui trouve quelque chose de vicieux et de sale dans les yeux, il se détourne pendant qu’elle rigole et dit encore un truc dans sa langue qui cette fois ne fait pas rire Pelé, tout juste sourire. Ils l’ignorent comme ils ignorent à peu près tout de ces gens-là, mais Adi fait parfois la pute. Une pipe contre vingt euros ou une dose de C. une baise pour cinquante ou une bonne soirée défonce. Mais ce n’est pas pour ça qu’ils vivent tous les trois sous le même toit. Yaya est le seul de la bande qui a un emploi fixe à la RATP. Pas de papier, mais le soir il refait les stations de métro qui ont besoin d’un coup de jeune. Ça ramène de l’argent et ça rassure le proprio de l’immeuble pourri où ils vivent. Adi en revanche a un titre de séjour d’un an qu’elle a obtenu avec les papiers d’une autre, ce qui est pratique pour tout un tas de choses au pays du papier roi. Toucher des aides avec des enfants imaginaires, passer les contrôles sans être fouillée, et également travailler dans les tours de la Défense comme femme de ménage. Elle a également une autre utilité, et c’est précisément à quoi elle vient de faire allusion. Elle a une réputation effrayante. Dans la rue, quand les crackers la voient, ils l’évitent, et personne, parmi ceux qui dealent comme Pelé, n’a jamais eu l’imprudente idée de venir les cambrioler. Ils savent tous que Pelé a avec lui mieux qu’un pitt bull et un fusil à pompe réunis. A la Défense elle est chef d’équipe, très appréciée de ses supérieurs parce qu’avec elle tout le monde bosse même si personne ne sait exactement pourquoi, et d’ailleurs on saurait on glisserait dessus avec un sourire entendu. Au pays on dit qu’elle peut marabouter les gens, et cette seule réputation suffit, même s’il y a encore d’autres raisons, plus concrètes. Pelé demande combien ils veulent, Adrien annonce 50 g, Gaulthier prendra 10. C’est beaucoup pour un débutant mais il sait que ça va être un moyen d’échange social et économique dans son milieu. Un bon système pour se faire des amis et des filles. De l’échanger contre du shit. Pelé pèse avec une balance de bijoutier, au gramme électronique près, demande à Adrien de rouler un autre joint, est-ce que quelqu’un veut une bière ? Adrien est pour, bien entendu, Pelé se tourne vers Adi et lui demande d’aller lui en chercher deux. Elle pose sa bière, se lève et va vers la cuisine, reviens avec deux canettes de 8/6, et soudain s’immobilise sur le chemin. Elle regarde la porte, Gauthier voit son expression et comprend que  quelque chose ne va pas. Elle pousse un cri et soudain c’est le chaos.

Pelé bondit de son fauteuil en renversant la table, la porte d’entrée craque, se cabre, la serrure éclate mais le penne refuse de céder, les flics gueulent, jurent, ils cassent la porte en partie, Adrien est trop défoncé pour réagir correctement, il essaye de se cacher derrière le canapé pendant que Gauthier suit le même chemin que la fille. Il ne sait pas où elle est allée, mais elle doit savoir elle. Quant à Yaya c’est autre chose, Yaya est un blédard complet, la police chez lui, si elle fait ce genre de chose, on l’accueille à coups de trique. Parce que chez lui la police ne fait pas ça pour appliquer la loi et faire régner l’ordre. Alors il se précipite dans sa chambre et revient avec un genre de matraque, un morceau de câble avec lequel il commence à cogner sur le flic qui essaye de passer la porte. Ça ne dure pas longtemps. Le flic est un grand balaise façon ours des montagnes qui déboîte littéralement la porte et aplatit Yaya. Gauthier a trouvé le trou au fond de l’appartement, il est passé dedans, a déchiré ses vêtements au passage, il est dans une cage d’escalier et il y a une porte d’appartement juste en face, entre-ouverte. Gauthier ne réfléchit pas, il pousse la porte, l’appartement est vide et abandonné. Quelques meubles cassés, des canettes, des mégots de joint. Il cherche une issue, aperçoit une seconde porte dans ce qui reste de la cuisine. Un placard mural, pas une sortie, il entend les flics là-bas qui gueulent, les bruits de coup, de casse, Adrien qui crie, il se fourre dans le placard sans réfléchir. Pelé n’a pas eu l’occasion de beaucoup réfléchir à ce qu’il faut faire, la fenêtre de la cuisine est la seule issue immédiate, en face, à cinq ou six mètres il y a un lampadaire, il se jette dans le vide, attrape le lampadaire à bras le corps, et se laisse glisser le long. Il est tranquille, les flics sont de l’autre côté de l’immeuble, il s’en va en courant alors que ça beugle au-dessus de lui.

–          Ah l’enculé ! Dim y’en a un qui s’est barré par la cuisine !

–          Ooh mais qu’est-ce qu’on a là ? Allez lève toi mon garçon.

–          J’ai rien fait ! J’accompagnais un copain !

–          Bouge plus connard ! Bouge plus !

–          Police voleur !

–          Mais ouais, mais ouais… euh les gars on en a un qui s’est barré par derrière.

–          Pas de soucis on l’a vu, Kevin est dessus.

Le placard est encombré de sacs Tati plein de gravas, il fait sombre, il n’est pas seul. Gauthier sens son odeur alcoolisé, la transpiration, il voit l’éclat de ses yeux durs. Elle lui fait signe de se taire. Elle a la main gauche cachée par un sac, mais elle tient visiblement quelque chose, les muscles sont tendus. Ils entendent les flics qui parlent entre eux, appellent leurs collègues en bas, fouillent. Ils sont plutôt contents, ça s’entend, toute la coke sur la table, une balance, du shit, deux suspects dont Adrien qui maintenant répond aux questions. Il n’entend pas ce qu’il dit mais il sent qu’il n’en mène pas large au ton de sa voix.

–          Eh il paraît qu’il y en avait d’autres !

–          Ouais ! Y’a un trou dans le mur là !

Ils entendent les flics se rapprocher, rentrer dans l’appartement, marcher sur une canette, Gauthier entend le tintement de l’acier contre le mur du placard. C’est un bruit caractéristique, tout le monde le connaît, le bruit que fait une lame aiguisée. Il regarde Adi, tendue comme un arc, prête à exploser, les yeux meurtriers, effrayants, et il est tétanisé. Les pas sont proches maintenant, si l’un d’entre eux passe le mur et tourne à gauche il verra la porte, et s’il voit la porte… Gauthier retient sa respiration, il n’ose pas regarder ce qu’elle cache, il a peur d’elle, peur de sortir, coincé. Et il a bien raison d’avoir peur. Elle n’est pas seulement allée dans la cuisine pour les bières. Le moment du paiement est parfois délicat, même si la fraiche est déjà sur la table ou dans sa poche, surtout quand on carotte ses clients. Si l’écran de la balance avait été du côté du gamin, ils auraient vu qu’il leur avait donné respectivement 31 et 7 grammes, soit un écart de 960 euros à raison de 60 euros le gramme. Et mieux, s’ils s’étaient pointés deux heures plus tôt, ils auraient remarqué également qu’un tiers de la poudre était constituée de plâtre. Derrière le frigo il y a une machette dans son fourreau. Elle l’a juste sortie et laissée là. Dans sa fuite c’est la première chose qu’elle a pensé à prendre. Un jour elle est passée dans un magasin d’outillage dans une galerie. Elle ne connaissait pas encore Pelé et se demandait ce qu’elle allait bien pouvoir faire de sa vie. Elle envisageait plusieurs options, comme se prostituer, mais la perspective de faire travailler des filles, d’être une Madame, était plus intéressante. Et la machette lui était apparue dans sa belle gaine de toile verte. Finalement elle n’avait jamais réussi à devenir Madame, pas assez d’argent, pas encore, et elle ne désespérait pas. Mais quand elle avait emménagé avec Yaya et Pelé, la machette avait suivi. Soudain un des flics crie là-bas, il y a du grabuge en bas, les deux s’éloignent en pressant le pas, ils entendent les mots tirer, blessé, une embrouille, renfort. Des flics s’en vont, ils embarquent Adrien et Yaya qui ne disent plus un mot, d’autres continuent de fouiller et d’emballer ce qu’il y a à emballer, mais ils sont énervés maintenant et pressés, les meubles, la vaisselle valdinguent.

Adi tchip, bruit de bouche lugubre dans ce réduit. Gauthier essaye de ne pas trop la regarder, par accident, il a vu l’extrémité du manche et le début de la lame, il n’ose même pas vraiment respirer. Elle n’est pas recherchée par le TPI parce qu’elle n’est qu’une petite main, un ouvrier de la mort parmi des milliers d’autres. A une époque elle était sergent dans les FPR. Son véritable nom, elle l’ignore, elle n’a pas eu le temps de l’apprendre. Juste après les évènements au Rwanda, le FPR, Front Patriotique Rwandais, majoritairement tutsi selon les hutus, s’est exilé d’urgence vers l’Ouganda, et la RDC. En chemin ils sont tombés sur son village.  Ils y ont tué et violé la plupart des adultes et tous les vieux, en les accusant d’aider les hutus à les pourchasser derrière la frontière, et ils l’ont enrôlée de force. Elle a pris goût au meurtre, au pouvoir de la kalachnikov, là-bas elle était Mama Terminator, Sergent Terminator. Pour devenir forte et puissante elle a mangé le cœur vivant de ses ennemis, avec leurs dents réduites en poudre, leurs cheveux, leurs oreilles, des morceaux de singe, du sang d’enfant, du pili-pili et de la poudre à balle, elle a fait des gris-gris d’invincibilité. Elle et ses hommes, âge moyen 15 ans, se sont fait une belle réputation de férocité et d’efficacité. Mais les meilleures choses ont une fin, le FPR a gagné contre les hutus, les blancs s’en sont mêlés, tout le monde, Radio Mille Collines, tout ça, procès, tribunal. Elle s’est retrouvé sans guerre, rentrer dans la nouvelle armée ? Pas question, elle est repartie au pays avec une branche encore rebelle du FPR. Le partage ne s’est pas passé comme prévu, les spoliés ou ceux qui s’estiment comme tel ont repris le maquis. Puis un soir l’armée de la République Démocratique du Congo, aidé de quelques mercenaires belges, est tombée sur son campement. Elle l’a échappé de justesse. Pourchassée elle a fini dans un camp de réfugiés. Un des milliers le long de la frontière avec l’est. De là, l’Europe. Un coup de chance. Elle est passée par l’Italie, mais avant ça, son périple lui a fait traverser le Tchad et la Lybie, à pied, en voiture, en camion, sur un mouton. Elle n’aime pas beaucoup l’Europe. Il fait froid, les gens sont stricts, rien n’est marchandable, tout est plus compliqué. Les gens, les situations, les moyens de gagner sa vie, de se loger. Mais elle n’a pas le choix, hors de question de revenir. Hors de question de laisser qui que ce soit examiner d’un peu trop près son titre de séjour. Remarquer la dissemblance entre elle et la fille de la photo. Jusqu’ici tout s’est bien passé, les toubabs ne font pas la différence avec eux autres nègres, surtout les flics, mais là ça sera forcément différent, alors…  Ils les écoutent qui continuent à fouiller et à prendre, qui parlent entre eux. Gauthier commence à avoir des crampes, accroupi comme ça dans ce truc, coincé par des sacs Tati, il aimerait bien s’esquiver, aimerait bien oublier cette femme et sa machette, son odeur, ses yeux, sa bouche édentée dont il voit le reflet des dents dans le noir, la grimace qui tord son visage. Il essaye de changer de position du mieux qu’il peut, elle le pointe du doigt, ne dit rien mais ses yeux sont ceux d’une folle dangereuse. Pas bouger, pas de bruit, ou elle va se servir de la machette sur lui. Gauthier comprend très bien, il a peur. Il essaye encore une fois de se concentrer sur autre chose, mais les flics là-bas ne le rassurent pas. Jusqu’à ce qu’ils partent enfin. Ils restent là encore un moment, à tendre l’oreille. Ça leur semble interminable à l’un comme à l’autre. A un moment elle met prudemment la main sur la porte quand soudain ils entendent à nouveau du bruit. Ils sont revenus pour condamner l’appartement. Ils savent bien qu’une bande police en travers du chambranle démoli ne va pas arrêter les voleurs et les téméraires mais d’ici demain ça suffira, de toute manière ils ont emporté tout ce qui les intéresse. Mais impossible de savoir s’il y en a d’autres ailleurs. S’ils ont mis quelqu’un en bas, une voiture pour les sauter à leur tour, les flics blancs sont intelligents, rusés et ils n’abandonnent pas facilement. Mais sa main se détend, elle ne serre plus le manche de la lame comme si elle voulait l’étrangler. Elle pense qu’il faudra bien sortir à un moment ou à un autre mais que pour le moment, le plus raisonnable c’est de ne rien faire et d’attendre. Gauthier pense la même chose mais à tout hasard il lui demande si elle croit qu’ils sont partis. Elle ne le regarde même pas, ne répond pas, peut-être qu’elle ne comprend pas bien le français, il est nerveux, il y a toujours cette lame dans sa main, et ce regard. Un peu l’impression d’être enfermé dans un minuscule enclos avec un chien féroce. Elle lui répond de la fermer, lui dit « loby » et ferme les yeux. Loby, demain. Gauthier ne comprend pas, mais il n’insiste pas. Il essaye de penser à autre chose lui aussi, il connaît cet exercice particulier où l’on ne peut aller strictement nulle part sauf dans sa tête. Il pense à cet imbécile d’Adrien qui l’a certainement balancé aux flics, donné son prénom au moins, même son nom pour les amadouer, il se demande ce qu’il risque. Lui, eux, tous. Il n’a aucune envie de se faire condamner, aller en prison. Gauthier a tout juste dix-huit ans, Adrien à peine vingt. Comment vont le prendre les parents ? Mal, très mal sans doute. Le père d’Adrien travaille dans une grosse boîte américaine mais c’est un homme strict, un ancien officier para, s’il découvre tout, ça va faire du bruit, probablement changer beaucoup de choses même. On leur interdira de se voir, on va poser des questions à tout le monde. Les parents d’Arthur dont le père est haut fonctionnaire vont très sûrement faire faire leur enquête par des flics. C’est une mésaventure qui s’est déjà vue pas plus tard que l’année dernière, quand Arthur a oublié son shit dans la salle de bain de son père. Ils l’ont fait suivre mais les deks n’étaient pas très discrets, et en bon drogué Arthur a la parano affutée. Ils lui ont posé des questions aussi, est-ce qu’il prend de l’héroïne, de la cocaïne ? Son propre père lui a déjà posé la question et sa mère sait, mais elle ne dit rien. Sans doute qu’elle attend. Sa mère est comme ça. Quand elle ne dit rien même c’est pire que tout, parce que ça peut tomber n’importe quand. Gauthier commence à déprimer à la perspective et avec la déprime, comme refuge ultime, vient le sommeil. Un sommeil lourd qui lui enveloppe peu à peu l’esprit, le corps, mais en réalité il ne perd pas complètement conscience. Une part de lui veille, une part de lui n’a pas oublié qu’il est en présence d’une folle, séparé d’elle par deux sacs de gravas empilés l’un sur l’autre. Cette part là est naturellement réveillée par le jour qui se glisse sous la porte. Gauthier ouvre les yeux brusquement, la fille est toujours là, qui dort elle aussi. La tête un peu penchée sur le côté, sa bouche entre ouverte, elle ronfle. Il se déplie le plus silencieusement possible tout en tendant l’oreille, pousse très lentement la porte. Elle ne l’entend pas, ne le sent pas, assommée par l’alcool, la dope, le stress. Gauthier sort, du mieux qu’il peut, en rampant parce qu’il n’ose pas encore se mettre debout, et quand enfin il est dehors, sur le plancher recouvert d’une fine pellicule de plâtre, s’est accroupi qu’il avance, avec une prudence de démineur. Entièrement concentré sur le bruit du dehors. Mais tout ce qu’il entend c’est la rue au loin. Il esquive le trou dans le mur, descend les escaliers une marche après l’autre, s’immobilise dès que l’une d’elle grince un peu trop. En regardant en l’air, puis en bas, la bouche à demie ouverte. Ravaillac un jour lui a dit qu’on entendait mieux la bouche ouverte, un truc de survivaliste, mais il ne pense pas à ça, c’est l’instinct, la peur, d’ailleurs il n’a pas l’impression d’entendre mieux, il a l’impression que si on faisait tomber une épingle le son exploserait dans son crâne, et en attendant c’est surtout son cœur qu’il entend battre dans ses tempes. Il sent la fraicheur de la rue à l’aube, il aperçoit le ciel de Paris par une fenêtre, il doit-être dans les environs de six heures. Il a laissé son portable chez lui, en cas où. En cas où le plan d’Adrien serait foireux, qu’ils tombent sur des gars qui veulent les détrousser, leur piquer pognon, portable, pompe, tout. Gauthier a parfaitement conscience qu’ils sont des proies faciles. Avec ou sans leurs parents derrière eux. Lui et ses amis ont déjà eu affaire avec des racailles, ils se sont même battus. Il arrive en bas, sur le palier. Il n’a pas vu de flic, il pousse la porte d’entrée comme on pousse un soupir de soulagement, commence à marcher en direction du métro. Puis à courir. Il ne fait attention à personne. Ni aux crackers emmitouflés sous une couverture, tout juste à se réveiller dans les vapeurs froides de pneu brûlé et de mauvais alcool, ni aux passants lustrés, et empressés d’arriver à l’heure au boulot. Il pense juste qu’il a passé une nuit dans un placard, avec une folle, qu’il a mal au dos, aux jambes, qu’il est toujours fatigué. Il ne pense même pas à ce que vont dire ses parents s’ils aperçoivent qu’il est revenu à l’aube. Et même s’il y pensait il s’en ficherait. Il est vivant, libre. Il passe le portillon avec sa carte, sur le quai il n’y a presque personne, dans la rame c’est pareil. Gauthier se pose sur un strapontin et se laisser emporter. Sur sa gauche il y a une fille. Une femme plutôt, entre 25 et 30 ans. Elle lui rappelle Amarante, il se demande si elle est aussi préoccupée par ses cheveux, son G4, ce que le monde pense d’elle. Elle ne semble pas, elle a l’air bien dans sa peau, prête pour affronter la vie professionnelle, il se dit qu’elle ne doit pas fumer, boire, sniffer. Une fille saine. Cette image le renvoie à lui-même, à sa vie, à cette nuit horrible, et ça le déprime. Il ne veut plus jamais prendre de drogue, plus jamais fréquenter les dealers, plus jamais traîner dans les galères d’Adrien. Il rentre enfin chez lui. En chemin la foule du matin s’est épaissie. Plein de gens partout lancés dans la vie active, l’air ni heureux ni malheureux, neutre, atone, éteint seulement. Ça aussi ça le déprime. Il n’a pas envie de vivre ca non plus. Ca l’effraie, lui fait peur, l’impression que la vie après, la vie au-delà des études, des parents, va l’absorber, le mâcher, l’avaler, l’éteindre comme une flamme privée d’oxygène et qu’il ne saura pas se défendre, un mort en vie. Il passe la porte de l’appartement en douceur. Ce dernier est plongé dans le noir, il sait que son père est déjà debout, et sans doute parti à l’hôpital. Il n’a pas besoin de la lumière, il a l’habitude de se déplacer dans le noir ici, ses parents se couchent toujours plus tôt, l’habitude de vivre dans leur ombre, dans leur silence, leur sommeil. De vivre seul et avec eux en même temps, seul dedans. Il rentre dans sa chambre, se déshabille, bénit son lit. Il branche son IPod, met ses écouteurs et glisse sa main sous son matelas. Un petit bédo avant de dormir, un peu de musique, en le confectionnant il pense à Adrien. Il se demande s’il a parlé de lui. Après tout tant pis, sa parole contre la sienne, il demandera à Naëlle de lui faire un alibi, il sait qu’elle le kiff et tant pis pour sa réputation si tout le monde pense qu’il l’a sautée. Il allume son joint, soulagé.

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