OCTB, Hollywood vs Hong-Kong

À titre de préambule, je tiens à préciser deux points. Si le cinéma américain de par sa prodigalité et sa diversité, a été le premier centre de mes attentions cinéphiles, le second, notamment à travers Bruce Lee en particulier, et les arts martiaux en général fut le cinéma Hong Kongais et plus globalement asiatique . Ensuite que parmi mes réalisateurs favoris se trouve certainement Michael Mann, et notamment pour Collateral, qui fera sans doute l’objet d’une chronique à lui seul. Un Michael Mann à la maitrise formelle sans conteste, maître de ses sujets, mais qui comme beaucoup de réalisateurs américains n’en est pas moins tributaires d’une morale commerciale, protestante et non dépourvu d’un certain manichéisme, notamment avec un film comme Heat. Commerciale en ce sens qu’elle répond aux contingences qui veulent que deux héros et à forcerie deux stars ne peuvent être ramenées au rang d’hommes. Puisqu’Heat traite non pas de rapport humain comme on pourrait le croire dans cet échange de banalités qui sera le cœur publicitaire du film, la rencontre de deux monstres sacrés du cinéma mondial. Il traite de façon cinématographique et néo-réaliste de deux figures héroïques, deux fantasmes masculins, le flic et le « beau mec ».


En 1994, un an avant Heat de Michael Mann, le très pugnace Kirk Wong réalisait lui OCTB. Polard teigneux bâtit sur un même canevas : l’affrontement sans rémission entre un policier et un voyou. Dans le rôle du premier, Danny Lee qui prêtera toute sa rage et ses traits nerveux à l’inspecteur San Lee, responsable de l’OCTB, fondu de travail et un flic à 200 %, à la tête d’une équipe d’acharnés, tout comme Al Pacino dans Heat. Face à lui, Anthony Wong, acteur surtout connu pour ses rôles de psychopathe, et sa maîtresse, l’actrice Cecilia Yip, qui incarnent un couple de braqueurs à la Bonny and Clyde. Un type sans manière qui baise les filles en les insultant sous les yeux de sa régulière, tueur impulsif, mais qui paradoxalement n’en demeure pas moins un homme amoureux, prêt à tout sacrifier pour elle, même sa vie. Une différence de perception d’un même sujet qui dépeint en soi bien des visions diamétralement différentes de deux cinémas. Celui d’Hollywood, auteur ou pas, de l’Amérique, et d’un autre, aujourd’hui à l’agonie du rouleau compresseur et propagandiste de Pékin, le cinéma de Hong-Kong.


Hong Kong contre Hollywood
On le sait, le cinéma américain est manichéen. Dans Heat, flics et braqueurs sont des professionnels de l’espèce technicienne : ils agissent vite, efficacement, leur brutalité est technique, ils sont propres, et leur affrontement ne trouve en réalité son aboutissement que suite à la présence d’un cinglé auprès du très froid personnage incarné par De Niro. Tous ses projets, toute sa volonté, tous ses calculs sont irrémédiablement voués à l’échec en raison du vice de forme implicite du monde dans lequel il opère, celui du crime. Comme un péché véniel non propre à un homme, mais à un système. Le crime, c’est mal. Et le personnage de De Niro ne peut s’en aller avec celle qu’il aime, car dans le cinéma hollywoodien et à gros moyen, il incarne le méchant, quand bien même il est à égalité avec Pacino, le héros de l’histoire. De sorte que même l’ignoble et la perversion sont extérieur à lui, c’est un noble chevalier, au même titre que son adversaire et ils sont à armes égales.

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Dans le film de Kirk Wong, les limites ne sont pas aussi discernables. L’équipe de l’OCTB, pour autant professionnelle qu’elle soit, est d’une brutalité inouïe, torturant ses suspects et n’hésitant jamais à faire parler les armes. Une équipe à l’autorité qui plus est contestée, tant par les services internes que par sa popularité. Le chef a vu sa femme le quitter pour un autre policier mieux en vue, et doit en subir les conséquences au sein de son métier. Alors que voyou apparaît à la fois comme un grossier personnage poursuivi par une police déchaînée, le chevalier servant, amoureux fou de sa maîtresse qu’il n’hésite pourtant pas humilier avec d’autres femmes de passage. Mais qui pourtant ne fait jamais preuve de violence gratuite particulière, c’est un pro. Sa tendance sociopathe apparaîtra seulement lors d’un interrogatoire, où l’on nous montrera quelques clichés de crime dont il se serait rendu coupable. Des clichés très graphiques et probablement réels, empruntés aux relations policières que possèdent tant le réalisateur que l’acteur Danny Lee.

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L’amour, l’ordre et le chaos
Ainsi, ce tueur amoureux est à lui seul toute l’équipe de De Niro, moins le côté gravure de mode, propre aux « beaux mecs » comme on dit dans la police. C’est un voyou plus rabelaisien qu’anglo-saxon, un voyou chinois. Quant à l’inspecteur, c’est un homme non pas conquérant, comme celui d’Al Pacino, mais simplement obstiné à ne pas se laisser conquérir, déplaçant tout à la fois son orgueil et sa quasi-foi dans sa volonté à mettre un terme à la carrière du criminel. Pour autant, ces deux-là se respectent, comme chez Mann. Ces deux-là ont tout vu et vu le pire ; et comme chez Mann, ils s’affronteront verbalement avant de le faire à coups de fusil. Mais il reste une notable différence entre le film de Mann et celui de Wong : l’amour. Le cinéma de Mann est celui de la solitude urbaine exprimée de toutes les manières. Que ce soit le tueur et le chauffeur de Collateral, ou le perceur de coffre du Solitaire, toujours des personnages affûtés, et seuls. Des hommes et des femmes seuls qui se croisent et sont finalement toujours incapables de se rejoindre. Al Pacino, flic dominant, divorce de sa femme, séparés qu’ils sont par leur incapacité à dialoguer, et la violence dans laquelle gravite le flic. De Niro voyou solitaire, abandonne celle qu’il aime, la trouvant et la laissant dans sa solitude, au nom de ses principes.

 
Avec OCTB, c’est complètement l’inverse. C’est une histoire d’amour qui défait l’inspecteur et lui donne cette rage de vaincre son adversaire et c’en est une autre (dont on découvre l’origine dramatique au fil du film) qui aura la peau du personnage. Enfin la trahison, argument de nombreux films policiers, n’intervient pas ici dans le monde du voyou. Sous ses dehors chaleureux et je-m’en-foutistes, c’est un être redoutable, une bête, comme il se décrit lui-même. La trahison intervient constamment dans le monde du policier : il est trahi par sa femme, sa hiérarchie ; la corruption est permanente, rendant totalement inégale la lutte entre ceux qui se permettent tout, les criminels, et ceux qui ne peuvent pas tout se permettre, les policiers. À la fin de Heat, les choses retournent vers l’ordre, la raison revient, et tout paraît sur l’instant bien inutile et dérisoire. De Niro meurt, seul, attaché à des principes finalement vains. La loi a gagné. Dans OCTB, le combat aussi inégal soit-il est perdu d’avance pour tous. Il n’y a pas d’ordre, seulement des hommes et des femmes soumis à leur propre chaos : la victoire du policier est remise en question par les services internes, le voyou ira jusqu’au bout de son histoire d’amour en se sacrifiant pour celle qu’il aime.

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L’ensemble n’est pas filmé en HD avec des plans rigoureux, mais caméra au poing, comme une urgence permanente qui rappel très fortement le cinéma américain des années 1970. L’image est sale, brutale, comme le paysage urbain dans lequel évoluent les personnages, à l’exception d’une scène clef, presque onirique et qui marque le basculement des destins que s’impose le couple de braqueurs. Les scènes de fusillades et de poursuites sont brouillonnes et chaotiques. Policiers comme voyous semblent plus mus par leur instinct que par la raison. La morale de l’histoire est qu’en réalité, il n’y en a aucune.

 
Mais de quoi qu’il cause ?
Pour ceux que ça intéressera, le film est disponible en DVD chez Asian Connection. Anthony Wong comme Danny Lee, passablement inconnus du grand public français, sont en revanche très connus chez eux. Le premier s’étant fait une réputation en or en devenant l’une des vedettes de l’infamant label Catégorie III, l’équivalent de notre X national, mais non comme acteur porno (je rappelle que le X est une classification générique), puisque cette fameuse « Cat III » est réservé à des films plus souvent ultra-violents que sexuels, bien que l’un n’empêche jamais l’autre dans le très fou cinéma hongkongais des années 1980-1990. Il recevra même un prix d’interprétation – fait rarissime même à Hong Kong – pour son rôle de psychopathe dans le très gore Bunmen.

Quant à Danny Lee il est localement l’équivalent d’un De Niro ou d’un Pacino, et plutôt spécialisé dans les rôles de flic. Enfin Kirk Wong, connu à ce jour pour être le seul réalisateur à avoir réussi à donner un rôle dramatique à Jacky Chan (expérience que réprouve aujourd’hui la vedette, très préoccupé par son image), il aura fait une brève incursion dans le cinéma américain avec The Big Hit, film policier potache avec Mark Whalberg et Lou Diamond Phillip. Expérience qui, comme pour presque tous les grands réalisateurs hongkongais à l’exception notable de John Woo, se soldera par un retour au pays et un solide dégoût de la machine hollywoodienne.

Bref, si vous avez envie de découvrir un cinéma sans concession, proche de ce que faisait un William Friedkin dans les années 1970 et 1980 (voir French Connection ou Police Los Angeles Departement), je vous recommande vivement celui-ci.

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Donald Tweet, la revanche des mimiles

“Not like the brazen giant of Greek fame,
With conquering limbs astride from land to land ;
Here at our sea-washed, sunset gates shall stand
A mighty woman with a torch, whose flame
Is the imprisoned lightning, and her name
Mother of Exiles. From her beacon-hand
Glows world-wide welcome ; her mild eyes command
The air-bridged harbor that twin cities frame.
“Keep, ancient lands, your storied pomp !” cries she
With silent lips. “Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tossed to me,
I lift my lamp beside the golden door !”

Poème de la Statue de la liberté

 

« Grab them by the pussy »

Donald Trump

 

La bêtise et la crédulité sont décidément un trait commun de toutes les foules. À peine deux semaines qu’un enfant de l’establishement est au pouvoir et la foule des sans-grades revanchards de se taper sur le ventre, leur champion fait ce qu’il dit. Soit c’est vrai, c’est inhabituel qu’un homme politique confronté à la réalité se prenne les pieds dans le tapis pour essayer de la faire plier à ses promesses de campagne. Le président mexicain en a fait les frais, ou plutôt le nouvel occupant de la Maison Blanche. Après l’avoir prié de rester chez lui et refusé de lui parler, les conseillers du milliardaire orange de lui expliquer que ça ne serait pas forcément judicieux, du coup au lendemain de l’annulation du voyage, les deux présidents ont une longue conversation histoire de se rabibocher. Dans la foulée, toujours attaché à montrer à ses téléspectateurs qu’il en avait dans le pantalon, le tweeteur le plus célèbre et compulsif de la planète d’expliquer qu’ils allaient taxer les produits mexicains à 20 % pour le fameux mur qu’il a promis à son public de fan (3200 kilomètres de long, 16 mètres de haut, 3 mètres de profondeur, ça c’est du zizi !) Réponse des économistes, pas une bonne idée, les deux économies étant, en effet, intimement liées. Non seulement cela aura un poids sur l’économie mexicaine avec des conséquences pour son voisin, mais en réalité ceux qui paieront ce fameux mur, ce sera surtout les Américains eux même. D’ailleurs qu’en est-il de cette vaste blague ?

Le mur du tweet

En réalité, n’en déplaise aux gentils du fameux camp des gentils, ce mur existe déjà. À l’initiative de Clinton il a été commencé en 1994 et se manifeste sous forme de portions physiques ajoutés à des zones ouvertes, mais sous la surveillance de caméras et de capteurs de mouvement. Sans compter non seulement les patrouilles officielles, mais également les groupes armés en Arizona et au Texas qui font la chasse aux illégaux et aux mules (voir à ce sujet le documentaire Cartel Land). Mur qui a été renforcé sous l’administration Obama. Ce dernier n’étant pas un vieux monsieur à l’âge mental d’un ado de quinze ans, son administration avait même mis à disposition du Mexique les services de renseignements américains, notamment pour lutter contre les cartels. L’ennui, comme le savent les Américains autant que les Mexicains, c’est qu’en réalité ce mur ne sert pas à grand-chose, mieux, fait la fortune des mêmes cartels. On ne compte plus le nombre de tunnels creusés, découverts ou non, qui trouent la frontière comme un gruyère. Au moins une échelle c’est moins compliquée.

Le deuxième souci, c’est que ce coup de zizi sur un décret n’a pas été budgétisé ni étudié formellement. Dans l’imagination de son prescripteur, il coûtera six, euh… Huit… Euh non dix milliards (son estimation est changeante, comme son humeur) mais comme les ingénieurs n‘ont aucune imagination, ils l’estiment eux grosso modo à 26 milliards de dollars et l’économie américaine n’a pas plus besoin de ça que de se mettre à dos l’économie mexicaine. Ajouter que sur de multiple zone de passage, il faudra également tenir compte des terrains privés, ce qui voudra dire de multiples procédures juridiques d’expulsion. Enfin, last but not least, la loi interdisant la construction d’un mur le long du Rio Grande, il faudra tenir celui-ci loin de la berge. Avec un petit problème toutefois, un détail dirons-nous, certaines villes américaines comme Santa Fe ou El Paso se retrouveraient dès lors du côté mexicain… Et ceci en sachant qu’une étude a démontré que la moitié des illégaux étaient passés par des zones d’arrivée classique comme… Les aéroports. Mais on s’en fiche hein, puisque lui, il fait ce qu’il dit. Enfin, disons plutôt que pour le moment, il signe ce qu’il dit vu que tout reste à faire.

La xénophobie à géométrie variable.

Le mimile étant toujours plus philosémites que le roi David quand ça arrange son esprit étriqué, il bombe le torse en faisant remarquer que les israéliens sont interdits dans six pays arabes. Pas une mesure fort surprenante, au temps de l’URSS mon visa était amovible au seul fait qu’il m’aurait interdit l’accès à un certain nombre de pays. Cet argument fait mesure d’ultime défense quand on s’offense de l’interdiction de territoire de sept pays arabes. Et si on leur fait remarquer que le décret anti-immigration intéresse exclusivement les pays où leur champion n’a pas d’intérêt, c’est-à-dire ne concernant pas les deux seuls pays à avoir fourni les terroristes du 11 septembre, de se réfugier derrière les sondages. C’est curieux les sondages, quand ils annoncent que Macron est le favoris des dis sondages, c’est de la fabrication issue des « élites » mais quand il s’agit de justifier la xénophobie, ils ont valeur de mesure étalon. Bref, on leur fait dire ce que l’on veut. Mais surtout qu’en est-il de ce fameux décret dans le monde réel ? Les mimiles ayant goût à nous rappeler qu’ils le connaissent mieux que leurs opposants du camps des gentils, il n’est pas interdit de tester ces connaissances.

Si sept pays sont concernés pour une période de 90 jours, le tweeter qui regarde (beaucoup trop selon ses conseillers) la télé a remarqué que Daech se trouvait notamment en Syrie. Exit donc les réfugiés syriens. Une mesure absolument urgente puisque seulement 18 000 réfugiés ont été autorisés aux Etats-Unis depuis 2011. Mais passons, si dans l’imaginaire d’un mimile 30 000 réfugiés dans un pays de 60 millions d’habitants, c’est une « invasion » que dire dans un pays de 350 millions… D’ailleurs exit les réfugiés en générale, interdit de territoire pendant une période de 120 jours. Hélas, ce décret pose déjà de gros problèmes juridiques. Une loi de 1965 interdit en effet de faire de la discrimination à l’égard des candidats à l’immigration quel que soit leur origine, leurs couleurs de peau, ou leur sexe. Une loi qui répond notamment aux mesures discriminatoires déjà empruntées par les Etats-Unis dans les années 20 et 30 à l’égard d’un certain nombre de pays d’Asie. En réponse, le téléspectateur le plus connu de la planète s’appuie sur une loi antérieure qui autorise au président de suspendre l’entrée de certains étrangers. Il oublie cependant que depuis le Congrès a notablement réduit le champ d’application de cette loi de 1952. Et c’est donc sur cette base que plusieurs états examinent déjà les moyens de contester ce décret déjà considéré comme anticonstitutionnel, à commencé par l’état de Washington. Un décret d’ailleurs retoqué par quatre juges fédéraux qui ont imposé un sursis d’urgence devant la montagne de recours déposés par plusieurs associations, avec pour effet d’annuler purement et simplement la mesure discriminatoire pour un certains nombres d’étrangers des pays concernés, Syrie y compris. Ne sont également pas concerné les binationaux de nationalité américaine, mais également anglaise ou canadienne, ces deux pays ayant obtenu une dérogation. Quant aux détenteurs de la carte verte, après un cafouillage fabuleux durant le weekend, la Maison Blanche a déclaré que… euh…. Finalement, ils pourront rester ou retourner aux Etats-Unis. Ne sont donc concerné que ceux qui n’ont pas encore la nationalité, ne l’ont pas, ou ont la double nationalité d’un des pays concernés. Pour la Silicon Valley qui emploie beaucoup de cerveau de l’étranger, c’est un problème qui pourrait à terme fâcher le président avec son jouet préféré à l’oiseau bleu. Mais vu le cloaque juridique qui est en train de s’entasser devant les murs du Capitole, ça pourrait également le fâcher avec une autre réalité : celle de la Constitution américaine.

Après le péril rouge, le péril vert, voici le péril jaune.

Le mimile a besoin de péril. De péril bien identifié, jaune, c’est bien. Dans cette acceptation, leurs champions, de Marine Lepen à Steve Bannon, le papa tutélaire du tweeter, ont désigné la Chine comme l’ennemi du futur proche. Bannon le déclarait en mars 2016 : « Nous serons en guerre en Mer de Chine méridionale d’ici cinq à dix ans, cela ne fait aucun doute. » J’imagine que les Taïwanais ont hâte… Et dans cette acceptation, après l’avoir assassiné durant toute sa campagne l’agent orange d’annuler le Traité Transpacifique, une alliance qui devait concentrer 40 % du PIB mondial et monopoliser un tiers des échanges commerciaux de la planète. Le mimile est heureux, la Chine également. Elaboré pendant près de sept ans par l’administration Obama, cet accord avait été en réalité pensé pour diminuer l’influence de la Chine dans la zone. Pékin ne s’y est d’ailleurs pas trompé puisqu’il s’est déjà engagé sur la création d’un Partenariat Économique Intégral Régional avec dix pays de l’Asean.

Cela dit, on notera au passage que contrairement au fantasme qui court dans la tête du mimile, son héros ne fait pas toujours ce qu’il dit. Il a bien tweeté en 2016 que trop, c’est trop et qu’il allait couper le budget militaire, en 2017 en revanche, il se propose par décret de « reconstruire » la plus grande armée du monde. Sachant que le budget militaire américain avoisine déjà les 600 milliards de dollars (582,7 exactement), soit trois fois celui de la Chine et huit fois celui de la Russie. Gageons que pour tous les mimiles qui grognent contre l’impérialisme et l’oligarchie, au pays du complexe militaro-industriel, ils auront de quoi causer dans les cinq ou dix ans à venir…

Moi, je note au passage non sans amusement que si Obama avait proposé qu’on porte la flotte à 310 navires, l’agent immobilier en proposa 350. Je ne sais pas pour vous, mais ça me fait encore penser à un petit garçon qui mesurait son zizi à celui des autres. Est-ce parce qu’Obama est métis ? Il y a des mythes qui ont décidément la vie dure… Ou bien est-ce parce que notre héros à un problème en général avec son très snob prédécesseur ? À croire son premier acte, on pourrait aisément le penser.

Obamacare who care ?

Le président qui tient ses promesses ? Toujours pas. En 2016, le tweeter fou déclarait qu’il conserverait une partie de l’Affordable Care Act dit Obamacare. Pendant sa campagne, il changea d’avis et cette fois s’y teint. Ca coûte trop cher. L’armement contre la santé en somme. Exit les 20 millions d’américains concernés et pour le moment rien pour compenser ou remplacer. Comme la loi ne peut pas être rayée d’un coup de tweet, le Congrès devra se réunir pour décider de son abrogation complète et de son remplacement, mais aucun agenda en vue. En attendant les états sont priés de tout faire pour contourner la loi par des moyens légaux et les encourage à un marché libre inter-état, assurément un beau cadeau aux laboratoires et cliniques privés. Et une réduction sur la couverture maladie en matière de maladie mentale et de maternité est également attendue. Considérant que le tweeteur de la mort s’était positionné comme le défenseur des pauvres et de la famille et que l’Obamacare concerne ceux-là même espérons que les mimiles qui parmi eux ont voté pour lui, sauront apprécier le geste à sa juste mesure. Assurément, un homme selon le cœur de Martin Shkreli.

Ajoutons qu’en plus de ça, notre héros ayant un rapport aux femmes un peu particulier, il a également fait couper les fonds auprès des ONG visant à aider les femmes à travers le monde à se faire avorter, mais également aux Américaines d’utiliser les fonds du gouvernement ou des compagnies d’assurances pour le même acte médical. Ami violeur ayez donc la décence de mettre un préservatif. Et pour sans doute être en harmonie avec son nouvel amoureux des steppes, qui a récemment fait décriminaliser la violence faites aux femmes, il a également fait couper les fonds destinés à la lutte contre la violence faite aux femmes…. It’s man world n’est-ce pas… Cela risque également d’être celui des idiots racistes puisque les fonds ont été également coupés aux arts nationaux et aux programmes de développement des business des minorités.

Vers un nouveau chaos mondial ?

Steve Bannon, encore lui, l’affirmait il y a quelques jours dans le Washington Post : « Nous assistons à la naissance d’un nouvel ordre politique et plus les élites médiatiques s’affolent plus ce nouvel ordre politique devient puissant ». J’ai peur hélas que l’ancien patron de l’utra droitier Breitbart News prenne sa vessie pour une veilleuse. Est-ce pour cette raison que Kellyanne Conway, conseillère du président, parle de fait alternatif au lieu de mensonge éhonté et invente de toute pièce des carnages qui n’ont jamais eu lieu, comme celui de Bowling Green ? C’est possible. Il est apparent, vu les mesures anti-écologique que vient également de prendre le tweeteur (et toujours dans l’acceptation d’effacer les efforts à minima d’Obama dans ce sens) que tout ce petit monde vit dans une réalité aussi alternative que les faits qu’ils relatent. Une faille de 113 kilomètres a été observée à l’intérieur de l’Antarctique au niveau de l’île du Pin. D’ailleurs si la fonte ne représentait « que » 104 milliards de tonnes de glace par an entre 2002 et 2006, on est passé à 247 milliards de tonnes entre 2006 et 2009 pour un débit de 7,8 millions de litres par seconde. Cette faille pourrait donc accélérer la montée des eaux avec des conséquences dramatique pour les villes côtière. La Trump Tower, les pieds dans l’eau ça serait ballot. Sûrement, un complot chinois… Au reste l’horloge de la fin du monde vient notamment d’être avancée, nous sommes désormais à deux minutes et demi de l’échéance, fait qui ne s’est à ce jour jamais produit depuis soixante dix ans qu’elle existe, et ce grâce uniquement au compulsif.

Sans compter qu’une autre réalité alternative semble déjà se profiler après seulement deux semaines de mandat : la destitution pure et simple. Le mimile va grincer et comme on dit chez eux, wait and see. Mais une pétition allant dans ce sens a pourtant déjà recueilli un demi-million de voix et les républicains ne sont pas en reste à ce jeu. L’organisation bipartisane CREW est déjà en train de constituer un dossier juridique, le sénateur républicain Lindsay Graham de qualifier dans un tweet (Décidément…) la guerre commerciale avec le Mexique de « mucho sad ». Le compulsif voulait légaliser la torture, les républicains, à commencer par son propre ministre de la Défense s’y sont opposé. Bref, un début de mandat qui sent fort le pâté et qui pourrait bientôt ne laisser qu’un choix au héros des mimiles, ne pas faire ce qu’il a promis ou de se retrouver au mieux face à une procédure de destitution (et les sujets que je n’ai pas tous abordés ne manquent pas) pire à une sécession… Un fantasme ? À vrai dire pas réellement puisque la Californie en parle déjà…

Je sais qu’à la lecture de cet article les mimiles vont s’empresser de me traiter d’idiot utile des « élites » dirigeantes, mais au regard de ce que je viens de relater, je me demande qui est le plus idiot, et surtout qui a été le plus utile et à qui… Considérant notamment que leur héros s’apprête à annuler toutes les mesures de régulations prise suite à la crise de 2008, les élites financières les remercient par avance.

Les portes de la gloire 2 ou comment faire le plus mauvais jeu vidéo du monde, mais avec classe.

Dans sa logique de mystification, la société du spectacle et du spectaculaire ne se reconnaît, s’accepte et ne s’entend que sur l’autel de la performance et du succès. Plus rien ne retient de la banalité, du trivial et tout est embelli par ce besoin dérisoire de gloire, de faire briller. Dans cette logique, le processus créatif, la genèse de tel ou tel projet artistique, sa réussite ou même son échec est offert au public sous son apparence la plus séduisante. De sorte que si on est soi-même spectateur, on est forcément tenu à distance de la réalité. On mythifie le succès ou l’insuccès en imaginant que le talent suffit dans le processus créatif tout comme dans sa réussite et à forcerie son échec. Si tel film est bon, c’est forcément grâce au « génie » de son auteur, si tel roman se vend ou ne se vend pas, cela retient de la seule qualité intrinsèque de celui qui l’a écrit et de l’ouvrage. Et si on ne se retrouve pas dans ce succès ou cet insuccès, c’est donc forcément que tel auteur aura ou non bénéficié de passe-droit ou de la cécité d’un public idiot.

On oublie toujours que d’une part si la créativité retient de l’individu la création tient le plus souvent du collectif. Qu’un bon producteur est essentiel autant au succès d’un film qu’à sa qualité objective, de la même manière avec l‘éditeur. Seul face à sa page, l’auteur ne l’est en principe plus dès lors que son travail passe en phase d’édition et s’il l’est, le plus souvent ce n’est ni pour son bien ni pour le bien de l’ouvrage. On oublie également que bien des entreprises artistiques, plébiscitées ou non sont également affaire de tempo. Être là au bon moment avec les bonnes personnes, à trouver son public.

 
C’est Robert Evans qui choisit et protégea Polanski pour Chinatown et lui encore ainsi que le monteur qui donnèrent une fin au Parrain 1. Et les cinquante mille feuillets initiaux de Voyage au Bout de la Nuit ne sont pas devenus le chef d’œuvre que l’on connaît à la seule faveur de son auteur, mais bien également à l’éditeur, et même au rapport orageux qu’entretenait Céline avec Monsieur Gallimard.

 

Du processus créatif et de leurs auteurs

Sans compter cette insupportable mystification que l’on fait de la création et des créateurs au sens large. Entre ce que j’appelle le Complexe de Mozart et qui consiste à prêter du génie à un auteur dès lors qu’il est jeune et à succès et celui de l’Artiste Incompris qui laisse croire que « le génie » tarde à être reconnu ou compris, mais que tôt ou tard… Et de s’appuyer ici sur l’exemple d’un Van Gogh ou d’un John Kennedy Toole, l’auteur de la Conjuration des Imbéciles, prix Pullizer posthume des années 80. Une mystification d’abord préjudiciable à tous ceux qui aimeraient créer, mais également préjudiciable à la création en général. D’une part, non être un créateur, un artiste n’est pas une fin en soi, d’autre part, tous ceux qui écrivent, peignent, filment, photographient régulièrement, qu’ils soient édités ou non sont en réalité des handicapés de la vie. Ils le font parce que cette vie ne leur suffit pas, qu’ils n’ont tout simplement pas le choix. Et ne jamais croire que parce qu’on n’est pas vendu en librairie ou reconnu par les galeries, on n’en est pas moins écrivain, peintre ou poète. Et ici précisément, si vous êtes dans ce cas de figure ou le pensez, lisez Lettre à un Jeune Poète de Rilke, toutes les clés à votre dilemme s’y trouvent. Et si j’en parle avec assurance aujourd’hui, c’est précisément parce que je suis passé par toutes ces phases.

Or pour commencer, il faut se retirer de la tête que la seule performance d’un travail suffit à assurer son entreprise. Les peintres de la Renaissance étaient engagés dans une féroce compétition, le talent était insuffisant, il fallait plaire, et aux bonnes personnes. Van Gogh a notamment raté son rendez-vous avec la gloire moins au fait qu’il appartenait à une école de peinture déclarant une guerre ouverte à l’académisme pompier, qu’en raison de sa seule bipolarité. Sa seule personnalité. Si les acryliques de Gauguin continuent de se détériorer, on cessera un jour de le voir comme le peintre de la couleur. Le premier livre de Tristan Egolf, le Seigneur des Porcheries écrit à 21 ans, est un bijou littéraire pour un talent qui va aller en se détériorant à mesure qu’il prend de la technicité et de l’âge. Et de même pour Toole, la Bible de Néon est moins bon que son chef d’œuvre.

 D’autre part, tous ces gens ont un point commun, ils étaient perfectionnistes et travaillaient énormément. Il n’y a pas de génération spontanée, de souffle divin. Edison prétendait que le génie, c’était 10 % d’inspiration et 90% de transpiration alors que c’est exactement l’inverse. Mais dans ces 10 % de transpiration il y a un mûrissement, une répétition dans l’acte, un ou des muscles que l’on fait travailler à chaque instant, tous les jours. Comme disait Brel donc « moi, je ne sais pas ce que c’est qu’un artiste, je ne connais que des gens qui travaillent ». Enfin, pour reprendre ce que disait un de mes professeurs d’illustration, travailler, dans le cadre de la création, ne consiste pas nécessairement à gratter comme un fou tous les jours même si ça y participe. Mais à savoir aussi rien foutre, laisser son esprit vagabonder, se nourrir pour mieux revenir vers son ouvrage. Pendant que j’écris ces lignes, je regarde un film, vais sur internet, m’arrête, y reviens, laisse reposer, prend de la distance, relit, corrige. C’est tout ça travailler pour nous autres. Ce qui ne lasse pas de surprendre ceux qui ne connaissent pas ce processus, mais rien foutre dans ce cadre, c’est aussi et cela doit être aussi foutre.

Le jeu vidéo, un nouvel eldorado.

Je suis arrivé dans le jeu vidéo, comme beaucoup de métier que j’ai exercé, sans rien y connaître. Je ne jouais quasiment jamais, et presque exclusivement à des jeux de stratégie, n’avais pas la moindre connaissance en informatique. Mais surtout, j’y suis arrivée à une époque charnière de cette économie et de cette industrie. Avant la bulle internet et juste à l’entre-deux, au passage d’un médium pas encore sorti de l’amateurisme, mais en train de se professionnaliser. A une époque où déjà le jeu vidéo faisait plus d’argent que le cinéma, mais alors que le format mpeg, à savoir le mode de compression d’image aujourd’hui courant, venait à peine d’être inventé. Et pour les gamers, alors que Doom était le dernier hit à la mode, le FPS (First Person Shooter) qui allait ouvrir la voie à tant d’autre. Pour situer en gros, je suis arrivé à l’époque du cinéma muet. Alors que les premiers studios à Burbanks avaient déjà été rentabilisés, mais où des maisons de production comme United Artist laissaient encore croire que les artistes allaient avoir le pas sur les banquiers. Tout était à faire et tout le monde se proposait de le faire. Ubisoft venait tout juste d’ouvrir ses bureaux parisiens, et son concurrent principal en France était des boites comme Cryo Interactive. Le jeu vidéo apparaissait déjà comme le nouvel eldorado, et qui dit nouvel eldorado dit également escroc, d’ailleurs ça rime.

 
Pour preuve, j’étais alors employé par Titus où moi et les autres, on se faisait régulièrement enfumer par les patrons. Des salaires payés avec parfois trois semaines de retard, pendant que cinq voitures dont un dragster s’entassaient dans le garage de la boite. Ma copine de l’époque connaissait un illustrateur qui travaillait chez Cryo et c’est comme ça que j’en suis venu à rencontrer Jean Martial Lefranc, un personnage roué à plus d’un titre. Pour les hardcore gamers (les joueurs pur et dur) Lefranc c’était, avec ses complice Philippe Ulrich et Rémi Herbulot, les mythiques créateurs du jeu Dune. Et quand je dis mythique, c’est du strict point de vue de l’industrie vidéo ludique française. En ce qui me concernait, c’était alors d’illustres inconnus et j’aurais préféré qu’ils le restent. Je précise également qu’alors je n’avais jamais écrit le moindre scénario, que mon seul fait d’arme littéraire c’était un roman et une ou deux nouvelles naturellement pas édités. J’avais vu l’introduction du jeu MegaRace avec son présentateur en forme de Max Headroom (le personnage qui illustre l’article). Très impressionné par l’animation et totalement béotien j’avais posé le deal ainsi à Lefranc, je vous écris une intro de jeu, ça vous plaît, vous m’embauchez, ça vous plaît pas, on en reste là. Ça lui a plu. Mais avec le recul, quand je repense à ce que j’avais écrit en termes de débauche de moyen, c’était certes séduisant mais technologiquement irréalisable. Mais j’allais comprendre à terme que pour Lefranc séduire était bien plus important du point de vue financier que de réaliser.

Similicon Valley

Lefranc est très probablement fasciné par les esprits créatifs, les artistes, et notamment influencé par le modèle de la réussite à l’américaine. Il s’est lui-même essayé à la réalisation, sa fiche Wikipédia, probablement écrite de sa main, indique d’ailleurs qu’il est réalisateur, en plus d’être éditeur et directeur de la revue mythique l’Écran Fantastique. Mais pour l’essentiel, c’est un financier, un comptable. Et il ne sait absolument rien ni du processus créatif, ni de la gestion du personnel. D’ailleurs à l’époque, il était beaucoup trop occupé à chercher des financements et à baratiner ses clients pour s’occuper de ce qui se passait réellement dans sa boite. Il avait délégué la tâche de gérer le personnel et suivre les projets à un autre, Emmanuel Forsan, à qui j’ai eu pourtant rarement à faire sauf à la toute fin. Quand j’ai mis les pieds pour la première fois dans l’entreprise, l’ambiance se voulait donc à l’Américaine dans son acceptation californienne. Détendu et créative. L’ennui, c’est que pour beaucoup détendu ça voulait dire ne foutre strictement rien et créatif, pomper partout des idées qu’on resservirait en plat réchauffé. Ce n’était pas le cas de toutes les équipes, ni de tous les créatifs et informaticiens qui travaillaient là, mais pour vous figurer, quand on arrivait dans la pièce principale, on avait le droit au spectacle de deux rangées d’infographistes occupés essentiellement à jouer aux cartes. Je n’ai moi-même jamais eu de bureau fixe, j’ai fini par accepter de travailler en partie chez moi ce qui a été une grossière erreur à plus d’un titre. D’une part, mon temps de travail phagocytait mon temps de vie, d’autre part personne ne savait ce que je faisais, parfois même qui j’étais.

 
En tant que scénariste mon boulot consistait essentiellement à proposer des adaptions vidéo ludiques de film pas encore sorti ici, parfois même pas encore produit, comme cette Planète des Singes que devait initialement faire Schwarzenegger. J’ai également travaillé sur des dialogues pour le jeu Alien, où je suis crédité alors que mon rôle a été mineur. Lefranc me consultait parfois sur des textes écrits par d’autres. J’ai eu ainsi en main le scénario dont était censé s’inspirer Besson pour le 5ème Élément et qui en réalité était parfaitement illisible, beaucoup trop gros pour un scénario de film (500 pages environs, or on compte en moyenne une minute par page). Je fais à ce sujet une parenthèse sur ce qu’a raconté Besson à propos de son film supposément écrit quand il avait 16 ans. N’importe quel cinéphile peut vous citer au moins deux de ses sources d’inspiration, de pompage plus exactement. À savoir le segment de Gimenez dans le dessin animé Métal Hurlant, et Stargate. Et ici, on en revient à ce que je disais à propos de la mystification du créateur dans le cadre moderne.

 
Ce boulot d’adaptation servait pour l’essentiel à attirer les financements, et même si ici, je restais simple et basique, je n’avais pas la moindre idée si ce que j’écrivais était techniquement réalisable. Je suppose que Lefranc faisait le joint à coup de promesses sur l’évolution technique. Il était très doué pour ça, les promesses. Jusqu’au moment où on m’a proposé de créer moi-même des jeux. D’une part, une adaptation d’un livre de prospective qui avait impressionné Lefranc et qu’on intitulerait le Troisième Millénaire. D’autre part, une adaptation d’un hit incontournable d’alors, le film les Visiteurs. On vous raconte toutes sortes de choses sur les artistes et la genèse d’un projet, plein de choses totalement fausses. Bienvenue dans l’arrière-boutique.

Le 3ème Millénaire ou comment faire le grand écart en milieu hostile

Comme cette affaire s’est étalée sur presque un an et demi, je vais tacher d’être synthétique. Ma source d’inspiration pour ce jeu était le modèle absolu qu’est Civilization de Sid Meier. Ce que je tendais à faire, c’était ce que fera la 5ème version de ce jeu à succès, c’est dire déjà si j’étais loin du compte en terme technique. Mais en plus, je voulais mettre en place un système de « récompense » pour le joueur. Chaque fois qu’il faisait une chose significative dans le jeu, il avait droit à un petit film de cinq ou dix secondes. À nouveau tout à fait illusoire considérant les problèmes que représentait la compression d’images. Jeu de stratégie et de prospective, je devais donc m’attacher à faire un futur plausible. J’ai notamment essayé de contacter des gens du parc d’attraction Futuropolis qu’ils me mettent sur des pistes, voir en contact avec des prospectivistes. Quand j’ai expliqué que je faisais un jeu vidéo, on m’a raccroché au nez. Personne, alors, ne prenait en France cette industrie au sérieux. Aujourd’hui, ils se battraient pour être attachés au projet. Basiquement, disons que ma ligne directrice dans ce jeu était que si le productivisme, la technologie à tout craint faisaient rapidement avancer le joueur, il condamnait en même temps la planète à un futur à la Blade Runner. Il fallait donc veiller habilement à un équilibre dans les sciences qu’on développait et la politique qu’on choisissait. En gros, un jeu réaliste et donc chiant.

 
Pour se faire, on m’avait attaché à un programmeur. Je n’avais pas la moindre idée de l’architecture technique d’un jeu, j’ignorais ses contraintes, comme il ignorait les miennes en termes de création. Qui plus est, c’était un autiste, la communication relevait avec lui du langage des signes. Quand on a commencé à dégager malgré tout une architecture. Lefranc lui ayant fermement signifié que je n’avais pas à être mêlé à ses contingences d’informaticien. On a commencé à mettre en place une équipe de création. J’avais demandé que quelqu’un m’aide à me documenter en termes de science prospective, on me présenta à un protégé d’Ulrich. Rapidement, il s’avéra que sa documentation sortait de sa seule imagination et question prospective, on était dans l’ordre de la science-fiction. Je n’étais pas satisfait, de plus ses délires parasitaient notablement mon travail. Enfin, on me confia à des infographistes. D’une part pour le look du jeu, d’autre part pour réaliser les formats courts que j’avais écrits. Pas une seule fois, je n‘ai bénéficié d’une équipe au complet et pendant presque un an, je n’avais même pas de chef de projet. Je devais donc gérer mon propre travail, avoir à l’œil celui des autres, le tout en gérant une équipe totalement éclatée. Sans compter cette fois où tous mes infographistes ont été mobilisés sur le film de Besson, le Cinquième Élément pendant près d’un mois. Ce pour un plan qui dure à peine deux secondes à l’écran et qui n’est même pas graphiquement accompli (les écrans du début du film, non ne riez pas). Mais comme me l’expliqua lui-même Lefranc, la location de cette équipe rapportait un peu plus de sept mille euros à la boite, argent qu’il pouvait mettre sur d’autre jeu. J’ai fini par craquer et réclamer un chef de projet. Or s’ils ont sans doute choisi la bonne personne question gestion de projet, qui avait déjà de l’expérience dans le domaine, question humain, c’était un imbécile de la plus belle eau à qui je dois en partie mon licenciement.

 
Au final, je n’ai jamais terminé ce jeu qui en plus d’être laid à pleurer est sorti buggé, et est probablement un des jeux de stratégie les plus ennuyeux et pourri auquel je n’ai jamais essayé de jouer (mon père l’avait acheté tout fier qu’il était). Je ne suis pas crédité sur ce jeu pour une seule raison, faire appel à un expert dans le procès qui m’a opposé plus tard à Lefranc m’aurait coûté plus cher pour un résultat incertain, en dépit du fait qu’il était maillé de référence à ma propre vie ou à mes centres d’intérêt.

Les Visiteurs ou l’art savant de la diversion.

Le défi que m’avait lancé mon patron était le suivant : tu as un mois pour écrire un scénario d’adaptation du film. En échange de quoi je toucherais une jolie prime. J’aime les défis ça tombait bien. Je l’ai déjà dit, je n’avais pas la moindre idée de ce que je faisais ni en terme de scénario, ni en terme de jeu. Et donc j’en ai trop fait, beaucoup trop.

 
J’ai commencé par revoir le film puis la filmographie de Poiret. Il m’apparut vite que l’humour fonctionnait à la fois sur le comique de situation et sur les dialogues. J’allais donc baser mon jeu sur ces deux axes, les dialogues servant de moteur et de ligne directrice au jeu. Ensuite comme il me semblait que le seul film ne suffirait pas à explorer son univers, je voulais faire en sorte que les personnages voyagent dans le temps. Ce qui était une erreur, on m’avait demandé une adaptation d’un film, pas un hommage à Jean-Marie Poiret. Suite à quoi j’ai essayé de me mettre dans les pompes de l’auteur et d’écrire à la manière de.

 
C’est moins compliqué qu’il n’y parait, demandez à Yann Moix qui a écrit Podium sur ce mode. C’est juste une figure de style, un exercice littéraire. Est-ce que j’y suis parvenu ? À un point que vous n’imaginez pas puisque Poiret a fini par reprendre mes idées à son compte. Je me suis juste assis à ma table avec un 50 de shit et pendant un mois, j’ai gratté non-stop. Au final, 400 pages de dialogues et de scène, reliés les uns avec les autres sur trois niveaux de temporalité, moyen-âge, ère moderne et période révolutionnaire. Oui, vous avez bien lu, l’idée du dernier film vient de là et de là uniquement. Du fait que j’avais remarqué que dans le film, on faisait mention d’un Montmirail qui avait libéré les serfs. Je me suis dit que ça ferait un magnifique héros à opposer au Montmirail qu’on connaissait. Poiret avait complètement zappé cette ligne de dialogue. Et pour m’appuyer en terme de personnage, je me suis référé à Que la fête commence, le film de Tavernier. J’avais quant à moi complètement zappé qu’une partie de l’équipe du Splendide ainsi que Réno avaient figuré dans ce film. Des références qui allaient leur faire plaisir à plus d’un titre. Nous avons vendu l’idée à Gaumont, restait à obtenir l’accord des stars.

 
J’étais nerveux et excité à rencontrer ces messieurs, on s’en doute. Les comédiens que j’avais déjà dirigés étaient soit des seconds couteaux, soit des comédiens spécialisés dans la pub. Jamais de ce niveau-là, et surtout pas pour leur vendre mon travail, mes mots. Au début, mon réflexe avec Clavier ça été la déférence, m’aplatir un peu, ce qui l’a immédiatement agacé. J’ai switché à la seconde où j’ai compris et je lui ai parlé de professionnel à professionnel. Il était d’accord, et même assez enthousiaste. Il pensait qu’on allait lui faire répéter « okay » toutes les secondes. Mais comme il y avait du vrai travail, il nous a demandé d’attendre qu’il termine son contrat au théâtre. Sa voix, c’est son outil de travail après tout. Quant à Réno je l’ai rencontré qu’au moment de l’enregistrement. Mon crétin de chef de projet avait ce réflexe très franco-français, et cocasse en la circonstance, de vouloir ramener les grands à hauteur des petits. Être celui à qui on ne la faisait pas. Réno l’a ramené d’entrée sur terre avec une boutade.

 
De par leur métier, les comédiens sont souvent de redoutables psychologues. Ce sont également des gens fragiles, sensibles, il faut les aimer et non pas les traiter comme des petites choses. Au déjeuner mon boulet a voulu qu’on aille manger ensemble dans un boui-boui du bout de la rue qu’il connaissait. Autant emmener une bête curieuse au zoo. Je l’ai esquivé et on en est revenu à l’idée de Réno, aller sur l’ile de la Jatte où se trouvaient toutes les plus grosses agences de pub de Paris. Je savais que les pubards leur foutraient la paix. Déjà qu’eux même se prenaient pour des vedettes….

Ce qui m’a le plus surpris et que j’ai trouvé généreux et respectueux de sa part, c’est que Poiret me laisse diriger Réno. J’étais l’auteur, c’était mon travail, j’en connaissais donc les intentions. Réno était généreux lui aussi, en plus d’être élégant et travailleur. Répéter cinq fois une déclamation de cinq lignes, et insister pour la refaire, de sa part, vu qui il était déjà à l’époque, ce n’était pas rien pour moi. Mais très vite le personnage de l’époque révolutionnaire a posé des problèmes à Poiret. Dans mon esprit et comme je l’avais écrit, Réno était un aristocrate décadent et légèrement inverti qui se révélait au contact de son ancêtre. Le côté aristocrate décadent lui plaisait bien, moins le côté inverti. Et en plus, il ne voulait rien lâcher. Je lui citais Tavernier, il me répondait Tim Roth dans Rob Roy, un méchant au demeurant. Poiret est un dandy cynique, les personnages qu’il faisait incarner à Réno c’était son Moi ou plutôt son Sur Moi, et nous, la plèbe nous étions Clavier, Jacquouille et son double moderne. Quand j’ai compris ça et que j’ai fini par lui tirer les vers du nez, et qu’il s’en est aperçu, il m’a fait : « oh toi t’es un malin, toi ! » Il n’avait même pas idée comment.

 

Cette discussion s’est étalée sur les deux jours des trois et seuls jours que nous avons eut ensemble. Il voulait qu’on retravaille, ça n’allait pas. Le soir même, je réécrivais mes ponts narratifs. On gardait le côté aristocrate décadent un peu précieux, mais au lieu d’être révélé par son ancêtre, il était révélé par l’amour, une fille du peuple. Un classique. Et je les réécrivais de sorte que je n’aie pas toutes les répliques et leur lien à refaire. Quatre cent pages dans la tête. Je savais que j’avais raison. Mais mon boulet a voulu tout vérifier. Impossible. Impossible que je connaisse mieux mon travail que lui, que je puisse être plus intelligent. Concours de bite. Trois semaines à tout vérifier. Je savais que plus on attendait plus la production allait réfléchir. On n’avait rien signé encore. Je ne disais rien, mais j’étais furieux. Et bien entendu, tout ça en pure perte à sa plus grande déconfiture. Arrive le jour de la grande réunion avec Poiret et les patrons de Gaumont, rien que ça. Mon boulet avec son scénario de 400 pages, quatre classeurs par personnes, de cent pages chacun… Poiret et nous deux. Douze classeurs… Comment vous traduire l’expression de Poiret quand on lui a proposé de faire une lecture de 400 pages ? Vous avez déjà vu un enfant qui ne veut pas manger sa soupe ? J’ai balayé tout ça et je lui ai raconté en direct. Réponse de Poiret, enthousiaste : « Vous avez fait du bon boulot ». Trois semaines de gâchées, sans compter la belle occasion de raté pour ma seule pomme. Merci le boulet. Est arrivé par-dessus ça le second boulet, mon patron. Avec une proposition à trois millions et demi de l’époque et un développement de trois ans. Un contrat à l’américaine quoi. Complètement à côté de la plaque, et évidemment Gaumont a dit non. A vouloir être trop gourmand… Finalement, ils sont est allé voir des gens sérieux, Ubisoft, et ils ont même fait une suite. Voilà ce qui se passe quand un bon projet est servi par de mauvais producteurs.

 
Mon boulet devait l’avoir mauvaise parce qu’il est allé raconter que je ne travaillais pas assez… Je me suis retrouvé devant, lui, Lefranc et Forsan à devoir justifier mon emploi du temps alors que la plupart du temps, je bossais chez moi. J’étais en réalité épuisé, et quand j’ai entendu cette accusation, je n’ai pas pu m’empêcher de fondre en larmes. Ils ont dû prendre ça pour de la faiblesse ou de la comédie. J’ai été licencié, et tant qu’à faire, on me sucrait mes droits d’auteur. Ça s’est terminé aux prud’hommes, j’ai gagné haut la main. Ni Forsan ni Lefranc n’étaient même présents dans les locaux le jour de l’entretient finale… Est-ce que je regrette tout ça ? Pas du tout, ça été une expérience très enrichissante et créativve à tout point de vue, même si ça a déterioré mon état de santé. Pourquoi je ne me suis pas aventuré chez Ubisoft. Un type m’a fait venir sur la base de mon CV, il s’occupait des spots d’annonces des jeux, il aurait besoin d’un assistant. Il était en train justement de monter un de ces spots. Je lui ai donné un conseil de montage. On est allé voir ensuite son patron qui devait regarder ce montage. pas la moindre réaction, sauf sur le plan que je lui avais conseillé de mettre. Il n’allait quand même pas embaucher un mec qui pouvait lui piquer sa place.

 

Voilà, j’en ai terminé avec ce cycle. Je tenais à le faire dans l’esprit d’une part de désacraliser tout ce dont on nous gave à propos de la célébrité, du succès, de la reconnaissance faramineuse de nos toutes petites personnes. Mais également pour partager mon expérience avec ceux qui se trouvent dans une de ces situations D’autre part au sujet de la création et de la société du spectacle en soi. Qu’elle fut publicitaire ou autre, puisque j’en ai été acteur. Et que j’en suis toujours en m’exhibant ainsi comme nous tous, ceux qui publient sur leur blog et ailleurs, et ceux qui commentent. L’anonymat ne vous préserve pas du show, et le show must go on, n’est-ce pas ?