OCTB, Hollywood vs Hong-Kong

À titre de préambule, je tiens à préciser deux points. Si le cinéma américain de par sa prodigalité et sa diversité, a été le premier centre de mes attentions cinéphiles, le second, notamment à travers Bruce Lee en particulier, et les arts martiaux en général fut le cinéma Hong Kongais et plus globalement asiatique . Ensuite que parmi mes réalisateurs favoris se trouve certainement Michael Mann, et notamment pour Collateral, qui fera sans doute l’objet d’une chronique à lui seul. Un Michael Mann à la maitrise formelle sans conteste, maître de ses sujets, mais qui comme beaucoup de réalisateurs américains n’en est pas moins tributaires d’une morale commerciale, protestante et non dépourvu d’un certain manichéisme, notamment avec un film comme Heat. Commerciale en ce sens qu’elle répond aux contingences qui veulent que deux héros et à forcerie deux stars ne peuvent être ramenées au rang d’hommes. Puisqu’Heat traite non pas de rapport humain comme on pourrait le croire dans cet échange de banalités qui sera le cœur publicitaire du film, la rencontre de deux monstres sacrés du cinéma mondial. Il traite de façon cinématographique et néo-réaliste de deux figures héroïques, deux fantasmes masculins, le flic et le « beau mec ».


En 1994, un an avant Heat de Michael Mann, le très pugnace Kirk Wong réalisait lui OCTB. Polard teigneux bâtit sur un même canevas : l’affrontement sans rémission entre un policier et un voyou. Dans le rôle du premier, Danny Lee qui prêtera toute sa rage et ses traits nerveux à l’inspecteur San Lee, responsable de l’OCTB, fondu de travail et un flic à 200 %, à la tête d’une équipe d’acharnés, tout comme Al Pacino dans Heat. Face à lui, Anthony Wong, acteur surtout connu pour ses rôles de psychopathe, et sa maîtresse, l’actrice Cecilia Yip, qui incarnent un couple de braqueurs à la Bonny and Clyde. Un type sans manière qui baise les filles en les insultant sous les yeux de sa régulière, tueur impulsif, mais qui paradoxalement n’en demeure pas moins un homme amoureux, prêt à tout sacrifier pour elle, même sa vie. Une différence de perception d’un même sujet qui dépeint en soi bien des visions diamétralement différentes de deux cinémas. Celui d’Hollywood, auteur ou pas, de l’Amérique, et d’un autre, aujourd’hui à l’agonie du rouleau compresseur et propagandiste de Pékin, le cinéma de Hong-Kong.


Hong Kong contre Hollywood
On le sait, le cinéma américain est manichéen. Dans Heat, flics et braqueurs sont des professionnels de l’espèce technicienne : ils agissent vite, efficacement, leur brutalité est technique, ils sont propres, et leur affrontement ne trouve en réalité son aboutissement que suite à la présence d’un cinglé auprès du très froid personnage incarné par De Niro. Tous ses projets, toute sa volonté, tous ses calculs sont irrémédiablement voués à l’échec en raison du vice de forme implicite du monde dans lequel il opère, celui du crime. Comme un péché véniel non propre à un homme, mais à un système. Le crime, c’est mal. Et le personnage de De Niro ne peut s’en aller avec celle qu’il aime, car dans le cinéma hollywoodien et à gros moyen, il incarne le méchant, quand bien même il est à égalité avec Pacino, le héros de l’histoire. De sorte que même l’ignoble et la perversion sont extérieur à lui, c’est un noble chevalier, au même titre que son adversaire et ils sont à armes égales.

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Dans le film de Kirk Wong, les limites ne sont pas aussi discernables. L’équipe de l’OCTB, pour autant professionnelle qu’elle soit, est d’une brutalité inouïe, torturant ses suspects et n’hésitant jamais à faire parler les armes. Une équipe à l’autorité qui plus est contestée, tant par les services internes que par sa popularité. Le chef a vu sa femme le quitter pour un autre policier mieux en vue, et doit en subir les conséquences au sein de son métier. Alors que voyou apparaît à la fois comme un grossier personnage poursuivi par une police déchaînée, le chevalier servant, amoureux fou de sa maîtresse qu’il n’hésite pourtant pas humilier avec d’autres femmes de passage. Mais qui pourtant ne fait jamais preuve de violence gratuite particulière, c’est un pro. Sa tendance sociopathe apparaîtra seulement lors d’un interrogatoire, où l’on nous montrera quelques clichés de crime dont il se serait rendu coupable. Des clichés très graphiques et probablement réels, empruntés aux relations policières que possèdent tant le réalisateur que l’acteur Danny Lee.

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L’amour, l’ordre et le chaos
Ainsi, ce tueur amoureux est à lui seul toute l’équipe de De Niro, moins le côté gravure de mode, propre aux « beaux mecs » comme on dit dans la police. C’est un voyou plus rabelaisien qu’anglo-saxon, un voyou chinois. Quant à l’inspecteur, c’est un homme non pas conquérant, comme celui d’Al Pacino, mais simplement obstiné à ne pas se laisser conquérir, déplaçant tout à la fois son orgueil et sa quasi-foi dans sa volonté à mettre un terme à la carrière du criminel. Pour autant, ces deux-là se respectent, comme chez Mann. Ces deux-là ont tout vu et vu le pire ; et comme chez Mann, ils s’affronteront verbalement avant de le faire à coups de fusil. Mais il reste une notable différence entre le film de Mann et celui de Wong : l’amour. Le cinéma de Mann est celui de la solitude urbaine exprimée de toutes les manières. Que ce soit le tueur et le chauffeur de Collateral, ou le perceur de coffre du Solitaire, toujours des personnages affûtés, et seuls. Des hommes et des femmes seuls qui se croisent et sont finalement toujours incapables de se rejoindre. Al Pacino, flic dominant, divorce de sa femme, séparés qu’ils sont par leur incapacité à dialoguer, et la violence dans laquelle gravite le flic. De Niro voyou solitaire, abandonne celle qu’il aime, la trouvant et la laissant dans sa solitude, au nom de ses principes.

 
Avec OCTB, c’est complètement l’inverse. C’est une histoire d’amour qui défait l’inspecteur et lui donne cette rage de vaincre son adversaire et c’en est une autre (dont on découvre l’origine dramatique au fil du film) qui aura la peau du personnage. Enfin la trahison, argument de nombreux films policiers, n’intervient pas ici dans le monde du voyou. Sous ses dehors chaleureux et je-m’en-foutistes, c’est un être redoutable, une bête, comme il se décrit lui-même. La trahison intervient constamment dans le monde du policier : il est trahi par sa femme, sa hiérarchie ; la corruption est permanente, rendant totalement inégale la lutte entre ceux qui se permettent tout, les criminels, et ceux qui ne peuvent pas tout se permettre, les policiers. À la fin de Heat, les choses retournent vers l’ordre, la raison revient, et tout paraît sur l’instant bien inutile et dérisoire. De Niro meurt, seul, attaché à des principes finalement vains. La loi a gagné. Dans OCTB, le combat aussi inégal soit-il est perdu d’avance pour tous. Il n’y a pas d’ordre, seulement des hommes et des femmes soumis à leur propre chaos : la victoire du policier est remise en question par les services internes, le voyou ira jusqu’au bout de son histoire d’amour en se sacrifiant pour celle qu’il aime.

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L’ensemble n’est pas filmé en HD avec des plans rigoureux, mais caméra au poing, comme une urgence permanente qui rappel très fortement le cinéma américain des années 1970. L’image est sale, brutale, comme le paysage urbain dans lequel évoluent les personnages, à l’exception d’une scène clef, presque onirique et qui marque le basculement des destins que s’impose le couple de braqueurs. Les scènes de fusillades et de poursuites sont brouillonnes et chaotiques. Policiers comme voyous semblent plus mus par leur instinct que par la raison. La morale de l’histoire est qu’en réalité, il n’y en a aucune.

 
Mais de quoi qu’il cause ?
Pour ceux que ça intéressera, le film est disponible en DVD chez Asian Connection. Anthony Wong comme Danny Lee, passablement inconnus du grand public français, sont en revanche très connus chez eux. Le premier s’étant fait une réputation en or en devenant l’une des vedettes de l’infamant label Catégorie III, l’équivalent de notre X national, mais non comme acteur porno (je rappelle que le X est une classification générique), puisque cette fameuse « Cat III » est réservé à des films plus souvent ultra-violents que sexuels, bien que l’un n’empêche jamais l’autre dans le très fou cinéma hongkongais des années 1980-1990. Il recevra même un prix d’interprétation – fait rarissime même à Hong Kong – pour son rôle de psychopathe dans le très gore Bunmen.

Quant à Danny Lee il est localement l’équivalent d’un De Niro ou d’un Pacino, et plutôt spécialisé dans les rôles de flic. Enfin Kirk Wong, connu à ce jour pour être le seul réalisateur à avoir réussi à donner un rôle dramatique à Jacky Chan (expérience que réprouve aujourd’hui la vedette, très préoccupé par son image), il aura fait une brève incursion dans le cinéma américain avec The Big Hit, film policier potache avec Mark Whalberg et Lou Diamond Phillip. Expérience qui, comme pour presque tous les grands réalisateurs hongkongais à l’exception notable de John Woo, se soldera par un retour au pays et un solide dégoût de la machine hollywoodienne.

Bref, si vous avez envie de découvrir un cinéma sans concession, proche de ce que faisait un William Friedkin dans les années 1970 et 1980 (voir French Connection ou Police Los Angeles Departement), je vous recommande vivement celui-ci.

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