Rogue One, le désenchantement de l’Amérique

En 1977, la Guerre des Étoiles, apparaissait sous les yeux émerveillés d’une Amérique désenchantée par le conflit du Viêtnam, l’affaire du Watergate et globalement le délitement des espoirs qu’avaient suscité les années 60. Véritable phénomène de société au canevas simpliste d’un conte pour adulte avec chevalier servant, princesse et quête initiatique, la Guerre des Étoiles sera également un maître-étalon pour le modèle industriel d’Hollywood. Désormais le merchandizing sera parti prenante de toutes les grosses productions, au point même d’en devenir le moteur. Au point où il devient aujourd’hui difficile de distinguer ce cinéma-là des contingences de l’industrie du jouet. GI Joe, Tortue Ninja, Small Soldier, autant de titre démontrant de l’interaction permanente entre plusieurs industries. Et dont les franchises initiées par Marvel et DC Comics n’aident en rien à dégager ici le cinéma comme objet d’art et non plus simplement publicitaire. Et à ce jeu, George Lucas devint lui-même prestataire volontaire de cette machinerie, n’hésitant pas à réactualiser digitalement son propre travail. Non plus seul objet filmique, support artistique d’une démarche créative, mais support industriel d’une démarche commerciale. Autiste, étranger à sa propre œuvre, qu’il ne comprit jamais réellement, ni dans sa forme ni comme phénomène, il se pliera à l’exercice de la franchise après avoir passé la main à des réalisateurs plus sensible que lui au matériau filmique. Pour offrir une version boursouflée d’argent, de couleurs, d’effets digitaux incongrus de sa vision de cet univers qui en réalité ne lui appartenait plus depuis longtemps, et qu’au contraire, les fans de la première heure avaient fait leur. La seule scène finale d’introduction d’Anakin Skywalker en tant que lord Vader, essentiellement empruntée au Frankenstein de Boris Karloff, démontre à la fois d’une pauvreté dans la mise en scène et d’un manque d’interêt évident pour l’histoire qu’il a lui-même développé, et qu’à nouveau, les fans ont enrichi de mille façons. À vrai dire à ce jeu, Lucas aurait été plus inspiré de passer la main aux dis fans au lieu de se prendre pour le réalisateur qu’il a en réalité très vite cessé d’être. En lieu et place des chromos que sont les épisodes un deux et trois, nous aurions eu des films de la qualité d’un Rogue One.

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Rogue One, fan film

On ne compte plus aujourd’hui les mille et une déclinaisons autour du phénomène Guerre des Etoiles. Entre la bande dessinée, les films d’animation, les parodies et la quantité de films amateurs, mais de qualité professionnelle réalisés autour du seul univers, Star Wars est devenue la chose de son public. Spielberg avait raison quand il déclarait à forme de boutade à son vieil ami qu’il aurait pu créer une religion s’il l’avait voulu. Au lieu de quoi, insensible à la communication comme le décrivait Carrie Fisher, il préféra se lancer dans une guéguerre avec ces mêmes fans et dont le documentaire People vs George Lucas traduit assez bien l’absurdité. Car si Lucas décrit lui-même Star War comme étant sa malédiction à tout point de vue, faisant notamment de lui celui qu’il détestait quand il était jeune, pour ces fans il s’agit bien plus que de simples films. Il s’agit d’un univers dans toute son acceptation physique voir astrophysique. Plus encore qu’un simple objet de culte. Combien d’entres-nous avons exécuté ce petit geste de la main que fait Yoda pour soulever l’appareil de Luke sur Dagoba devant une porte automatique ? A avoir porté le masque du Wookie ou tenté la coiffure de Leïla? Et tel fan de mettre au point un authentique sabre laser comme ici : http://www.phonandroid.com/il-cree-un-vrai-sabre-laser-capable-de-bruler-nimporte-quoi.html ou surnommer les planètes à deux soleils comme Kepler-16b, des planètes Tatooines. Une sorte d’univers parallèle en quelque sorte, cohabitant avec la réalité, ouvrant la porte à toutes les imaginations. Un phénomène sociétal qu’a au contraire parfaitement intégré Disney, aujourd’hui propriétaire de la franchise.

 Car si le Réveil de la Force est bien un Star War dans son acceptation historique, comme l’on pourrait le dire de Spectre ou Quantum of Solace pour la série des Bond. Rogue One est avant tout un film de Guerre des Etoiles, un film explorant l’univers en soit. Comme à nouveau Skyfall ou Casino Royale le sont à James Bond. Et si le Réveil de la Force respecte en tout point le canevas d’origine au point de faire appel aux interprètes de la première heure jusqu’à l’absurde, comme l’apparition de Marl Hamill à la fin (une présence minimaliste que reprochera du reste l’acteur) Rogue One s’en échappe et à plus d’un titre.

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La guerre, c’est sale.

C’est sans doute Christopher Nolan avec Batman Begins qui eu l’idée le premier d’interroger le parcours de son héros avant qu’il ne devienne le personnage que nous connaissons. Une idée qui sera reprise par la famille Broccoli pour Casino Royale dans une sorte de reboot de ce vieux héros qu’est Bond, où le personnage devient la créature fabriquée des femmes qui l’entourent. Mais ne nous y trompons pas, si l’inspiration de Nolan vient notamment de bande dessinée comme celles d’Alan Moore, ce principe d’exploration retient pour l’essentiel du phénomène geek dans son ensemble. Les geeks authentiques sont des collectionneurs qui aiment vivre dans leur monde borné de créatures et de chimères dont ils réinventent les aventures, et qui explique notamment cet effet de cristallisation autour de la Guerre des Étoiles. C’est donc à cette réalité à la fois sociétale et commerciale que Disney entend répondre. Cependant, l’intérêt de cette démarche, comme celle de geek tel qu’Alan Moore lui-même, offre le notable avantage dans le cadre limité d’un univers déjà connu, d’explorer des réalités parallèles et d’interroger à travers un principe narratif déjà cadré, à la fois le dit univers et notre propre monde. Comme avec Watchmen par exemple ou dans un autre registre, la série Kamelott. Et à ce sujet Rogue One ne fait pas exception.

Intervenant avant l’épisode quatre, initiateur de la série, Rogue One nous propose de suivre les aventures de Jyn Erso (Felicity Jones) fille de Galen Erso, concepteur de la désormais fameuse Etoile Noire. Une jeune femme abandonnée après la mort de sa mère et la disparition de son père, enlevé par les forces impériales, et sauvée par le mercenaire Saw Gerrero, ici joué par le toujours très habité Forrest Whitaker. En quelque sorte, un décalque de l’idée de départ d’un Luke Skywalker fuyant devant l’Empire, moins la Force, moins la magie. Et à l’instar d’une princesse Leïla, elle finira dans les geôles impériales. Cependant, et c’est ici que le film prend toute sa « méta » dimension, si Leïla faisait face à un Vader impérial et un objet de torture sous forme d’un joli robot volant, c’est à Abu Ghraib qu’atterrit notre héroïne. Confinée dans une cellule minuscule en compagnie d’une créature endormie, avec en fond sonore, les hurlements des prisonniers torturés. En effet, comment ne pas faire le parallèle avec l’invasion en Iraq et la révolte des insurgés quand se présente les forces de l’empire dans la ville qui marquera le départ des aventures de la jeune héroïne. Même engin militaire relooké pour la circonstance, même méthode des stormtroopers, ici largement meilleur tireurs que dans tous les épisodes de la série, et même embuscade par des forces de résistances enturbannés et se battant avec les moyens de la guérilla. Mais au-delà même du parallèle où les camps du bien et du mal ne semblent plus si distincts, c’est vers un certain regard sur la guerre elle-même et ses conséquences que semble tendre le film lui-même.

Où la Force n‘apparaît plus que comme une croyance à laquelle se raccroche certain et où les rebelles ne sont plus des êtres uniformes et vierges de mauvaises intentions. Pour la première fois dans la série, on parlera de service de renseignements, d’assassinat ciblé, de torture, et même de syndrome post-traumatique, notamment dans l’espèce de semi-folie qui semble habiter le personnage de Whitaker. Saw Gerrero est paranoïaque et n’hésite pas à livrer son prisonnier aux mains d’un tortionnaire particulier afin de savoir s’il lui tend un piège ou non. Un Saw Gerrero qui plus est physiquement diminué par la guerre, accompagné d’un acolyte dont le masque n’est pas sans rappeler celui du personnage d’Immortan Joe dans Mad Max Fury Road. Une sorte de désenchantement permanent qui risque de déstabiliser les amoureux de la fraicheur et de l’innocence des autres épisodes de la série. Car si les prouesses martiales d’un Donnie Yen rappellent immédiatement celles des Jedi, son personnage est non seulement aveugle mais simplement croyant en une Force disparue, et priant à l’instant du sacrifice comme le chrétien livré aux lions. Si tous les personnages côté rebelle se comportent en héros, c’est à nouveau par le sacrifice que ce solde cet héroïsme. Et si l’Empire garde toute sa dimension de fascisme technologique (notamment beaucoup trop appuyé dans le film d’Abraham) la menace semble cette fois autrement plus réelle et lourde de conséquence. Pour preuve, ce final où Darth Vader est d’abord signifié par l’éclairage de son sabre-laser, et où la terreur des soldats devant l’affronter semble réel. A côté de ça le personnage de Carrie Fisher, recrée digitalement, fait effet d’innocence perdue à jamais d’une Amérique vécu désormais par bien des peuples comme l’est l’Empire avec les rebelles. Il y a bien un nouvel espoir, mais celui-ci est de l’ordre de la fiction alors que parallèlement la guerre et la destruction semblent être de celui du réel. Un épisode qui bien qu’obéissant aux codes des autres films avec quelques clins d’œil très léger à l’appui, et avec une débauche de technologie comme seul peut en produire un complexe militaro-industriel comme celui de l’Empire, reste toujours à hauteur d’homme. Car c’est là où se distinguent les antagonistes, l’Empire est froid et mécanique là où la rébellion est terriblement humaine tant dans ses réactions que dans ses individualités.

Servi par un collège d’acteur connus, trimballant avec eux leur dimension dramatique, comme Whitaker ou Mads Mikkelsen, Gareth Edwards a veillé à ne pas répéter les mêmes erreurs que Lucas sur les épisodes un, deux et trois. D’une part faire de ses comédiens au mieux des figurants prestigieux au milieu des fonds verts. D’autre part à explosé la colorimétrie au point où les sabre-laser ressemblaient à des sucres d’orge (chacun son parfum, vert anis, rouge fraise, bleu coca) et les tenues de Nathalie Portman à un défilé de mode à l’usage exclusif de Björk. Au contraire, cette fois dirigés et habités par leur rôle (notamment Donnie Yen largement meilleur que dans la plus part de ses films) les comédiens évoluent au milieu d’un univers délibérément assombri, à la chromatique choisi et limitée, où la violence intervient, certes aseptisé pour les besoins de la franchise, mais largement plus traumatique que dans les épisodes tournés par son créateur. Bref, un retour à des fondamentaux initiés dans l’Empire contre-attaque et le Retour du Jedi. Autant de qualité qui ne pourront que plaire tant aux fans authentiques de la série qu’aux cinéphiles. Alors ne vous fiez pas à la bande-annonce qui donne effet qu’on va assister à une aventure de super boy-scouts du camp du Bien et, si ce n’est pas déjà fait courez-y.

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