La Révolution est une idée bourgeoise

J’aime bien l’esprit de droite, pour autant que cette classification ait le moindre sens pour moi. Il est cynique. Mais pas de ce cynisme facile que dénonçait Wilde celui qui connait le prix de tout mais la valeurs de rien. Non,un cynisme froid, critique et souvent amusé. Ce cynisme de l’école grec qui lui donna son nom. Réfléchit. Qui regarde le monde tel qu’il est et le commente sans excuse. A priori…

J’aime bien l’esprit de gauche, même si ça ne veut plus dire grand-chose sinon décrire un état général comme l’on diagnostique une maladie de l’âme. Il croit en l’homme. Bien entendu les gens de gauche sont extrêmement sélectif dans leur définition méritante de ce qu’est un homme et ce qui n’en est pas, ils adorent discriminer, expédier au goulag de la honte ou couper des têtes au sale ou au figuré, selon l’ambiance. Là où à droite on discrimine par réaction. Mais discutez avec un authentique individu de gauche de père, mère en fille et fils et vous découvrirez qu’ils croient désespérément en l’homme. Un vieux fond chrétien ? Sans doute, mais pas seulement. Parce que le mouvement de gauche, le vrai, pur jus, a peut-être été théorisé par d’inqualifiables mais néanmoins brillants bourgeois, il n’en a pas été moins repris, trituré, fais chose par ceux vers qui l’ode était destinée. C’est la classe moyenne et les ouvriers de Paris qui ont fabriqué la Commune, le vrai prolétariat en somme. Le monde du travail dans sa réalité et pas des théories toute faites d’une certaine classification bourgeoise.

La bourgeoisie c’est dans la tête messieurs dames, pour commencer. Et sa se termine dans le portefeuille. La bourgeoisie on la remarque dans les meilleurs palaces, car elle y fait toujours tâche. On la remarque également dans les propos. Point besoin ici d’entendre la locution, le ton –d’ailleurs c’est de la caricature que d’imaginer seulement le bourgeois en cul de poule, loden et Marie Chantal, il porte très bien le keffieh aussi. Il se lit et se voit. La bourgeoisie sent la suffisance, les à priori, la peur aussi. Les bonnes lectures toujours incomprise, desquelles le bourgeois retient essentiellement le vocabulaire mais jamais le sens. La bourgeoisie travaille bien entendu, mais le travail glisse sur elle comme le pet sur la toile. La bourgeoisie compte surtout. Comme dans la chanson de Brel. Ses origines marchandes sans doute. Et elle compte énormément la bourgeoisie. Elle décompte même. Le nombre de fois où on lui a prit de l’argent, bien sûr, mais aussi et surtout chaque insulte réelle ou fictionnée. Inspirée de l’actualité et/ou de son quotidien. Et puis les scandales, elle adore les scandales. Et plus généralement les scandales qui la confortent dans son jugement du monde. Elle collectionne les faits divers, les preuves à charge, l’accablement total, jusqu’à trainer dans les replis les plus crapoteux de l’actualité et de l’histoire pour épaissir le dossier. Et enfin à son tour de faire scandale, esclandre sur les sites, les journaux voué à sa cause… enfin. Car elle compte aussi toutes les fois ou d’autres bourgeois la « bâillonnent » selon elle. La presse tout entière bien entendu, sauf le Figaro, Rue 89 ou Agoravox, et encore… La réussite des uns déplait aux autres, et réciproquement, c’est le propre des médiocres.

Dans ce cadre, quand la bourgeoisie se pique de parler du monde du travail, son opinion est toujours arrêté non pas à ce qu’elle en sait, mais ce qu’elle en pense. Et chez le bourgeois c’est ce qu’il pense qui compte, pas ce qu’il vit. Pas ses rencontres, pas le monde qui l’entoure et avec lequel il interagie, non, ce que lui en pense. Le privilège du bourgeois, semble t-il, n’est donc pas l’argent, la position sociale, mais celui de penser. Ce pourquoi, sans doute, on imagine rarement, et le bourgeois moins que les autres, qu’on puisse être capable de réflexion, en faisant tourner une fraiseuse, ou quand on est un bourgeois qui fraise, qu’on puisse avoir la moindre idée du monde depuis les ors du XVIème arrondissement.

Pardonnez cette longue introduction, elle n’a presque rien à voir avec ce qui va suivre. Mais pas tout à fait. Pendant des années j’a lu et commenté sur Causeur, un journal notablement de droite, tant les articles que les commentateurs, j’y retrouve en récurrence cette réflexion bourgeoise, suffisante, quand elle n’est tout simplement pas savamment haineuse. Fabriquée derrière des arguments chiffrés, comptables, parfois avide en faits divers sordides (et qui bien entendu m’opposera bientôt que de l’autre côté ce n’est guère mieux, ce que je concède volontiers, même sous une autre forme, sélectivement apitoyée et compassionnelle repenti, la bourgeoisie est la bourgeoisie). Au sujet des hordes subsahariennes qui envahissent nos faits divers, nos tours si jolies, et notre monde du travail. La preuve s’il en est, pour certain des moins fins, qu’on a rien à faire avec ces gens là, qu’on devrait tous les foutre dehors ma bonne dame, et tant pis pour leur gueule s’ils ne sont pas foutu de ne pas se faire voler par leur propre gouvernement et les nôtres.

J’avoue, mais pour certain c’est un constat qu’ils avaient déjà fait pour eux même dans la satisfaction de leur tête bien pleine, je suis inculte. Ma culture ressemble à un Trivial Poursuite, plein de chose sur rien, rien sur plein de chose. C’est pourquoi je serais bien en mal de citer Renan, de Tocqueville, Kant ou Marx, pour appuyer mon propos sans aller chercher sur le net. Je n’ai pas de statistique sous le coude et encore moins de savants articles pour m’appuyer dans mes convictions ou ce que je tiens ici comme un doigt tendu à la bêtise. Je n’ai même pas mon expérience, car l’expérience est subjective et non transmissible, j’ai mes rencontres. Et ici mes rencontres avec les fameux sans papiers, les fameuses entités subsaharienne qui, selon la mythologie bourgeoise affrontèrent les furies de la mer et l’injustice des marchants d’hommes pour venir s’échouer sur le monde injuste du capital, avec un K.

T.

Parlons de T. T est le prototype même, la caricature fondamentale du fantasme bourgeois de droite à propos des hordes subsaharienne. T. est zaïrois, il est arrivé en France dans les années 80 et comme c’est un flambeur, il s’est adonné au commerce de la drogue, du crack et de la coke. Pendant des années T. a paradé en Burlington et jean 501, faisant le beau dans les boites de nuit black de Paris et sa banlieue. Echappant parfois à la police, parfois à des traquenards entre dealers, parfois à la pointe du couteau. Et puis T. a rencontré une jeune franco marocaine, musulmane, sérieuse, avec hijab et tout le toutim, et ils ont eu deux enfants. Alors T. a abandonné son ancienne vie et il est devenu coiffeur dans un salon africain… où il s’ennuie un peu, sachant qu’il ne pourra pas faire grand-chose de plus ou de mieux, vu qu’il n’a pas de papier du tout (confisqué par la police) et que conséquemment il ne peut légalement épouser sa femme. Ah et il ne s’est pas convertit non plus, sa religion c’était le pétard et la bière jusqu’à peu.

B

Il y a aussi B. B est second de cuisine, malien, et musulman. Sa très jeune femme vit au bled avec sa mère. La moitié des 800 euros que son généreux patron lui alloue part là bas. Ses papiers ont été confisqués par le Préfet, sans raison. Pour le faire chier. La police le sait, elle connait l’histoire, depuis 3 ans B tente de récupérer ce permis qui l’autorise à vivre un an seulement sur le sol français. Le rêve de B. s’était de payer – à crédit, car le crédit fonctionne très bien dans ce cadre- 5000 euros pour faire passer sa femme en France. C’est elle qui l’en a dissuadé. Alors il veut économiser pour lui payer un taxi, qu’au bled elle puisse travailler. B a été serveur, commis, second, chef de partie, plongeur, il connait bien ce métier, ça fait dix ans qu’il est en France. Dix ans qu’il va et vient entre ici et le Mali et passe entre les mailles du filet. Jusqu’à ce qu’un Préfet décide que ça serait vachement rigolo de le mettre dans l’illégalité alors qu’il avait enfin un permis…

B et T sont les deux extrêmes de la pensée bourgeoise. Droite et gauche, et vis versa, car chacun verra midi à sa porte. Reste C.

C

C. travaille dans un Mc Do. Il nettoie. Rien d’autre. Et il ne vit pas dans un foyer Sonacotra, il vit dans un squat pas loin d’un foyer Sonacotra. Avec d’autres comme lui. Quoique C. ne soit pas exactement comme les autres. C. est né au Congo Brazzaville mais sa mère était Angolaise. Un jour la guerre civile l’a emporté à 17 ans. Il est devenu enfant-soldat. Tueur payé au kilo. Quand vous lui parlez, c’est le plus doux des agneaux. Mais on sent le poids. Et si vous lui parliez de ce qu’il a fait là-bas, comme je l’ai fait, alors vous verriez sous la tristesse de son regard, l’horreur. Cette horreur que ses victimes ont dû apercevoir à leur dernière heure dans ces mêmes yeux. C. cache la cicatrice que lui a fait une balle sous un bracelet en cuir. Je me demande ce qu’il pense du petit monde propret, pressé, besogneux et « à l’écoute de ses collaborateurs » qu’est Mc Do.

Bien entendu pas un seul n’est rentré sur le territoire légalement. Et pas forcément dans le cadre mythologique des damnés de la terre. T. est venu simplement par avion par exemple, visa touriste. B. est passé par l’Italie. C. je ne sais pas. T. travaille pour un compatriote, qui le paye en cash. B. travaille pour un français (qui sait parfaitement qu’il est illégal), qui l’a déclaré. Sur ses feuilles de salaire, comme sur les vôtres, la retraite, la CSG, l’Urssaf, toute la smala des racketeurs officiels. C. je ne sais pas. Mais puisqu’il travaille pour l’ami Ronny…

Nous sommes toujours autorisés à imaginer le pire de parts et d’autres. Que Ronny est le méchant exploiteur, et que l’ancien tueur est un gentil exploité, ou le contraire. Nous pouvons déplorer que l’accès au soin soit gratuit pour T. l’ancien dealer, comme pour B. le gentil cuisinier, alors que ni l’un ni l’autre ne sont, selon la loi, d’honnêtes citoyens. Déplorer cet état de fait alors que tant de gentils et honnêtes citoyens d’origine certifiée vivent leur tiers monde à domicile. Et partit de là, accuser le patronat, la mafia, les passeurs, la misère, les hordes subsaharienne, leurs gouvernements et/ou les nôtres. N’en reste pas moins que nous n’avons pas à faire ici à des faits divers, des statistiques, des analyses savantes, des chiffres, mais à des hommes. Et pardonnez la tautologie, qui chient, pissent, saignent, rient et pleurent comme n’importe quel bourgeois. De la matière, de la chair ce qui ne se rétrocède que d’une seule façon. Car il n’y a pas trente six solutions avec les hommes, qui soient-ils. Hitler l’avait semble t-il comprit, Milosevic, Pol Pot, Lénine, Mao, Robespierre, également. Quand on ne peut les faire plier à ses vœux et à ses théories, quand ils ne ressemblent pas à l’idée qu’on a des hommes, à notre pensée, si brillante soit-elle, il n’y a qu’une seule chose à faire : en sélectionner quelques uns, ceux qui sont conformes, et éliminer les autres. Tous les autres.

Alors un peu de courage les bourgeois, tous les bourgeois. Aux armes… etc.

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