Tu seras un homme mon fils

La nécessité de passer du mode conscription au mode « privé » s’est inscrite dans la logique de désengagement post Guerre Froide. Les cost killers ont intégré les rangs de l’armée et pendant que nos incapables se servent des interventions militaires comme d’un baume à leur bobo médiamétrique, au détriment d’une armée française notablement paupérisée par la gabégie civile, d’autre se vautre dans la nostalgie. Depuis que Chirac a aboli le service obligatoire, dans ce pays où on n’a jamais cesse de penser à rebours comme d’autre refuse de cesser de sucer leur pouce, la question d’un service « civil » revient régulièrement. Et d’expliquer par le menus tout ce qui manque à la belle jeunesse forcément déboussolée de France, pour faire cohésion avec les valeurs de la république sacrée et indivisible. Dans la foulée, mes pairs, ceux de mon âge, et même plus jeune, même de ceux qui n’ont jamais connu cette période, de regretter le service militaire. J’ai encore vu pas plus tard qu’hier soir un doc de 2010 consacré au service, où des hommes affirmaient à nouveau tous les clichés du genre à propos du service obligatoire. Recensons les.

 

Argument N°1 : le préféré des nostalgiques, l’armée faisait action de cohésion entre des classes sociales qui en d’autres temps ne se croiseraient jamais. Je peux en effet en témoigner, j’étais de la classe 8, mois d’août, nous n’étions que des étudiants, comme tout ceux de la 8 comme ceux de la 10 (octobre) puisque c’était ainsi que s’organisait la conscription. Quand on devenait instructeur, comme moi-même on savait donc que la 2, février, serait surtout composée d’enfant d’ouvrier, de gars en échec scolaire et bien entendu d’analphabètes, comme la 4, alors que la 6, le mois de juin serait composée d’un saupoudrage, des étudiants, des fils de famille et des prolos. J’ai pu le remarquer pendant mes cours, les deux parties se méprisaient volontiers, et formaient des cercles entre eux, des cercles jamais poreux. La raison était simple, les prolos, comme les antillais, les gars à problème, les guyanais, savaient qu’ils seraient tous reversés dans les escadrons les plus durs, assignées aux tâches les plus ingrates. L’armée est et était friande de diplôme et de bonnes notes. Déjà aux trois jours on nous écrémait comme ca. Ceux qui avaient eu 16/20 ou plus aux tests de logique étaient proposés au rôle de caporal-chef s’ils avaient suivi une Préparation Militaire, ou 1er classe sinon. Comme je n’avais pas compris que je n’étais pas obligé de résoudre tous les problèmes des 70 pages du test, c’est très con un type intelligent des fois, je n’ai pas atteint la note magique. Je ne fus donc pas proposé au rôle « enviable » de chef, mais de simple brigadier (caporal). Puisque j’avais fait une PMT (Préparation Militaire Terre). Mes camarades qui avaient de gros diplômes étaient envoyés dans un régiment de prestige où ils passeraient l’année à faire les beaux dans les défilés et à s’ennuyer. Quant aux analphabètes, rien n’était prévu pour eux sinon une place au fin fond d’un char, programmé pour devenir de la viande à canon quoi qu’il fasse. Il a fallu l’initiative personnelle d’un adjudant, nos alertes répétés et la bonne volonté d’un garçon qui se destinait à l’enseignement pour que l’armée concède à leur apporter un peu d’instruction. Une anecdote savoureuse à ce sujet, un de mes camarades avait une maitrise de physique. Croyant qu’ils avaient à faire à un diplômé en gym (physique donc) ils l’avaient d’abord expédié avec les Corps Francs, essentiellement composés de fils d’ouvrier, d’analphabètes et de mec à la couleur non conforme. C’est nous qui l’avons « sauvé » (il a quand même frôlé la dépression) en expliquant à nos imbéciles d’officiers qu’une maitrise de physique n’avait strictement rien à voir avec un diplôme en éducation physique.

 

Argument N°2 : celui qu’anonaient régulièrement nos sous-officiers et qui était la fonction même de la conscription, l’armée feraient de nous des soldats, prêt au combat. J’ai pu en effet en juger depuis mon poste d’instructeur armement. Un groupe Choc et Feu traditionnel se compose d’un opérateur radio, d’un servant de mitrailleuse lourde, d’un tireur d’élite, d’un sous-officier, un officier et de quatre hommes en plus. L’instruction de base était censée se faire en un mois. Or en un mois, les garçons dont j’avais la charge, savaient à peine se servir de leur arme et étaient tout juste capable de les démonter et les remonter sans connaitre le nom de la moitié des pièces. Et bien entendu pas un seul ne savait ni manipuler une radio, ni une arme lourde, ni un fusil de précision, ni même un explosif, ou même simplement se déplacer sur le terrain. En réalité, même au terme de deux mois, pour la plupart d’entre nous, dans le contexte d’une guerre moderne (donc urbaine) notre temps de vie aurait été de 30 secondes grand maximum. De plus, la plupart du temps, notre travail consistait à faire les boniches pour les engagés. Nettoyer leur locaux, les servir à table, nous occuper pour eux des inventaires, de l’intendance, du secrétariat, quand il ne s’agissait pas d’assurer les déco de noël pour des fêtes où nous n’étions pas conviés, repeindre leur bâtiment, etc…

 

Argument N°3 : le plus commun, l’armée ne fabriquait pas seulement des hommes mais également des citoyens. J’ai en effet pu le constater au terme de mon service, quand je fus convoqué par le colonel, moi et d’autres, pour exposer servilement ce que l’armée nous avait apporté. A cette réunion se tenait un garçon que j’avais aidé. Complexé par son problème d’élocution, passant pour un imbécile, il était à la traine de tout. Je l’avais pris en main, en classe et sur le terrain, lui montrant qu’il valait bien quelque chose et que sa question d’élocution n’avait rien à faire avec son intelligence ni avec son courage. Au terme de son mois de formation il venait même vers moi pour me remercier. Un an plus tard, il se tenait devant le colonel, regardant ses pieds, plus complexé que jamais, brisé par les brimades et les punitions qui avaient émaillées son année au sein des Corps Francs… J’étais écoeuré, mais je crois que ce qui m’a le plus écoeuré c’est cet officier qui savait parfaitement les efforts que j’avais fait pour lui et les autres dans l’année, toutes mes initiatives pour que les analphabètes soient pris en charge, pour que les plus faibles, en thème ou forme physique progressent. Ils avaient tous régressés, uniformément, tous aplatis devant ce colonel d’opérette qui n’avait jamais vu autre chose que les bureaux, et que du reste les engagés méprisaient avec entrain. Et je n’ai aucune doute, ni alors ni maintenant, qu’il était fier de pouvoir me montrer l’échec complet de mes efforts. En fait d’homme et de citoyen, l’armée ne souhaitait voir qu’un troupeau qui s’avinait pour la célébration de la « quille » brimait les nouveaux, et obéissait au doigt et à l’œil, sans réfléchir, aussi absurde que soient les ordres qu’on leur donnait.

 

Argument N°4 : ceux qui sont contre le service militaire sont des antimilitaristes, des idéologues, des feignasses ou des lâches. Cet argument était très courant à l’époque, pourtant dans mon cas c’est exactement l’inverse qui s’est produit. A 19 ans j’étais un garçon en colère, envoyé en PMT pour retarder ma conscription, j’avais été pris en main par un sergent de cavalerie du type meneur d’homme. Un fafounet tout ce qu’il y a de plus respectable, homophobe et raciste, mais qui savaient créer une cohésion au sein du groupe, et accessoirement nous galvaniser. C’est en espérant être sous ses ordres que j’avais opté pour son régiment (la PMT nous permettait de choisir). Et à 25 ans, appelé finalement sous les drapeaux, même si ca ne m’enchantait pas je n’avais guère d’à priori négatif sur l’armée. Je prenais et prend toujours le métier des armes plutôt au sérieux et avait une certaine admiration sinon un respect pour ceux qui allaient au feu. Risquer sa vie par sens du devoir je trouvais et trouve toujours ca plutôt noble, surtout quand on connait les conditions dans lesquels l’armée française opère. Matériel obsolète ou en panne, mal entretenue ou totalement dépassé, le lot est le même pour tous même dans des régiments d’élite comme ceux de la Légion. Dans mon imagerie naïve les militaires étaient donc forcément des hommes de devoir, courageux, et dur à la tâche. Dans les faits je me suis rendu compte que la plupart étaient des paumés en rupture de banc, le plus souvent ivrognes quand ils n’étaient pas simplement de bons fonctionnaires planqués, n’en ramant pas une et se reposant exclusivement sur notre main d’œuvre à bas prix pour faire tout ce qu’ils étaient trop cossards pour faire eux même. En réalité il n’y avait que l’apparence qui comptait pour eux. N’ayant jamais eu le goût des treillis bien coupés, ne prêtant aucun intérêt à mon allure générale, souvent exposé à la saleté des armes ou des engins (on m’avait aussi collé pendant un moment au rôle de conducteur de camion, que j’étais censé entretenir) j’étais d’autant mal vu qu’en plus je raisonnais. Leur surprise fut donc complète quand ils me virent sur le terrain. J’avais été scout et ça c’était à peine plus que du scoutisme en plus con et plus armé. Bref j’en voulais comme on dit, il est plus que probable que si j’étais tombé sur un sous off un peu convaincant j’aurais signé pour un service long en attendant de m’engager. Mais ce que j’ai vu m’a totalement vacciné. Impossible de me faire à l’idée d’être commandé par un individu qui n’aurait pas trouvé sa bite sans une carte d’état major, racontait une connerie à la minute, et passait son temps libre à se saouler. Commandé et surtout risquer ma vie pour un état qui fabriquait de la viande à canon à la chaîne et sans complexe tout en prétendant faire de nous des citoyens.

 

La nostalgie étant bonne camarade, ce discours sur la nécessité d’un service, civile ou militaire, revient donc régulièrement dans les esprits sans imagination. Intiment persuadés qu’ils sont que la génération des 18-25 ans trouvera dans l’usage d’un service national le début d’un sens à leur existence. Comme si nous même à leurs âge ou plus tard avions montré un zèle particulier à ce sujet, ou comme si à l’instar de Starship Trooper, notre société ne pouvait s’éprouver et se valoriser citoyenne que par le fer et le sang. Or tous ceux qui sont ou ont été aujourd’hui dans l’armée le répètent, unité d’élite ou pas, avec la génération Y on passe son temps à « faire du social ». Pas celui qui consiste à alphabétiser, éduquer, donner un métier présent et à venir. Pas celui non plus qui consiste à intervenir en lieu et place des services sociaux. Non ce qu’ils appellent du social c’est tenir la main, écouter les plaintes, tenir compte des revendications des uns et des autres, car cette fois n’oublions pas, il ne faut pas non plus contrarier le salarié, et même attirer les vocations. Les publicités pimpantes et héroïques commandées par le Sirpa séduisent beaucoup moins que la perspective de se sortir du chômage. Ce n’est pas nouveau, bien des soldats de carrière le sont devenus pour échapper à la misère. Mais là il s’agit d’une autre espèce de citoyen qui se présente, le citoyen-consommateur. C’est la satisfaction de ses besoins immédiats qui le préoccupe. Ni le devoir, ni l’éthique, ni le courage, ni la générosité ou la solidarité. Et d’ailleurs comment reprocher à un jeune homme de n’avoir aucune aspiration naturelle pour ces affaires-là ? Pardon d’enfoncer cette fameuse porte ouverte mais cinq minutes des programmes favoris des ados modernes fait réaliser ce qu’on leur propose comme modèle : la bêtise, le goût de l’humiliation, l’exhibitionnisme, la pornographie des états d’âme. Quant à la vocation artistique elle n’est plus évoqué comme une fin mais comme un moyen de devenir célèbre, l’alpha et l’oméga de l’homme moderne actuel. Bref la glorification du Moi à travers la mise en valeur de toutes nos pulsions. Car ne l’oublions pas, c’est la pulsion qui est le ressort essentiel d’un acte d’achat. Je sors ma carte bleue donc je suis.

Alors avant de regretter le bon vieux service à la papa redresseur de tort, un conseil, cassez vos télés.

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