Planck ! 1

Plusieurs choses deviennent réelles qui n’existaient auparavant que dans l’imagination et par conséquent plusieurs effets qu’on attribue à la foi peuvent n’être pas toujours miraculeux. Ils le sont pour ceux qui donnent à la foi une puissance sans borne
Casanova.

Thank you for the fish and goodbye…
Douglas Adams

Je voyage pour vérifier mes rêves
Gustave Flaubert

Pour Hakim, Amin et bien entendu Athem.

 

 

1er Partie

Si j’avais su où tout cela nous mènerait, jamais je ne m’en serais mêlé
Max Planck.

– Mais chère Mademoiselle la France marche la tête à l’envers, croyez-moi ! Nous n’avons plus les moyens de nous contenter d’entretenir le chômage sans contrepartie ! Il est temps que les Français comprennent que les enjeux industriels actuels exigent des sacrifices ! Et sur ce sujet, nous n’avons beaucoup à apprendre du modèle chinois !
La journaliste remercia son invité avec un grand sourire et se tourna vers les spectateurs.
– Et maintenant une page de foot…
L’invité, un homme lustré de la tête au pied, le regard luisant d’ambition, sortit du studio, tandis qu’une maquilleuse se précipitait vers lui.
– Non ça ira, je suis pressé, vous comprenez, dit-il avec un sourire complaisant, la chassant d’une main molle et distinguée.
Mais en vérité ce petit hâle poudré et ses dents vernies au blanc, cette retouche qui en plein jour donnait à ses traits une belle teinte orangée et à son sourire l’éclat d’une lame, n’était pas sans lui déplaire, surtout aujourd’hui. Aujourd’hui qu’il déjeunait avec une sublime métisse rencontrée lors d’une soirée chez des amis. Hélas…
– Allô ! ? Oui… oui… bonjour Thomas…. Oui… ah ! …. Aujourd’hui ? Vraiment … ?
– Ça vous pose un problème mon vieux ?
– Euh… mais non Thomas… Mais vous ne m’avez pas donné l’heure du rendez-vous…
– Inutile, il vous attend en bas.
– Ah ! … euh… parce qu’ils sont à Paris ?
– Bien sûr voyons ! Depuis deux jours et il veut vous rencontrer !
– Moi ? … euh… bien, bien…
Comme l’aura noté n’importe qui tendant l’oreille au coin du zinc, les ils sont de partout, de n’importe quelle conversation. Ils sont de ceux qui font les fusées, détraquent le temps, inventent de nouvelles taxes, de nouvelles règles plus biscornues, créent des emplois ou en détruisent, inventent les modes ou manipulent les petites gens, ceux qui ne savent pas, comme au coin du zinc, que les ils dominent le monde. Mais dans certaines conversations les ils, guère moins omniprésents, sont pour autant plus concrets. Car dans ces conversations là on sait que les ils sont bien les rois du monde, ce pourquoi ils sont les ils et non pas des noms propres. On ne nomme pas ceux qui vous dominent, c’est mal élevé, et surtout c’est inutile, on les reconnaît au premier coup d’œil.
Ce il là ne faisait pas exception.
La Limousine trois portes noires s’étalait devant le siège de France Télévision comme un sous-marin thermonucléaire prêt à quitter son port pour les profondeurs. Écrasant de sa présence le bas de l’immeuble, elle imposait sa puissance aux passants intrigués, jetant une ombre négligente sur le trottoir comme un mauvais autographe qui bientôt disparaîtrait. Si la minute avant il s’était senti un homme important, éclatant, brillant, l’omniprésence de l’engin le ramena immédiatement à cette constatation un brin amère : il n’était pas un il, il ne le serait jamais, mais les ils pouvaient l’avaler tel le cétacé gobe son Pinocchio, ainsi que le fit la Limousine quand il franchit le seuil d’acier blindé de la portière arrière.
Il régnait sur l’habitacle une étrange odeur de sapin artificiel et d’after-shave bon marché qu’on imaginait, volontiers, enveloppant les sièges en skaï du voyageur de commerce au lieu de baigner l’atmosphère de ce pandémonium sur six roues, tout tapissé de cuir de veau, structuré de boiseries en ronce de noyer et nimbé d’une lumière en demi-teinte comme dans les meilleurs pianos-bars. Le il était assis face à lui, immobile, et bien qu’un peu surpris, il reconnut instantanément chez celui-ci la majuscule des maîtres du monde. Un Il comme l’on n’en rencontre que dans les Bibles et autres récits fantastiques. Le Il des éternels absents omnipotents, des Dieux, des Messies et des chimères. Le Il des théoriciens du complot, des populistes, des clergés. The Il. Dans un roman il se serait appelé Dr No, Goldfinger, Fantomas, mais ici dans la moderne réalité il se contentait de l’écusson Microsoft.
Un ordinateur portable extra-plat, écran 17 pouces posé sur la banquette arrière, et le monstre qui démarre silencieusement tandis qu’une silhouette se dessine sur l’écran.
Nul ne sut jamais ce qui fut dit dans la Limousine ce jour-là, pas même lui. Quand il se retrouva un peu plus tard devant l’immeuble de sa compagnie, tout ce dont il se souvenait se résumait à un genre de rébus : éternuer, trouver deux pigeons et Zorzor ! Ça ne voulait pas dire grand chose, mais bizarrement son cerveau sut exactement quoi faire à l’instant même où il pénétra dans son bureau. Ce qu’il ne s’expliquait pas, en revanche, c’est ce sentiment soudain, vaguement inquiétant et parfaitement incongru pour qui envisage le monde comme un objet de consommation, que la fin de celui-ci était proche, imminente. Pour très bientôt…
– La comptabilité ?
– Oui monsieur.
– J’ai besoin d’un comptable, qui est l’appareil ?
– Honoré Moncorget, Monsieur.
– Qui ?

Toute sa vie, Honoré Montcorget s’était appliqué avec un zèle de notaire à n’en faire aucun.
Que ce soit dans la nullité ou l’excellence, Honoré Montcorget gardait un profil rigoureusement médiocre, bien déterminé à ne jamais se faire remarquer, déplacer la moindre molécule d’air, apparaître autrement dans l’œil de l’autre que comme une silhouette myope, avec une voix suffisamment désagréable pour qu’on oublie de le retenir ou que ce soit, même par accident.
Toute sa vie Honoré Moncorget avait tenu le monde entier à bonne distance en s’en soustrayant avec une application pointilleuse. Si bien que s’il n’avait pas été comptable, l’entreprise qui l’employait aurait oublié de le payer. Et que s’il n’avait pas passé sa vie à raser les murs, il l’aurait passée
à se faire bousculer, piétiner, par les passants, les usagers du métro, ses collègues de bureau.
Pas même l’homme invisible, l’homme qui n’est pas là.
Tellement peu là qu’après avoir passé une heure avec lui en tête-à-tête, on avait oublié son visage à l’instant même où il passait la porte. Si extraordinairement absent que c’était à se demander comment il avait réussi à se faire engager où que ce soit, ou même comment il faisait pour acheter une baguette. Être auprès d’Honoré Moncorget ramenait n’importe quel bipède à l’état de poisson rouge, une mémoire de 5 secondes. Une expérience sans doute extraordinaire en soit, mais qu’on oubliait vite.
Ainsi des commerçants s’étaient blessés parce qu’ils avaient oublié à l’instant même où il les quittait qu’ils avaient encore la main au tranchoir. Et il n’était pas rare que l’on rencontre dans les couloirs de l’entreprise des employés qui après lui avoir parlé erraient sans but, incapables de se souvenir pourquoi ils s’étaient aventurés par ici.
Un trou noir.
Très tôt Honoré Montcorget avait compris qu’il ne voulait rien avoir à faire avec le monde. Le monde était plein d’étrangers et d’imprévus, il détestait l’un comme l’autre avec une conviction religieuse. Et très tôt Honoré Montcorget avait acquis la certitude que le meilleur moyen de ne pas le subir serait de ne pas faire de vague, pas le plus petit clapotis. Ce qu’il appelait pour lui-même le Principe Méditerranéen.
Aujourd’hui à 57 ans, il pouvait affirmer en toute sérénité que sa stratégie était la bonne, la meilleure, la seule qui prévalait. Une règle en fer. Et à ceux qui auraient eu l’outrecuidance de lui répondre qu’il y a toujours une exception à la règle, qu’on ne peut prétendre se défier du monde éternellement, il aurait répondu qu’à cette règle-là il y a donc forcément une exception aussi, qu’il était cette exception.
Mais, bien entendu, jamais personne ne lui aurait dit quoique ce soit de la sorte, car donc, en toute chose, il se gardait d’apparaître comme exceptionnel.
Ainsi pendant 23 ans, il avait servi la même compagnie en dépit des multiples bouleversements et remaniements qu’une entreprise moderne était appelée tôt ou tard à subir. Il n’avait jamais dévié de la moindre de ses habitudes, s’était montré égal en tout et vivait seul dans un appartement rangé au cordeau, d’où il pouvait observer, à travers la lucarne de son téléviseur, le chaos du monde avec un détachement presque oriental, cartésiennement assuré qu’il ne passerait pas par lui.
Malheureusement, la curiosité indisposée, il ne s’était jamais égaré à lire au-delà des six côtés de l’hexagone dans la stricte orthodoxie des auteurs morts, les Classiques comme on aimait à dire en France où l’on prend les bibliothèques pour des musées. Il n’avait donc jamais entendu parler de Yasunari Kawabata, auteur de cette jolie maxime : « L’imagination la plus vive n’aura jamais autant de ressource que la destinée » Et quand bien même l’aurait-il lu ailleurs, autrement, parmi les aphorismes de Voltaire, par exemple, qu’il aurait tourné la page en ronchonnant : l’imagination, ça sert à rien, la destinée c’est des conneries. Et puisque l’imagination c’est inutile, il n’aurait jamais pu concevoir qu’avec le même cartésianisme dont il faisait preuve pour se prévaloir du désordre, la science avait déjà illustré la vérité immuable de cette sentence. Que le désordre était l’agent indiscret et nécessaire du thermodynamisme de l’existence, et qu’en terme d’exception il était à la fois sa propre règle et son exception en ceci qu’aucune autre règle ni exception ne lui échappait. Qu’il fallait bien admettre que si un papillon nippon pouvait déclencher une apocalypse à Point à Pitre nul ne pouvait prétendre se prévaloir du chaos. D’où après tout était née la vie.
D’ailleurs se serait-il égaré à imaginer, par un soir de déprime par exemple, qu’il n’aurait pas réussi à visualiser les ailes d’un papillon à Sapporo, et pas moins comprendre que des individus hautement diplômés et honorés d’un Q.I démesuré, puissent dépenser du temps et de l’argent pour répondre à cette question enfantine : d’où vient le vent ?
À cette même question, Honoré Montcorget aurait répondu : mais on s’en fout d’où il vient, il vient c’est tout ! Bien incapable d’envisager que les enfants n’étaient pas les seuls à se préoccuper de ces questions. Enfants dont il évitait en priorité la compagnie, spécialistes selon lui des questions débiles, et pour tout dire exceptionnellement cons.
Aussi quand son téléphone sonna, il n’envisagea pas une seconde la probabilité du moindre bouleversement dans son existence. Il s’agissait pourtant d’un événement forcément inhabituel dans une vie débarrassée du moindre potentiel d’événement, mais donc si éloigné de sa conscience du monde, si effectivement inhabituel, que son esprit se contenta de commander à ses doigts de décrocher le combiné, sans une fraction de seconde se demander si c’était bien raisonnable.
– La comptabilité ?
– Oui monsieur.
– J’ai besoin d’un comptable, qui est l’appareil ?
– Honoré Moncorget, Monsieur.
– Qui ?
– Le chef comptable monsieur,
– Ah ! Y’a un chef chez vous aussi ? Interrogea la voix avec une certaine aigreur. Bon, montez tout de suite alors…
Une des méthodes pour ne pas s’attirer la moindre foudre dans une entreprise consiste à toujours savoir distinguer un ordre d’une suggestion, un chef d’un subordonné, même si l’on ignore le chef de quoi et le subordonné de qui. Ainsi l’employé responsable de sa place et soucieux de la conserver sait instinctivement qu’un chef n’a pas besoin de vous expliquer qui il est ni que sa requête ait la moindre logique ou obéisse à une forme quelconque d’intelligence. C’est même ce qui pour la majorité constitue la différence entre un con avec un titre et un con qui aspire à en avoir un. Montcorget n’avait donc pas le moins du monde reconnu son interlocuteur mais saisit instantanément où, sur l’échelle alimentaire de l’entreprise, il se situait, à savoir au-dessus de sa tête, à l’étage de la direction. Et c’est dans un élan parfaitement naturel qu’il quitta son modeste fauteuil pour s’élever… vers l’inconnu. Un autre événement en soit, ce dont, bien entendu, il n’avait aucune conscience.

C’était grâce à cette même méthode, faire la différence entre ordre et suggestion, que François Berthier avait lui-même réussi à prospérer, en dépit d’une incompétence qui frisait le grand art. Cet instinct d’entreprise qui lui avait permis de vivre grassement, insoucieux de toute forme d’enjeu, ayant lui-même compris bien vite que l’ambition était une vertu qu’il préférait ignorer, une source d’ennuis et de responsabilités dont il n’avait que faire. Sans honte, il se sentait fondamentalement feignant, tellement feignant que de tenter de lutter contre cette fainéantise était un effort supérieur à tous ceux qu’il développait pour donner l’impression de son utilité. Et à vrai dire, même là il n’en faisait pas beaucoup. Il lui suffisait de suivre le flot ronronnant de la vie d’entreprise, d’obéir à ses rites et à ses usages pour s’épargner autre chose qu’un semblant de travail et quelques heures de figuration en milieu climatisé. Après quoi il pouvait retourner à ses activités favorites : Internet, Playstation, draguer des copines virtuelles sur Meetic, et se rendre deux fois par semaine dans un karaoké, chanter des airs de variété avec ses copains, saoul comme un cochon.
Et, bien entendu, pas plus qu’Honoré Montcorget, François Berthier n’aurait pu une seconde imaginer que tout cela puisse changer un jour. Non pas qu’il fût dispensé d’imagination, elle était faible mais bien réelle, mais bercé par son incroyable capacité d’inertie, il ne s’interrogeait plus sur une telle probabilité, platement certain que la vie commençait à la machine à café et se terminait sur un air de Yannick Noah.
« Sa-ga A-frica ! » Aimait-il brailler quand il rentrait ivre dans son petit appartement de célibataire. Mais il appréciait également Michael Jackson et lors des soirées d’entreprise, il lui arrivait d’imiter ses pas de danse pour draguer ses collègues féminins. Autre activité immuable à laquelle il se livrait depuis la première fois qu’il avait intégré une compagnie privée et qu’il répétait dans les supermarchés, les galeries marchandes, chez le coiffeur, au café, avec un succès mitigé mais convenable pour un individu dont l’ambition en toute chose ne répondait qu’à des besoins immédiats.
Aussi en toute logique, lorsqu’il se retrouva convoqué dans le bureau du directeur du département commercial, il n’envisageait pas une seconde le moindre changement de programme, puisque pas plus que le chef comptable il ne se doutait que la vie se fiche de nos certitudes, pire, qu’elle s’en nourrit pour construire de nouvelles routes plus vicieuses, plus tordues, plus têtues que l’eau à travers les rochers. Sans quoi au lieu d’emprunter les chemins des étages il aurait gagné la sortie et se serait porté malade jusqu’à la fin des temps.
Au contraire, il pénétra dans le bureau de son chef le pas conquérant et le sourire déjà conquis, admirant derrière celui-ci l’admirable vue sur Paris à travers les vitres chromées qui recouvraient la tour d’une armure high-tech. Comme de juste il ne remarqua pas le petit bonhomme à demi chauve, d’autant moins qu’il se confondait avec le terne de son siège avec un art consommé du camouflage. En fait le directeur lui-même l’avait effacé de sa mémoire. Il invita Berthier à s’asseoir et l’entretenu aussi tôt comme si Montcorget n’existait pas, plus, n’avait jamais existé.
– Berthier, vous avez travaillé sur le projet Z3000, je crois…
– Eh bien Michel… attendez…
Depuis que l’entreprise française avait américanisé ses méthodes, il était devenu commun que les chefs continuent d’appeler leurs subordonnés par leur nom de famille, tandis que les subordonnés apprenaient le prénom de leur chef. Ça faisait plus proche, moins chef justement. Entre eux d’ailleurs les chefs s’appelaient tous par leur prénom, c’était même comme cela que l’on distinguait une discussion de chef, et s’ils se donnaient parfois du «mon vieux », c’était pour mieux souligner que même au pays des chefs il y avait des chefs. Toutefois aucun subordonné n’oubliait jamais que cette proximité de convenance induisait une prudence de gibier, puisque cesser de prénommer un chef dans une entreprise était la marque des occupants du placard, le signe de l’infamie. Instinctivement Berthier avait senti que la pente venait de se faire glissante, il n’avait aucune idée de quoi il s’agissait. Il donna à la fin de sa phrase un genre de silence réfléchi, espérant que le chef avait des choses à dire. Car les chefs qui ont des choses à dire dispensent toujours leurs collaborateurs – un autre euphémisme franco-américain pour subordonné – de répondre aux questions qu’ils ne posent pas. Heureusement c’était bien le cas.
– Nous avons confié le boulot à Morin mais il y a eu un pépin.
– Un pépin Michel … ?
Quelque chose se contracta légèrement dans l’estomac de Berthier. Morin était son chef après le directeur commercial, et il est une autre tradition dans l’entreprise française, issue du système pyramidale, qui voulait que seuls les subordonnés fussent considérés comme les responsables en cas de pépin. Naturellement il chercha rapidement dans sa mémoire à quel moment il avait pêché pour mériter ça, mais comme rien ne venait, il s’en remit à la parole du chef, espérant que ce ne serait pas trop douloureux.
– Oui mon vieux, figurez-vous que ce pauvre Morin a éternué !
– Eternué Michel ? …
Berthier avait du mal à suivre.
– Oui ! Vous vous rendez compte ?
– Euh…
Il jeta un coup d’œil embarrassé sur le côté, cherchant une issue à cette discussion absurde et tomba totalement par hasard sur les yeux réprobateurs du petit bonhomme déguisé en siège. Suivant son regard, le directeur s’agita soudain. Lèvres et menton rentrés, la peau incolore, le front dégarni, les mèches soigneusement rabattues sur le côté, un nez de rapace et des yeux étroits aux paupières lourdes, le chef comptable était vêtu d’une blouse gris rat comme plus personne n’en portait de nos jours dans le sémillant univers de l’entreprise à l’américaine, sur une chemise Nylon nouée par une cravate en laine tricotée bleu terne – cadeau de sa mère pour ses vingt ans.
– Ah pardonnez-moi, je ne vous avais pas vu !
Montcorget s’abstint de répondre que cela faisait déjà dix minutes qu’il était là, dix minutes qui l’avaient fait passer de l’apathie à la franche panique et maintenant se transformait peu à peu en sainte colère, découvrant celui qu’il savait déjà être son futur compagnon de voyage : la vingtaine, quelques kilos en trop, chemise saumon, costume bleu canard, cravate fantaisiste et sourire niais.
– Berthier je vous présente… euh… le chef comptable !
– Ah oui, bien, enchanté…
Pendant quelques secondes Berthier se demanda s’il venait de parler tout seul, puis Montcorget tourna ses yeux maussades et réprobateurs vers le directeur et Berthier l’oublia instantanément. D’autant plus instantanément qu’il avait pour unique ambition d’avoir une mémoire de poisson rouge, se souvenir de rien, glisser sur tout. Ça tombait bien.
– Le projet Z3000 donc ! Lança t-il avec un entrain un peu forcé.
Après un instant d’hébétude passé à se demander où était passé le chef comptable, le directeur se ranima.
– Oui ! Vous allez prendre sa suite mon vieux !
Une brise de panique frôla à son tour Berthier.
– Sa suite Michel… ?
– Oui, vous avez 24 heures pour vous préparer. Relisez le dossier s’il le faut, vous partez pour le Zorzor demain matin avec le chef comptable. Hors de question que nous rations une affaire pareille pour un éternuement ! Vous n’êtes pas enrhumé j’espère !?
– Pas à ma connaissance, hasarda t-il même si pour la première fois de sa vie il le regrettait.
– Je vous le souhaite, et si ça arrive, bon Dieu mon vieux retenez-vous ! Nous avons à faire à un hypocondriaque paranoïaque, un genre redoutable, croyez-moi !
– Ah oui… ?
Berthier nageait et Montcorget ramait à toute vitesse pour éloigner son cerveau de cette conversation. Il n’avait pas entendu, ce n’était pas vrai, impossible….
Impossible…
Et pourtant… avec insensibilité, les mots lui parvenaient bien aux oreilles, et ils étaient sans appel. On l’envoyait quelque part chez les nègres, et il avait 24 heures pour suer atrocement à cette perspective.
– Bien mais euh…Pardonnez-moi… fit Berthier, assemblant tout son courage. C’est où le Zorzor déjà ?
– Quelque part en Afrique si je me souviens bien.
– Ah oui… oui…
L’Afrique se dit-il, voilà qui était déjà plus séduisant. « Sa-ga A-frica… » Surtout quand on n’était jamais allé plus loin que St Raphaël. Instinctivement ses réflexes d’employé reprirent le dessus.
– J’aurais une prime de déplacement ?
– Ne vous inquiétez pas, la D-Mart, notre partenaire dans cette affaire s’occupera de tous vos frais.
Une satisfaction timide nappa l’esprit engourdi de François Berthier tandis que le directeur prenait son expression concentrée de chef, signifiant la fin de l’entretien. Les deux hommes, rompus aux mœurs d’entreprise, se levèrent sans un mot, se retrouvant bientôt en vis-à-vis dans un long couloir au bout duquel veillait une fontaine à eau en plastique bleu.

– Bon eh bien… enchanté, grommela Berthier en tendant la main vers le chef comptable. Je n’ai pas bien saisi votre nom…
La nature humaine est ainsi faite que deux mêmes individus partageant un point de vue symétrique sur la place qu’ils comptaient occuper dans la vie en général et dans leur entreprise en particulier, se tenant de plus à quelques centimètres l’un de l’autre, étaient non seulement incapables de se reconnaître, mais qui plus est fondamentalement convaincus qu’ils n’avaient strictement rien à faire l’un avec l’autre.
Pour François Berthier, le bonhomme devant lui avait basiquement l’air d’un vieux grigou à moitié chauve avec un visage de vautour affamé, le tout dans une tenue grisâtre qui sentait le papier et les soucis. Il l’imaginait donc volontiers vieux garçon, ennuyeux comme un lundi et, bien entendu, zélé. L’espèce des cireurs de chaussures prêts à dénoncer tous ceux qui ne respectaient pas les règles écrites et non écrites de l’entreprise. D’ailleurs il était comptable, c’était un signe. Pire, chef comptable ! Avec une tête pareille il devait avoir dépensé beaucoup de cirage pour en arriver là. Il s’en méfia aussitôt, l’air rogue que lui rendit Montcorget ne fit rien pour contredire ses convictions.
Pour Honoré Montcorget, le jeune coq en face de lui était trop souriant pour être honnête, trop jeune pour être plus intéressant qu’une savonnette, trop voyant pour son amour de l’ombre. D’un mauvais goût qu’on ne rencontrait que chez les oiseaux exotiques et les amuseurs de cirque, parfumé à l’after-shave et au savon Axe, il agressait son sens de l’odorat et de la symétrie. Il ne doutait pas une seconde que pour que cette anomalie puisse subsister dans la compagnie, il avait sans conteste un cousin à la direction ou bien un art si consommé des courbettes qu’il en faisait perdre à celle-ci tous sens communs. L’un dans l’autre il s’en méfia aussi vite qui le détesta, comme il détestait tout ce qui dépassait, que ce fût par le talent, le physique, ou grimpé sur un tabouret d’amitiés.
La nature humaine est donc ainsi faite que pour des raisons qu’ils croyaient différentes et même incompatibles, deux hommes partageant les mêmes aspirations, se détestaient déjà pour exactement les mêmes raisons.
Montcorget dévisagea quelques secondes son interlocuteur avec un dégoût non dissimulé avant de s’éloigner sans répondre. Berthier le regarda partir incrédule, haussa les épaules et disparut à son tour. La fontaine à eau glouglouta sans raison, mais les fontaines à eau sont parfois d’étranges personnes.
Mais quand bien même la nature humaine est une chose bizarre et contradictoire, truffée de paradoxes et qui n’arrive pourtant jamais à comprendre que l’existence tout entière est un paradoxe, ce qui n’est pas moins paradoxal ; quand bien même ses asymétries symétriques, elle ne réagit jamais à l’imprévu que par l’expérience qu’elle en a. Et forcément de ce point de vue-là, nous sommes tous différents.
Berthier, qui comme tout feignant n’avait d’expérience de l’imprévu que la certitude qu’il pouvait transformer sa fainéantise en contrainte, ne s’affola pas ou presque…. Il se jeta sur le fameux dossier, n’y comprit rien, posa quelques questions à la secrétaire de Morin, en oubliant de la draguer, n’en obtint pas beaucoup plus et, rentré chez lui, consulta Internet comme on va chez la voyante. Mais tout ce qu’il découvrit sur le Zorzor fut un site hébergé par un serveur russe, en cyrillique donc, où il ne rencontra rien de plus que quelques images de porno soft sur fond de carte postale exotique. Avec l’imagination bien limitée qui était la sienne il en conçut l’idée que les photos avaient sans doute été prises là-bas, l’espace d’un instant, se prêta à rêver tombant sur une de ces séances.
Moncorget avait passé son après-midi et son métro à ruminer contre le service commercial, ses imbéciles bariolés, l’entreprise tout entière. Il avait craché sa haine en gueulant après le téléviseur grand ouvert. Gueuler jusqu’à comprendre qu’il était en proie à une terreur absolue et qu’il se mette à zapper comme un fou, trouver un indice du Zorzor dans la vérité de sa télévision. Mais la lucarne pour une fois le trahit et il dut se rabattre sur son Larousse. Hélas, le Larousse étant à la culture ce que la télévision est à la vérité, une approximation, il ne trouva aucune trace non plus du mystérieux pays. Alors il fouilla dans le vieil atlas que lui avait offert sa mère pour ses 16 ans et finit par le trouver par hasard, sous son pouce, quelque part dans le bleu.
« ZORZOR » écrit en majuscule minuscule sous une virgule, un trait courbe dans le bleu de la carte, une chiure de mouche. Paumée. Il n’en dormit pas de la nuit et débarqua à Roissy aussi gracieux qu’un ours dérangé en pleine hibernation. Manqua de mordre l’hôtesse qui bien heureusement ne s’en aperçut pas, et tomba brièvement dans les pommes à l’instant où les turbines se mirent en route, intiment persuadé qu’en plus de se rendre au bout du monde chez les cannibales, il allait d’abord être victime de terroristes cherchant à détourner l’avion sur New York.
Tout au contraire Berthier s’installa confortablement dans son siège, fit du plat à la même hôtesse, qui ne s’en aperçut pas plus, et s’offrit un champagne au frais de la compagnie en rêvant mollement de bimbos sous les palmiers.
Ainsi fait, si deux mêmes individus confrontés à la même inconnue, mais ayant une expérience différente de l’inconnu, sont capables d’en arriver à des équations trop connues et diamétralement opposées. Puisque d’un même point de vue, observant l’identique paysage, nous le voyons toujours différemment. Il n’y avait aucune raison qu’en l’état, Honoré Montcorget et François Berthier perçoivent leurs premiers pas sur la terra incognita de façon moins opposées qui le firent, quand bien même ils découvrirent la même chose, et somme toute, des deux bouts d’une même bêtise.

 

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