Éloge du conspirationnisme ou la controverse interdite

En France, tradition de Guignol oblige, il existe désormais une façon simple de mettre les rieurs de son côté : inviter sur un plateau télévisé des gens qui remettent en cause ce qui s’est passé le 11 septembre, en reprenant si possible les théories les plus farfelues. Ils sont désignés sous le nom infamant de conspirationnistes. En février 2009, à l’antenne de France Inter, Philippe Val les qualifiait de « sales cons » et disait qu’ils représentaient 10 % de l’opinion publique. Et en 2013, sur la même antenne, dans l’émission des « Controverses de l’Histoire », Fabrice d’Almeida se fendait d’une chronique finement intitulée : « Le 11 septembre et les clowns ». S’y retrouvaient, dans un discours à charge, Richard Millet et son éloge d’Ander Brievik, Robert Faurisson et les conspirationnistes du 11 septembre. Ici, apparemment, pas de controverse : rien que des négationnistes et assimilés.

Or, si les négationnistes sont bien des amateurs de conspiration, leur travail consiste non pas à discuter les faits, mais à en nier l’existence. Les 6 millions de morts de la Shoah ? Gérard Majax ! C’est ici où la nuance commence. Personne, pas même les conspirationnistes (surtout pas eux en fait), ne peut nier que plus de 3000 personnes sont bien mortes le 11 septembre à New York ni – à part quelques illuminés – que toutes les religions et toutes les tendances politiques étaient représentées dans ces tours de Babel.

Tout effet a une cause

La Théorie du complot est concomitante de toutes les affaires qui enflamment l’opinion. Elle n’est pas née dans les années 1960 avec la commission Warren, ni même pendant l’affaire Dreyfus. Il suffit d’un peu de mystère, du concours potentiel de la surveillance de l’État et de cette aura d’omnipotence et d’omniscience qu’on prête à ses commis. Il suffit d’une antériorité. Comme cet autre 11 septembre, celui qui vit la mort d’Allende et de Neruda, qui montre sans peine la capacité des États à fomenter des complots.

Discuter du ratage du 11 septembre du point de vue du strict Renseignement, revient à reprocher au gouvernement américain de ne pas être ce qu’on voudrait qu’il soit et de mener la politique qu’il conduit à travers la CIA et la noria d’agences de sécurité à son service.

Le « 11 septembre » n’a pas commencé en 2001, ni même avec la résistance afghane. Pour les Américains, il a débuté en 1979, quand l’ayatollah Khomeiny renversait le pouvoir. Cette année là, les ultras de l’islam se rendaient compte non seulement de leur force, mais ils prenaient conscience qu’une nouvelle cause allait enfin les fédérer, celle de l’Afghanistan justement. Pour le monde, le « 11 septembre » s’est solidifié, constitué, fabriqué, du moment où l’Amérique de Reagan a, ouvertement et sans discernement, soutenu les moudjahidines, opportunément surnommés « combattants de la liberté ». En réalité il s’est réalisé à partir du moment où la Maison Blanche a commencé à vouloir mettre la main dans la boite à bonbon du renseignement : les opérations clandestines, c’est à dire à partir de Kennedy lui-même. Tous les militaires vous le diront, ne pas, jamais, laisser les hommes politiques jouer avec le fil piège, et paf l’Iran Gate !

Le 11 septembre n’a été possible, enfin, que par une somme d’erreurs, d’incompétences et de dysfonctionnements coordonnés au même moment. Et ne voyez pas dans l’usage du verbe coordonner une tentative de ma part d’interpréter ce qui s’est passé, c’est un constat, un fait, au même moment, plein de super james bond se sont montré…. humain, ils ont fait des erreurs. Intentionnellement ? Je ne sais pas, pas plus que des gens beaucoup plus sérieux que moi.

Il n’y a pas que les amateurs de conspiration qui s’intéressent à ce sujet figurez-vous, en France ou ailleurs, il y a aussi des amateurs professionnels. Car c’est un objet de controverses au sein même des services de renseignement, et chez les responsables en activité. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’apparition des théories du complot au sujet du 11 septembre est moins due à la nature extraordinaire de l’événement qu’au rapport remis sur ce sujet en 2004. Traduit dans toutes les langues, établi par le gouvernement américain comme vérité officielle, il est très loin d’avoir contenté tout le monde, y compris les victimes elles-mêmes et les services chargés de la sécurité des États-Unis. Cependant, il faut bien admettre que dans le courant des amateurs de conspiration, que je préfère à ce terme si connoté de « conspirationniste » ou encore des théoriciens du complot, qui me semble mieux décrire le phénomène, il existe bien une tendance à croire que ce dont eux seraient parfaitement incapable, même avec de la pratique, d’autres le seraient au seul fait qu’ils travaillent pour une organisation gouvernementale. Petite explication.

Omnipotence et omniscience

La première erreur de ces théoriciens, comme de toute personne qui ne croit pas en une thèse officielle, c’est de tenir pour vrai ce que les services de Renseignement s’ingénient à faire croire comme tel : leur omnipotence et leur omniscience. Si le Renseignement tend à le faire croire, c’est moins pour des questions de propagande que de stratégie. Si le grand public veut le croire, c’est moins à cause de sa naïveté supposée que de sa volonté à penser qu’il existe, quelque part, des individus moins stupides, mesquins, médiocres et lâches que lui. Après tout, c’est une question statistique : s’il existe des superméchants comme Ben Laden, il doit bien exister des supergentils, comme dans les films…. Excepté que Ben Laden n’était pas un superméchant, mais un homme déterminé et fanatisé, dont l’histoire personnelle explique sans doute en partie le parcours, et le contexte la réussite de son entreprise.

La réalité est bien plus affligeante. Quand le shah d’Iran a été renversé, personne à l’ambassade des Etats-Unis ne parlait le farsi. Son ami personnel, ambassadeur des États unis à Téhéran, directeur de la CIA sous Nixon, le sulfureux mais taiseux Richard Helm, ignorait même qu’il avait un cancer. Ce que n’ignorait pas le SDECE de l’époque. Voilà pour l’omniscience. À plusieurs occasions, les services américains ont eu l’opportunité d’éliminer Ben Laden ; chaque fois, un contre-ordre est intervenu, soit l’opération semblait trop risquée, soit elle perturbait une réélection. Voilà pour l’omnipotence.

La seconde erreur c’est de vouloir absolument donner des explications à des faits sur lesquels des personnes plus informées ne savent rien et ne sauront peut-être jamais rien. Nul n’explique comment deux terroristes connus et répertoriés ont pu bénéficier de visas américains, se balader sur le territoire, sans être inquiétés une seule fois, sans qu’aucune agence de sécurité, à l’exception notable de la CIA, ne sache qu’ils étaient là… Personne ne peut dire pourquoi la CIA n’a pas informé ses collègues des autres agences de l’existence d’une réunion majeure à Kuala Lumpur, où tout se serait décidé. Ni pourquoi le nom d’Ali Mohamed, officier des forces spéciales américaines et probable agent double voire triple au service d’Al Qaïda, n’est jamais mentionné dans le rapport de 2004, alors qu’il est l’une des pièces maîtresses du puzzle. Personne n’est capable d’expliquer non plus à April Gallop, victime au Pentagone, pourquoi elle n’a pas vu de débris d’avion, alors qu’elle attendait d’être évacuée, ni pourquoi, ce jour-là, la sécurité intérieure a rompu avec le protocole en vigueur. Et encore moins la raison qui a poussé le département d’État a tenté d’acheter son silence. April Gallop qui reproche d’ailleurs aux théoriciens du complot d’utiliser son témoignage…Personne enfin ne comprend, ou fait mine de comprendre, pourquoi Saddam et les talibans furent désignés co responsable alors que tous les terroristes étaient saoudiens et que leur chef supposé, Ben Laden, était lui-même une pièce à part de la famille royale..

 

11 septembre : incompétence, opportunisme ou sacrifice nécessaire ?

Qui s’intéresse un peu à la question sait que les services américains cultivent entre eux une détestation réciproque et ancienne. Elle peut expliquer nombre de ratages monumentaux dans les années et les jours précédents la date fatidique : rétention d’information des uns et des autres, négligences. Qui sait les problèmes qui préoccupaient alors l’administration Bush (projet Guerre des Étoiles, Chine, Irak…) peut concevoir qu’un chef d’État soit totalement déconnecté des vrais enjeux, qu’aucune élection au monde, aussi démocratique et transparente soit-elle (ce qui n’a jamais été le cas avec Bush), ne préviendra personne d’avoir pour dirigeants des imbéciles, parfois des opportunistes plus ambitieux que malins. Et dans ce cas il est tout à fait possible de s’arrêter à cette interprétation disons humainement plausible, comme on dit en anglais, shit happens. Mais il est parfaitement légitime de se poser des questions, d’autant plus que le crime fut finalement profitable non seulement à Al Qaïda et affidés, mais également à l’administration Bush et quelques autres, en fait tout un nouveau système paramilitaire. On ignore encore à ce jour pourquoi la CIA et la Maison-Blanche firent mine d’ignorer les alertes et d’interdire délibérément aux informations de circuler. Au-delà de cet attentat, des milliers de personnes perdirent la vie au cours des conflits qui ont suivi, sans compter le viol du droit international, du droit américain avec le Patriot Act et la démonstration que l’ONU était une coquille vide. Ce n’est sans doute pas pour rien que Desmond Tutu a demandé à ce que Bush Junior et Tony Blair soient traduits en justice pour avoir déclenché une guerre sur un mensonge.

Le qualificatif de « conspirationniste » n’interdit pas seulement de poser les bonnes ou les mauvaises questions, il interdit surtout de mettre le doigt là où ça fait mal, de s’interroger sainement sur la compétence réelle de ceux qui sont chargés de notre sécurité, comme de leurs donneurs d’ordres. Et même de comprendre le fonctionnement de nos ennemis. Alors 10 % de sales cons peut-être ; mais, à jeter ainsi l’anathème, on interdit autant le raisonnement qu’on se trompe d’ennemis, au point de finir par poser les mauvaises questions alors que les interrogations sont parfaitement légitimes.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s