Apocalypse Now- Dieu que la guerre est belle –

«  La guerre n’est pas instituée par l’homme, pas plus que l’instinct sexuel ; elle est loi de nature, c’est pourquoi nous ne pourrons jamais nous soustraire à son empire. Nous ne saurions la nier, sous peine d’être engloutis par elle. » Ernest Jünger.

L’insurgé ne doit pas se limiter à l’exploitation d’une cause unique. A moins qu’il ne dispose d’une cause globale comme l’anticolonialisme, suffisante en elle-même car elle combine les problèmes politiques, sociaux, économiques, raciaux, religieux, et culturels… il a tout a gagné à choisir un assortiment de causes spécialement adapté aux différents groupes composants la société dont il cherche à s’emparer . » David Galula.

 

Tout a été à peu près dit sur Apocalypse Now, la Palme d’Or de 1979 de Francis Ford Coppola, raconté, notamment son tournage chaotique. A lui seul il a, bien à ses dépends, initié deux genres en soi dans le cinéma américain, le film de guerre du Vietnam et le film de jungle. Du surestimé Platoon, en passant par le très féministe au bon sens du terme, A Armes Egales, du Maitre de Guerre, Rambo à Sniper ou même Prédator, tous vont s’appuyer sur le travail de Coppola qui pourtant lui n’a jamais bénéficié du concours de l’armée américaine ni jamais eu grande presse auprès des états-majors ou de la critique, contrairement à ce qu’on veut se figurer, à commencer par la critique elle-même.

Parce que les critiques de cinéma sont rarement des cinéphiles et encore plus rarement des cinéphages, comme par exemple et au contraire le sont les équipes qui se sont succédé à Mad Movie, HK, le Cinéphage ou Starfix. Parce qu’une Palme d’Or c’est le must du snobisme selon leurs vues compassées et qu’aujourd’hui et depuis le Parrain, Coppola est devenu, au même titre que son ami George Lucas, ce qu’il redoutait devenir : une figure incontournable, un mogul du cinéma. Les critiques encensent le film pour de mauvaises raisons, en n’en faisant un objet intouchable de leur musée du cinéma imaginaire. Et finalement le font aimer pour des motifs cosmétiques. Une cristallisation si vraie que quand Redux sorti, le montage final que Coppola n’avait pas pu présenter à Cannes, et qui était resté dans les oubliettes du fait de la casquette « Palme d’Or Classique Immédiat » l’on pensa unanimement que c’était encore un coup du marketing, alors qu’il éclaire ce film, que j’ai vu personnellement environs 511 fois, d’un nouveau jour et qui a notablement échappé aux médias. On sait donc à peu près tous que c’est une adaptation de la nouvelle de Conrad, Au Cœur des Ténèbres, que le scénario a été écrit par un autre monstre sacré, John Milius, que Martin Sheen a failli mourir, que c’est un film sur la guerre plus que sur le Vietnam, car les deux films sur le Vietnam c’est Voyage au Bout de l’Enfer et Platoon, et dans une moindre mesure Full Metal Jacket. Et donc que le tournage lui-même a été apocalyptique et que, ah oui, Brando était gros. Pas une seule seconde on ne parle par exemple du rôle que Michael Herr a joué dans l’écriture du scénario et des dialogues. Michael Herr, reporter de guerre de contact, notamment ami avec le photographe fou furieux Tim Page dont Hopper s’inspira pour composer son personnage. Michael Herr enfin, auteur de Putain de Guerre, un chef d’œuvres de littérature journalistique, quand la presse sait écrire, et qui raconte donc son Vietnam, cet espèce de trip à l’acide qu’était en réalité cette guerre.

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Oublions un peu le lacrymal, panégyrique et tout à fait surestimé Platoon. Si Voyage au Bout de l’Enfer n’est pas un film sur le Vietnam mais la famille, l’amitié et surtout cette Amérique blanche, prolo, conservatrice qu’on ne met jamais en scène ou en valeurs, Platoon ne l’est pas plus. Platoon c’est le regard complaisant d’un réalisateur complaisant vis-à-vis de sa propre jeunesse et de ses idéaux. C’est le monde visionné par un adolescent séparant bons et méchants par habitude d’intoxication. Les méchants sont des hillbillies alcoolisés et racistes et les gentils des G.I multiethnique et fumeurs de pétards. Et le comble c’est que Stone est allé là-bas. Comme si dans les tranchées ce genre de délimitation avait un sens. Au contraire, tout en faisant le constat et la peinture de la guerre en général, Coppola nous parle de celle-ci en particulier autant comme d’un immense et barbare trip au LSD que d’une guerre coloniale dans toute son acceptation. Car c’est bien à ça que renvois Redux, non pas à une guerre absolue et à une dénonciation facile de celle-ci mais l’inscrit dans son historicité. Une guerre coloniale fort bien expliquée avec la scène des français. Qu’il s’agisse de décrire ceux-ci comme littéralement des fantômes du passé, de parler de nos défauts, celui de toujours intellectualiser, que de dénoncer l’échec à venir des américains à travers l’expérience française, ce que déjà le monde militaire avait parfaitement perçu à Den Bien Phu, ou de déchirement que cela présente de quitter un pays où on a grandit. Mais le Vietnam c’est aussi une des premières guerres graphiques. Notamment montré ainsi par une presse en roue libre mais également parce que l’époque l’était. Une guerre enfin rock’n roll puisque non seulement c’est le temps où la musique va faire sa révolution, non seulement les conscrits n’ont guère plus de 18 ans dans la majorité des cas, mais la drogue est la nouvelle expérience à la mode. Et Lance le surfeur de s’enfiler un acide alors qu’ils passent le Styx et Willard de décrire son équipage comme des rockers avec un pied dans la tombe. Si les précités critiques et imitateurs du film ont tous retenu que ça se déroulait dans la jungle et qu’il y avait des hélicoptères, personne n’a remarqué que ce film se déroule en réalité en remontant un fleuve sur un navire de patrouille. Or s’il faut y voir évidemment une référence tant à la nouvelle de Conrad qu’à la symbolique même du fleuve et sa remontée, on peut y admettre une référence à une guerre qui fut également une guerre de courants d’eau, d’escarmouche navale (et qui d’ailleurs commença sur ce prétexte), et cela est si vrai que c’est face à la situation géographique particulière du Vietnam, à la fois pays de jungle, de montagne et de rivières que l’armée décida de créer les navy seals.  A nouveau le personnage de Kurtz est inspiré en partie d’Anthony Poshepny dit Tony Poe, opérationnel de la CIA en poste au Laos tout comme issu des pages de Conrad. Et si certaines phrases sonnent si vraies, comme la fameuse sentence de Killgore (que l’on pourrait traduire par meurtre sanglant) sur le napalm c’est parce qu’elles le sont. Cette phrase Michael Herr l’a entendu dans la bouche d’un officier. Et John Milius, grand connaisseur de la chose militaire a truffé son scénario de référence de la sorte, comme cet as de pique que Killgore dépose sur les cadavres et qui va devenir l’icône sacré des films sur le Vietnam (alors que ce signe de l’as de pique a surtout été utilisé durant l’opération Phénix entre 69 et 71) et accessoirement un des nombreux pantomime que l’armée va reprendre à son compte, comme ces hélicoptères de combat qui filent sur le couché de soleil des films du Sirpa ou le fait d’aller au front en écoutant du rock. Pour les soldats, au contraire d’être le brulot anti guerre des fantasmes critiques, Apocalypse Now l’iconise, la magnifie et sa morale, celle dispensé par Kurtz très éloignée de ce qu’en conclut les mêmes critiques. Puisque intelligemment, au lieu d’être un film platement pacifiste, Apocalypse Now va montrer à la fois toute l’ambigüité du conflit spécifique mais également défendre finalement l’idée de confier l’exercice à des tueurs plutôt qu’à des enfants ou des généraux moralisateurs. A mesure qu’il remonte le fleuve, à mesure qu’il retourne vers l’état primitif du guerrier, Willard le dit à la fin, à mesure il se détache tant de cette guerre que de l’armée qui l’a envoyé là, et il ne tue plus sur ordre de ses chefs mais en réalité à l’initiative de ce seigneur de guerre dont tous tombent amoureux. Et c’est une des notables différences avec Conrad et son personnage de Marlow chargé de reprendre contact avec Kurtz. Car si le colon est là perçu comme ensauvagé, réduit à sa barbarie et finalement antithèse de ce de quoi il se réclame, la civilisation, et s’il est vécu avec horreur par Marlow, dans le film de Coppola cette perception est réservée à une armée engluée dans les questions politiques et ce n’est pas la négation de la civilisation en soit que va découvrir Willard mais bien sa quintessence.

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On le sait Brando n’aime pas le scénario, la machine hollywoodienne, apprendre ses dialogues, respecter ses engagements. Il débarque sur le tournage si gros que Coppola est obligé de renoncer à certaine scène et certain plan, et au lieu d’enfoncer son travail, parce que le boulot d’un réalisateur consiste à aller avec ses interprètes, Brando va non seulement le magnifier mais ses borborygmes de fond de temple vont contribuer à totalement délivrer le véritable message de ce film qui s’inscrit non seulement dans un point de vue tactique du conflit mais dans une défense et un amour déclaré de la force armée dans la même dynamique que Patton, objet déjà d’un film écrit par Coppola. Au début du film le personnage de Martin Sheen est mandaté pour éliminer un officier rebelle qui aurait tué deux espions alliés, et se comporterait sur le terrain avec la dernière barbarie. Au fil de son voyage c’est à la barbarie civilisée auquel il va avoir à faire, face à un guerrier vietnamien que Willard respecte infiniment plus. Ce guerrier qui hante ses nuits et n’a pas besoin d’un barnum géant pour garder le moral, un peu de viande de rat et du riz froid suffiront, il n’a qu’un seul moyen de rentrer chez lui, la victoire ou la mort, comme le déclare lui-même Willard. Ici Coppola pointe donc du doigt une des raisons de l’échec de cette guerre : la motivation des troupes mais également une Amérique trop gâtée et qui dans Redux va échouer avec des Bunnies dans un no man’s land où le pathétique et la folie  font ménage. Assurément pas un discours ni très entendu par la critique ni fort populaire finalement cinq ans après la fin d’une guerre encore jugé comme honteuse. En gros le discours de Coppola c’est celui du belliciste, l’Amérique a échoué parce qu’elle a manqué de courage, de couille pour employer un langage kaki. Et ce que reproche Willard au personnage de Robert Duval, ce n’est pas tant de provoquer un massacre mais de le faire pour des raisons futiles. Car si à mesure qu’il se rapproche de sa proie le chasseur retrouve bien les codes du livre de Conrad, de la sauvagerie et de la décadence, en réalité, comme je le disais plus haut c’est à la quintessence de la civilisation auquel a à faire Willard.

Si dans son état la guerre est, comme le dit Jünger en exergue, un fait naturel, la guerre dans son exercice, sa discipline, a toujours été l’objet ultime de la sophistication d’une civilisation, tant du point de vue technologique que tactique, philosophique ou stratégique. La guerre comme objet culturel c’est les échecs et le go, les arts martiaux, les théories de Sun Tzu, Musachi, Clausewitz ou de Galula, c’est finalement ici Kurtz, seigneur de guerre ultime récitant des poèmes dans un temple khmer. Un homme par ailleurs au bout du rouleau et qui semble-t-il comptait gagner ce conflit à lui seul. Et ce moins par goût du carnage comme le fait entendre l’armée qu’à bout de toute cette souffrance, qu’avec l’envie de vaincre et d’en finir. D’un côté on découvre avec Willard le récit de Kurtz, un officier décidant d’intégrer les Forces Spéciales à 38 ans, renonçant par la même à une carrière de gradé et retournant au Vietnam. De l’autre à travers l’anecdote que raconte Kurtz, on entend un homme qui admire ses adversaires, capables du pire, en lieu et place d’une armée américaine qui se propose de « conquérir les cœurs » en vaccinant d’un côté les mêmes qu’on va plus tard arroser de napalm. Un homme qui méprise la civilisation ici en ce qu’elle a de plus abjecte et hypocrite, expliquant que l’armée interdisait aux pilotes d’écrire « fuck » sur leurs avions parce que c’est obscène, le tout au milieu même de cette obscénité que le fut le conflit vietnamien. Ce que récuse Coppola ce n’est pas tant le conflit dans l’imagerie de la contre-culture, ni même le fait qu’il y ait des guerres, mais qu’on n’a pas donné aux soldats les moyens de vaincre, et ce pour de mauvaise considérations stratégiques et politiques. Bref le discours récurrent des vétérans, tant dans la fiction que le réel. Finalement, comme l’avait plus ou moins prédit le dossier livré au capitaine, ce n’est pas la rencontre entre un homme et son assassin, un coursier venu collecter les dettes, comme l’appel Brando, mais celle d’un homme et son créateur, d’un admirateur et de son dieu, le Dieu de la guerre qu’est ici donc Kurtz. Et non pas dans sa dimension de grand génocidaire mais dans un sens d’humaniste, un comble, à savoir un homme qui réclame de faire le sacrifice de toute forme de civilisation pour précisément mettre fin à la barbarie à laquelle on a assisté pendant trois heures.

Comme je le disais, pour les véritables forces armées, si Rambo emprunte à la figure fantasmatique auquel tous les petits garçons portés sur ces choses là veulent ressembler, Apocalypse Now est le film de référence, tant pour son esthétique, sa morale que sa brutalité. Et si la charge des Walkiries n‘est rien de plus qu’un exercice de guerre psychologique auquel se livrait déjà l’armée au Vietnam, ça va également devenir un must tant des salons de l’armement que des champs de bataille. Et tel patrouille de GI de foncer dans les rues de Bassora, canon pointé et Scorpion à fond.

Coppola est un habitué des malentendus sur son travail. Dans son esprit le Parrain est un film sur la famille, se reposant sur un roman écrit par un homme qui ne connait rien à la mafia. Et il va devenir tellement iconique avec la musique que compose son père comme avec sa vision idéalisée de la mafia que celle-ci va s’en emparer. Et tel maire sicilien en odeur de mafia de réaliser son spot de campagne au son de la fameuse musique. Ou encore le crime organisé de réclamer des royalties… Pour autant celui-ci exercera sa censure sur le film, interdisant notamment que le mot mafia ne soit jamais prononcé dans le premier opus. Toujours en raison du Parrain 1 Coppola passe pour ce génie inventeur du montage alterné qui ferme le film, alors que l’idée en revient à son monteur et à son producteur Robert Evans. Ennemi d’Etat est régulièrement cité comme The film de complot et de l’omnipotence de la surveillance alors que Conversation Secrète est non seulement un des premiers films à en parler réellement aux Etats-Unis mais que le personnage de Gene Hackman dans le film de Tony Scott est une décalque direct de son personnage dans le film de Coppola. Enfin Apocalypse Now est vécu comme un film parlant des horreurs de la guerre à travers un conflit traumatique mais sans réel rapport avec le dit conflit alors que c’est exactement l’inverse, et que si le film dénonce quelque chose c’est l’hypocrisie des civils qui veulent, par exemple, légiférer sur l’usage ou non des mines dans un cadre dont ils ignorent en réalité tout. Et le film de se conclure par cette prière que le général Mc Carthy n’aurait pas renié en Corée (il en avait fait le demande express), ce qu’il y a écrit sur le livre que Kurtz lit : « lâchez la bombe, tuez les tous. Car quoi qu’on fasse, au bout de tout, la seule chose qu’impose la guerre c’est l’horreur.

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Puisque je commence par une citation et que le film est une adaptation de Conrad, je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement entre le travail de Coppola et le livre de Kent Anderson, Sympathy for the Devil. Etudiant en lettre ayant décidé qu’il préférait être dans les Forces Spéciales plutôt qu’avec le troupeau de l’infanterie, Anderson partira au Vietnam où il deviendra sergent. C’est à ce même humanisme et dans une même acceptation à la fois cinégénique et rock’n roll de la guerre (le titre emprunte bien entendu au tube des Stones qui ouvre du reste le roman dans une scène de mess mémorable) qu’Anderson trace son ouvrage. Anderson qui dit de l’Amérique d’alors : « les américains étaient des dilettantes, plus préoccupés par leur propre survie que motivé pour tuer l’ennemi. La plus part d’entres-eux n‘avaient pas appris que c’est dans l’agression qu’il faut chercher le salut, non dans la prudence » affirmation que l’on pourrait étayer par une autre : « Il meurt cent mille personnes tous les jours ans le monde, une vie humaine n’a aucune importance » Général Vô Nguyên Giap.

 

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