Prison : joyeux Noël les pauvres !

Tous les ans, on ne va pas y couper, on nous rappelle que pendant que la famille Tartempion se régale de saumon fumé au mercure, les SDF crèvent dans la rue. Cet automne on a même eu droit à la version réac, « et nos SDF d’abord » quand une horde de trente mille réfugiés a envahi ce pays de soixante six millions d’habitants… Pas une seule fois on a une pensée pour les près de 70.000 prisonniers qui vont passer Noël au chaud, comme aiment à dire les amis des SDF, et qui vont en réalité les passer au milieu des ordures, des odeurs de merde, des rats, des puces, des cafards et des dépressifs. Noël à trois dans neuf mètres carrés dans la moyenne des cas, soit deux mètres carré de plus qu’une poule pondeuse dans un élevage intensif. Peut-être que Madame Lagarde y pensera en retournant à New York mais c’est pas sûr. Je vous propose donc de changer un peu la tradition et d’avoir une pensée pour eux.

 

Prison française, ça déborde.

Soyons juste la France n’est pas, contrairement à ce que l’on affirme ici le pire élève de l’Europe, les prisons belges et italiennes sont également dans le rouge sans compter les grecs ou les hongrois. Mais les politiques pénales ne sont également pas les mêmes et la densité de population non plus. Concrètement la France c’est une surpopulation carcérale moyenne de 117% dont 150% pour une quarantaine d’établissements, 200% pour Fresnes et 300% à Perpignan. Mais les statistiques ne disent pas grand-chose en réalité. A ce compte là le Lichtenstein est le plus mauvais élève d’Europe avec un taux de plus de 300% Or on doute que la criminalité au Lichtenstein soit endémique ou même que les conditions de détention soient les mêmes. D’ailleurs à ce compte toujours, si l’on se réfère à la seule question des places, la réponse facile et simple des politiques à ce jour est la réponse immobilière. Construire toujours plus de prison. Et pour cause, c’est devenue un business. En 87 le taux d’occupation moyen était de 160%, Albin Chalandon, Garde des Sceaux lança le Plan 13000 visant à augmenter le parc pénitencière de 13000 places et dans la foulée ouvrit le domaine au privé. Le même qui avait privatisé la gestion des autoroutes…. Résultat depuis 1990 le parc pénitencier a augmenté de 60%, la moitié est aux mains de trois groupes (Sodexo, Engie, Bouygue) et l’état devra verser pour treize contrats en PPP (Partenariat Public-Privé) un milliard et demi au secteur privé jusqu’en… 2040. Autant d’argent qui n’ira ni à la réinsertion, ni au recrutement du personnel, ni à l’aménagement des peines. Or plus les investissements en gestion déléguée augmentent plus les fonds pour une nouvelle politique carcérale diminuent. Mais reste qu’il n’y a pas seulement la question des places, il y a les conditions de vie. En février dernier deux détenus de la prison de Fresnes étaient admis à l’hôpital pour leptospirose, une maladie rare transmise par les rats. En fait la situation est telle que l’Observatoire International des Prisons a saisi le tribunal de Melun en raison de l’insalubrité qui y règne et dont se plaint également le personnel pénitencier. Action que l’OIP avait déjà menée aux Baumettes il y a cinq ans. Une situation qui est devenue commune en France puisque nous avons déjà été condamnés en 2013 par la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour « traitement inhumain » en raison de l’insalubrité de la Maison d’Arrêt de Nancy fermée en 2009. Et on se souvient tous du scandale qu’avait suscité le film fait par les prisonniers à Fleury sur l’état de leur prison. Quoiqu’en France le scandale tenait plus dans le fait que les prisonniers aient des portables plutôt qu’ils vivent dans un dépotoir… Ca ne déborde pas seulement du côté des prisonniers mais également du côté des ordures.

 

Logique de la violence.

A la surpopulation et à l’insalubrité il faut également ajouter un manque criant de personnel que dénonce régulièrement les organisations syndicales. Manque de personnel et surpopulation qui conduisent obligatoirement à des situations comme un accès restreint aux médicaments, un défaut d’intervention dans les cas d’urgence (violence, automutilation, suicide, arrêt cardiaque, etc…) avec des conséquences souvent dramatiques. En 2007 dans la mal nommée prison Bonne Nouvelle à Rouen, un détenu tuait et dévorait les organes d’un de ses codétenus qu’il avait prit le temps…. de cuisiner. La victime était un petit délinquant légèrement retardé mentale, le tueur, reconnu coupable de ses actes en dépit du fait que son avocat avait de multiple fois signalé ses problèmes psychiatriques, a prit dix ans. Le troisième codétenu qui avait assisté à la scène impuissant s’est suicidé deux ans plus tard. Bref deux morts et un malade mental qui n’est clairement pas à sa place. Et ce n’est même pas un cas à part puisque dans la même prison un autre psychotique égorgeait purement et simplement sa psy. Or en 2006 une étude démontrait que 35 à 42% des détenus étaient considérés comme manifestement ou gravement malades psychiquement et que 80% de la population carcérale était atteint de troubles psychiques. Pour ceux qui s’inquiète encore du sort des SDF dans ce cadre, c’est 40% de la population des sans domicile qui souffre de troubles. Or non seulement il y a déficit de personnel médical spécialisé mais l’accès au soin est à la fois compliqué et stigmatisé par les prisonniers. Etre un « cachetonneur » en prison c’est l’assurance de passer pour un moins que rien. Et quand l’administration ne sait plus quoi faire elle expédie le détenu dans un hôpital qui s’empressera… de le mettre à l’isolement. C’est-à-dire le plus souvent, sanglé sur un lit et oublié jusqu’aux heures de repas. Car il y aurait également long à dire sur la régression que connait la psychiatrie française depuis 15 ans mais ce n’est pas le sujet. Le sujet est que dans cette logique de la violence la France détient un des records d’Europe du taux de suicide, 15,7 suicides pour 10.000 détenus pour la moitié moins ailleurs en 2012, soit environs une centaine de suicide par an. Et qu’à ça il faut ajouter 60 % de récidive. Sachant que les voleurs, les trafiquants de stupéfiants et les automobilistes constituent la majorité des récidivistes. 44% pour les seuls automobilistes, comme quoi à nouveau il faut faire attention avec les chiffres surtout si on tient compte du discours sécuritaire commun. Ajoutons enfin que l’usage du « mitard » comme mode de punition commun, la promiscuité, la faible quantité et de qualité des parloirs comme la libre circulation de presque toutes les drogues (l’alcool étant plus difficile d’accès) ne peuvent en aucun cas améliorer la situation psychique. Car si l’on est capable de chiffrer les suicides en prison on ne chiffre pas tous ceux qui interviennent dans les deux ans après la libération. Une dépression pas soignée ne se guéri pas instantanément au contact d’un papier de libérable.

 

Ecole de la misère

Pour commencer il y a en prison deux catégories de prisonniers, ceux qui ont de l’argent et les autres. Ceux qui ont de la famille, des économies ou qui peuvent travailler au sein de la prison et les indigents. Les uns pourront « cantiner » à savoir payer une fortune un paquet de gâteau vendu par la prison, les autres mangeront des patates à l’eau. En moyenne en prison tout coûte plus de 27% plus cher que dans un supermarché. Mais attention ça ne veut pas dire que parce que vous voulez travailler qu’on va vous y autoriser. C’est à la discrétion de la direction et ça peut donner des situations ubuesques comme à Toulouse où quatre délinquants sexuels se sont vu proposer de monter… des sex toys. Ainsi non seulement les places sont rares mais les prisonniers sont généreusement exploités. Sur une fiche de paie on peut lire pour 56 heures de travail effectué la somme astronomique de… 78 euros. En moyenne un détenus gagne 337 euros pour un temps complet, soit moins qu’un RSA. Sans contrat de travail, de droit au chômage, d’indemnité en cas d’arrêt maladie ou d’accident du travail et bien entendu sans pouvoir faire appel au droit du travail en cas de licenciement abusif. Quelque soit le motif et la nature de la peine, il est apparent qu’en France la punition prévue par la loi n’est pas seulement la privation de liberté mais la privation des droits les plus élémentaires. Dans cette logique on voudrait encourager les trafiques et une prison à deux vitesses on ne s’y prendrait pas mieux. S’inscrivant dans le fonctionnement racialiste qui est le sien, Eric Zemmour bramait il y a quelques années que c’était toujours les mêmes derrière les barreaux. Il a raison, ce sont toujours les mêmes, 63% de la population carcérale est sans emplois ou originaire d’un milieu ouvrier et 62% a entre 16 et 19 ans…. Et même si les statistiques ethniques sont interdites en France on sait quand même que seuls 17% des détenus sont étrangers. On le voit donc pour l’essentiel le profil type du délinquant français est un jeune pauvre, urbain puisque les agriculteurs ne représentent qu’un pourcent de cette population. Il est difficile d’obtenir des chiffres exacts qui soient exemptés d’idéologie sur la criminalité en France. On constate seulement qu’elle est en augmentation dans le domaine de la violence, notamment dans celui des homicides et de l’atteinte à l’autorité publique (+8%). Mais surtout que cette violence intervient dans une majorité des cas… au sein des familles les plus démunies. Si on ajoute l’évidente justice de classe qui autorise donc une madame Lagarde a être dispensée de peine et un SDF a faire deux mois pour avoir eu le toupet d’avoir faim, on peut effectivement faire ce constat, en France ce sont toujours les même qui vont en prison : les pauvres et les jeunes. Sachant que sur cette population 30% est en préventive, à savoir encore considéré comme innocent jusqu’au jour du procès (compter en moyenne trois mois et demi d’attente). Et ne comptez pas sur une maladie ou une fin de vie pour bénéficier d’une dispense de peine, celle accordée à Maurice Papon est l’exception qui confirme la règle, elles sont quasi inexistantes.

 

 Une cruelle réalité

La prison c’est une accumulation de petites brimades, valable pour tous. Qui est déjà allé à un parloir a pu constater que les gardiens s’adressent aux familles des détenus comme si elles s’étaient également rendue coupable de quelque chose. A Villepinte, notoirement connue pour sa sévérité, un ancien prisonnier me racontait que les gardiens arboraient fièrement leur pin’s du Front National. On peut y trouver sans peine du shit ou du Subutex mais les épices comme le café sont interdits par l’administration. On a peur que les détenus s’excitent… Dans l’acceptation de la logique populaire et populiste, non seulement ils l’ont mérité mais qui plus est on puni de moins en moins notamment « à cause de Taubira ». Durant toute la durée de son mandat et même après la Garde des Sceaux a été le cauchemar de la réaction et ceci au nom de ce que celle-ci appel le réel. Etant convenu par avance qu’on n’est pas assez sévère, qu’on met de moins en moins de monde en prison et que paf le chien, tel permissionnaire a violé et tué telle victime. Victime dont on ne parle bien entendu jamais. Pour ces amateurs de réalité disons que les faits sont un peu plus cruels. En fait on enferme plus, plus longtemps. Depuis 2005 la population carcérale a augmenté de 12% et la durée moyenne des peines est passée de 8,6 mois en 2006 à 11 mois en 2013. Ceci notamment grâce aux lois sur la récidive voulu par le mis en examen Nicolas Sarkozy. Le nombre de permissionnaire qui profitent de leur liberté pour filer ou commettre un délit est de seulement 0,5%. Quand aux dispositions de la loi Taubira, sur 122.805 peines prononcée en 2014, elles ne concernaient qu’un peu plus de… deux milles détenus, dont madame la député Sylvie Andrieux…. Quand à l’augmentation des places de prison non seulement on le voit ça ne change strictement rien ni aux nombres de condamnation ni à la surpopulation mais trois mois à peine après son ouverture, la prison de Corbas installait des matelas en cellule. Car oui c’est aussi une réalité de nos prisons, les moins chanceux peuvent dormir par terre. Et pour ceux qui s’attacheraient coûte que coûte à cette idée de punition et d’exemplarité, je rappellerais que ce régime a été également celui des accusés d’Outreau, et de quantité de mis en examen qui furent soit innocentés soit leur peine invalidée en non-lieu, ce qui ne les a pas empêché de passer des mois voir des années en préventive. En 2003, sur 47000 mis en examen, 4000 se sont soldés par des non-lieux. Mais en réalité on ne sait pas exactement le nombre de personne qui ont fini par être libéré en cours de procédure (ce qui est très fréquent) ou enfermé à tort. Sur le sujet de la révision des procès, la justice française n’est pas la championne. Seulement 33 affaires ont été révisées depuis 1989 et seulement six ont été reconnues comme des « erreurs judiciaires » depuis… 1945. Autant de vicissitude que ne connaitrons sans doute jamais les Balkany et qui n’a que très rarement effleuré les très nombreux hommes et femmes politiques condamnés en France. Au reste on parle de « carré VIP » à la Santé, sans qu’on sache très bien pourquoi un criminel de l’envergure du Général Noriega ou d’un terroriste comme Carlos ont droit à des cellules individuelles de onze mètres carrés, là où Yassine ou Kevin du 93 vont croupir dans une cellule surpeuplée et crasseuse pour possession de deux plaquettes de shit. Mais il est vrai que ni l’un ni l’autre ne peuvent se payer les services de feu Maitre Verges. Car c’est une autre constante de la justice. Si vous n’avez pas d’argent la loi vous désignera un avocat commis d’office. Encore faudra-t-il que celui-ci ne soit pas a)un débutant b)qu’il soit motivé par cette obligation qui lui ai faite c)qu’il soit compétent. Trois conditions qui ne coulent pas de source. Pour un certain nombre d’amende de transport je suis passé au tribunal. Dix minutes avant mon avocat commis d’office m’affirmait qu’il ne m’arriverait rien, dix minutes plus tard le tribunal se déclarait incompétent et me renvoyait en correctionnel. Et si je n’ai jamais été condamné c’est uniquement parce que la partie adverse (la SNCF) n’avait produit ni de procès verbal, ni même envoyé un avocat la représenter. Pour le même exact délit un SDF a pris quatre mois ferme…

 

La prison ne sert à rien

Pour les détenus récidivistes, s’il ne s’agit pas d’une « école du crime » selon l’expression consacrée ou d’un moyen de promotion au sein d’un milieu marginal, il s’agit surtout d’un cercle vicieux dont on ne se sort pas. Et plus le détenu est jeune, plus ses chances de récidive sont grandes. Et l’on parle ici du noyau dur de la récidive, à savoir les délits concernant le trafic de stupéfiant, le vol ou les violences volontaires. Si on aborde la récidive en termes de délit routier on obtient un taux de 70% sur 500.000 prisonniers. Peu importe les quatre lois concernant la récidive, peu importe l’aggravation des peines ou l’application des peines plancher, en l’état ça ne sert à rien du tout, ça ne résout rien. Pas plus que l’usage de la peine de mort n’a jamais freiné aucun criminel, la prison n’est un motif ni de dissuasion, ni de prévention, ni d’exemplarité. Pour les uns c’est un enfer dans lequel ils vont se faire écraser, pour les autres une occasion de retrouver les copains, et d’autre encore, les deux à la fois. Elle ne l’est d’autant pas si la réinsertion n’est pas préparée. Dans les cas des sorties sèches (sortie sans aménagement, soit 80% des cas), le taux de récidive est quasiment garanti, et plus le détenus est jeune donc… Or comme on l’a vu c’est bien les jeunes qui sont majoritairement enfermés en prison en France. Je me risquerais bien un parallèle avec les prisons américaines qui ont enfermé 40% de la population noire mais ça serait dire que ce pays vieillissant se défie de sa jeunesse et ça serait mal. La prison voulue comme un lieu où faire amende honorable est en réalité tout au mieux un endroit où parquer ses criminels pour un temps donné en espérant que ce temps ne profite pas plus au criminel qu’à la société. Au début des années 90 Farid Berrahma était un petit dealer de Marseille sans envergure, à sa mort en 2006 il était le « Rôtisseur » flamboyant trafiquant des quartiers nord et ex homme de main de Francis le Belge… Or pour qu’il y ait réinsertion, notamment pour trouver un emploi, les permissions et les aménagements de peine sont indispensables. Mais pas seulement, il faut également qu’il y ait possibilité de se former, s’éduquer et la volonté qui va avec. Or il ne va pas de soi quand on a tout juste 18 ans, qu’on a connu comme seul environnement la précarité et le chômage, ni d’aller à l’école pour s’en sortir, ni d’apprendre un métier. Et d’autant moins quand en terme d’exemplarité on apprend qu’un casier judiciaire vous interdit l’accès à plus de 300 professions… excepté celle de député… D’autant quand en terme d’exemplarité toujours on vous fait vivre dans un taudis surpeuplé en espérant que ça vous inspire autre chose que de la haine et de la révolte. 30% des détenus sortent sans un sou, sans emploi, et tient justement, SDF… Dans ces conditions la récidive devient parfois simplement une question de survie.

 

Quelle solution pour quelle prison ?

Globalement il existe deux modèles phares, américain ou scandinave. La logique américaine est bien entendu à l’initiative privée. La majorité du parc pénitencier est sous gestion privée avec des conséquences juridiques catastrophiques. Certains établissements ayant accepté des clauses d’occupation, l’état paiera des pénalités si les prisons sont remplies à moins de 100%. Le budget lobbying de cette industrie a augmenté de 138% avec pour double conséquence la création de nouvelle loi pour enfermer plus de monde, et une population carcérale de plus deux millions d’individus. Faisant des Etats-Unis le pays enfermant le plus ses citoyens, devant la Chine et la Russie, alors que dans le même temps, la criminalité a globalement diminué aux Etats-Unis. La logique des pénalités existe également en France, mais ici l’état paye des pénalités si le taux d’occupation dépasse 120%… En Scandinavie, au Danemark par exemple, la question est abordée autrement. Pour les peines inférieures à cinq ans et ceux qui ont déjà effectué un tiers de leur peine en milieu carcéral classique, il existe les prisons ouvertes. Dans un environnement sain c’est l’autonomie des détenus qui est visée. Ils se lèvent à sept heures et entre 8 et 15h ont obligation soit de travailler, soit de suivre des études. Après quoi ils peuvent aménager leurs temps librement, gèrent eux même leur vie domestique et peuvent recevoir leur famille au parloir le temps qu’il leur plait. Le weekend les enfants peuvent venir et séjourner avec eux dans l’unité familiale des prisons. Résultat un taux de récidive généralement bas dans les pays où les prisons ouvertes ont été installées. Dans le cas des vols et recels il est de 28% au Danemark, contre 43% en France. Cependant quand on site l’exemplarité scandinave il faut toujours mettre en perspective deux faits, la faible densité de la population et une économie qui se porte bien. Avec seulement 8,5% de chômeurs pour cinq millions de finlandais contre nos 10,5% pour soixante six millions d’habitants, c’est sûr que nos voisins du nord s’en sortent mieux. Reste qu’en tenant compte des préventives, des malades psy et des petites peines on a calculé que c’est un tiers de la population carcérale française qui devrait être réorienté vers des aménagements de peine. Chose qu’avait tenté Madame Taubira avec le succès auprès des réactionnaires que l’on connait… Mais il n’y a pas seulement l’aménagement des peines qui pourrait jouer, il y a également la modification de certaines lois. Je pense notamment à la consommation de stupéfiant. Sur la base de la très dispensable loi de 70, 14,1% des détenus sont enfermés pour infraction sur la législation des stupéfiants en 2013, dont la majorité pour simple usage (plus de 150.000 cas d’usager contre 17000 cas de deal). Or rien qu’en 2015, la France a consommé près de 284 tonnes de cannabis. 40% des jeunes de 17 ans déclarent avoir consommé une fois et 6,5% en fait un usage régulier. Et près de 14 millions de français déclarent être des usagers irréguliers.

Hélas dans un pays en crise, et particulièrement un pays conservateur comme la France, il est autrement plus populaire de faire un discours sécuritaire à vue courte qu’un discours réfléchi à vue longue. Ainsi un amendement vient d’être voté autorisant d’expulser de son logement un simple usager condamné, ainsi que sa famille au complet. Cet amendement qui concerne en théorie également les dealers ne pénalisera en réalité que les plus démunis puisque non seulement un criminel avisé ne possède rien en son nom propre, mais surtout il a les moyens. En résumé, en France, non seulement on fabrique des détenus mais également des SDF, on y revient…

Pour en savoir plus :https://www.youtube.com/watch?v=AtI_CQuBxlI

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Le directeur

Monsieur le directeur était un homme ponctuel. Ce qui convenait parfaitement à l’américain qui était un homme pressé. De taille moyenne avec une courte moustache, des petites lunettes cerclés et un costume trois pièces en flanelle grise, il ressemblait au portrait que l’américain s’était fait de lui au téléphone. Un prospère entrepreneur à la recherche de nouvelles opportunités, sérieux, énergique et avenant. Exactement le genre de clientèle qu’il recherchait. Son produit s’étendait derrière lui sur quatre mille mètres carrés, protégé par des murs de brique peint en blanc et vert et des portes à glissière couverte d’acier chirurgicale. L’impression de propreté et d’aisance qui se dégageait immédiatement du lieu impressionna agréablement monsieur le directeur. Il s’immobilisa devant le panneau publicitaire qui bornait l’entrée. On y voyait un poulet rôti géant et fumant sur un plat de faïence posé sur une nappe de piquenique à carreau rouge et blanc « authentique et fermier, le bon poulet de chez Foster » proclamait le slogan au dessus du poulet. Monsieur le directeur fit un signe d’approbation.

–       Voilà de la bonne réclame ! Simple, économique, visuelle, appétissante.

–       Merci.

–       C’est ce que je dis souvent, Toute réclame efficace doit se limiter à des points fort peu nombreux et les faire valoir à coups de formules simples aussi longtemps qu’il le faudra, pour que le dernier des consommateurs soit à même de saisir l’idée.

–       Absolument d’accord avec vous.

–       Et pourtant si vous voyiez ce que me proposent ces messieurs les professionnels de la profession, pitoyable !

–       Peut-être devrais-je vous donner le numéro de notre publiciste à New York en ce cas, lança l’américain sur le ton de la plaisanterie.

–       S’il est dans mes moyens ma foi ce serait une bonne idée.

Avant d’entrer dans le cœur de l’usine, ils passèrent au vestiaire, enfiler des charlottes de plastiques, gants et combinaison qui à nouveau impressionna agréablement monsieur le directeur. L’hygiène en toute chose comptait également beaucoup pour lui. Le signe d’une bonne santé mentale dans le cas d’un individu et d’un grand professionnalisme en ce qui concernait son entreprise. Il insistait lui-même beaucoup sur ce sujet, même si hélas pour de nombreux sous qualifié il n’en n’allait pas comme d’une évidence. Mais selon lui tout cela était la faute au système scolaire qui ne formait à rien, comme il s’en ouvrit à l’américain.

–       L’éducation de nos jours ne prépare pas les hommes ! Et certainement pas au monde professionnel. Et pire elle nie la nature même de notre jeunesse ! A quoi bon enseigner la géométrie, la physique, la chimie à un garçon qui veut devenir musicien ? Qu’en retient-il ? Rien. Nous perdons notre temps avec les uns et ne donnons pas leur chance à ceux qui le méritent.

–       J’ai peur mon cher qu’encore une fois je vous donne raison mais que voulez-vous les politiciens ne s’intéressent pas à ces questions là.

Monsieur le directeur s’emporta.

–       Les politiciens… ah ! Cette sorte de gens dont l’unique et véritable conviction est l’absence de conviction, associé à une insolence importune et à un art éhonté du mensonge !

–       Je n’aurais pas dit mieux.

A mesure qu’ils parlaient ils entrèrent dans l’usine à proprement dit. Comme un préambule on pénétrait par le vaste poulailler aménagé selon des critères et une méthodologie que se fit une joie de détailler l’américain, hurlant par-dessus le raffut de la volaille.

–       Notre usine exploite deux activités, la ponte et l’abattage… les pondeuses sont sélectionnées dès l’âge de trois semaines.

Les cages étaient disposées en quinconce, un grainetier automatisé assurait la distribution de l’alimentation calibrée pour obtenir des œufs à la coquille ferme et saine. Le sol incliné à 20° laissait les œufs rouler d’eux même dans une rigole métallique qui les redistribuait à travers un conduit dans une autre partie de l’usine. Sous les cages était creusé un canal d’évacuation pour les fientes. Deux hommes en tenue de protection étaient occupés à vérifier l’intérieur des cages, tirant des cadavres, des œufs écrasés qu’il jetait de côté dans un seau.

–       Combien en tout ?

–       Ici ? Trois mille cinq cent poules, un mètre carré par poule. Mais la plus grosses parties de notre activité concerne l’abattage lui-même.

–       Trois milles cinq cent ! Bigre, voilà ce que j’appelle du rendement. Je vois que vous leur couper le bec, pourquoi donc ?

–       Eh bien à une telle densité il faut se prévaloir de l’agressivité des bêtes, je crains que le cannibalisme ne soit pas bon pour les affaires ah, ah, ah !

–       Ah, ah, ah, non en effet !

–        De plus cela évite également qu’elles se gavent donc qu’elle prenne plus de volume que nécessaire.

–       Je vois, une manière de garantir l’optimisation de l’espace.

–       Exactement.

Ils s’échappèrent du tintamarre par une porte de côté ouvrant sur un sas, lui-même fermé par une seconde porte vitré et un rideau de plastique translucide. Au travers du hublot on apercevait une chaine sur laquelle étaient suspendues des poules tête en bas.

–       Les volailles d’abattage sont également sélectionnées je suppose.

–       Rigoureusement. Notre volaille est un croisement exclusif entre la géante de Jersey pour son poids et sa taille, et la Rhode-Island pour l’excellence de sa chair.

Le directeur approuva d’un vigoureux hochement de tête.

–       Comme je le dis toujours, la sélection est ce qui prime dans la qualité. Tout croisement entre deux êtres d’inégale valeur donne comme produit un moyen-terme entre la valeur des deux parents. Et si vous voulez mon intime conviction, en tant qu’animal humain, c’est là notre point commun avec le genre.

–       Les hommes ne sont pas des bêtes tout de même.

–       Eh bien ne trouvez vous pas que les masses ressemble à nos poulets ?

L’américain sourit.

–       Eh bien je n’irais pas jusque là quand même…

–       Observez donc les engouements des masses pour les spectacles puérils et les hommes politiques sans consistance. La masse est bête, servile et obéissante. La masse est instinctivement hostile à tout génie imminent. On nous vante le processus électoral comme un horizon indépassable, l’alpha et l’oméga de toute société descente et moderne. Mais voyons on a plus de chance de voir un chameau passer par un trou d’aiguille que de découvrir un grand homme au moyen d’une élection.

A nouveau l’américain devait bien reconnaitre qu’il n’avait pas complètement tort. Il poussa la seconde porte et les précéda dans un quasi silence aseptisé. Sur la droite se déroulait la longue chaine de poulets suspendus par leurs pattes, inertes, qui émergeait d’un corridor vitré à l’intérieur duquel des hommes équipés de masque à gaz sortaient les poulets pour les accrocher au chariot en aluminium. La chaine se déroulait jusqu’à un rouleau rotatif équipé de disques tranchants qui décapitait les bêtes les unes derrière les autres, les têtes chutant sur un tapis en dessous puis évacuées dans une broyeuse à composte tandis que les cadavres sanglants, après un second tour et avoir été amputés des pattes par la même découpeuse rotative, puis transférés et calés dans des paniers par des plaques d’acier, étaient plongés dans un bain d’échaudage afin de dilater la peau et d’obtenir une plumaison parfaite. Monsieur le directeur observait le fascinant spectacle de la mécanique les mains dans le dos pendant que l’américain continuait de dérouler son argumentaire.

–       Nous produisons une moyenne de huit cent poulets heure, nous comptons bientôt monter jusqu’à mille si l’approvisionnement nous le permet. Le bain d’échaudage est à cinquante deux degrés exactement, en chaleur constante, et chaque volaille y reste trois minutes pas une seconde de plus.

–       Que se passe t-il dans cette chambre ? Pourquoi vos employés portent-ils des masques ?

–       Il a été démontré que le stress est un facteur dégradant dans la qualité de la viande. Avant de les tuer nous les gazons à l’aide d’une solution anesthésiante.  C’est sans danger pour l’homme, mais bien entendu nous ne voulons pas risquer la somnolence.

–       Bien entendu…. C’est tout à fait ingénieux mais ce doit être une couteuse étape supplémentaire. La qualité de la viande est-elle réellement si différente ?

–       Eh bien, je doute que la clientèle lambda fasse une bien grande différence mais viser l’excellence nous évite de nous contenter de la médiocrité.

–       Excellente réponse ! Toujours viser le meilleur.

–       Nous avions d’abord imaginé réduire cette étape en les tuant par effet de gaz.

–       Ah oui ? Intéressant.

–       Oui, hélas nous n’avons pas trouvé de produit qui ne les rende pas impropre à la consommation.

–       C’est dommage en effet.

Ils poursuivirent la visite passant devant des plumeuses équipées de doigts en caoutchouc jaune. Puis les poulets à nu et sans tête suivaient le processus d’éviscérations. Incessant balais de bras mécaniques, relayés par la gestuelle précise, rapide et mille et une fois répétés de femmes armées de petits couteaux avec lesquels elles incisaient l’abdomen avant que le chariot ne déversent le poulet sur un tapis où deux ouvrier évacuaient les boyaux avec des souffleurs directement planté dans le ventre.

–       Vitesse et précision vos employés ont appris à travailler avec la machine et avec leur temps.

–       Je ne voudrais pas être désobligeant pour mes concurrents mais ce sont les meilleurs de tout le pays. Nous avons le meilleur rendement à ce jour.

–       Laissez-moi deviner, vous les payez mieux que la moyenne pour un meilleur traitement au sein de l’entreprise.

–       Salaire mensuel, indexé sur les bénéfices de l’entreprise. Nous osons croire en effet que c’est un bon moyen d’obtenir le meilleur de nos employés.

–       Je vois, vous aussi êtes un adepte de Monsieur Ford.

–       Le fordisme développe des théories intéressantes, reconnu l’américain.

–       Absolument, c’est de l’économie sociale. Tout le problème de notre époque c’est l’insécurité des salaires, c’est une des plaies de l’économie sociale.

–       En proposant un intéressement aux bénéfices nous garantissons en quelque sorte des salaires stables.

–       Et vous définissez un objectif clair, simple, compréhensible par la masse de vos ouvriers qui en sommes les valorise. Ils ne sont plus simplement témoins, ils sont acteurs.

–       Absolument !

Enchantés d’être d’accord sur tant de points les deux industriels poursuivirent leur chemin à travers les dédales interminables de cadavres suspendus par des pinces recouvertes de caoutchoucs. La chaine les guidait ensuite vers une nouvelle pièce où ils attendaient sous la lumière crue des néons. Tandis qu’il parlait une légère buée se formait devant la bouche de l’américain.

–       Notre ligne de ressuyage fait exactement 650 mètres ce qui nous permet de stocker pendant une heure trente et à deux degrés plus de trois milles cinq cent volailles. Le refroidissement des carcasses facilite la découpe.

Après, dans une nouvelle salle, les poulets étaient passés dans une chaine de calibrage qui les triait en fonction de leur poids et de leur taille puis les déposait sur deux tapis différent. Sur le premier les opératrices en place vérifiaient méticuleusement chaque poulet, intérieur et extérieur, terminaient les finitions quand une plume ou un rein avait échappé à la vigilance des machines et des hommes, puis le rang suivant bridait les cadavres avant de les entasser dans des caisses. Les caisses disposés sur des chariots conduit ensuite à l’étiquetage et à l’emballage. Le second tapis les entraina dans la salle de découpe. A la grande surprise du directeur celle-ci était quasiment entièrement automatisée. Les carcasses étaient déversées des chariots, écartelées par des pinces, découpées en deux, puis les cuisses, les ailes par des disques d’acier et redistribuées sur des tapis ou d’autres opératrices triaient et levaient les filets à la main, « pour une meilleure qualité de découpe » précisa l’américain. L’opéra se déroulait dans un quasi silence aseptisé, tout juste bercé par le ronronnement des machines, le cliquetis métallique des pinces et des supports, le sifflement des scies taillant dans le muscle et l’os. Monsieur le directeur suivait le processus avec un intérêt mêlé d’admiration. Cette précision, cette fluidité, presque mathématique qui touchait à la grâce, l’organisation scientifique du travail dans sa forme la plus pure. Tout était pensé, chaque parties de l’animal utilisé. Oui c’était absolument fascinant. Comme l’était cette jeune femme qui avec des gestes rapides et précis, presque inconscients, comme si la lame était le prolongement de ses doigts, levait les filets. Avant de se débarrasser des carcasses, destinées à l’industrie des cosmétiques et de l’alimentation animale. Derrière son masque et la cloche de plastique qui la coiffait on devinait un visage frais et vigoureux, des yeux clairs et déterminés, un chignon de cheveux blond énergique. Il s’approcha et remarqua qu’elle avait un livre dans la poche. Ravi, l’américain s’empressa de lui présenter l’ouvrière, un des meilleurs éléments de son entreprise selon lui. Il lui demanda son âge, pas encore majeure.

–       Vous avez arrêté l’école ?

–       Oh oui, il fallait que j’aide mes parents, mais je suis des cours du soir, ajouta-t-elle en montant son livre.

Un roman français.

–       Et qui vous a donc conseillé cette lecture ?

–       Monsieur le professeur.

–       Et vous aimez ?

Elle haussa les épaules un peu gênée.

–       J’avoue que je ne comprends pas tout mais c’est pas mal.

–       Et pourquoi donc il vous a conseillé cette lecture ?

–       Pour me donner le goût de la lecture.

–       Quelle curieuse idée, lire n’est pas un but, mais le moyen pour chacun de remplir le cadre que lui trace ses dons et ses aptitudes.

Il brandit le livre à l’adresse de l’américain.

–       Et quel don voulez-vous satisfaire avec ce genre de lecture ? Et que voulez-vous faire plus tard ? Vous êtes très douée à ce que vous faites apparemment.

–       Oh un jour j’aimerais être cuisinière, répondit bravement la jeune fille. Avoir mon propre restaurant si c’est possible.

–       Et vous avez suivi des cours à l’école ?

–       Oh non c’est ma grand-mère qui m’a tout appris, à l’école on n’apprend pas ça.

–       Non en effet, et qu’avez-vous appris ?

–       L’algèbre, un peu d’histoire et puis la grammaire.

Il lui rendit le livre en la félicitant une nouvelle fois puis ils continuèrent leur chemin.

–       Vous voyez ce que je voulais dire à propos de l’enseignement moderne ? Il devrait avoir pour principe de juger l’individu non pas d’après son genre de travail, mais suivant la qualité de ce qu’il produit.Mais bien entendu à une époque où le plus stupide écrivain est plus prisé que le plus intelligent des ouvriers cette simple idée est considérée comme rétrograde par nos soi-disant progressistes ! Et cette fausse appréciation est un produit artificiel de l’éducation, qui n’existait pas autrefois. Autrefois le travail manuel, la compétence réelle d’un être avait un sens.

–       Oui, vous avez raison, l’école moderne préfère produire des philosophes et des sociologues que des artisans boulangers et des plombiers. Du coup nous formons nos ouvriers nous même.

–        Ce qui a un coût bien entendu.

–       Bien entendu.

Ils devisèrent ainsi jusqu’à parvenir à la zone de stockage. Les poulets emballés et disposés dans des cartons prêts à être livré. L’américain s’empara d’une volaille et l’offrit fièrement à son homologue. Monsieur le directeur la leva à hauteur de ses yeux et l’examina comme une pièce de musée.

–       Voilà ce qu’on obtient à force de sélection rigoureuse et d’organisation scientifique du travail, un produit d’excellence.

–       C’est ça le poulet américain, fanfaronna l’autre.

–       Le même sang appartient à un même empire, approuva monsieur le directeur.

Ils se changèrent. Tout l’objet de la visite concernait l’éventuel achat clef en main d’une usine identique mais comme il l’expliqua à l’américain il n’avait pas actuellement le volume nécessaire pour rentabiliser une telle entreprise.

–       Pour l’instant nous nous concentrons sur l‘élevage, si nous devons nous lancer dans cette aventure il faudra que je convaincs mes associés d’augmenter les volumes et sans doute nous constituer en coopérative. Mais j’ai été très impressionné par votre méthodologie dans l’abattage. Il y a certainement ici motif d’inspiration tant du point de vue organisationnel qu’au sujet de la rationalisation du processus. Il faudra que nous nous revoyons j’aurais certainement besoin de vos conseils.

–       Ce sera avec plaisir, répondit l’américain un peu déçu de ne pas avoir soldé toute l’affaire. Mais il était confiant, son invité était un homme d’avenir et prospère.

Il le raccompagna jusqu’à l’entrée de l’entreprise. Monsieur le directeur jeta un dernier coup d’œil à la réclame et vanta une nouvelle fois la terrible efficacité de la simplicité. Puis il retourna dans sa berline, l’américain derrière lui qui le saluait de la main.

–       Au revoir Monsieur Himmler, à bientôt !

L’homme qui puait

C’était comme ça, il avait beau faire, se laver quatre fois par jour, il puait. Il puait l’homme qui pourri. Une odeur écœurante de fruit rance, poisseuse, tenace, impossible à ignorer même si à la longue il s’y était fait. Il avait bien essayé un temps de masquer cette puanteur avec du parfum mais c’était pire. Les sucs de la fragrance amplifiaient les saveurs du fumet qui le suivait partout comme une malédiction.  Socialiser dans ces conditions devenait compliqué, pour ne pas dire impossible. Aussi loin qu’il s’en souvenait il avait toujours été seul, sa famille aussi avait fini par ne plus le supporter. Pendant longtemps, exercer même un métier avait été compliqué. Qui a envie d’avoir comme collègue un homme qui attire les mouches et les charognards ? Rien d’une métaphore. Les autres espèces l’observaient avec méfiances quand elles ne devenaient pas plus simplement agressives. Mais les corbeaux, les rats, certains chiens et chats errants, semblaient vouloir le suivre partout où il allait. Et ce n’était pas de l’affection. Les plus distraits poussaient parfois même le vice jusqu’à tenter de le mordre. C’était inconvenant. Comme il fallait bien vivre il avait d’abord travaillé comme abatteur de bestiau. Au moins l’odeur des cadavres masquait la sienne propre. Hélas pour lui, peut-être parce que personne ne voulait de lui, il avait développé une certaine sensibilité, une empathie aux choses et aux êtres. Les autres se refusaient peut-être à s’approcher mais lui les sentait de loin et les comprenait. Bientôt, à force de tuer, il n’en pu plus et dû abandonner le couteau. La souffrance des bêtes lui était proche, leur détresse sienne. Il devint par la suite éboueur, à nouveau son odeur n’était plus qu’un détail et il parvint même à se faire quelques camarades. Cela ne dura qu’un temps. Sorti du strict périmètre professionnel son odeur reprenait le dessus et ses nouveaux copains prenaient le large. Impossible d’avoir une conversation avec lui à moins de trente mètres, et encore sans vent contraire. A une époque, et bien qu’il n’ait jamais eu le moindre stigmate, on l’avait même considéré comme un lépreux. Il sentait pareil. Alors pendant longtemps il avait dû vivre à l’écart des autres. La maison la plus éloignée du village c’était toujours immanquablement la sienne et tout aussi immanquablement celle sur laquelle les enfants défoulaient leur curiosité et leur méchanceté. De fait quand on cherchait sa maison ce n’était pas difficile de la reconnaitre, c’était celle qui était toujours maculée de boue et d’œuf, les alentours jonchés de légumes et de fruits pourris. Ce n’était pas que les gens avaient des raisons de le haïr, jamais il ne s’imposait ou tentait de se faire entendre, mais c’était comme ça, sa puanteur attirait l’hostilité, la méfiance et le dégoût. Il aurait dû s’y faire le temps faisant, s’habituer à sa solitude, et même, puisqu’il comprenait les autres, puisqu’il était capable de se mettre dans leur peau, accepter sa situation. Mais il ne s’y était jamais vraiment fait. Oh la solitude est une chose à laquelle on pouvait s’habituer, et même parfois il l’appréciait comme un genre de privilège. Quand il voyait les vedettes par exemple, toujours entourées, harcelées, leurs moindres faits et gestes scrutés à la loupe du scoop, du croustillant, du scandaleux. Lui il n’y avait que son odeur qui était scandaleuse. Seulement il y a un monde entre la solitude et se sentir seul. Et il se sentait terriblement seul. Depuis aussi longtemps qu’il s’en souvenait, du moins depuis aussi longtemps qu’il puait. Ca n’avait pas toujours été le cas. Dans son enfance il sentait normalement. Il avait grandit insouciant des questions de différence, ignorant l’ostracisme, l’opprobre, le rejet. Et il avait cru qu’il en serait toujours ainsi. Bien sûr dans son village ils n’étaient pas assez pour en venir à rejeter l’un des leurs, on peut même dire qu’avant même de puer il avait grandit comme un solitaire déjà, mais rien de comparable à ce qu’il vivrait dans l’avenir. Une solitude de caillou. Il ne voyait jamais personne, ne parlait à personne, prenait ses repas seul et bien sûr n’avait jamais connu l’amour. Sa plus cruelle blessure. Alors un jour il en avait eu assez de la vie. Il savait que Dieu désapprouvait le suicide mais en ce qui le concernait il n’avait rien à faire avec ce personnage et le haïssait même avec une telle énergie, une telle conviction que l’idée d’être désapprouvé et même puni par cet être lui sembla un plus grand réconfort que la vie qu’il menait depuis si longtemps. Un jour il emporta un tabouret et une corde au fond de son jardin. Il noua la corde comme il faut à la branche, se passa la corde autour du cou, jeta un dernier coup d’œil à la ronde, se disant qu’il allait mourir comme il avait vécu, seul, et se jeta dans le vide. La branche craqua. La seconde fois, il trouva un nouvel arbre dans la forêt non loin de chez lui et où il aimait parfois flâner, quand il n’était pas dérangé par les corbeaux qui le suivaient à la trace. Il s’assura cette fois de sa solidité, procéda comme la première fois et quand il aperçu le corbeau au-dessus de lui qui l’observait avec un œil rond d’intérêt gourmand, il ne pu s’empêcher de sourire et se dire que cette fois au moins il ne serait pas seul, mieux que sa mort servirait au moins à quelqu’un. Avoir les yeux arrachés par un corbeau n’était certes pas une perspective nécessairement réjouissante, même à titre posthume, mais au moins quelqu’un serait là pour s’occuper de lui. Il se jeta dans le vide. La corde cassa. Il essaya d’autres choses. Se noyer. Se jeter du haut d’une falaise, et même s’ouvrir les veines. Au lieu de se noyer il se retrouva bêtement au fond de l’eau, lesté, à apprécier la curiosité des poissons sans comprendre comment il parvenait à faire ça sans respirer. De la falaise il se releva avec des bosses et des contusions qui le firent souffrir pendant une semaine, mais pas un seul os brisé. La lame, pourtant assez effilée pour avoir tranché la fine feuille de papier sur laquelle il l’avait testé, ne parvint même pas à l’entailler, comme si sa peau était faite d’un cuir particulier. Il avait eu beau tout faire, tout essayer, si les vivants ne voulaient pas de lui, la mort pas plus.  Cette révélation l’emplit d’abord de misère. Pendant de longues semaines il s’oublia. Se laissa pousser la barbe, cessa de se changer, de jeter ses ordures, de sorte que bientôt toute sa maison s’en remplit. L’odeur ou la vue ne le gênait pas, ne se sentait-il pas lui-même comme un déchet, un rejet de tout ? Au fond n’était-il pas à sa seule place ici au milieu des ordures, et la vermine qui s’y précipitait n’était-elle pas sa seule amie, son seul peuple ? Fortuitement c’est ainsi qu’il se fit son premier ami. Il avait la gueule couturée, un œil crevé qui vous toisait derrière le lait de sa pupille avec un air accusateur, et avait un talent sans égal pour le chapardage. Il était costaud aussi. De ce genre de carrure qui fait réfléchir même les plus valeureux et gare à celui qui voulait le tester. Il ne faisait pas de quartier. Un rat. Un rat de quatre kilos bien pesé. La première fois qu’ils se rencontrèrent, rat et homme se jaugèrent avec une égale méfiance. Tant de ces rongeurs avaient tenté d’emporter un bout de lui qu’il n’hésitait jamais à frapper le premier. Mais pas cette fois. Etait-ce parce qu’il était borgne ? Etait-ce parce qu’il l’observait mais ne semblait pas intéressé à l’attaquer comme un vieux morceau de viande avarié ? Etait-ce parce qu’au-delà de la méfiance il lui semblait lire de la curiosité ? Il n’aurait su dire, ni pourquoi au lieu de le chasser il le laissa aller. Au début leur amitié se circonscrit à une observation mutuelle, distante, mais bienveillante. Parfois il lui arrivait de lui parler et le rat s’arrêtait parfois de farfouiller dans les débris pour le considérer de son œil de lait, ses oreilles tournées dans sa direction, comme s’il comprenait, écoutait. Ou voulait faire mine. Petit à petit, à force de friandise, de parole rassurante, il l’attira à lui, et s’il fallu un autre temps pour qu’il ose caresser du bout du doigt ses cicatrices et ses oreilles en dentelle, il réalisa bientôt qu’au contraire de tous ses congénères, le rat ne le prenait pas pour une charogne, ne tentait pas de le goûter. Il suffit parfois d’un peu de chaleur pour rasséréner une âme abimée, lui donner un motif de se lever, de veiller sur son logis et elle-même. Comme un rayon de soleil qui passe à travers une fenêtre et nous rappelle l’existence de l’été, le rat lui rappela qu’il avait une valeur, une raison de vivre, et que peu importe s’il était rejeté par la plus part, pour certains êtres, des êtres d’autant précieux qu’ils étaient rares, il comptait. Peu à peu et tant bien que mal, il se reprit en main. Il se rasa, se changea et réaménagea sa maison de sorte que plus aucune vermine ne s’y sente chez elle, que le rat soit seul bénéficiaire des privilèges. Et ainsi pendant presque une année le rongeur et lui vécurent en bonne intelligence et affection mutuelle. Ils dormaient et mangeaient ensemble, fort de sa corpulence le rat chassait les intrus et même un chat une fois. Parfois il venait se réfugier sur ses genoux ou contre sa poitrine, et après avoir vérifier une dernière fois qu’il n’était pas en territoire hostile, ronflait comme un bien heureux, la bouche ouverte, avec un petit bruit de sifflet tout à fait attendrissant. Mais les rats n’ont pas une grande espérance de vie et celui-ci était déjà vieux. Un jour, alors qu’il l’appelait pour sa friandise du matin, il le retrouva raide mort étendu dans le couloir. Ce n’était pas sa première colère contre la vie, pas la première fois qu’il criait au ciel son injustice, qu’il maudissait Dieu et tous ses anges, mais cette fois là fut plus terrible que toutes les autres. Lui ne pouvait pas mourir mais celui qu’il aimait, le seul qui l’acceptait comme il était, le seul pour qui il n’était ni une anomalie ni un moyen de subsistance, pouvait crever. Quitter ce monde de misère et le ramener à sa solitude éternelle. Etre pleuré par un homme qui aurait pleuré tous les jours si cela avait servi à quoique ce soit. Qu’avait-il fait pour mériter cela ? Pourquoi lui ? Qu’avait-il fait de si mal pour mériter un pareil sort ? Cet enfer de son vivant ? Rien ! Il n’avait rien fait ! Aussi loin qu’il s’en souvenait il avait toujours été juste et bon. Même enfant il n’avait jamais levé la main sur qui que ce soit. Et ce n’était parce qu’il avait tué quelque bête non plus puisque sa malédiction non seulement datait d’avant mais surtout on en tuait des centaines chaque jour sans que Dieu ne sourcille. Le monde entier s’entre-tuait même sans que le Père ne réagisse ! Ses enfants ? Une immense crèche ruisselante de sang. Ou bien c’était simplement qu’il n’existait plus, qu’il était mort, que l’Autre avait menti. Jésus le beau parleur….

Ce jour là il tua Dieu. Ce jour là sa présence s’évapora de sa conscience et comme il en voulait à la Création tout entière, que sa colère et son chagrin étaient aussi immenses que sa vie serait longue, que la mort ne voulait rien de lui sauf ceux qui lui étaient cher, il sorti de sa maison, massacra tous les habitants du village jusqu’au dernier. Hommes, femmes, enfants et animaux de compagnie, avant de mettre le feu. Naturellement il fut poursuivi par les autorités et rapidement il se rendit compte que pour échapper aux chiens il suffisait qu’il mette entre lui et son odeur un cadavre. Il se rendit également rapidement compte qu’il existe une frange de la société pour qui le parfum compte moins que la propension à faire le mal. Que si l’argent n’a pas d’odeur il peut bien avoir celui de la pourriture, on en voudra pas à celui qui vous en fait gagner. Trouvant refuge auprès des proscrits et des criminels, il devint d’autant rapidement chef de bande qu’il n’était pas seulement sans peur et féroce, il semblait invincible. Bientôt il fut connu autant pour ses méfaits que ses surnoms. Maitre Corbeau, Frère la Mort, le Ravageur, Vermine ou encore le Dieu de la Guerre. Or si l’argent n’a pas d’odeur, le pouvoir n’a pas d’odorat et de fil en aiguille sa bande de malandrins fut diversement cooptée et payée par autant d’armées. Qu’il s’agisse de mettre à sac une ville ou faire les poches des morts, soutenir un bataillon ou harceler l’ennemi, ils étaient de tous les coups. Pendant des années sa colère ne trouva pas d’exutoire. Pendant des années, qu’importe sa connaissance des autres, la compassion qui avait été sienne, son dégoût de tuer, il s’était acharné sans répit sur tous et chacun au point parfois d’effrayer le pire de ses capitaines. En fait il semblait même que c’était précisément cette empathie qui amplifia sa cruauté. Etait-ce seulement sa colère qui s’exprimait ici ? Non, bien entendu, il fallait bien compter sur une solide base de désespoir. Celui d’être seul, unique, à jamais, avec cette certitude qu’il ne serait jamais aimé. Mais le temps est assassin même des plus grandes détresses. Et s’il ne les éteint pas, il en détourne l’objet. Un jour il s’était lassé de massacrer, lasser que son nom évoque la terreur, un jour le spectacle de la mort l’avait si bien écœuré qu’il avait abandonné les armes. Il avait changé de nom, de pays, de continent. Avait refait sa vie.

Les grandes villes ont ceci de loisible qu’on peut s’y noyer, s’y perdre, disparaitre dans la foule sans qu’on remarque votre absence ou le cas échéant votre présence. Votre odeur peut-être ignorée de vos voisins aussi bien que votre décès d’une semaine. Et pour peu que vous trouviez un travail en rapport sinon avec vos compétences du moins en fonction de votre handicap, vous pouvez y vivre sans jamais qu’un voisin ne s’aventure à vous saluer, un commerçant ne retienne votre visage. Il avait fini par trouver un boulot comme manipulateur-préparateur dans une morgue. La vue des cadavres lui était forcément familière, leur odeur était sienne, et puis c’était paisible, les morts au moins ne vous jugeaient pas, ne faisaient aucune remarque désobligeante. Il y avait bien parfois les familles qui se montraient embarrassantes mais dans l’ensemble il n’avait pas à faire à eux. En fait même il enviait les morts, de part  leur condition qui lui était semble t-il interdite, et surtout du fait que les vivants semblaient souvent plus attachés à eux qu’à leurs semblables. Dans les enterrements on avait toujours un mot gentil pour eux, même la pire des ordures. Même Hitler, il en était certain avait dû bénéficier des larmes de quelques uns de ses proches. Alors que du vivant d’une personne, on trouvait systématiquement quelqu’un pour en dire du mal. Et puis les morts on les célébrait, on fleurissait leur tombe, on s’en souvenait, parfois trop même de sorte que le deuil devenaient un travail. Les vivants n’intéressaient pas les vivants, pire ils en venaient à se rejeter les uns les autres. Personne ne rejetait jamais un cadavre pas même pour son odeur. Pour les esprits scientifiques elle était même un motif d’intérêt éventuel. Donnait une idée de l’avancement des travaux ou indiquait parfois la cause du décès. Oui les morts avaient de la chance, et ils ne le savaient peut-être même pas. Il aimait passer du temps avec eux, les laver, les soigner, il avait ses préférés. Le monsieur tout rond, un peu marbré, qui dormait dans le tiroir 47 et qu’on avait retrouvé un matin dans sa cour au milieu des bouteilles. La jeune femme du 104 avec ses cheveux roux flamboyant et sa toison délicate, des plaies noircies au niveau des poignets. Comment une jolie fille comme ça pouvait en venir à vouloir mourir, elle sentait mauvais elle aussi ? Non probablement pas ou peut-être dans sa tête, peut-être pour elle. Les vivants n’aimaient pas plus les vivants qu’ils ne s’aimaient eux. Et comment aimer si on ne s’aime pas soi ? C’est pour ça qu’il avait renoncé depuis longtemps sur l’amour. Un rêve impossible. Parfois c’était aussi des enfants. Ca ne changeait rien en ce qui le concernait. Il en avait déjà vu tant mourir, et si souvent de sa main qu’il les considérait tous, tous les morts comme une seule et même communauté. Un seul groupe sans âge, juste des différences de taille, d’état, de couleurs de peau, de sexe. Il se les imaginait discutant entre eux dans le silence de la mort, se demandait ce qu’ils pensaient d’eux ici, les choses qui les préoccupaient.

–       Ils vont m’ouvrir !?

–       Bah il faut bien si on veut savoir de quoi vous êtes mort.

–       Mais je me suis noyé dans ma baignoire ! Regardez ma tête c’est bien une tête de noyé non ? Mais regardez donc ! Je crache encore de l’eau et je sens le chlore !

–       Certes, certes mais que voulez-vous c’est la loi. Qui sait, vous ne vous en souvenez pas mais on vous a peut-être assassiné.

–       Moi ? Pourquoi faire !? J’étais pauvre et vieux.

–       Des fois les gens n’ont pas besoin de raison pour tuer…

–       Mais je ne veux pas qu’on m’ouvre bon Dieu !

Le mort du 2, la soixantaine sédentaire,  l’air reposé en dépit de ses traits déformés par l’eau. Ils avaient souvent cet air mais pas toujours. On lisait aussi la peur, l’incompréhension, il en avait même vu un avec un sourire une fois. Ca n’avait pas lassé de l’intriguer pendant des semaines jusqu’à ce qu’un légiste lui explique que la rigidité cadavérique pouvait parfois mener à ça. N’empêche il en avait vu des cadavres et c’était la première fois. Parfois aussi ils n’avaient plus d’air du tout. Défiguré, écrabouillé, pourris jusqu’à la moelle à mi sentier du liquide. Alors il s’adressait à leurs mains, à leurs pieds, à quelque chose d’intact sur lequel focaliser.

–       A qui vous parlez ?

Il se retourna en sursautant. Une jeune femme dans une blouse blanche.les cheveux longs auburn, un visage quelconque mais un regard et une bouche expressive. Elle était pâle, les mains plaquées sur la porte qui les séparait du bloc.

–       Oh… euh à personne….

–       Il a raison.

–       Qui ça ?

–       Lui, le noyé, il a raison, c’est horrible là dedans !

Il la reconsidéra quelques instants. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait des stagiaires, des premières années de médecine. Qu’il les trouvait sortant des toilettes pâles comme les morts. Et pas la première fois non plus qu’il entendait le chef légiste les traiter de tous les noms parce qu’ils n’étaient pas capable de tenir.

–       C’est votre première autopsie ?

–       J’en ai peur….

–       Et votre dernière ?

Elle leva les yeux vers lui, incertaine, presque suppliante qu’il lui dise quoi faire. Ca l’amusa.

–       Je peux vous posez une question ?

–       Allez-y, dit-elle intriguée.

–       Fermez les yeux et dites moi l’image qui vous vient tout de suite en tête.

–       Pas la peine de fermer les yeux, dit-elle en faisant une grimace, jamais j’aurais pensé que la clope faisait ça aux poumons !

–       Vous fumez ?

–       Plus maintenant…

Il vit qu’elle tripotait nerveusement quelque chose dans sa poche.

–       Qu’est-ce que vous a dit le légiste ?

–       De ne plus revenir à moins d’avoir une bonne raison.

Il sourit.

–       Allez vous en griller une, et quand vous reviendrez, montrez lui votre paquet de cigarette.

–       Je ne reviendrais pas.

–       Oh que si.

Elle fronça les sourcils.

–       Qu’est-ce que vous en savez ?

Il posa l’éponge et lâcha la main abimée du mort.

–       Parce que vous n’êtes pas la première à qui je pose cette question.

–       Et alors ?

–       Alors il y a deux catégories de réponses. Ceux qui ne se souviennent de rien et qui me demandent comment je fais pour supporter ça  et les autres comme vous. Quand vous vous rappelez d’un détail c’est que vous êtes intrigué.

–       Et alors ?

–       Alors n’est-ce pas ce qui anime un esprit scientifique, la curiosité ?

Elle le regarda l’air de réfléchir puis sorti sans un mot. Il ne la revit pas avant quelques jours. Plantée dans l’encadrement de la porte qui le regardait ranger ses morts. Il ne l’avait pas remarqué, il souriait en couvrant le visage d’une vieille femme avant de le glisser dans son tiroir.

–       Qu’est-ce qui vous fait sourire ?

Cette fois il ne sursauta pas. Reconnaitre sa voix l’amusa.

–       Elle a eu une mort paisible.

–       Qu’est-ce que vous en savez ?

–       Ca se lit sur son visage, elle étaite contant de partir.

Elle resta un moment silencieuse puis dit :

–       Merci pour l’autre jour, vous aviez raison.

–       De rien.

–       Je peux vous poser une question à mon tour ?

–       Je vous en prie.

–       Vous avez peur de la mort ?

Il ne pouvait pas lui dire la vérité, il le savait. Répondre qu’il désespérait de ne l’avoir pas plus connu que l’amour. Qu’elle lui était aussi interdite que cet échange en dehors de l’environnement confiné de la morgue. Elle ne le croirait pas et puis à quoi bon.

–       Non, elle m’intrigue.

–       Vous aussi vous êtes curieux alors.

Il devait bien admettre que oui, il se demandait par exemple ce qu’on ressentait à l’instant fatal de la bascule. Quelle sensation vous envahissait d’abord. L’angoisse ou le soulagement que ce moment si redouté soit enfin là ?

–       J’avoue.

–       Jamais été tenté par une carrière scientifique ?

–       Oh non, je ne suis pas assez intelligent pour ça !

Il le pensait réellement même si bien entendu ce n’était pas son premier motif. Qui supporterait sa présence dans un laboratoire, dans un amphithéâtre ? Ici il était protégé par l’odeur caractéristique d’une morgue. Mélange de savon antiseptique, de produit chimique et donc de mort. Ici sa propre puanteur était un détail dans le paysage olfactif.

–       Ah oui ? Bin c’est pas mon avis.

Il sourit, ce n‘était pas souvent qu’on lui avait fait un compliment, et encore moins une femme.

–       Qu’est-ce que vous en savez ? Vous ne me connaissez pas.

–       Parce que moi je suis intelligente.

C’était une bonne réponse, et c’était probablement vrai.

Elle s’appelait Alice. Elle était donc étudiante en première année de médecine et se tâtait pour son avenir. Pas celui d’être médecin, c’était un vieux rêve d’enfant, mais sur la spécialité. La chirurgie lui faisait un peu peur et la thanatologie l’intriguait. Elle avait fait un stage dans un service d’oncologie et elle avait su qu’elle ne pourrait pas gérer les fins de vie. Mais face à un enfant mort elle se sentait mal. Elle se posait beaucoup de question. Il lui dit que c’était normal, que même les légistes avaient du mal avec les enfants, ou les très jolies filles parce que ça appelait certaines émotions. L’innocence, la pureté, le sentiment d’injustice, ça évoquait toujours quelque chose aux vivants. Il parlait ainsi, il divisait le monde en deux catégories, les vivants et les morts. Comme si l’un et l’autre étaient des membres égaux de la communauté, comme si les individus ne se distinguaient pour lui que par la position couché ou debout. Il ne disait jamais les gens par exemple. Ca l’intriguait, comme l’intriguait le fait qu’elle ne le voyait jamais au dehors des salles de préparation et de rangement. Toujours occupé avec un corps ou à nettoyer la pièce. Comme on ne peut pas s’empêcher d’avoir des pensées irrationnelles elle se prit à l’imaginer comme une sorte d’Anubis, de Dieu du passage. Sa présence était à la fois rassurante et étrange. Il vous donnait par exemple souvent l’impression de savoir des choses que personne ne savait. Les gens qui parlent peu sont comme ça. Les gens qui ne font rien pour vous attirer vous attire instinctivement. Peut-être le savait-elle mais elle avait quand même envie de le connaitre mieux. D’autant que personne ici n’avait vraiment l’air de savoir qui il était en dehors de sa fonction. A peine si même on était capable de citer son nom. Les jours passant elle vint le voir pendant ses pauses, lui payer un café, essayer de le faire parler. La première fois il refusa, qu’on n’avait pas le droit de consommer dans les salles et qu’il avait du travail. Elle avait décelé de la crainte chez lui et avait prit ça pour de la timidité. Il n’était pas vilain garçon pourtant, plutôt dans la catégorie normal passable. Brun, la peau foncée, l’air d’un italien ou d’un arabe avec des yeux noirs qui semblaient sans âge. Elle insista, il fini par céder. Mais c’était très curieux, sitôt hors de la pièce, rendu dans le hall d’entrée devant la machine à café, il perdait tout ses moyens. Se tenait loin d’elle, un pied dehors comme près à s’enfuir, jetant des coups d’œil nerveux autour de lui, ne répondant que par mono syllabes.Ca l’intrigua d’autant. Elle lui proposa de déjeuner avec elle dans le réfectoire qu’on avait sommairement arrangé à deux salles des tiroirs et des morts. Il prétexta d’abord qu’il avait trop de travail, à nouveau, puis qu’il ne déjeunait pas ou rarement et chaque fois elle avait l’impression que quelque chose de redoutable l’attendait là-bas, que cette pièce avait quelque chose d’interdite pour lui. Elle en alla même à se demander s’il n’était pas psychotique ou quelque chose comme ça, qu’il avait peur de réagir étrangement s’il se trouvait en tête à tête avec elle. On se faisait un de ces cinémas à propos des autres… Mais elle n’était pas le genre de fille à se laisser tenir la dragée haute par un mystère. N’y tenant plus elle lui demanda si c’était elle le motif de sa gène. S’il était gay elle comprendrait très bien, ça ne lui posait aucun problème. Il n’eut même pas l’air de savoir ce que gay voulait dire. Il la regarda ahuris et puis s’exclama que non pas du tout, elle ne le gênait pas, voyons !

–       Alors pourquoi à chaque fois que je vous invite, vous vous excusez ? Chaque fois qu’on est dehors c’est à peine si vous osez me regarder.

Que répondre à ça ? Il ne savait même pas comment s’y prendre avec une femme. De sa vie, dans le meilleur des cas, tout ce qu’il avait connu c’était l’amour tarifé. Et puis les relations professionnelle il savait déjà où ça menait : nulle part. Finalement il s’en sorti avec ce qu’il espérait être une réponse raisonnable. Il ne voulait pas la perdre non plus. Pour une fois que le sexe opposé s’intéressait à lui… Il expliqua qu’il s’excusait, sa nature sauvage, sa timidité, qu’il ne fallait pas lui en vouloir. Sur quoi il inventa un bobard sur une relation douloureuse du passé en espérant que le tout glisse sans un pli. C’était mal la connaitre. Elle lui demanda pourquoi il avait si peur du jugement des autres, pourquoi il laissait si peu les gens entrer dans son cercle. S’en fut trop. Trop d’émotions d’un coup et trop de question. Trop attendu également. Jamais aucune femme n’avait insisté de la sorte, jamais personne à dire vrai.

–       Parce que je pue ! Voilà pourquoi !

Devant son air incrédule d’abord puis vexé il comprit qu’il n’y avait plus qu’un seul moyen, et tant pis si ce moyen était également le meilleur pour la faire fuir une bonne fois. Cette torture ne pouvait pas durer. Il l’entraina au dehors du bâtiment et se tint devant elle à quelques centimètres, laissant sa nature agir. Ses yeux s’arrondir d’incrédulité avant qu’instinctivement elle ne recule.

–       Là ! Vous voyez ! Personne ne supporte.

–       Oh…. Euh… c’est vos vêtements ils sont imprégnés…

–       Non ! C’est moi ! Ma peau ! Moi ! Pourquoi vous croyez que je travail dans une morgue !?

–       Oh !

Sur le moment ça la déçu un peu. Peut-être avait-elle trop fantasmé sur lui mais elle avait voulu croire qu’il était venu ici par vocation. Comme une sorte de mission qu’accomplirait un homme sage et ancien. Mais il n’en n’était rien et elle comprenait maintenant pourquoi. Cette puanteur… comment était-ce possible ? Puis elle se souvint de son séjour en oncologie, de ce qu’elle y avait appris sur les dérèglements endocriniens. Elle essaya d’être rassurante, sans savoir exactement si c’était pour elle ou lui. Lui dit que ce devait être un problème hormonale, que ce genre de chose se soignait aujourd’hui.

–       Y’a rien qui soigne de ça, bougonna-t-il, rien, même pas la mort.

–       Je vous demande pardon ?

Il jeta un coup d’œil au crucifix qu’il y avait suspendu au dessus de la réception et qu’on apercevait à travers la vitre de l’entrée. Il n’avait jamais aimé les signes religieux mais il haïssait de tout son cœur celui-ci.

–       Je ne peux pas mourir, avoua-t-il avec un air de fatalité.

–       Allons, vous et moi sommes bien placés pour savoir que tout le monde…

Il fit un signe d’impatience.

–       Lazare ! Le premier ressuscité de l’histoire ! C’est moi !

Elle resta quelques secondes interdite. A la fois ça rejoignait ses fantasmes, son ressenti et en même temps ça semblait si incroyable, irrationnel comme certitude qu’elle ne pu s’empêcher de s’exclamer :

–       Et alors ?

Il brandit son bras furieux en direction du Jésus cloué.

–       Et alors !, Quatre jours ! Ca faisait quatre jours que j’étais enterré dans ce trou quand ce crétin m’en a sorti ! Vous avez idée de la chaleur qu’il faisait ?