Le directeur

Monsieur le directeur était un homme ponctuel. Ce qui convenait parfaitement à l’américain qui était un homme pressé. De taille moyenne avec une courte moustache, des petites lunettes cerclés et un costume trois pièces en flanelle grise, il ressemblait au portrait que l’américain s’était fait de lui au téléphone. Un prospère entrepreneur à la recherche de nouvelles opportunités, sérieux, énergique et avenant. Exactement le genre de clientèle qu’il recherchait. Son produit s’étendait derrière lui sur quatre mille mètres carrés, protégé par des murs de brique peint en blanc et vert et des portes à glissière couverte d’acier chirurgicale. L’impression de propreté et d’aisance qui se dégageait immédiatement du lieu impressionna agréablement monsieur le directeur. Il s’immobilisa devant le panneau publicitaire qui bornait l’entrée. On y voyait un poulet rôti géant et fumant sur un plat de faïence posé sur une nappe de piquenique à carreau rouge et blanc « authentique et fermier, le bon poulet de chez Foster » proclamait le slogan au dessus du poulet. Monsieur le directeur fit un signe d’approbation.

–       Voilà de la bonne réclame ! Simple, économique, visuelle, appétissante.

–       Merci.

–       C’est ce que je dis souvent, Toute réclame efficace doit se limiter à des points fort peu nombreux et les faire valoir à coups de formules simples aussi longtemps qu’il le faudra, pour que le dernier des consommateurs soit à même de saisir l’idée.

–       Absolument d’accord avec vous.

–       Et pourtant si vous voyiez ce que me proposent ces messieurs les professionnels de la profession, pitoyable !

–       Peut-être devrais-je vous donner le numéro de notre publiciste à New York en ce cas, lança l’américain sur le ton de la plaisanterie.

–       S’il est dans mes moyens ma foi ce serait une bonne idée.

Avant d’entrer dans le cœur de l’usine, ils passèrent au vestiaire, enfiler des charlottes de plastiques, gants et combinaison qui à nouveau impressionna agréablement monsieur le directeur. L’hygiène en toute chose comptait également beaucoup pour lui. Le signe d’une bonne santé mentale dans le cas d’un individu et d’un grand professionnalisme en ce qui concernait son entreprise. Il insistait lui-même beaucoup sur ce sujet, même si hélas pour de nombreux sous qualifié il n’en n’allait pas comme d’une évidence. Mais selon lui tout cela était la faute au système scolaire qui ne formait à rien, comme il s’en ouvrit à l’américain.

–       L’éducation de nos jours ne prépare pas les hommes ! Et certainement pas au monde professionnel. Et pire elle nie la nature même de notre jeunesse ! A quoi bon enseigner la géométrie, la physique, la chimie à un garçon qui veut devenir musicien ? Qu’en retient-il ? Rien. Nous perdons notre temps avec les uns et ne donnons pas leur chance à ceux qui le méritent.

–       J’ai peur mon cher qu’encore une fois je vous donne raison mais que voulez-vous les politiciens ne s’intéressent pas à ces questions là.

Monsieur le directeur s’emporta.

–       Les politiciens… ah ! Cette sorte de gens dont l’unique et véritable conviction est l’absence de conviction, associé à une insolence importune et à un art éhonté du mensonge !

–       Je n’aurais pas dit mieux.

A mesure qu’ils parlaient ils entrèrent dans l’usine à proprement dit. Comme un préambule on pénétrait par le vaste poulailler aménagé selon des critères et une méthodologie que se fit une joie de détailler l’américain, hurlant par-dessus le raffut de la volaille.

–       Notre usine exploite deux activités, la ponte et l’abattage… les pondeuses sont sélectionnées dès l’âge de trois semaines.

Les cages étaient disposées en quinconce, un grainetier automatisé assurait la distribution de l’alimentation calibrée pour obtenir des œufs à la coquille ferme et saine. Le sol incliné à 20° laissait les œufs rouler d’eux même dans une rigole métallique qui les redistribuait à travers un conduit dans une autre partie de l’usine. Sous les cages était creusé un canal d’évacuation pour les fientes. Deux hommes en tenue de protection étaient occupés à vérifier l’intérieur des cages, tirant des cadavres, des œufs écrasés qu’il jetait de côté dans un seau.

–       Combien en tout ?

–       Ici ? Trois mille cinq cent poules, un mètre carré par poule. Mais la plus grosses parties de notre activité concerne l’abattage lui-même.

–       Trois milles cinq cent ! Bigre, voilà ce que j’appelle du rendement. Je vois que vous leur couper le bec, pourquoi donc ?

–       Eh bien à une telle densité il faut se prévaloir de l’agressivité des bêtes, je crains que le cannibalisme ne soit pas bon pour les affaires ah, ah, ah !

–       Ah, ah, ah, non en effet !

–        De plus cela évite également qu’elles se gavent donc qu’elle prenne plus de volume que nécessaire.

–       Je vois, une manière de garantir l’optimisation de l’espace.

–       Exactement.

Ils s’échappèrent du tintamarre par une porte de côté ouvrant sur un sas, lui-même fermé par une seconde porte vitré et un rideau de plastique translucide. Au travers du hublot on apercevait une chaine sur laquelle étaient suspendues des poules tête en bas.

–       Les volailles d’abattage sont également sélectionnées je suppose.

–       Rigoureusement. Notre volaille est un croisement exclusif entre la géante de Jersey pour son poids et sa taille, et la Rhode-Island pour l’excellence de sa chair.

Le directeur approuva d’un vigoureux hochement de tête.

–       Comme je le dis toujours, la sélection est ce qui prime dans la qualité. Tout croisement entre deux êtres d’inégale valeur donne comme produit un moyen-terme entre la valeur des deux parents. Et si vous voulez mon intime conviction, en tant qu’animal humain, c’est là notre point commun avec le genre.

–       Les hommes ne sont pas des bêtes tout de même.

–       Eh bien ne trouvez vous pas que les masses ressemble à nos poulets ?

L’américain sourit.

–       Eh bien je n’irais pas jusque là quand même…

–       Observez donc les engouements des masses pour les spectacles puérils et les hommes politiques sans consistance. La masse est bête, servile et obéissante. La masse est instinctivement hostile à tout génie imminent. On nous vante le processus électoral comme un horizon indépassable, l’alpha et l’oméga de toute société descente et moderne. Mais voyons on a plus de chance de voir un chameau passer par un trou d’aiguille que de découvrir un grand homme au moyen d’une élection.

A nouveau l’américain devait bien reconnaitre qu’il n’avait pas complètement tort. Il poussa la seconde porte et les précéda dans un quasi silence aseptisé. Sur la droite se déroulait la longue chaine de poulets suspendus par leurs pattes, inertes, qui émergeait d’un corridor vitré à l’intérieur duquel des hommes équipés de masque à gaz sortaient les poulets pour les accrocher au chariot en aluminium. La chaine se déroulait jusqu’à un rouleau rotatif équipé de disques tranchants qui décapitait les bêtes les unes derrière les autres, les têtes chutant sur un tapis en dessous puis évacuées dans une broyeuse à composte tandis que les cadavres sanglants, après un second tour et avoir été amputés des pattes par la même découpeuse rotative, puis transférés et calés dans des paniers par des plaques d’acier, étaient plongés dans un bain d’échaudage afin de dilater la peau et d’obtenir une plumaison parfaite. Monsieur le directeur observait le fascinant spectacle de la mécanique les mains dans le dos pendant que l’américain continuait de dérouler son argumentaire.

–       Nous produisons une moyenne de huit cent poulets heure, nous comptons bientôt monter jusqu’à mille si l’approvisionnement nous le permet. Le bain d’échaudage est à cinquante deux degrés exactement, en chaleur constante, et chaque volaille y reste trois minutes pas une seconde de plus.

–       Que se passe t-il dans cette chambre ? Pourquoi vos employés portent-ils des masques ?

–       Il a été démontré que le stress est un facteur dégradant dans la qualité de la viande. Avant de les tuer nous les gazons à l’aide d’une solution anesthésiante.  C’est sans danger pour l’homme, mais bien entendu nous ne voulons pas risquer la somnolence.

–       Bien entendu…. C’est tout à fait ingénieux mais ce doit être une couteuse étape supplémentaire. La qualité de la viande est-elle réellement si différente ?

–       Eh bien, je doute que la clientèle lambda fasse une bien grande différence mais viser l’excellence nous évite de nous contenter de la médiocrité.

–       Excellente réponse ! Toujours viser le meilleur.

–       Nous avions d’abord imaginé réduire cette étape en les tuant par effet de gaz.

–       Ah oui ? Intéressant.

–       Oui, hélas nous n’avons pas trouvé de produit qui ne les rende pas impropre à la consommation.

–       C’est dommage en effet.

Ils poursuivirent la visite passant devant des plumeuses équipées de doigts en caoutchouc jaune. Puis les poulets à nu et sans tête suivaient le processus d’éviscérations. Incessant balais de bras mécaniques, relayés par la gestuelle précise, rapide et mille et une fois répétés de femmes armées de petits couteaux avec lesquels elles incisaient l’abdomen avant que le chariot ne déversent le poulet sur un tapis où deux ouvrier évacuaient les boyaux avec des souffleurs directement planté dans le ventre.

–       Vitesse et précision vos employés ont appris à travailler avec la machine et avec leur temps.

–       Je ne voudrais pas être désobligeant pour mes concurrents mais ce sont les meilleurs de tout le pays. Nous avons le meilleur rendement à ce jour.

–       Laissez-moi deviner, vous les payez mieux que la moyenne pour un meilleur traitement au sein de l’entreprise.

–       Salaire mensuel, indexé sur les bénéfices de l’entreprise. Nous osons croire en effet que c’est un bon moyen d’obtenir le meilleur de nos employés.

–       Je vois, vous aussi êtes un adepte de Monsieur Ford.

–       Le fordisme développe des théories intéressantes, reconnu l’américain.

–       Absolument, c’est de l’économie sociale. Tout le problème de notre époque c’est l’insécurité des salaires, c’est une des plaies de l’économie sociale.

–       En proposant un intéressement aux bénéfices nous garantissons en quelque sorte des salaires stables.

–       Et vous définissez un objectif clair, simple, compréhensible par la masse de vos ouvriers qui en sommes les valorise. Ils ne sont plus simplement témoins, ils sont acteurs.

–       Absolument !

Enchantés d’être d’accord sur tant de points les deux industriels poursuivirent leur chemin à travers les dédales interminables de cadavres suspendus par des pinces recouvertes de caoutchoucs. La chaine les guidait ensuite vers une nouvelle pièce où ils attendaient sous la lumière crue des néons. Tandis qu’il parlait une légère buée se formait devant la bouche de l’américain.

–       Notre ligne de ressuyage fait exactement 650 mètres ce qui nous permet de stocker pendant une heure trente et à deux degrés plus de trois milles cinq cent volailles. Le refroidissement des carcasses facilite la découpe.

Après, dans une nouvelle salle, les poulets étaient passés dans une chaine de calibrage qui les triait en fonction de leur poids et de leur taille puis les déposait sur deux tapis différent. Sur le premier les opératrices en place vérifiaient méticuleusement chaque poulet, intérieur et extérieur, terminaient les finitions quand une plume ou un rein avait échappé à la vigilance des machines et des hommes, puis le rang suivant bridait les cadavres avant de les entasser dans des caisses. Les caisses disposés sur des chariots conduit ensuite à l’étiquetage et à l’emballage. Le second tapis les entraina dans la salle de découpe. A la grande surprise du directeur celle-ci était quasiment entièrement automatisée. Les carcasses étaient déversées des chariots, écartelées par des pinces, découpées en deux, puis les cuisses, les ailes par des disques d’acier et redistribuées sur des tapis ou d’autres opératrices triaient et levaient les filets à la main, « pour une meilleure qualité de découpe » précisa l’américain. L’opéra se déroulait dans un quasi silence aseptisé, tout juste bercé par le ronronnement des machines, le cliquetis métallique des pinces et des supports, le sifflement des scies taillant dans le muscle et l’os. Monsieur le directeur suivait le processus avec un intérêt mêlé d’admiration. Cette précision, cette fluidité, presque mathématique qui touchait à la grâce, l’organisation scientifique du travail dans sa forme la plus pure. Tout était pensé, chaque parties de l’animal utilisé. Oui c’était absolument fascinant. Comme l’était cette jeune femme qui avec des gestes rapides et précis, presque inconscients, comme si la lame était le prolongement de ses doigts, levait les filets. Avant de se débarrasser des carcasses, destinées à l’industrie des cosmétiques et de l’alimentation animale. Derrière son masque et la cloche de plastique qui la coiffait on devinait un visage frais et vigoureux, des yeux clairs et déterminés, un chignon de cheveux blond énergique. Il s’approcha et remarqua qu’elle avait un livre dans la poche. Ravi, l’américain s’empressa de lui présenter l’ouvrière, un des meilleurs éléments de son entreprise selon lui. Il lui demanda son âge, pas encore majeure.

–       Vous avez arrêté l’école ?

–       Oh oui, il fallait que j’aide mes parents, mais je suis des cours du soir, ajouta-t-elle en montant son livre.

Un roman français.

–       Et qui vous a donc conseillé cette lecture ?

–       Monsieur le professeur.

–       Et vous aimez ?

Elle haussa les épaules un peu gênée.

–       J’avoue que je ne comprends pas tout mais c’est pas mal.

–       Et pourquoi donc il vous a conseillé cette lecture ?

–       Pour me donner le goût de la lecture.

–       Quelle curieuse idée, lire n’est pas un but, mais le moyen pour chacun de remplir le cadre que lui trace ses dons et ses aptitudes.

Il brandit le livre à l’adresse de l’américain.

–       Et quel don voulez-vous satisfaire avec ce genre de lecture ? Et que voulez-vous faire plus tard ? Vous êtes très douée à ce que vous faites apparemment.

–       Oh un jour j’aimerais être cuisinière, répondit bravement la jeune fille. Avoir mon propre restaurant si c’est possible.

–       Et vous avez suivi des cours à l’école ?

–       Oh non c’est ma grand-mère qui m’a tout appris, à l’école on n’apprend pas ça.

–       Non en effet, et qu’avez-vous appris ?

–       L’algèbre, un peu d’histoire et puis la grammaire.

Il lui rendit le livre en la félicitant une nouvelle fois puis ils continuèrent leur chemin.

–       Vous voyez ce que je voulais dire à propos de l’enseignement moderne ? Il devrait avoir pour principe de juger l’individu non pas d’après son genre de travail, mais suivant la qualité de ce qu’il produit.Mais bien entendu à une époque où le plus stupide écrivain est plus prisé que le plus intelligent des ouvriers cette simple idée est considérée comme rétrograde par nos soi-disant progressistes ! Et cette fausse appréciation est un produit artificiel de l’éducation, qui n’existait pas autrefois. Autrefois le travail manuel, la compétence réelle d’un être avait un sens.

–       Oui, vous avez raison, l’école moderne préfère produire des philosophes et des sociologues que des artisans boulangers et des plombiers. Du coup nous formons nos ouvriers nous même.

–        Ce qui a un coût bien entendu.

–       Bien entendu.

Ils devisèrent ainsi jusqu’à parvenir à la zone de stockage. Les poulets emballés et disposés dans des cartons prêts à être livré. L’américain s’empara d’une volaille et l’offrit fièrement à son homologue. Monsieur le directeur la leva à hauteur de ses yeux et l’examina comme une pièce de musée.

–       Voilà ce qu’on obtient à force de sélection rigoureuse et d’organisation scientifique du travail, un produit d’excellence.

–       C’est ça le poulet américain, fanfaronna l’autre.

–       Le même sang appartient à un même empire, approuva monsieur le directeur.

Ils se changèrent. Tout l’objet de la visite concernait l’éventuel achat clef en main d’une usine identique mais comme il l’expliqua à l’américain il n’avait pas actuellement le volume nécessaire pour rentabiliser une telle entreprise.

–       Pour l’instant nous nous concentrons sur l‘élevage, si nous devons nous lancer dans cette aventure il faudra que je convaincs mes associés d’augmenter les volumes et sans doute nous constituer en coopérative. Mais j’ai été très impressionné par votre méthodologie dans l’abattage. Il y a certainement ici motif d’inspiration tant du point de vue organisationnel qu’au sujet de la rationalisation du processus. Il faudra que nous nous revoyons j’aurais certainement besoin de vos conseils.

–       Ce sera avec plaisir, répondit l’américain un peu déçu de ne pas avoir soldé toute l’affaire. Mais il était confiant, son invité était un homme d’avenir et prospère.

Il le raccompagna jusqu’à l’entrée de l’entreprise. Monsieur le directeur jeta un dernier coup d’œil à la réclame et vanta une nouvelle fois la terrible efficacité de la simplicité. Puis il retourna dans sa berline, l’américain derrière lui qui le saluait de la main.

–       Au revoir Monsieur Himmler, à bientôt !

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