L’homme qui puait

C’était comme ça, il avait beau faire, se laver quatre fois par jour, il puait. Il puait l’homme qui pourri. Une odeur écœurante de fruit rance, poisseuse, tenace, impossible à ignorer même si à la longue il s’y était fait. Il avait bien essayé un temps de masquer cette puanteur avec du parfum mais c’était pire. Les sucs de la fragrance amplifiaient les saveurs du fumet qui le suivait partout comme une malédiction.  Socialiser dans ces conditions devenait compliqué, pour ne pas dire impossible. Aussi loin qu’il s’en souvenait il avait toujours été seul, sa famille aussi avait fini par ne plus le supporter. Pendant longtemps, exercer même un métier avait été compliqué. Qui a envie d’avoir comme collègue un homme qui attire les mouches et les charognards ? Rien d’une métaphore. Les autres espèces l’observaient avec méfiances quand elles ne devenaient pas plus simplement agressives. Mais les corbeaux, les rats, certains chiens et chats errants, semblaient vouloir le suivre partout où il allait. Et ce n’était pas de l’affection. Les plus distraits poussaient parfois même le vice jusqu’à tenter de le mordre. C’était inconvenant. Comme il fallait bien vivre il avait d’abord travaillé comme abatteur de bestiau. Au moins l’odeur des cadavres masquait la sienne propre. Hélas pour lui, peut-être parce que personne ne voulait de lui, il avait développé une certaine sensibilité, une empathie aux choses et aux êtres. Les autres se refusaient peut-être à s’approcher mais lui les sentait de loin et les comprenait. Bientôt, à force de tuer, il n’en pu plus et dû abandonner le couteau. La souffrance des bêtes lui était proche, leur détresse sienne. Il devint par la suite éboueur, à nouveau son odeur n’était plus qu’un détail et il parvint même à se faire quelques camarades. Cela ne dura qu’un temps. Sorti du strict périmètre professionnel son odeur reprenait le dessus et ses nouveaux copains prenaient le large. Impossible d’avoir une conversation avec lui à moins de trente mètres, et encore sans vent contraire. A une époque, et bien qu’il n’ait jamais eu le moindre stigmate, on l’avait même considéré comme un lépreux. Il sentait pareil. Alors pendant longtemps il avait dû vivre à l’écart des autres. La maison la plus éloignée du village c’était toujours immanquablement la sienne et tout aussi immanquablement celle sur laquelle les enfants défoulaient leur curiosité et leur méchanceté. De fait quand on cherchait sa maison ce n’était pas difficile de la reconnaitre, c’était celle qui était toujours maculée de boue et d’œuf, les alentours jonchés de légumes et de fruits pourris. Ce n’était pas que les gens avaient des raisons de le haïr, jamais il ne s’imposait ou tentait de se faire entendre, mais c’était comme ça, sa puanteur attirait l’hostilité, la méfiance et le dégoût. Il aurait dû s’y faire le temps faisant, s’habituer à sa solitude, et même, puisqu’il comprenait les autres, puisqu’il était capable de se mettre dans leur peau, accepter sa situation. Mais il ne s’y était jamais vraiment fait. Oh la solitude est une chose à laquelle on pouvait s’habituer, et même parfois il l’appréciait comme un genre de privilège. Quand il voyait les vedettes par exemple, toujours entourées, harcelées, leurs moindres faits et gestes scrutés à la loupe du scoop, du croustillant, du scandaleux. Lui il n’y avait que son odeur qui était scandaleuse. Seulement il y a un monde entre la solitude et se sentir seul. Et il se sentait terriblement seul. Depuis aussi longtemps qu’il s’en souvenait, du moins depuis aussi longtemps qu’il puait. Ca n’avait pas toujours été le cas. Dans son enfance il sentait normalement. Il avait grandit insouciant des questions de différence, ignorant l’ostracisme, l’opprobre, le rejet. Et il avait cru qu’il en serait toujours ainsi. Bien sûr dans son village ils n’étaient pas assez pour en venir à rejeter l’un des leurs, on peut même dire qu’avant même de puer il avait grandit comme un solitaire déjà, mais rien de comparable à ce qu’il vivrait dans l’avenir. Une solitude de caillou. Il ne voyait jamais personne, ne parlait à personne, prenait ses repas seul et bien sûr n’avait jamais connu l’amour. Sa plus cruelle blessure. Alors un jour il en avait eu assez de la vie. Il savait que Dieu désapprouvait le suicide mais en ce qui le concernait il n’avait rien à faire avec ce personnage et le haïssait même avec une telle énergie, une telle conviction que l’idée d’être désapprouvé et même puni par cet être lui sembla un plus grand réconfort que la vie qu’il menait depuis si longtemps. Un jour il emporta un tabouret et une corde au fond de son jardin. Il noua la corde comme il faut à la branche, se passa la corde autour du cou, jeta un dernier coup d’œil à la ronde, se disant qu’il allait mourir comme il avait vécu, seul, et se jeta dans le vide. La branche craqua. La seconde fois, il trouva un nouvel arbre dans la forêt non loin de chez lui et où il aimait parfois flâner, quand il n’était pas dérangé par les corbeaux qui le suivaient à la trace. Il s’assura cette fois de sa solidité, procéda comme la première fois et quand il aperçu le corbeau au-dessus de lui qui l’observait avec un œil rond d’intérêt gourmand, il ne pu s’empêcher de sourire et se dire que cette fois au moins il ne serait pas seul, mieux que sa mort servirait au moins à quelqu’un. Avoir les yeux arrachés par un corbeau n’était certes pas une perspective nécessairement réjouissante, même à titre posthume, mais au moins quelqu’un serait là pour s’occuper de lui. Il se jeta dans le vide. La corde cassa. Il essaya d’autres choses. Se noyer. Se jeter du haut d’une falaise, et même s’ouvrir les veines. Au lieu de se noyer il se retrouva bêtement au fond de l’eau, lesté, à apprécier la curiosité des poissons sans comprendre comment il parvenait à faire ça sans respirer. De la falaise il se releva avec des bosses et des contusions qui le firent souffrir pendant une semaine, mais pas un seul os brisé. La lame, pourtant assez effilée pour avoir tranché la fine feuille de papier sur laquelle il l’avait testé, ne parvint même pas à l’entailler, comme si sa peau était faite d’un cuir particulier. Il avait eu beau tout faire, tout essayer, si les vivants ne voulaient pas de lui, la mort pas plus.  Cette révélation l’emplit d’abord de misère. Pendant de longues semaines il s’oublia. Se laissa pousser la barbe, cessa de se changer, de jeter ses ordures, de sorte que bientôt toute sa maison s’en remplit. L’odeur ou la vue ne le gênait pas, ne se sentait-il pas lui-même comme un déchet, un rejet de tout ? Au fond n’était-il pas à sa seule place ici au milieu des ordures, et la vermine qui s’y précipitait n’était-elle pas sa seule amie, son seul peuple ? Fortuitement c’est ainsi qu’il se fit son premier ami. Il avait la gueule couturée, un œil crevé qui vous toisait derrière le lait de sa pupille avec un air accusateur, et avait un talent sans égal pour le chapardage. Il était costaud aussi. De ce genre de carrure qui fait réfléchir même les plus valeureux et gare à celui qui voulait le tester. Il ne faisait pas de quartier. Un rat. Un rat de quatre kilos bien pesé. La première fois qu’ils se rencontrèrent, rat et homme se jaugèrent avec une égale méfiance. Tant de ces rongeurs avaient tenté d’emporter un bout de lui qu’il n’hésitait jamais à frapper le premier. Mais pas cette fois. Etait-ce parce qu’il était borgne ? Etait-ce parce qu’il l’observait mais ne semblait pas intéressé à l’attaquer comme un vieux morceau de viande avarié ? Etait-ce parce qu’au-delà de la méfiance il lui semblait lire de la curiosité ? Il n’aurait su dire, ni pourquoi au lieu de le chasser il le laissa aller. Au début leur amitié se circonscrit à une observation mutuelle, distante, mais bienveillante. Parfois il lui arrivait de lui parler et le rat s’arrêtait parfois de farfouiller dans les débris pour le considérer de son œil de lait, ses oreilles tournées dans sa direction, comme s’il comprenait, écoutait. Ou voulait faire mine. Petit à petit, à force de friandise, de parole rassurante, il l’attira à lui, et s’il fallu un autre temps pour qu’il ose caresser du bout du doigt ses cicatrices et ses oreilles en dentelle, il réalisa bientôt qu’au contraire de tous ses congénères, le rat ne le prenait pas pour une charogne, ne tentait pas de le goûter. Il suffit parfois d’un peu de chaleur pour rasséréner une âme abimée, lui donner un motif de se lever, de veiller sur son logis et elle-même. Comme un rayon de soleil qui passe à travers une fenêtre et nous rappelle l’existence de l’été, le rat lui rappela qu’il avait une valeur, une raison de vivre, et que peu importe s’il était rejeté par la plus part, pour certains êtres, des êtres d’autant précieux qu’ils étaient rares, il comptait. Peu à peu et tant bien que mal, il se reprit en main. Il se rasa, se changea et réaménagea sa maison de sorte que plus aucune vermine ne s’y sente chez elle, que le rat soit seul bénéficiaire des privilèges. Et ainsi pendant presque une année le rongeur et lui vécurent en bonne intelligence et affection mutuelle. Ils dormaient et mangeaient ensemble, fort de sa corpulence le rat chassait les intrus et même un chat une fois. Parfois il venait se réfugier sur ses genoux ou contre sa poitrine, et après avoir vérifier une dernière fois qu’il n’était pas en territoire hostile, ronflait comme un bien heureux, la bouche ouverte, avec un petit bruit de sifflet tout à fait attendrissant. Mais les rats n’ont pas une grande espérance de vie et celui-ci était déjà vieux. Un jour, alors qu’il l’appelait pour sa friandise du matin, il le retrouva raide mort étendu dans le couloir. Ce n’était pas sa première colère contre la vie, pas la première fois qu’il criait au ciel son injustice, qu’il maudissait Dieu et tous ses anges, mais cette fois là fut plus terrible que toutes les autres. Lui ne pouvait pas mourir mais celui qu’il aimait, le seul qui l’acceptait comme il était, le seul pour qui il n’était ni une anomalie ni un moyen de subsistance, pouvait crever. Quitter ce monde de misère et le ramener à sa solitude éternelle. Etre pleuré par un homme qui aurait pleuré tous les jours si cela avait servi à quoique ce soit. Qu’avait-il fait pour mériter cela ? Pourquoi lui ? Qu’avait-il fait de si mal pour mériter un pareil sort ? Cet enfer de son vivant ? Rien ! Il n’avait rien fait ! Aussi loin qu’il s’en souvenait il avait toujours été juste et bon. Même enfant il n’avait jamais levé la main sur qui que ce soit. Et ce n’était parce qu’il avait tué quelque bête non plus puisque sa malédiction non seulement datait d’avant mais surtout on en tuait des centaines chaque jour sans que Dieu ne sourcille. Le monde entier s’entre-tuait même sans que le Père ne réagisse ! Ses enfants ? Une immense crèche ruisselante de sang. Ou bien c’était simplement qu’il n’existait plus, qu’il était mort, que l’Autre avait menti. Jésus le beau parleur….

Ce jour là il tua Dieu. Ce jour là sa présence s’évapora de sa conscience et comme il en voulait à la Création tout entière, que sa colère et son chagrin étaient aussi immenses que sa vie serait longue, que la mort ne voulait rien de lui sauf ceux qui lui étaient cher, il sorti de sa maison, massacra tous les habitants du village jusqu’au dernier. Hommes, femmes, enfants et animaux de compagnie, avant de mettre le feu. Naturellement il fut poursuivi par les autorités et rapidement il se rendit compte que pour échapper aux chiens il suffisait qu’il mette entre lui et son odeur un cadavre. Il se rendit également rapidement compte qu’il existe une frange de la société pour qui le parfum compte moins que la propension à faire le mal. Que si l’argent n’a pas d’odeur il peut bien avoir celui de la pourriture, on en voudra pas à celui qui vous en fait gagner. Trouvant refuge auprès des proscrits et des criminels, il devint d’autant rapidement chef de bande qu’il n’était pas seulement sans peur et féroce, il semblait invincible. Bientôt il fut connu autant pour ses méfaits que ses surnoms. Maitre Corbeau, Frère la Mort, le Ravageur, Vermine ou encore le Dieu de la Guerre. Or si l’argent n’a pas d’odeur, le pouvoir n’a pas d’odorat et de fil en aiguille sa bande de malandrins fut diversement cooptée et payée par autant d’armées. Qu’il s’agisse de mettre à sac une ville ou faire les poches des morts, soutenir un bataillon ou harceler l’ennemi, ils étaient de tous les coups. Pendant des années sa colère ne trouva pas d’exutoire. Pendant des années, qu’importe sa connaissance des autres, la compassion qui avait été sienne, son dégoût de tuer, il s’était acharné sans répit sur tous et chacun au point parfois d’effrayer le pire de ses capitaines. En fait il semblait même que c’était précisément cette empathie qui amplifia sa cruauté. Etait-ce seulement sa colère qui s’exprimait ici ? Non, bien entendu, il fallait bien compter sur une solide base de désespoir. Celui d’être seul, unique, à jamais, avec cette certitude qu’il ne serait jamais aimé. Mais le temps est assassin même des plus grandes détresses. Et s’il ne les éteint pas, il en détourne l’objet. Un jour il s’était lassé de massacrer, lasser que son nom évoque la terreur, un jour le spectacle de la mort l’avait si bien écœuré qu’il avait abandonné les armes. Il avait changé de nom, de pays, de continent. Avait refait sa vie.

Les grandes villes ont ceci de loisible qu’on peut s’y noyer, s’y perdre, disparaitre dans la foule sans qu’on remarque votre absence ou le cas échéant votre présence. Votre odeur peut-être ignorée de vos voisins aussi bien que votre décès d’une semaine. Et pour peu que vous trouviez un travail en rapport sinon avec vos compétences du moins en fonction de votre handicap, vous pouvez y vivre sans jamais qu’un voisin ne s’aventure à vous saluer, un commerçant ne retienne votre visage. Il avait fini par trouver un boulot comme manipulateur-préparateur dans une morgue. La vue des cadavres lui était forcément familière, leur odeur était sienne, et puis c’était paisible, les morts au moins ne vous jugeaient pas, ne faisaient aucune remarque désobligeante. Il y avait bien parfois les familles qui se montraient embarrassantes mais dans l’ensemble il n’avait pas à faire à eux. En fait même il enviait les morts, de part  leur condition qui lui était semble t-il interdite, et surtout du fait que les vivants semblaient souvent plus attachés à eux qu’à leurs semblables. Dans les enterrements on avait toujours un mot gentil pour eux, même la pire des ordures. Même Hitler, il en était certain avait dû bénéficier des larmes de quelques uns de ses proches. Alors que du vivant d’une personne, on trouvait systématiquement quelqu’un pour en dire du mal. Et puis les morts on les célébrait, on fleurissait leur tombe, on s’en souvenait, parfois trop même de sorte que le deuil devenaient un travail. Les vivants n’intéressaient pas les vivants, pire ils en venaient à se rejeter les uns les autres. Personne ne rejetait jamais un cadavre pas même pour son odeur. Pour les esprits scientifiques elle était même un motif d’intérêt éventuel. Donnait une idée de l’avancement des travaux ou indiquait parfois la cause du décès. Oui les morts avaient de la chance, et ils ne le savaient peut-être même pas. Il aimait passer du temps avec eux, les laver, les soigner, il avait ses préférés. Le monsieur tout rond, un peu marbré, qui dormait dans le tiroir 47 et qu’on avait retrouvé un matin dans sa cour au milieu des bouteilles. La jeune femme du 104 avec ses cheveux roux flamboyant et sa toison délicate, des plaies noircies au niveau des poignets. Comment une jolie fille comme ça pouvait en venir à vouloir mourir, elle sentait mauvais elle aussi ? Non probablement pas ou peut-être dans sa tête, peut-être pour elle. Les vivants n’aimaient pas plus les vivants qu’ils ne s’aimaient eux. Et comment aimer si on ne s’aime pas soi ? C’est pour ça qu’il avait renoncé depuis longtemps sur l’amour. Un rêve impossible. Parfois c’était aussi des enfants. Ca ne changeait rien en ce qui le concernait. Il en avait déjà vu tant mourir, et si souvent de sa main qu’il les considérait tous, tous les morts comme une seule et même communauté. Un seul groupe sans âge, juste des différences de taille, d’état, de couleurs de peau, de sexe. Il se les imaginait discutant entre eux dans le silence de la mort, se demandait ce qu’ils pensaient d’eux ici, les choses qui les préoccupaient.

–       Ils vont m’ouvrir !?

–       Bah il faut bien si on veut savoir de quoi vous êtes mort.

–       Mais je me suis noyé dans ma baignoire ! Regardez ma tête c’est bien une tête de noyé non ? Mais regardez donc ! Je crache encore de l’eau et je sens le chlore !

–       Certes, certes mais que voulez-vous c’est la loi. Qui sait, vous ne vous en souvenez pas mais on vous a peut-être assassiné.

–       Moi ? Pourquoi faire !? J’étais pauvre et vieux.

–       Des fois les gens n’ont pas besoin de raison pour tuer…

–       Mais je ne veux pas qu’on m’ouvre bon Dieu !

Le mort du 2, la soixantaine sédentaire,  l’air reposé en dépit de ses traits déformés par l’eau. Ils avaient souvent cet air mais pas toujours. On lisait aussi la peur, l’incompréhension, il en avait même vu un avec un sourire une fois. Ca n’avait pas lassé de l’intriguer pendant des semaines jusqu’à ce qu’un légiste lui explique que la rigidité cadavérique pouvait parfois mener à ça. N’empêche il en avait vu des cadavres et c’était la première fois. Parfois aussi ils n’avaient plus d’air du tout. Défiguré, écrabouillé, pourris jusqu’à la moelle à mi sentier du liquide. Alors il s’adressait à leurs mains, à leurs pieds, à quelque chose d’intact sur lequel focaliser.

–       A qui vous parlez ?

Il se retourna en sursautant. Une jeune femme dans une blouse blanche.les cheveux longs auburn, un visage quelconque mais un regard et une bouche expressive. Elle était pâle, les mains plaquées sur la porte qui les séparait du bloc.

–       Oh… euh à personne….

–       Il a raison.

–       Qui ça ?

–       Lui, le noyé, il a raison, c’est horrible là dedans !

Il la reconsidéra quelques instants. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait des stagiaires, des premières années de médecine. Qu’il les trouvait sortant des toilettes pâles comme les morts. Et pas la première fois non plus qu’il entendait le chef légiste les traiter de tous les noms parce qu’ils n’étaient pas capable de tenir.

–       C’est votre première autopsie ?

–       J’en ai peur….

–       Et votre dernière ?

Elle leva les yeux vers lui, incertaine, presque suppliante qu’il lui dise quoi faire. Ca l’amusa.

–       Je peux vous posez une question ?

–       Allez-y, dit-elle intriguée.

–       Fermez les yeux et dites moi l’image qui vous vient tout de suite en tête.

–       Pas la peine de fermer les yeux, dit-elle en faisant une grimace, jamais j’aurais pensé que la clope faisait ça aux poumons !

–       Vous fumez ?

–       Plus maintenant…

Il vit qu’elle tripotait nerveusement quelque chose dans sa poche.

–       Qu’est-ce que vous a dit le légiste ?

–       De ne plus revenir à moins d’avoir une bonne raison.

Il sourit.

–       Allez vous en griller une, et quand vous reviendrez, montrez lui votre paquet de cigarette.

–       Je ne reviendrais pas.

–       Oh que si.

Elle fronça les sourcils.

–       Qu’est-ce que vous en savez ?

Il posa l’éponge et lâcha la main abimée du mort.

–       Parce que vous n’êtes pas la première à qui je pose cette question.

–       Et alors ?

–       Alors il y a deux catégories de réponses. Ceux qui ne se souviennent de rien et qui me demandent comment je fais pour supporter ça  et les autres comme vous. Quand vous vous rappelez d’un détail c’est que vous êtes intrigué.

–       Et alors ?

–       Alors n’est-ce pas ce qui anime un esprit scientifique, la curiosité ?

Elle le regarda l’air de réfléchir puis sorti sans un mot. Il ne la revit pas avant quelques jours. Plantée dans l’encadrement de la porte qui le regardait ranger ses morts. Il ne l’avait pas remarqué, il souriait en couvrant le visage d’une vieille femme avant de le glisser dans son tiroir.

–       Qu’est-ce qui vous fait sourire ?

Cette fois il ne sursauta pas. Reconnaitre sa voix l’amusa.

–       Elle a eu une mort paisible.

–       Qu’est-ce que vous en savez ?

–       Ca se lit sur son visage, elle étaite contant de partir.

Elle resta un moment silencieuse puis dit :

–       Merci pour l’autre jour, vous aviez raison.

–       De rien.

–       Je peux vous poser une question à mon tour ?

–       Je vous en prie.

–       Vous avez peur de la mort ?

Il ne pouvait pas lui dire la vérité, il le savait. Répondre qu’il désespérait de ne l’avoir pas plus connu que l’amour. Qu’elle lui était aussi interdite que cet échange en dehors de l’environnement confiné de la morgue. Elle ne le croirait pas et puis à quoi bon.

–       Non, elle m’intrigue.

–       Vous aussi vous êtes curieux alors.

Il devait bien admettre que oui, il se demandait par exemple ce qu’on ressentait à l’instant fatal de la bascule. Quelle sensation vous envahissait d’abord. L’angoisse ou le soulagement que ce moment si redouté soit enfin là ?

–       J’avoue.

–       Jamais été tenté par une carrière scientifique ?

–       Oh non, je ne suis pas assez intelligent pour ça !

Il le pensait réellement même si bien entendu ce n’était pas son premier motif. Qui supporterait sa présence dans un laboratoire, dans un amphithéâtre ? Ici il était protégé par l’odeur caractéristique d’une morgue. Mélange de savon antiseptique, de produit chimique et donc de mort. Ici sa propre puanteur était un détail dans le paysage olfactif.

–       Ah oui ? Bin c’est pas mon avis.

Il sourit, ce n‘était pas souvent qu’on lui avait fait un compliment, et encore moins une femme.

–       Qu’est-ce que vous en savez ? Vous ne me connaissez pas.

–       Parce que moi je suis intelligente.

C’était une bonne réponse, et c’était probablement vrai.

Elle s’appelait Alice. Elle était donc étudiante en première année de médecine et se tâtait pour son avenir. Pas celui d’être médecin, c’était un vieux rêve d’enfant, mais sur la spécialité. La chirurgie lui faisait un peu peur et la thanatologie l’intriguait. Elle avait fait un stage dans un service d’oncologie et elle avait su qu’elle ne pourrait pas gérer les fins de vie. Mais face à un enfant mort elle se sentait mal. Elle se posait beaucoup de question. Il lui dit que c’était normal, que même les légistes avaient du mal avec les enfants, ou les très jolies filles parce que ça appelait certaines émotions. L’innocence, la pureté, le sentiment d’injustice, ça évoquait toujours quelque chose aux vivants. Il parlait ainsi, il divisait le monde en deux catégories, les vivants et les morts. Comme si l’un et l’autre étaient des membres égaux de la communauté, comme si les individus ne se distinguaient pour lui que par la position couché ou debout. Il ne disait jamais les gens par exemple. Ca l’intriguait, comme l’intriguait le fait qu’elle ne le voyait jamais au dehors des salles de préparation et de rangement. Toujours occupé avec un corps ou à nettoyer la pièce. Comme on ne peut pas s’empêcher d’avoir des pensées irrationnelles elle se prit à l’imaginer comme une sorte d’Anubis, de Dieu du passage. Sa présence était à la fois rassurante et étrange. Il vous donnait par exemple souvent l’impression de savoir des choses que personne ne savait. Les gens qui parlent peu sont comme ça. Les gens qui ne font rien pour vous attirer vous attire instinctivement. Peut-être le savait-elle mais elle avait quand même envie de le connaitre mieux. D’autant que personne ici n’avait vraiment l’air de savoir qui il était en dehors de sa fonction. A peine si même on était capable de citer son nom. Les jours passant elle vint le voir pendant ses pauses, lui payer un café, essayer de le faire parler. La première fois il refusa, qu’on n’avait pas le droit de consommer dans les salles et qu’il avait du travail. Elle avait décelé de la crainte chez lui et avait prit ça pour de la timidité. Il n’était pas vilain garçon pourtant, plutôt dans la catégorie normal passable. Brun, la peau foncée, l’air d’un italien ou d’un arabe avec des yeux noirs qui semblaient sans âge. Elle insista, il fini par céder. Mais c’était très curieux, sitôt hors de la pièce, rendu dans le hall d’entrée devant la machine à café, il perdait tout ses moyens. Se tenait loin d’elle, un pied dehors comme près à s’enfuir, jetant des coups d’œil nerveux autour de lui, ne répondant que par mono syllabes.Ca l’intrigua d’autant. Elle lui proposa de déjeuner avec elle dans le réfectoire qu’on avait sommairement arrangé à deux salles des tiroirs et des morts. Il prétexta d’abord qu’il avait trop de travail, à nouveau, puis qu’il ne déjeunait pas ou rarement et chaque fois elle avait l’impression que quelque chose de redoutable l’attendait là-bas, que cette pièce avait quelque chose d’interdite pour lui. Elle en alla même à se demander s’il n’était pas psychotique ou quelque chose comme ça, qu’il avait peur de réagir étrangement s’il se trouvait en tête à tête avec elle. On se faisait un de ces cinémas à propos des autres… Mais elle n’était pas le genre de fille à se laisser tenir la dragée haute par un mystère. N’y tenant plus elle lui demanda si c’était elle le motif de sa gène. S’il était gay elle comprendrait très bien, ça ne lui posait aucun problème. Il n’eut même pas l’air de savoir ce que gay voulait dire. Il la regarda ahuris et puis s’exclama que non pas du tout, elle ne le gênait pas, voyons !

–       Alors pourquoi à chaque fois que je vous invite, vous vous excusez ? Chaque fois qu’on est dehors c’est à peine si vous osez me regarder.

Que répondre à ça ? Il ne savait même pas comment s’y prendre avec une femme. De sa vie, dans le meilleur des cas, tout ce qu’il avait connu c’était l’amour tarifé. Et puis les relations professionnelle il savait déjà où ça menait : nulle part. Finalement il s’en sorti avec ce qu’il espérait être une réponse raisonnable. Il ne voulait pas la perdre non plus. Pour une fois que le sexe opposé s’intéressait à lui… Il expliqua qu’il s’excusait, sa nature sauvage, sa timidité, qu’il ne fallait pas lui en vouloir. Sur quoi il inventa un bobard sur une relation douloureuse du passé en espérant que le tout glisse sans un pli. C’était mal la connaitre. Elle lui demanda pourquoi il avait si peur du jugement des autres, pourquoi il laissait si peu les gens entrer dans son cercle. S’en fut trop. Trop d’émotions d’un coup et trop de question. Trop attendu également. Jamais aucune femme n’avait insisté de la sorte, jamais personne à dire vrai.

–       Parce que je pue ! Voilà pourquoi !

Devant son air incrédule d’abord puis vexé il comprit qu’il n’y avait plus qu’un seul moyen, et tant pis si ce moyen était également le meilleur pour la faire fuir une bonne fois. Cette torture ne pouvait pas durer. Il l’entraina au dehors du bâtiment et se tint devant elle à quelques centimètres, laissant sa nature agir. Ses yeux s’arrondir d’incrédulité avant qu’instinctivement elle ne recule.

–       Là ! Vous voyez ! Personne ne supporte.

–       Oh…. Euh… c’est vos vêtements ils sont imprégnés…

–       Non ! C’est moi ! Ma peau ! Moi ! Pourquoi vous croyez que je travail dans une morgue !?

–       Oh !

Sur le moment ça la déçu un peu. Peut-être avait-elle trop fantasmé sur lui mais elle avait voulu croire qu’il était venu ici par vocation. Comme une sorte de mission qu’accomplirait un homme sage et ancien. Mais il n’en n’était rien et elle comprenait maintenant pourquoi. Cette puanteur… comment était-ce possible ? Puis elle se souvint de son séjour en oncologie, de ce qu’elle y avait appris sur les dérèglements endocriniens. Elle essaya d’être rassurante, sans savoir exactement si c’était pour elle ou lui. Lui dit que ce devait être un problème hormonale, que ce genre de chose se soignait aujourd’hui.

–       Y’a rien qui soigne de ça, bougonna-t-il, rien, même pas la mort.

–       Je vous demande pardon ?

Il jeta un coup d’œil au crucifix qu’il y avait suspendu au dessus de la réception et qu’on apercevait à travers la vitre de l’entrée. Il n’avait jamais aimé les signes religieux mais il haïssait de tout son cœur celui-ci.

–       Je ne peux pas mourir, avoua-t-il avec un air de fatalité.

–       Allons, vous et moi sommes bien placés pour savoir que tout le monde…

Il fit un signe d’impatience.

–       Lazare ! Le premier ressuscité de l’histoire ! C’est moi !

Elle resta quelques secondes interdite. A la fois ça rejoignait ses fantasmes, son ressenti et en même temps ça semblait si incroyable, irrationnel comme certitude qu’elle ne pu s’empêcher de s’exclamer :

–       Et alors ?

Il brandit son bras furieux en direction du Jésus cloué.

–       Et alors !, Quatre jours ! Ca faisait quatre jours que j’étais enterré dans ce trou quand ce crétin m’en a sorti ! Vous avez idée de la chaleur qu’il faisait ?

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