La loi du marché – Chap 2 –

C’est un paradoxe déjà constaté avec la prohibition sur l’alcool, le profit est toujours concomitant de la répression. Le Volstead Act avait fait la fortune de la Cosa Nostra américaine et l’avait même structuré. Il en est un autre constaté depuis que Richard Nixon avait déclaré la guerre à la drogue dans les années soixante dix, plus le budget de la répression augmente, plus celle-ci se militarise, plus le trafique s’intensifie, se développe, s’internationalise et se déplace. Particulièrement pour ce qui s’agit des trois drogues les plus consommées au monde, le cannabis, l’héroïne, la cocaïne. Mais il est vrai que les états et plus particulièrement les Etats Unis, jadis plus gros consommateurs de drogue au monde aujourd’hui devancé par l’Europe, ont un rapport schizophrénique avec la drogue. De ce genre de rapport qui fait dire à nombre de trafiquant et de policiers que finalement la répression est un moyen de faire la guerre aux pauvres tout en maintenant certain pays sous la pression.

C’était exactement ce que pensait Ernesto Aguira de Fuentes, l’histoire de sa famille pouvait en témoigner. Dans les années 1900, son grand-père conjointement ruiné par la sécheresse et la prise de monopole des compagnies américaines sur la canne à sucre dans les Caraïbes, s’était tourné vers la marijuana plus rentable surtout quand la Californie l’inclut au Poison Act en 1906 pour des raisons essentiellement raciale. Puis à la veille de la guerre, vers 1915, l’Oncle Sam était venu voir son grand-père et lui avait proposé de cesser de produire de la marijuana illégalement pour produire de l’opium légalement. Il allait bien falloir anesthésier tous ces soldats estropiés. Dix ans plus tard Dupont de Nemour faisait campagne contre le chanvre afin de vendre son nylon, croisant dans la foulée les intérêts essentiellement racistes et puritains des ligues de vertu, le Marijuana Act était voté interdisant sa consommation sur tout le territoire. Quand à l’opium sont sort était connu depuis la même époque où on lui avait demandé d’en produire. Son grand-père retourna momentanément aux cultures traditionnelles toujours convaincu par les américains. Puis à la fin des années 20, les mêmes qui lui avaient offert de l’argent pour abandonner la marijuana et l’opium lui en proposèrent pour qu’il produise à nouveau de l’opium. La guerre, encore elle. Jusqu’à la fin de celle-ci. Après quoi son père avait reprit l’affaire et s’était lancé dans la marijuana exactement comme les cultivateurs colombiens jusqu’à ce que Nixon ait besoin d’un nouvel argument politique. Des tonnes de marijuana furent exportées et des tonnes furent saisies jusqu’au moment où les mêmes colombiens se rendirent compte qu’ils pouvaient gagner cent fois plus avec un produit bien plus souple. Un produit qui non seulement pouvait se démultiplier mais occupait moins de volume et dont l’un des principaux dérivés, le crack, était encore plus addictif. Autre attrait du dit produit, la coca ne poussait qu’à quelques endroits, en Amérique du Sud exclusivement, contrairement à l‘opium ou au cannabis. Une sorte d’OPA géostratégique qui avait fait la fortune des Cartels de Medellin, Cali, Norte del Valle ainsi que de ville comme Miami, Tampa, New York… etc. Le succès amena un regain de répression, la route des Caraïbes commença à devenir problématique, son père et quelques autres exportateurs de l’état du Sinaloa et de Basse-Californie proposèrent aux colombiens de leur ouvrir la route du Mexique en échange d’un pourcentage en nature. Cela faisait plus de cinquante ans qu’ils passaient herbe, opium, héroïne et clandestins et peu importe le durcissement des lois dans l’un des domaines, ils s’étaient adaptés. A l’époque Pabo Escobar mettait son pays à feu et à sang et venait de faire l’erreur de défier les Etats Unis. Son père avait compris alors que s’en était fini de lui. On ne défie pas un président américain, en campagne pour sa réélection, surtout pas quand il s’agit  d’un ancien directeur de la CIA comme George Bush Senior. Pablo Escobar était tombé, puis Cali, ils avaient été remplacés par des cartelitos, par les FARC, l’ENC, des restes de l’AUC ou des rebelles de Los Pepes, mais quoiqu’il en soit ils avaient été remplacés. Les américains avaient déversés aveuglément des tonnes de glyphosate sur la Bolivie, le Pérou, la Colombie pour détruire les cultures de coca sans tenir compte des cultures vivrières voisines. Le tout en dépensant des millions de dollars en programme de développement agricole alternatif, inciter les paysans à abandonner la coca traditionnelle pour la culture du riz Monsanto… En conséquence de quoi la violence s’était simplement déplacé du sud vers le nord pour commencer à envahir les Etats Unis même, et le marché était si bien saturé que de nouvelles routes avaient été ouvertes via le Brésil, les Caraïbes et la côte ouest de l’Afrique. Ce qui, dans le strict cadre de la position géographique du cartel, avantageait la concurrence. La guerre qui faisait rage dans son pays depuis dix ans s’expliquait par une de ces raisons. Mais il y avait aussi le contrôle de Ciudad Juares, Laredo, Matamoros, Tijuana… la corruption, la répression, les milliards de bénéfices en jeu et bien entendu le réseau de distribution à travers le monde. Contrairement à ceux du Sinaloa, le cartel qu’il dirigeait n’avait jusqu’ici jamais eu son propre réseau à l’international. Présent au Texas, en Arizona, en Oklahoma, au Kansas et au Nouveau-Mexique mais quand il s’agissait des autres continents, ils étaient soit passé par le même cartel de Sinaloa, soit par la ‘Ndrangheta avec qui le Sinaloa était en affaire. Une guerre plus loin, débarrassé de ses encombrants compétiteurs, il prenait directement langue avec la Calabre. Mais maintenant il en avait assez. Il était temps de ne plus dépendre de leurs seuls canaux sans pour autant rompre les ponts, sans leur dire en fait, et c’est là que Guerro intervenait. Il n’était pas colombien ni espagnol. Il était né à Los Angeles, il avait la double nationalité et son nom véritable était Raul Carlos Herecho Guerro. Comme beaucoup d’autres jeunes gens avant et après lui, il s’était d’abord vu proposer de faire la mule pour le compte de l’organisation. On leur donnait de l’argent et une voiture neuve, on les laissait s’amuser un peu avec et puis on leur disait de traverser la frontière, ce qu’il pouvait faire sans mal grâce à leur ticket d’or, en échange de quoi on leur donnerait une autre voiture. Si le jeune était prometteur, montrait des dispositions dans un domaine particulier on investissait sur lui. Certain devenait tueur à gage, comptable, chimiste, magistrat, policier. Luis ou plutôt Raul était d’une famille de la petite classe moyenne avec de bonnes notes à l’école. Le cartel finança ses études en lui laissant le choix entre le droit ou le commerce international. Il avait le goût du risque, du jeu, le garçon choisi les affaires. Installé à Aruba c’était lui qui avait organisé la nouvelle route vers l’Europe avec les calabrais et les colombiens et imaginé plusieurs moyens de transport avec succès. Aujourd’hui son patron attendait de lui qu’il monte sur pied un circuit de distribution européen sans passer par les italiens, calabrais ou non. La France était prometteuse. Géographiquement parfaitement placée, avec un circuit quasi naturel à travers les cités, une concurrence confinée, plusieurs ports et aéroports importants, et une politique officielle qui refusait d’admettre la plus petite implantation mafieuse sur son territoire. Autant offrir une cape d’invisibilité à tous les voyous en odeur de mafia. Mais pour le moment la France était problématique.

Elle le regardait qui déambulait le long de la piscine. La démarche d’un chat, le corps long et musclé, les traits fins et racés, aux yeux ambrés et la peau cuivrée. Son slip de bain noir laissait deviner une virilité généreuse, un tatouage majestueux et complexe lui dévorait toute l’épaule droite, il avait les cheveux noirs corbeau qui flottait légèrement sur sa nuque. C’était la mode de nos jours, tout Miami regorgeait de beaux musclés tatoués. Celui-là, devinait-elle, devait être mannequin et sans doute pédé comme un phoque.

–       Jaime !

Ou gigolo à en juger par la femme qui venait de l’interpeller. La quarantaine, genre working girl qui n’a pas vu un bord de piscine depuis un moment, coloration standard, lifting des seins et du nez, rouge à lèvre clinquant et bijoux à mille dollars. Une avocate d’affaire qui en avait marre de se taper son jardinier peut-être, une assistante du procureur deux fois divorcée, une vice-directrice de banque entre deux états…Le garçon lui rendit un sourire à lui pincer le cœur. Pendant quelques secondes le dard de la jalousie obscurci son esprit. Elle aurait aimé pouvoir l’insulter rien que parce qu’elle avait les moyens de se le taper.

–       Je suis fatiguée, je vais dans la chambre, tu viens ?

–       Que seguro mi amor

Il lui tendit élégamment la main et l’aida à se lever. Quelle grimace pensa-t-elle en les regardant s’éloigner vers le lounge. Une collégienne de quinze ans en train de s’essayer à son premier numéro de salope. La collégienne se laissa embrasser dans l’ascenseur sans résistance. Jaime avait des lèvres de velours et une langue magique. Et il n’y avait pas que ça de magique chez lui… Ce qu’elle tenait dans sa main, soupesait à travers le slip… Mon Dieu qu’il s’en servait bien… Dieu que la nature l’avait bien pourvu. Quand elle l’avait croisé la première fois dans ce bar, elle aussi avait cru un moment qu’il était homosexuel tant il semblait irréel, puis il lui avait sourit, et elle s’était également dit qu’il devait s’agir un de ces gigolos comme il en trainait pas mal à South Beach. Moitié mannequin moitié prostitué mâle et le plus souvent complètement con. Mais sur l’instant ne vit pas de mal à ce qu’il entame la conversation parce que c’est toujours flatteur de se faire draguer par un beau garçon de moitié son âge. Il la prit complètement au dépourvu. S’il était bien mannequin, il s’intéressait à l’art, à la danse contemporaine, au théâtre, à la politique, et il était également musicien, jouait au polo et avait déjà fait une fois le tour du monde. Pouvait tout autant discuter de l’importance de Matisse dans la genèse du cubisme, que de la Guerre en Irak ou des mérites comparés des albums Purple Rain et Sign of The Time. Etait-ce pour tout ça qu’elle en était tombé amoureuse ?.Ca aurait largement suffit à bien des femmes. Mais il avait quelque chose en plus. Il avait de l’humour et il était élégant. L’homme parfait en somme. Bien entendu elle ne se faisait pas d’illusion, ça ne durerait pas. Rien ne dure. Un jour ils se sépareraient, un jour il ou elle verrait les failles de l’autre et le lui reprocherait. Mais en attendant elle s’en fichait comme la collégienne qui se croit immortelle, elle profitait, jouissait, était heureuse, et c’était tout ce qui importait. Le téléphone sonnait alors qu’ils entraient dans la suite. Elle sautilla comme une fillette en chantonnant jusqu’au bureau où étaient posés leurs deux mobiles.

–       Ah je crois que c’est toi !

Elle lui tendit l’appareil et alla se refaire une beauté dans la salle de bain. Quarante sept ans, divorcée et sans enfant, elle se trouvait encore pas trop mal conservée pour une femme qui travaillait dix à quatorze heures par jour. Elle ne fumait pas, surveillait sa ligne, courait tous les weekends, bref faisait ce qu’il fallait dans un monde où la compétition concernait aussi bien les qualités professionnelles que la beauté, l’âge, la capacité à montrer aux autres en toute circonstance qu’on était alerte, dans le coup, dynamique, éternellement jeune. Ses seins avaient l’air naturel, son ventre  était plat et musclé. Certes, elle s’était un peu épaissi au niveau des hanches et des cuisses, les ailes de son nez s’étaient creusées, et les rides au coin de la bouche étaient plus marquées. Mais dans l’ensemble, merde, elle était pas mal non ? Elle se pencha par-dessus le lavabo pour examiner le dessin de son rouge à lèvre. Un jour Jaime l’avait comparé à la Cindy Crawford d’aujourd’hui, dans sa bouche c’était un compliment dans ses oreilles une flatterie quoi que bien agréable. Elle n’avait pas cette insigne sexualité qui émanait encore de Crawford, elle ne l’avait jamais eu pas plus qu’elle ne s’était jamais considérée comme une belle femme. Plutôt dans la moyenne disons. Mais c’est ce qu’elle aimait chez lui, en plus de tout le reste, il vous faisait voir les choses avec un regard positif, ouvert. Sans calcul, frais, un peu comme un gosse. Elle l’aperçu qui se tenait derrière elle, son regard doré et chaud posé sur sa nuque. Elle lui sourit, il lui rendit son sourire et ça lui fit comme un soleil sur le visage. Parfois ça l’effrayait quand même. Il était si beau, si brillant, si parfait en tout et chacune de ses mimiques faisait bondir en elle un cœur de midinette. Que se passerait-il quand ça s’arrêterait ? Quand il se lasserait d’être avec une femme de vingt ans plus âgée que lui ? Elle essayait de ne pas y penser mais quand ça arrivait, quand il l’avait fait jouir plus fort que d’habitude par exemple elle se disait qu’au moins s’il était son dernier amour alors il aurait été le plus beau. Soudain il referma un filin d’acier autour de son cou et serra en la plaquant contre l’évier avec le poids de son corps. Plus petite que lui ses pieds ne touchèrent bientôt plus terre, les mains agrippées à son cou, essayant désespérément de passer les doigts sous le garrot qui s’incrustait dans sa chair. Elle voyait son visage dans le miroir, il la dévisageait impassible. Il attendait, confiant, les muscles bandés, il regardait son visage noircir, ses globes oculaires se remplir de sang, la plaie s’ouvrir autour de son cou, la langue qui bandait contre la joue, déformant son visage de gagnante du Rêve Américain. Puis l’odeur de merde et d’urine retentie comme une alerte. Il la relâcha juste avant que les artères n’éclatent. Elle retomba sur le carrelage, molle, la langue sortie et violacée, la gorge cisaillée d’où s’échappait un bouillon de sang rose. Il prit une douche, se rasa, se parfuma, choisi un polo Ralph Lauren et un pantalon crème Calvin Klein dans sa garde-robe, s’inspecta dans le miroir de pied de la chambre, se trouva à son goût et sorti.

Bastien était un perdant de la méritocratie à la française. Un exilé des Droits de l’Homme et du Citoyen, de la République indivisible. Il ne connaissait que les inégalités, n’avait jamais vu de fraternité à part chez les ivrognes, quand à la liberté, disons pour faire court que la misère est plus une prison qu’un parc à thème. Il vivait au cinquième étage d’une tour foireuse, ascenseur à la pisse, la plus part du temps en panne. Frigo et sacs poubelles par la fenêtre parce que donc l’ascenseur, et l’habituelle bande de teneurs de mur plantés dans le hall du soir au matin dans les vapeurs de shit, d’urine et de 8,6 éventée. Un de ces petits blancs dont raffolaient aujourd’hui les hommes politiques pour expliquer combien ils étaient opprimés non pas par l’économe libérale ou les 1% qui possédaient la moitié de la planète mais par l’immigration et les musulmans. Le fond de commerce du Parti Communiste à Marine Le Pen, de Zemmour à BFM TV et TF1. Sa mère faisait les ménages et son père avait été ouvrier chez PSA, médiocre à l’école il avait été gentiment mis sur une voix de garage. Il avait travaillé dans le bâtiment comme coffreur puis, suite à un problème de dos, s’était recyclé comme gardien de nuit, maitre chien, coursier, livreur… Il avait bien entendu connu le chômage, suivi des formations et des stages qui ne menaient nulle part, fait quatre bilans de compétence parfaitement dispensables avec l’aide de spécialistes payés très cher par l’état pour ne strictement rien faire. Il avait même passé un CAP de cuisine qui l’avait conduit vers la précarité. Aujourd’hui il était au chômage et vivait avec sa petite amie Marie du RSA et de l’allocation logement dans un deux pièces mal isolé avec une fuite jamais réparée qui verdissait le mur de la salle de bain. Ce qui revenait à dire que les mêmes qui venaient lui expliquer à la télé qu’il était opprimé par ses voisins de palier l’assaisonnaient de temps à autre du titre enviable d’assisté, ou lui expliquaient qu’il fallait qu’il comprenne que la France d’en bas n’existerait pas sans celle d’en haut ce pourquoi il fallait alléger les charges patronales. Mais de tout ça Bastien s’en fichait complètement. Personne n’aurait jamais ni son vote ni aucun de ceux qu’il connaissait. Il vivait dans cette frange du monde où la notion même de nation était abstraite, où ce qui se passait dans le poste en terme d’évènement médiatique était une succession de spectacles dont on ne comprenait pas le sens. Où ce même monde était limité par les périmètres géographiques immédiats, les voisins, les connaissances et ce qui se passait au quotidien. D’ailleurs Bastien s’intéressait peu à ce qui se déroulait derrière la lucarne, c’était le truc de Marie ça, les séries surtout. Lui, pour se détendre, il allait chasser. Enfin c’état plus l’idée qu’il aimait. Chasser en soit, tuer, ce n’était pas sa priorité. Il prenait Robert, son épagneul, avec lui, son fusil et partait dans les champs derrière les tours. Au-delà c’était l’autoroute, le périphérique, l’aéroport avec ses avions qui partaient vers des destinations où il n’irait jamais. On trouvait un peu de tout par là, faisan, lièvre, marcassin, mais jamais il n’aurait pensé découvrir un cadavre dans une voiture avec deux sacs remplis d’une montagne d’argent. Ca, ce genre d’affaire, on les voyait qu’à la télé ou dans ses rêves. Quand on louchait sur le montant de l’Euromillion par exemple, ou qu’on recevait sa note d’EDF alors qu’on était déjà dans le rouge et en début de mois. Et dans les films ça se passait toujours de la même manière, l’argent appartenait à des gangsters qui finissaient pas vous retrouver. Bastien se dit qu’il n’était pas dans un film mais que la prudence ne pouvait pas faire de mal, d’ailleurs il ne voyait pas bien comment il allait rentrer chez lui discrètement avec ces sacs et tous les traine-lattes qui squattaient le hall. Alors il commença par aller les cacher dans un coin qu’il connaissait sous un immense buisson de ronce et n’en parla pas à Marie. Mais comment vivre, dormir, manger ou même respirer quand on sait que pas loin, dans un seul sac, se trouve de quoi changer toute votre vie, de quoi même en avoir une nouvelle ? Alors après avoir passé une soirée dans ses pensées et la moitié de la nuit sans dormir, il fini par aller chercher un des sacs. Bon Dieu que c’était lourd ! Toutes ces tomates ! Ces Ben Laden !Tous ces billets rouges comme il n’en avait jamais vu qu’à la télé ! Combien il y avait ? Le sac pesait dans les trente kilos devait bien y avoir dix millions au moins ! C’est comme ça que Marie le trouva vers cinq heures devant un gros tas de billets froissés sur la table de cuisine, Bastien un sourire d’enfant en travers du visage.

–       Qu’est-ce que c’est que tout cet argent ?

–       Un cadeau du ciel, répondit-il rêveusement.

–       Depuis quand tu crois au ciel toi ?

–       Depuis que j’ai touché l’Loto.

Marie regarda le tas de billets.

–       C’est le Loto ça ?

–       En quelque sorte…

En quelque sorte ce n’était pas la bonne réponse, en quelque sorte c’était pas en sorte du tout, pas le Loto ni aucun remède miracle et papier qu’on nous disait à la télé. Elle savait qu’il n’était pas malhonnête, qu’il n’aurait jamais volé personne alors d’où ça pouvait venir ça lui faisait peur comme n’importe quel mystère pouvait lui faire peur.

–       Je sais pas où t’as trouvé cet argent mais faut le ramener.

–       Pas la peine on va partir.

–       De quoi ?

–       On va partir !

–       Partir ? Mais partir où ?

–       Loin, le plus loin possible.

–       L’Espagne ?

–       Au moins !

Les yeux de Marie brillèrent brièvement. Elle avait toujours rêvé de partir en voyage, de voir la mer, ces choses là. Mais c’était que des rêves et elle le savait bien. Les gens comme eux ne partaient pas, jamais. Les gens comme eux ne touchaient pas non plus des montagnes d’argent, ils auraient beau jouer tous les mois à l’Euromillion, jamais ils ne tireraient le gros lot. C’était comme ça, les gens comme eux étaient nés pour être et rester pauvre, et si de l’argent tombait du ciel alors on pouvait être certain que les ennuis suivraient. Elle regarda les billets et se mit à gémir en se tordant les mains.

–       Faut que tu rendes cet argent Bastien, je sais pas où tu l’a pris mais faut que tu le rendes.

–       Le rendre à qui ? Il est plus à personne, répondit-il sans lâcher l’argent des yeux.

Il prit une liasse au hasard et compta rêveusement. Ca faisait trois fois qu’il comptait ce qu’il y avait sur cette table. La première il s’était embrouillé dans les chiffres, la seconde il n’y avait pas cru alors il avait recompté, il y avait cinq millions et demi rien que sur la table de la cuisine. A vous donner le tournis.

–       Bastien j’ai peur ! Gémit-elle au bout d’un instant.

–       Peur ? Y’a pas de raison d’avoir peur si on fait ce qu’il faut.

Elle avait vingt et un an, passé un BTS commerciale, fait une douzaine de stage en entreprise. Intelligence moyenne, beauté standard, originaire de Décine, père marocain et mère française. Elle avait fini par hériter d’un boulot de standardiste en CDD pour une grosse agence de voyage. Elle ne s’y plaisait pas plus qu’ailleurs mais au moins ça lui laissait du temps. Sur Facebook, Twitter, Tinder, Instagram, Skype, Périscope… ma vie passionnante et en directe quand tu veux. Elle draguait, se faisait draguer mais allait rarement jusqu’au bout. Causait avec ses amis virtuels de tout et de rien, mais surtout de rien. Enchainait les duck face, un par jour, qu’elle accompagnait d’une citation de grands auteurs. Elle publiait également des vidéos insolite d’animaux, des photos d’elle en maillot de bain, des vignettes « partage ça si tu es d’accord », des clips de Ryanna, Beyoncé, ou Charles Aznavour, et de temps à autre la photo d’un beau mâle torse nu, star ou inconnu qu’elle légendait de petits cœur, reprise en adoration par plein d’autres commentaires féminins.  Alors quand elle le vit qui entrait dans les bureaux, racé, élégant, félin, bronzé, brun, viril, elle se demanda un instant si elle n’avait pas basculé dans une autre réalité, avant de mettre en statut : « les filles y’a une BOMBE qui est rentré à l’agence ! »

–       Bonjour mademoiselle, je suis venu voir monsieur Minouche, Hakim Minouche.

Il parlait français avec un fort accent genre espagnol. Il avait une voix grave, feutrée, délicieuse.

–        Ah euh… hein… euh… pardon… oui, non…

Mais qu’est-ce que c’était que ce sourire de démon ?

–       Tout va bien mademoiselle ?

–       Euh, oui, oui, euh je veux dire non, il n’est pas ici. Il a démissionné.

Il lui fit répéter.

–       Monsieur Minouche a démissionné ?

–       Oui.

–       Vous ne sauriez pas où je pourrais le trouver par le plus grand des hasards ?

L’œil plein d’espoir, encourageant, le sourire lumineux, chaleureux qui vous invitait.

–       Euh non… en fait je crois qu’il est parti en vacance après.

Elle n’arrivait pas à le quitter des yeux, et quand son sourire disparu subitement ce fut comme si les nuages se posaient sur le soleil.

–       Oh je vois… il m’a organisé un voyage inoubliable, je voulais lui proposer un nouveau travail justement… comme c’est dommage… Vous savez quand est-ce qu’il rentre ?

–       Non.

Il avait un air si déçu qu’elle ne put s’empêcher de s’exclamer :

–       Mais je peux me renseigner si vous voulez !

Tarik, le jeune frère d’Abdel Houchim, était le portait type du jeune caïd de cité. Rien que sa façon de se tenir devant l’autorité, le dos droit, la poitrine en avant, on sentait une envie d’affrontement, de démontrer sa valeur, prendre sa place de jeune homme. Entendu dans l’affaire de la fusillade il affirmait avec force n’être au courant de rien, qu’il avait prêté sa voiture sans savoir ce qu’on allait en faire et que bien entendu jamais il n’aurait accepté s’il avait su pas plus qu’il n’avait entendu parlé d’un certain Salim Abdelkrim alias Titi. Les policiers qui l’interrogèrent n’insistèrent pas. Ils  le firent attendre dans le couloir le temps que son grand frère passe à son tour et le croise. Ils l’avaient fait monter à Paris sous un faux prétexte et à la demande de Stern. Comme prévu les deux se bouffèrent la gueule. L’un reprochant à l’autre de vouloir jouer les grands, le second de se mêler de sa vie. Et bien entendu Tarik lâcha le nom de Titi, qu’il n’avait rien à voir là-dedans. La dispute se termina par des invectives en arabe. Stern attendait avec ses collègues dans un bureau attenant. Le prétexte invoqué était une autre affaire de cambriolage, à Paris cette fois, qui ressemblait à celle dans laquelle l’ainé des Houchim était impliqué. On l’interrogea donc là-dessus sans lui dire bien entendu qu’on avait déjà la plus part des responsables au frais avant de faire dériver la conversation vers ses liens avec Salim Abdelkrim. Car c’était bien ce à quoi ressemblait un interrogatoire bien mené, une conversation. Pas des baffes dans la figure, lumière dans les yeux et coups d’annuaire sur le crâne de la police des années 80. Mais un échange aimable, parfois tendu où intervenait un jeu combiné de marque d’empathie et de menace, de coup de pression et de considération oiseuse sur le temps qu’il faisait ou, dans le cas présent, le dernier match de l‘OL  Pour autant il continua de nier qu’il n’avait rien à voir avec l’affaire du Havre, un simple employé, quand à ce Titi il le connaissait à peine, juste un membre lointain et louche de la famille qu’il évitait le plus possible. Le baratin habituel. Stern entra avec un enregistrement d’une de ses conversations.

–       Bonjour monsieur Houchim, vous allez bien ? Je voudrais vous faire écouter quelque chose, vous allez adorer.

« – Putain d’enculé de Titi je vais le niquer ! Je vais le niquer – calme toi Abdel, Tarik est assez grand pour faire ses conneries tout seul ! – Mais putain l’autre lui a payé la location de la bagnole mille boules ! – Qui ça l’autre ? Qui c’est qui a dit ? Kevin, le frère du mec qui a claqué là-bas ! Ah c’est des conneries tout ça !»

–       ­Dites moi monsieur Houchim, vous semblez beaucoup plus familier avec monsieur Abdelkrim que vous ne le prétendez.

L’autre se renfrogna.

–       J’ai rien à vous dire.

–       C’est regrettable. Pourtant vous comprenez la gravité de la situation n’est-ce pas.

–       Quelle gravité !? Je vous dis je le connais pas, je le connais à peine Titi ! Vous pouvez rien prouver avec ça me la faites pas à l’envers !

–       Oh non je ne parlais pas de vous mais de votre frère. Si ce que vous affirmez s’avère vrai alors nous allons devoir l’inscrire au dossier comme complice dans un règlement de compte.

–       Hein ? Mais ça va pas !

Stern sourit et posa une fesse sur le bureau face à Houchim.

–       Allons Monsieur Houchim, vous et moi savons comment ça fonctionne, vous nous aider et on vous aide.

Le commandant ne tutoyait jamais les suspects, d’ailleurs il tutoyait rarement, question de distance, de respect aussi. Stern partait du principe que tout le monde était respectable jusqu’à preuve du contraire. Même un tueur d’enfant ou un terroriste. Les gens avaient des vies, des motivations, il n’était pas là pour juger leurs vérités mais pour les comprendre et les accoucher. Houchim refusa d’admettre qu’il avait quoique ce soit à faire avec le Havre, ni même qu’il connaissait les détails concernant la fusillade mais il balança ce qu’il savait sur son cousin par alliance, qu’il était en main avec un espagnol avec de grosses connexions, que les trois tonnes devaient sûrement venir de lui, pour autant il ne savait pas où se trouvait son cousin pas plus que le nom de l’espagnol, ni pourquoi ou avec qui des gars de son quartier s’étaient entre-tués. Mais là-dessus les policiers avaient leur petite idée. La résidence principale de Vitali et deux de ses établissements étaient sous surveillance, le Bœuf avait lui aussi mystérieusement disparu dans la nature. Aussi personne ne fut surpris quand on retrouva quelques jours plus tard dans le bois de Vincennes le cadavre torturé d’un de ses lieutenants. Un certain Raymond Ferracci, natif d’Ajaccio, monté très tôt à Paris où il s’était lié d’amitié avec le Bœuf alors qu’ils portaient encore des culottes courtes. Une autre pointure qui fit prédire au patron de l’OCRB une vague de règlements de compte entre Paris et Lyon. Milieu traditionnel contre voyous des quartiers, trois jours après la découverte du cadavre les 11,43 donnaient raison à ses prédictions. Deux jeunes, fusillés à bout portant dans leur 206 à l’entrée de Vaux-en-Velin, puis un peu plus tard un gros dealer des Minguettes abattu à la sortie d’un PMU à Villeurbanne.

Henry de Cazeneuve avait été incarcéré à Corbas dans une cellule prévue pour deux personnes et occupées par trois, et comme il était nouveau et visiblement pas du même monde que les trois hommes dans la cellule, il hérita du matelas par terre. Officiellement il n’y avait plus de matelas depuis la mise en fonction de la prison modèle. En réalité ils avaient commencé à arriver six mois après l’ouverture, puis avaient à nouveau disparus avant que la mise en application de peines planchées du futur mis en examen Nicolas Sarkozy remplisse à nouveau les cellules. Aujourd’hui on en était à un taux de suroccupation de 130% et les autorités continuaient d’affirmer qu’il n’y avait plus de matelas ni plus de deux individus par cellule. Il aurait pu bénéficier d’une mise à demeure avec bracelet électronique si le juge n’avait pas fait obstruction, son avocat y travaillait toujours. En attendant il était isolé au milieu de trois hommes entre dix-neuf et quarante ans, José, trois ans pour cambriolage, Slava, huit ans pour avoir décapité sa femme et Rachid, dix-huit mois pour détention de stupéfiant Des peines et des motifs qui ne reflétait aucunement leurs auteurs. Slava n’aurait pas fait de mal à une mouche et était passionné de livre d’histoire sur la seconde guerre mondiale, là où Rachid était un gros revendeur de Marseille qui compensait son quasi illettrisme par un don pour les chiffres et un goût pour la brutalité la plus franche. Quand à José, sous son air de gamin c’était un sociopathe pervers que Cazeneuve ne tarda pas à soupçonner de viol à répétition rien qu’à sa façon de parler des femmes. Mais si on l’avait mis avec eux c’était également en raison du calme qui régnait ici. Il était entendu que Rachid était le patron, Slava l’intercesseur avec les gardiens, José la grande gueule qui parlait trop mais faisait rire les autres. Slava faisait aussi office de conscience un peu tordue de la cellule.  Qui pouvait déclarer que vendre de la drogue par exemple c’était plus grave que de tuer quelqu’un, ou se disputer avec José sur le droit d’un homme à corriger une femme, ce qu’il trouvait parfaitement infect en dépit de ce qu’il avait fait à la sienne. Au milieu de tout ça il avait un peu de mal à trouver sa place. Il n’avait jamais fait de prison comme eux tous, n’avait même aucune expérience comme délinquant et il va sans dire qu’il n’avait guère connu leur condition de vie dans le monde extérieur. Lui restait cette sympathie qu’il avait envers les personnes issues des quartiers mais qui ici ne lui était pas d’un grand soutien. Rachid l’avait immédiatement ostracisé comme Le français de la cellule, alors que jusqu’à preuve du contraire il l’était lui-même au même titre que José, l’autre étant en situation irrégulière. Mais dans son imaginaire de colonisé perpétuel, il y avait quelque chose chez Cazeneuve qui rappelait le maitre blanc et ça le complexait. José lui déplaisait beaucoup, il s’en méfiait. Restait Slava et son goût pour la seconde guerre et l’histoire mais les autres n’aimaient pas beaucoup qu’ils étalent leur culture et souvent leur conversation se terminait par des quolibets ou des vos gueules on regarde le match. Neuf mètres carrés et demi à partager entre quatre hommes, à peine deux mètres carrés d’espace vitale par personne, une certaine diplomatie était indispensable. Si on ajoute à ça l’odeur d’homme, de merde et de pisse, de pet foireux, de bouffe, le parfum envahissant et sucré du shit, les beuglements de la télé et la nuit comme de jours les cris des autres détenus, l’obligation de faire ses besoins devant tout le monde, même avec un paravent de fortune, même en se disant qu’il avait un bon avocat, Cazeneuve commença à développer un eczéma en même temps qu’une constipation chronique. Sa femme ne s’était pas éloignée de lui en dépit des accusations qui pesaient sur lui et sa volonté de taire le nom de ses complices. En fait, comme c’est parfois le cas, cela l’avait rapproché de lui et accessoirement du monde. Certain de leurs amis l’évitaient ou avaient cessé de lui adresser la parole, ne répondaient plus à ses appels, faisaient dire qu’ils étaient indisponibles, et en dehors d’une poignée et de la famille, plus personne ne l’invitait nulle part. D’ailleurs même dans la famille ça grinçait. Son beau-père était purement furieux et refusait qu’on prononce le nom de son fils devant lui, sa propre sœur lui faisait la gueule comme si elle était responsable, et un de ses oncles s’était même permis de déclarer qu’il avait toujours douté de l’honnêteté d’Henry. Chaque fois qu’elle se rendait au parloir elle devait attendre avec les autres femmes, parfois des hommes, devant la prison. Tous semblaient sortir d’une cité ou d’une autre, respiraient la pauvreté, des petites vies qui n’intéresseraient jamais personne excepté peut-être la police et les juges. Les gardiens les traitaient uniformément avec mépris, méfiance et agressivité. Leur aboyant dessus dès leur arrivée, intraitables avec ceux qui n’avaient pas tous leurs papiers en ordre ou qui étaient en retard pour leur visite. Parfois les gens se rebellaient mais c’était rare. Et chaque fois qu’elle le retrouvait, il semblait un peu plus diminué que la fois d’avant.

–       Henry, il faut que tu parles, je t’en supplie ! La prison n’est pas un endroit pour toi !

Il leva des yeux misérables sur elle et répondit d’un ton sentencieux :

–       Ce n’est pas un endroit pour personne.

Les inspecteur Salazar et Domingo savaient que le touriste qu’il cherchait n’était pas du genre amateur de Gaudi, vieille pierre, Barcelone historique. Il avait beau travailler dans une agence de voyage son profil indiquait le modèle lambda du jeune aimanté par les Cannabis Club, les bordels, les filles faciles et les boites de nuit. Et des comme lui la ville en brassait des dizaines de millier à toute saison. Il y faisait une température douce sept mois sur douze, et il y avait tant d’endroit où faire la fête que l’air lui-même était régulièrement chargé de particules de cocaïne et les relevés indiquaient périodiquement des traces d’ecstasy dans l’eau de la ville. Un fléau de Marbella jusqu’ici en passant par Madrid et Ibiza qui faisait autant la fortune de l’Espagne que sa ruine. Les profits colossaux bétonnaient la Costa del Sol, l’internationale mafieuse y vivait dans le confort et le luxe, la corruption allait bon train et d’un pas feutré, chaque nuit des cargaisons débarquaient de Malte et du Rif, alimentant le pays et ses voisins. De fait Salazar et Domingo n’étaient pas enchantés par leur mission, un peu une aiguille dans une meule de foin, même avec une photo du guignol. Et puis, comme beaucoup de flics espagnols, comme leurs collègues des Pays Bas ou du Portugal, ils n’aimaient pas beaucoup ce genre de touriste, les français. Pas bidule et machine avec la marmaille et le bob, ceux-là ça faisait quarante ans qu’ils les supportaient, non la génération des quartiers, la jeunesse popu qui débarquaient, comme leurs ainés, en terrain conquis, mais encore plus bruyant, sans gène, bagarreur aussi et une fois sur deux occupée aux combines. Toute la gamme de vol, simple ou qualifié, avec violence ou sans, à la roulotte, à l’arraché, et bien entendu achat illégaux, deal, et go fast. Mais les go fast c’était un autre domaine, ceux là étaient discrets par nécessité. Les autres étaient juste jeunes et la plus part du temps cons comme des verres à dent. Des cons lâchés dans un genre de lunapark pour fêtards de 15 à 77 ans. Du moins c’est comme ça que les deux inspecteurs les voyaient. Le premier avait huit ans de métier, le second trois. Ils connaissaient bien leur ville et les centres d’intérêts principaux des clients de cette espèce. Ils en firent vite le tour, en vain. Mais après tout si l’autre travaillait dans une agence de voyage il devait connaitre des endroits que ses collègues ignoraient. Forcément. Aidé d’une stagiaire, ils avaient déjà téléphoné à tous les hôtels, pension de famille et auberge de jeunesse de la ville Son portrait faxé circulait  sur tous les commissariats mais jusqu’ici, comme disait Domingo, wallou. Une semaine presque complète de recherche avant de voir la chance. Le patron du Bling Bling, ça s’invente pas, l’avait eu comme client. Il était monté deux fois avec Graziella, une grande noire aux cuisses de nageuse de combat, moulée dans un incendie rouge Lycra avec des nichons de compétition et des faux cils itou. Maquillée comme un compte de campagne, lèvres pétard fuchsia d’une vulgarité exquise et qui parlait l’espagnol approximatif avec un fort accent du bled. Au bout de vingt minutes les deux inspecteurs en savaient un peu plus, apparemment il louait un appartement dans la périphérie et se faisait appeler Toufik. Ce qui leur fit craindre qu’il vivait ici sous une fausse identité. Il disait être là pour affaire, s’habillait correctement, payait cash et se la racontait un peu. Se vantait de faire du business en France, immobilier avait-il prétendu, mais Graziella grommela que c’était rien que de la merde. Sans plus de précision. Est-ce qu’il louait à l’année ou était-ce ponctuel ? Elle n’en savait rien non plus. Ils décidèrent que c’était du ponctuel. Minouche n’avait pas de casier. Quelques délits mineurs avant sa majorité et suspect plus tard dans une affaire de drogue, mais rien de plus. Il avait un BTS tourisme, il travaillait, vivait à Vénissieux où il avait grandit, un gars presque sans histoire. Mais assez organisé pour se trouver une situation de replis en cas où. C’était la fin de la saison, il y avait beaucoup place partout, ils recensèrent tous les appartements de vacances connus par zone et passèrent quelques nouvelles heures accroché au mobile en sirotant des cafés machine.

–       Señor Minouche ? Toufik ? Como no !

–       Está aquí ?

La logeuse était une solide bonne femme vissée sur de grosses jambes aux mollets coniques, la cinquantaine, robe à fleur qui boudinait la barrique de ses hanches et écrasait ses seins flapis. Clope au prétoire, deux couronnes en or et rouge à lèvres flash. Elle parlait fort avec l’accent du nord,  des mains de lavandière et des escarpins saumon, la peau matée par le soleil, brushing et coloration. Mais elle ignorait s’il était chez lui ou non. Venait-il souvent ? Non pas souvent mais toujours chez Mama Consuela. Elle leur donna son numéro, en vain. Il n’était pas chez lui ou occupé à autre chose, Les deux inspecteurs décidèrent de se rendre sur place. Il vivait à Santa Colona de Gramenet, à une demi-heure de la ville, et comme un atavisme il s’était choisi une cité. HLM des années 90, nouveaux ensembles rose italien, à peine dix ans et déjà tapés. Un champignon sur le flanc de la ville vendu et fabriqué comme un village Schtroumph par des urbanistes cybernétiques. Avec ses rues tracées à l’américaine, baptisées comme dans une Zone d’Activité avec des noms imaginatifs tel que carrer de la Muntanya, rue de la montagne,  où il résidait, résidence de los Cerezos, les cerisiers, bâtiment Santa Maria, appartement 584. Les deux flics avaient grandit dans ce genre d’environnement, et ce genre d’environnement avait grandit avec les flics. Chouffés immédiat à peine un pied posé dehors la voiture. Les jeunes, les vieux, passant dans la rue, posés devant les porches, madame assise au square à papoter pendant que les morveux se chahutaient, et même aux fenêtres. Ici c’était paisible, prolo, chomdu et démerde avec quelques familles classes moyennes par çi par là qui assuraient le quartier d’une certaine sécurité. Le hall était propre et pas sous occupation, mais à l’interphone.non plus il ne répondait pas.

–       Perdone señor es la policía.

Quand un flic a besoin d’entrer dans un immeuble, il ne s’embarrasse pas, il sonne à toutes les portes. Et si ça prit un petit peu de temps c’était juste parce que le vieux monsieur était plus arabo qu’espagnol et plus sourd que méfiant. Huit étages anonymes, murs blancs, plaintes orange, portes verte, standard hosto et administration. Celle de la  584 était entre ouverte, juste assez pour qu’en passant on ne le remarque pas. Le regard des deux inspecteurs se croisèrent Salazar entra le premier. L’entrée était plongée dans une semi pénombre qui trahissait un meublé fonctionnel et impersonnel. Elle donnait sur un petit couloir qui distribuait la chambre à coucher et le salon. Là-bas les fenêtres étaient ouvertes et les rideaux à demi tirés. Il pouvait sentir l’air tiède du dehors chargé de sel et d’essence, diesel et odeur de cuisine, caviardée des échos de la marmaille, des voisins s’invectivant ou se saluant et rebondissaient sur les parois rose Italie sans parvenir toutefois à masquer le silencieux fumet de mort. Salazar sorti son arme de service et avança avec appréhension. En huit ans il n’avait jamais eu à s’en servir et comptait bien que ça dure. L’un et l’autre étaient de bons flics sans histoire. Ils avaient eut quelques grosses affaires, et comme tous leurs collègues de part le monde avaient vécu bien plus de violence qu’ils n’auraient souhaité. Mais jamais quelque chose comme ça. Il gisait sur une chaise, les mains liées avec du fil de fer qui lui rentrait dans la peau, noire, violacée, maculée de sang séché. La main droite était clouée à l’accoudoir, les os défoncés à coup de marteau qui faisaient comme des dents ébréchées surgissant des boursouflures de la viande noircie, les doigts écrasés, tordus, veines éclatées par des tiges d’acier souillé. A la gauche il manquait quatre doigts, éparpillés par terre par petit bouts comme des saucisses calcinées. Sa chemise était ouverte jusqu’au nombril, la poitrine et le ventre couverts de brûlures de cigarette qui montait jusqu’à la gorge,. Son visage avait été pelé jusqu’à l’os, avec patience, attention. N’épargnant pas un muscle, pas une fibre, on devinait sous les croutes de sang, les sillons de la lame suivant le dessin d’une pommette pour mieux soulever sa peau et l’arracher par lamelle. De longues et fines lamelles éparpillées un peu partout autour du cadavre, collées au mur. Il lui avait bien entendu découpé les paupières mais ne lui avait pas arraché les yeux, comme s’il tenait à ce qu’il voit tout avant de mourir. Mais sur le moment, Salazar ne comprit pas ce qu’il regardait. Une forme humaine bizarrement tordue sur sa chaise, La face barbouillée floue, irréelle, au fond de laquelle brillaient deux yeux bleus fixés sur le pays froid de la terreur. L’inspecteur  pas plus que son collègue, n’oublierait jamais sa première impression, comme de contempler l’abime. Et quand enfin il  comprit, comprit le charnier, l’horreur, que ces choses à ses pieds étaient de peau humaine et de viande, il sut qu’ils avaient franchi l’antre du diable.

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