Coup de main mortel-part 2.

Se sentir important ça ne lui était pas arrivé souvent. En fait ça ne lui était arrivé que deux fois. Celle où Caroline Burn avait accepté d’être sa cavalière au bal de promo et la fois où il avait reçu son diplôme de l’académie. De ce seul point de vue l’agent spécial Harrington avait changé sa vie. Le chef du département leur avait accordé une rallonge de budget, la CIA ouvert une partie de leurs archives, l’anti terrorisme avait mis sous surveillance un certain nombre d’activistes serbes ou croates, suprématistes ou nazi américains. C’était un peu comme au temps de la chasse au cartel mais en mieux, cette fois c’était lui et Wang qui étaient en charge, épaulés par l’agent spécial Harrington lui-même. Mais ce n’était pas tout, il se rendait régulièrement à des déjeuner avec ses chefs, ou en tête à tête avec l’agent de la CIA. On lui demandait son avis !

  • Vous savez on ne souligne jamais assez l’importance de l’ennemi de l’intérieur, affirmait Harrington en pointant vers lui sa fourchette en argent.
  • Peut-être que l’Amérique a une trop petite histoire pour avoir une grande mémoire.

Ils étaient attablés dans une de ces adresses discrètes et cosy en haut d’une tour de verre et d’acier sur le front de l’Hudson. Le genre d’endroit où ne se rendaient même pas les traders tant était sélectif le droit d’entrée. Et interminable la liste des demandeurs.

  • Très finement observé.

Wang de son côté n’était pas jaloux de l’attention particulière qu’on prêtait à son collègue. Rester en retrait convenait à son tempérament et le supplément de lectures et d’informations offertes par la CIA et leurs collègues de l’anti terrorisme nourrissait son imagination à ravir. Pour autant il continuait d’enquêter sur les trois principaux suspects. Des infos contradictoires prétendaient que Gunn était mort depuis deux ans et d’autres qu’il était en cavale. Noonan était toujours introuvable et Petrovic et bien il avait peut-être un bon tuyau mais il devait se rendre au pénitencier de Marion pour s’en assurer. Pendant qu’il prenait l’avion et allait interroger un dénommé Vorpsi, escroc de seconde zone, Hampton épluchait à nouveau le passé des victimes de Noonan. Il commença par BG et découvrit sans mal des cousins et des neveux passés par la case Nation of Islam, la plus part étaient en prison, aucun pour activisme. Pour autant James « BG » Hornet n’avait jamais approché la politique de près ou de loin. Et Malone pas plus. Mais ce qu’il découvrit sur le taxi l’inquiéta un peu plus.

  • Vous savez où il travaillait il y a deux ans ?
  • Non.
  • A Millstone.
  • La centrale ?
  • Oui.
  • Vous en avez parlé à Harrington ?
  • Pas encore, je crois que je veux aller renifler l’ambiance sur place avant.
  • A Millstone ?
  • Non chez lui. Il avait une femme et un enfant peut-être qu’ils savent quelque chose… Et de votre côté ?

L’homme qu’il avait interrogé avait le vice dans les yeux à se demander comment il avait pu arnaquer qui que ce soit. Le directeur l’avait informé, il avait un QI qui plafonnait à 85, savait à peine lire et écrire mais il savait compter. C’était lui qui s’était manifesté auprès du FBI, il avait quelque chose à vendre à propos de Petrovic, et comme il n’était pas bien malin ses exigences étaient astronomiques. Wang l’avait rapidement fait redescendre sur terre.

  • D’après ce qu’il dit Petrovic est mort. Ses potes auraient parait-il offert cinquante mille pour la tête de son tueur et le double pour son commanditaire, et le plus beau c’est qu’il nous le refile à nous !
  • Pourquoi ? En échange de quoi ?
  • Il est albanais, il déteste les serbes à ce qu’il m’a raconté, mais il voulait quand même ses cinquante mille et une libération anticipée.
  • Bah tiens, et il a eu quoi ?
  • J’ai fait semblant d’appeler un juge et je lui ai promis une libération anticipée.
  • Parfait, ah, ah, ah !
  • Le tueur s’appellerait Paul Benkowski, son ancien codétenu, il s’est vanté devant lui de l’avoir refroidi pour un copain.
  • Il a dit qui ?
  • Non, un gars de New York, un polonais, c’est tout ce qu’il sait. D’après les dires de Benkowski il l’aurait enterré dans une forêt du New Jersey.
  • Pour quel motif ?
  • Un service comme ils disent…
  • Et ce Benkowski vous avez vérifié ?
  • Il est sorti il y a six mois, c’est tout ce que j’ai sur lui. Sinon il a un casier long comme un bras.
  • Des liens avec les milieux extrémistes ?
  • J’ai rien trouvé de ce genre, on le dit lié à une bande qui sévirait à New York et dans ses environs. C’est tout, faudrait qu’on en parle à l’antigang peut-être.
  • Concentrons nous sur la question du terrorisme, dit d’autorité Hampton avant de se rendre compte qu’il ne parlait pas à un subordonné, il ajouta : je pense.
  • Oui, comme vous voulez, répondit son collègue sans s’émouvoir. Je rentre par le vol de dix heures.
  • Très bien.

Mais le moment où Hampton se senti réellement important c’est quand on lui demanda de faire une synthèse de son enquête qu’il devait présenter auprès d’un staff de directeur de la CIA en personne. Pour lui c’était à la fois une consécration et un motif de stress, Charles voyait les choses complètement différemment. Il n’avait aucune confiance en Harrington pas plus qu’en la CIA en général. Pour lui il le menait en bateau pour servir ses intérêts et le jetterait à la première occasion. Ces gars de la CIA étaient tous des magouilleurs et ils n’avaient du respect pour rien. Pour la première fois ils étaient en désaccord. Hampton se dit qu’il était peut-être jaloux d’Harrington, du temps qu’il passait avec lui. Ou bien était-ce qu’on parlait de lui à la direction et qu’il le savait. Ca le décevait un peu même si d’un autre côté il voulait bien comprendre, depuis le 11 Septembre il avait un genre de passif avec la Compagnie. Mais du coup ça avait mis comme une petite distance entre eux et ils se voyaient moins. Pourquoi pensait-il à ça ? Il avait mieux à faire non ? Cette synthèse, cette fichue synthèse. Est-ce qu’il pouvait refaire le coup du pacte Germano-Soviétique à des espions ? Comment orienter son propos ? On lui demandait au-delà de la synthèse de faire part d’un péril, avait-il suffisamment d’éléments ? Il se resservit un verre de scotch, en bu la moitié et clapota quelques mots incertains sur son clavier. Au dehors on entendait une télé hurler. Probablement les gosses Collins qu’on avait laissé seuls à la maison. Tant pis pour les parents… Au bout du troisième verre il décida qu’il en avait assez, laissa son travail et descendit sur Manhattan pour diner. Dans son coin tout était fermé à cette heure. En temps ordinaire il aurait appelé Charles mais donc… Ca ne le gênait pas de diner seul mais ce soir ce qu’il aurait voulu c’est un peu de compagnie féminine. Faute de quoi il alla manger dans un petit restaurant italien familial au sud de Manhattan. Spaghetti de la mare et un petit chianti bien frais. Il était occupé à déguster quand Harrington l’appela. Il lui demanda ce qu’il faisait, se proposa de le rejoindre, il n’avait justement pas encore diné.

  • J’ai été recruté à Yale, confiait l’agent en se taillant une part dans son escalope milanaise. C’était juste avant le 11 Septembre. Evidemment j’ai voulu partir à la première occasion. J’ai fait trois demandes avant qu’ils acceptent de me déléguer à Kaboul.
  • Vous y faisiez quoi ?

Harrington se contenta de sourire et d’avaler son morceau.

  • Et vous pourquoi le Canada ?

Hampton eut un petit sourire forcé.

  • J’avoue que ce n’est pas intérêt professionnel, je ne supporte simplement plus New York. J’ai besoin de grands espaces, de nature, je suis un gars de la campagne vous savez, du Kentucky.
  • Qu’est-ce qui s’est passé en Arizona ?

La question le prit au dépourvu.

  • Oh… nous avons eu des pépins avec les cartels.

Harrington sourit de nouveau.

  • Vous éludez.
  • Un peu… je n’aime pas beaucoup en parler.
  • Je comprends, ça dû être un choc, quatre-vingt deux cadavres… Sans compter les cinq policiers tués et les dix blessés dans l’explosion.

Hampton ne répondit rien, il aurait aimé qu’on change de sujet. A chaque fois c’était la même, les souvenirs raffluaient et cette nuit il ferait des mauvais rêves.

  • Pourquoi ils vous ont muté ? Vous étiez bien noté il me semble.

Que cherchait-il à la fin ? En quoi cette affaire l’intéressait ?

  • La moitié de l’équipe a été mutée. Ils avaient peur que certain d’entres nous veuillent se venger, mentit-il avec un aplomb qu’il ne se connaissait pas.
  • Oh, je vois.

Pourquoi sentait-il qu’il ne le croyait pas, mieux qu’il savait exactement la vérité et qu’il lui jouait la comédie ? Dans quel but ?

  • Vous savez J’ai moi-même connu le feu. Un peu dans les mêmes conditions du reste. C’était dans le sud du pays. Les talibans étaient descendus dans un village ami et avaient laissé des souvenirs dirons nous. Ils n’ont pas les mêmes pudeurs que les cartels, ils n’enterrent personne, ils coupent les têtes et brûlent les corps, trente sept têtes hommes, femmes, enfants, des sauvages. Et évidemment ils nous attendaient. J’étais tellement sidéré parce que je venais de voir, ce petit tas de tête dans une cour de maison, que j’ai passé la moitié de la bataille terré dans un coin sans tirer un coup de feu.
  • Je n’ai pas eu peur, répondit Hampton avec défiance.
  • Ah non ?
  • Non.

Pourquoi insistait-il ? Que cherchait-il à la fin ? Hampton lui aurait bien demandé mais était-il en position de discuter ? D’ici la fin de la semaine ils se rendaient ensemble à Langley pour présenter cette synthèse qu’il avait tant de mal à rédiger. Il essaya d’ignorer le visage difforme qui passa brièvement dans son esprit et termina son verre de vin avant d’expliquer.

  • La zone était sécurisée, on venait de découvrir ce qu’il y avait dans les murs quand ceux de la police d’état on déclenché le piège. J’étais à l’intérieur, je n’ai presque rien eut.
  • Mais vous étiez censé les accompagner non ?

Hampton le fixa, mal à l’aise.

  • Où vous voulez en venir à la fin ?

Les yeux d’Harrington papillonnèrent.

  • Moi ? Nulle part voyons ! J’essaye de comprendre ce qui vous est arrivé.

Hampton leva les yeux de son verre, interdit.

  • Vous êtes un agent brillant et vous végétez à ce poste depuis huit ans. Vos demandes de mutation sont normalement rejetées parce que vous savez comme moi qu’à l’étranger les places sont chères. On ne vous confie que des affaires de secondes mains et vous ne dites rien. En toute logique je me demande ce que les mexicains vous ont fait.

Il devait savoir qu’il avait été brièvement traité après l’incident. Il avait lu son dossier bien sûr. Avait-il lu tous les rapports qui avaient écrit à ce sujet ? Il connaissait sûrement la raison pour laquelle il avait été muté. Mais pourquoi lui raconter la vérité ? Pourquoi lui expliquer la vraie raison. Il fixait le visage emmailloté d’une femme par un trou dans le mur et n’entendait pas la voix du lieutenant qui lui parlait. L’horreur, l’horreur pur.

  • Ca s’est passé il y a onze ans vous savez, et c’était ma première affectation. On vous colle l’étiquette d’un mauvais subordonné et ça ne vous lâche plus. Quand à moi… bin ça n’a pas été facile tous les jours mais j’ai appris à gérer.

L’horreur pur et au-delà de ça un immense sentiment d’impuissance, pire, une certitude. La certitude qu’en dépit de tout, de tous les moyens dont disposait le Bureau, de tous les hommes, de tout son propre entrainement et savoir. En dépit de toute sa bonne volonté et de sa certitude bien américaine qu’un seul homme pouvait faire la différence. Jamais on ne pourrait vaincre des hommes capables de telles choses, jamais on ne pourrait réussir à défaire la barbarie où qu’elle se présente à moins d’être capable de faire pire.

  • Heureux de vous l’entendre dire j’ai besoin d’esprit solide dans mon équipe.
  • Votre équipe ?
  • Nous allons constituer un groupe inter service pour la côte est.FBI, CIA, CAT coordonné avec le NYPD. Petite unité, grand moyen, je vous veux avec nous. Vous et Wang bien sûr.

C’était donc cela la raison de toutes ces questions ? Soudain Hampton se sentait flatté et un peu soulagé.

  • Vous me recrutez ? Je ne suis pas sûr que mon patron sera d’accord.
  • Nous verrons bien, je joue au golf avec lui mardi.

J’ai passé quelques coups de fils au sujet de ce Coski. Un polack de Staten Island qui était en relation avec les frères Benkowski. Je connaissais, il y avait Paul le débile et Julius l’ordinateur. Paul le choléra ambulant et son frère le blanchisseur. Des juifs ukrainiens, des indispensables, ils avaient une combine en or, Julius était diamantaire. Ils faisaient du business avec tout le monde, jusqu’à Anvers ! Je ne pouvais pas la jouer frontal. Coski trainait souvent avec Paul à ce qui se racontait mais ce n’était pas Julius son patron, c’était son oncle, Jimmy Coski, un vieux de la vieille, associé de longue date de la famille Gambino à Pittsburg. Encore un intouchable. Mais d’après ce qu’on disait Mickey était du genre chien fou et ce genre là ça vie jamais longtemps. Il avait des connections avec les Hell’s et des gars de la Fraternité Aryenne, ça faisait un bail que son oncle avait investi dans la meth. Ca marche bien la meth avec ces animaux là. Mais la came, c’est plus ce que c’était comme business. Trop de produits, trop de concurrence, le marché est saturé et volatile. Un jour c’est les cachets qui sont à la mode, une autre fois la coke ou la kétamine, sans compter tout ce qui se pointe, les nouveaux produits, sel de bain, champis, les machins qu’on trouve sur le net et qui ne sont même pas répertoriés. Ca devient dur de suivre. Dans le temps j’ai fait quelques affaires de coke avec des cubains du Bronx mais aujourd’hui n’importe qui vend n’importe quoi et la coke est tombée à quarante cinq dollars le gramme. Le mec avec qui mes contacts m’avaient branché s’était adapté, super organisé même. Nick Leroy, un dealer genre haut de gamme avec service de livraison à domicile. Un négro tout ce qu’il y a de plus sans histoire qui parait-il se faisait des noix en or depuis qu’il distribuait pour le vieux Coski. Fallait le voir pour le croire. Il avait un bureau en plein cœur de Manhattan, des ordinateurs et même une secrétaire. Sur les écrans on pouvait lire des courbes de vente par produit, herbe, héro, taz, coke, kéta, meth, MDNA. A chaque fois qu’on fait une vente, il m’a expliqué, l’algorithme me dit la tendance de la semaine. Et ça te sert à quoi ? A acheter pour la semaine suivante. Le mois prochain je vais lancer une étude de marché. Je voudrais pousser certain produit. Je me sentais un peu dépassé j’avoue. Pourquoi on me l’avait recommandé déjà ? Je connais un gus qui connait un gars qui doit fournir du matériel à Mickey et ses potes, des armes lourdes, lance-roquette, M80 enfin ces choses là. Il prépare un gros coup, je sais pas c’est qui les mecs qu’il a engagé, sauf un, Elvis Lee. Le Chinois ? Lui-même. Le Chinois était une légende du perçage de blindage, le roi de l’explosif. Il avait fait ses classes chez les militaires avant de prendre son envol au milieu des années 90. Tout le monde le respectait dans la profession, et on se foutait bien qu’il soit moitié bridé. Un gars du calibre de Malone, peut-être même au-dessus. Et Noonan ça te dis quelque chose ? Tom Noonan. Eh mec on est à New York ici, j’en connais des chiés de Noonan. Je précisais, ça ne lui disait rien mais peut-être que c’était un des chauffeurs qui avait bossé pour Jimmy, ajouta-t-il. Ouais peut-être. J’ai rappelé Miami, j’ai demandé à Sully sur quoi Malone bossait avant de se faire dessouder. Ca avait beau être moi Sully se méfiait alors je lui ai expliqué ce qu’il en était avec Lee et le petit Coski. Pourquoi j’ai pas été surpris de l’entendre insulter sa mère, tous les putains de polonais de New York, et le Chinois dans la foulée. D’une manière ou d’une autre Coski avait appris que Malone et Sully bossaient sur le même coup que lui et il avait voulu prendre de l’avance. J’étais certain que c’était quelque chose de ce goût. Ou bien il avait essayé d’acheter Malone et l’autre avait pas trouvé la somme assez grosse. Tu veux que je fasse quoi ? J’ai demandé à Sully. Tu veux que je donne une leçon à ce petit enculé ? Faut une preuve, un truc sûr, son oncle est en biz avec tu sais qui, si on a rien de solide ça va faire des histoires. Des preuves ? Quel genre de preuves tu veux ? Le polack était peut-être bien du genre dingo il n’avait surement pas gardé de souvenir de la mort de Malone. Ce connard a deux gars à lui qui font la collecte dans Little Odessa pour nos amis, un service pour un autre tu vois. Qui sait ce qui se passerait si la rumeur courait qu’il étouffe l’oseille, tu me suis ? Ouais, le message était clair, je lui ai demandé le nom des gus en question. Il m’a répondu de demander à Leroy, qu’il savait.

 La réunion s’était parfaitement déroulée. Un des directeurs avait utilisé l’adverbe impressionnant pour qualifier ses conclusions, on l’avait écouté sans jamais l’interrompre. Ensuite Harrington l’avait invité à déjeuner avec un des cadres présent pendant la discussion, et l’avait chaudement félicité pour son travail. Mais quelques jours plus tard son chef le convoquait et lui faisait sèchement comprendre que le terrorisme ne relevait pas de leur compétence, qu’ils avaient été mandatés pour s’occuper d’un trafique d’armes et rien d’autres. Inquiet il en parla à Harrington et même à Wang. Le premier éluda, le second lui expliqua que la direction avait des doutes, qu’elle envisageait ce qu’ils avaient découvert comme des affaires de voyous. Hampton ne comprenait pas ce revirement. Wang, comme à son habitude faisait avec. Ils l’avaient fait muter à New York en l’accusant d’avoir commis une faute. Cinq secondes d’indécision, de sidération, d’horreur, voilà à quoi tenait sa faute. Mais en réalité il avait sauté pour couvrir les responsables, le chef d’opération, les gars du SWAT, le patron du bureau de Phoenix. Le nouveau, la proie idéale. Hampton refusait qu’on lui vole une seconde fois sa chance. Puis la CIA leur fit savoir qu’ils n’avaient plus accès à leurs archives et il dû appeler quatre fois Harrington avant qu’il daigne lui parler.

  • Je ne comprends pas, vous pouvez me dire ce qui se passe.
  • Il ne se passe rien pourquoi ?

Il lui expliqua.

  • Et pourquoi vous voulez avoir accès à nos données ?
  • Euh… et bien… euh… vous savez bien, nos trois suspects…
  • Ah oui… votre théorie…

Hampton n’en revenait pas.

  • Ma théorie ?
  • Bon vous voulez quoi exactement ?
  • Mais je croyais que nous devions former bientôt une équipe…

Il y eu un silence dans l’écouteur.

  • Vous savez, vous n’étiez pas très convaincant à Langley
  • Hein ? Mais je…
  • Enfin… ce n’est pas important, si vous avez du nouveau faites le nous savoir, qui sait ça relancera peut-être l’intérêt de quelqu’un. Vous voudrez bien m’excuser j’ai un rendez-vous.

Il raccrocha avant même qu’il ai le temps de lui parler du taxi et de Millstone. Mais est-ce que ça aurait servit à quoi que ce soit ? Il ne comprenait pas pourquoi mais Charles avait raison, Harrington s’était fichu de lui. A quoi bon toutes ces grimaces ? Pourquoi toutes ces semaines à les encourager, les féliciter, pourquoi cette comédie ? Il en avait tiré quoi ? Incidemment il apprit le fin mot de l’histoire par un collègue de Charles. Harrington s’était servit de lui pour soutirer plus de moyens à ses chefs, au lieu de quoi il avait été promu et confié à de nouvelles responsabilités. Voilà à quoi lui avait servit leur travail. A faire avancer sa carrière. Hampton était plus déterminé que jamais, il fallait qu’il trouve une preuve, la preuve d’un complot, d’un péril grave, d’une cellule terroriste, n’importe quoi. Il n’en parla pas à Wang, et encore moins à sa hiérarchie, prit sur son temps libre de surveiller la veuve du taxi, Emilia Juarez. D’après les informations qu’il avait, ça faisait six mois qu’elle avait emménagé à Brooklyn avec sa fille. Si on en croyait le rapport d’autopsie elle avait donc quitté son ancien logement  à l’époque de la mort de son mari. Un peu avant ou un peu après ? Pour quelle raison ? Au bout de trois jours de surveillance il se décida à aller la questionner. C’était une petite bonne femme à la peau foncée et maigrichonne, Le genre qu’on imaginait volontiers à s’user les genoux à l’église. L’entretien fut bref. Elle ne savait pas pourquoi on avait tué son Alfonso, elle n’avait rien à dire à la police, pourquoi elle avait déménagé c’était ses oignons. Tout ce qu’il tira de cette rencontre c’était qu’elle avait peur. Peur de quelqu’un mais pas seulement, quand il avait parlé de son ancienne adresse elle avait ouvert la bouche de détresse. L’endroit même lui faisait peur. C’était où déjà ? Dans la 90ème, un coin pourtant tranquille tout le contraire de la 77ème où elle logeait maintenant. Hampton décida qu’il irait y jeter un coup d’œil ce weekend.

Le premier gars faisait toujours un truc avant de rapporter le fric de la collecte, il passait par chez lui, mangeait un morceau, comptait les billets, et repartait. Alors je l’ai eu dans son salon. Il me tournait le dos, rien entendu. Dans ce genre de cas de figure j’utilise du 22. C’est très largement suffisant et les balles ne traversent pas, c’est pas salissant. Je m’en suis débarrassé du côté de Long Island. A l’ancienne, coulé dans des fondations. Après quoi j’ai attendu que ça réagisse. Evidemment j’avais étouffé le fric, trente mille dollars. A ce tarif là péché d’argent n’est pas mortel. C’est ce que le vieux Coski devait se faire en une journée avec sa meth, par contre qu’un mec manque ça faisait tout de suite plus bizarre. Surtout que personne n’avait l’air de croire qu’il avait pu se tirer avec l’oseille. Mais côté famille, côté des Gambino, rien à foutre, on voulait rien savoir, enfin pas plus que d’habitude. Il y avait trente mille dans la nature et des intérêts qui couraient déjà. Les Coski je les connaissais pas. J’avais idée de la répute du vieux, la petite organisation qu’il s’était monté avec sa famille de cul terreux et je voulais bien admettre qu’il s’était bien démerdé. Mais les autres je les savais. Une vieille famille royale, pas beaucoup besoin de leur mettre comme disquette pour qu’ils démarrent au quart de tour. Le truc c’était juste de savoir dans quel rade de Manhattan nord fallait baver. C’est comme ça le milieu. Tout le monde se la raconte omerta, parole d’homme, honneur, et toutes ces conneries là mais la vérité c’est que les voyous c’est les rois de la jacasse. J’ai fait ma pute comme il faut histoire que tout le monde chauffe un peu. C’est comme ça que j’ai appris que le Mickey les ritals ils le sentaient pas, que la rumeur racontait que c’était le vieux qui l’avait imposé mais que ça ne plaisait pas à tout le monde. Et ça remontait à cette fois où le mec avait envoyé un associé à l’hosto. L’époque où on butait à tout va est révolue, faut bien admettre. Il y a vingt piges de ça, le Mickey se serait fait dessouder pour le tarif. Il y a vingt ans de ça Cosa Nostra et les Gambino en particulier faisaient la loi à New York. Aujourd’hui on hésite même à péter les rotules ! On fait dans le feutré, l’arnaque informatique, le braquage virtuel… la modernité quoi. Mais qu’est-ce que j’en avais à foutre moi ? L’idée c’était le pousser à la faute juste ce qu’il faut pour pas avoir à rendre des comptes après.  L’autre collecteur se faisait appeler Red, toujours fourré avec Benkowski et Coski d’après la rumeur. Et comme il devait pas avoir des masses d’imagination, il était roux carottes avec un de ces caractères de merde comme ils en ont parfois. Deux fois par semaine il faisait la tournée à Coney Island, toujours le même circuit, ce que le moins con des collecteurs sait qu’il ne faut jamais faire. Non seulement tu risques que les poulets te choppent en flag mais pour peu que tu sois ponctuel et les autres caves organisés, tu vas ramasser sur les deux premiers clients, puis le troisième te refilera la moitié, le quatrième te diras que sa grand-mère est à l’hosto, etc. A la fin de la journée t’es énervé t’as envie de péter des bras et t’as pas ramassé la moitié de ce qu’on te doit. Cela dit à ce qu’on racontait sur le rouquin tout le monde casquait toujours, rapport à son tempérament. Mais donc je savais quand et où le choper, il avait suffit que le file une seule fois. Je savais pas de quel quartier de merde de cette ville il venait, ni s’il était polack, russky ou irlandais mais c’était typique le loubard de rue qui a l’œil, connait tous le monde dans son bloc et sort jamais sans un coupe-chou, un poing ou des bottes à bout ferré. Il circulait dans une vieille Chevy toute perrave, je me suis arrangé pour l’embugner par l’arrière alors qu’on était sous le métro aérien un peu au nord de Brighton Beach. Il est sorti comme une flèche en roulant des épaules façon John Wayne. Mais quand je lui ai collé le canon de mon 38 sous les côtes il a tout de suite pigé qu’il s’était fait niquer. C’était pas le genre impulsif, ça devait pas être son premier traquenard, il m’a suivi bien peinard en la ramenant quand même. Je savais pas qui je braquais là, que venais de me mettre dans une merde phénoménale, tout ça. Monte, je lui ai répondu en lui montrant le coffre. L’idée de départ c’était de le buter en route et de le larguer avec la caisse quelque part à Staten Island. Mais quand j’ai rouvert le coffre il s’est mis à gueuler qu’il savait où son pote planquait sa came, qu’il n’y avait qu’à se servir, ce genre de conneries… Le coup du trésor caché c’est pas le plus commun, en général ils supplient, racontent des conneries, prient, ils chient tellement dans leur froc qu’ils sont plus à penser baratin. Normalement j’écoute pas. Mais là je sais pas pourquoi je me suis questionné. De quoi tu parles ? La dope à qui ? La planque à qui ? Mickey ! Un appart dans la 90ème ! Le mec voulait pas lui vendre alors il l’a refroidi ! Y’a une vieille maintenant ! C’est là qu’il planque. Combien ? Je sais pas cinq, peut-être dix kilos ! De quoi ? De la C, Mickey est en biz avec des mexicains ! Et toi bien sûr t’es au courant… Eh on était à l’école ensemble avec Paul ! Ah ouais ? J’te jure c’est pas des conneries, il a fait en levant les mains vers moi. Son oncle c’est mon parrain ! Je te crois, j’ai décidé, file moi l’adresse. On fait comme ça, je t’y emmène et tu me laisses partir avec le blé. J’ai réfléchi deux secondes et j’ai répondu, négatif je garde le blé. Okay, okay comme tu veux, tu veux bien me laisser sortir de là maintenant ? On va où ? Je te l’ai dit dans la 90ème à Brooklyn. A quelle hauteur ? Gelston avenue ! T’es très bien là, j’ai fait en lui refermant le coffre sur la gueule. Je l’ai entendu me traiter d’enfoiré et on est reparti. Gelston c’était plutôt tranquille comme coin, pas très riche, pas beaucoup de commerce, genre dortoir résidentiel pour négro et petit blanc oublié. Je me suis trouvé une allée déserte. On y est, l’adresse. Tu me laisses partir je te dis où. Ca marche pas comme ça, tu me dis où, je vais voir, et si ça va je te laisse partir. Tu rentreras jamais sans moi, la vieille, ses voisins, c’est des gars à Mickey. Merci du tuyau, j’ai répondu sincèrement, mais je vais pas rentrer, juste renifler, ça marche ? Il a dû me prendre pour un couillon complet parce qu’il a fini par cracher le morceau. C’était juste à côté, on était en pleine journée, je lui ouvert la gorge d’une oreille à l’autre, pas la peine d’ameuter le voisinage. C’était une baraque à un étage en brique rouge, quatre appartements, pas plus. Il n’avait pas menti, il y avait bien une veille au premier porte A. Une négresse avec des nichons qui pendaient énorme et une bonne tête d’ancienne maquerelle, radasse de boulevard maquillée comme une bagnole volée une douzaine de fois. J’ai tout de suite senti qu’elle se méfiait, que mon baratin comme quoi je cherchais un pote passait pas. Elle en avait trop au compteur. J’ai pas insisté. Je suis retourné à la bagnole et je suis parti comme prévu à Staten Island. Je comptais le larguer tel quel avant de me rappeler qu’ils étaient potes d’enfance. Je lui ai coupé la langue, le nez et les oreilles pour marquer le coup.

 Sec comme un pied de sarment, les yeux porcelaines presque blancs avec  sa peau de cuir rouge, un costume noir sans cravate, la chemise nouée jusqu’au cou, les cheveux en brosse grisonnant, le vieux Jimmy Coski portait ses origines modestes sur lui et il ne s’en excusait pas. Descendant d’une famille de mineur et de bouilleur de crue, ancien mineur lui-même, il était aussi dur que son allure le laissait croire. Mais ce n’était pas un homme obstiné ou stupide. Il écoutait, il calculait et il savait toujours son intérêt. Il avait deux douzaine de labos entre ici et la Pennsylvanie, deux des meilleurs chimistes de la côte bossaient pour lui, il touchait sa dime un braquage sur trois sur tout Pittsburgh et surtout il exportait de la jeune chatte blanche direction le sud. On ne montait pas une organisation pareille sans prendre du recul, faire confiance à ses partenaires et savoir quand agir et quand ne rien faire. Il avait écouté les vieux italiens et aussi le capo en charge du secteur. Il les croyait quand ils disaient qu’ils n’avaient rien avoir avec la mort de Red et de la disparition de Piotr. Ce n’était dans les intérêts de personne de se faire du tort comme ça. Mais Mickey… eh bien Mickey c’était une autre affaire. Il avait grandi avec Red et les soixante quinze mille dollars qu’on leur avait étouffé en tout, il en était de sa poche. Son oncle voulait bien comprendre qu’il ait la rage comme ça. Mais d’un autre côté, Mickey était toujours enragé. Déjà môme il en faisait voir à sa mère. Le vieux s’était occupé d’eux après le départ du père, il avait trouvé du boulot à Mickey et vu son aptitude pour la violence et son goût de la rue,  ça avait pas été dur de trouver quoi. L’oncle avait payé un embaumeur pour qu’il redonne une figure à Red, que ses parents ne le voient pas comme ça. Il avait organisé l’enterrement, une belle cérémonie, on l’avait inhumé à Green-Wood, après quoi ils étaient tous allé dans le bar de Julius rendre hommage. Ils étaient installés au fond, l’oncle, Nash son homme de confiance, les frères Benkowski et deux fidèles à Mickey, ses potes du moment. Mickey avait plein de potes jusqu’à ce qu’il se lasse, et c’était toujours la même eau, le genre qui plaisait pas à l’oncle. Des camés, des excités, toujours outillés. Il venait de raconter sa réunion avec les Gambino et annoncer sa décision. Ils s’étaient mis d’accord, en signe de bonne volonté et considérant que c’était leur organisation qui avait payé le prix du sang, les italiens concédaient à ce qu’on leur rembourse seulement la moitié des soixante-quinze mille sous huitaine et la suite dans un mois, sans intérêt. Mickey était déjà défoncé, vodka et cocaïne, et il ne décolérait pas. Ce n’était pas à cause du fric et pas seulement parce qu’on avait massacré son pote d’enfance. C’était l’idée qu’ils étaient aux ordres des ritals. Et quand ce n’était pas eux c’était les mexicains. Les affaires qu’il disait le vieux, plus personne n’avait les moyens de régner sans partage, c’était comme ça. Les ritals s’étaient fait bananer au début du siècle mais ils avaient encore de solides bases ici et les mexicains étaient les nouveaux rois du pétrole. Mais Mickey n’avalait pas. L’autorité il avait toujours eu du mal. Quand il avait appris que les Traficante étaient sur le même coup que lui, il n’avait pas cherché, il avait envoyé Red s’occuper de Malone, et bien entendu il n’avait rien raconté à son oncle. Faisait-il le rapport entre ce fait et la mort de ses amis ? Mickey ne réfléchissait jamais en termes de conséquences. Il faisait les choses parce qu’il les avait décidé, après lui le déluge. Alors cette après-midi, au lieu d’écraser, de faire comme il avait appris avec son oncle, il parlait de solder les comptes, qu’on ne pouvait pas laisser cette affaire impunie. Le vieux n’avait rien contre l’idée, quelqu’un allait bien devoir payer, mais pour le moment il voulait la paix, il n’y avait que comme ça qu’ils sauraient le fin mot de l’histoire. Mickey ne voulait rien entendre, disait qu’on lui manquait de respect à lui et à ses amis. Finalement l’oncle sorti de ses gonds. Rien de très démonstratif, il avait à peine haussé la voix mais ses yeux, son ton, difficile de faire plus spécifique. Mickey ferait ce qu’il disait et il n’y avait pas à y revenir. Son neveu savait les limites, Jimmy Coski n’était pas du genre à parler pour ne rien dire ni à ce qu’on ne lui obéisse pas. Mickey parti comme une flèche moitié en chialant moitié en gueulant comme le gosse qu’il n’avait jamais cessé d’être. Et ce qui devait arriver arriva. Un client le regarda passer, ça ne plut pas à Mickey, il se jeta sur lui et lui mis une avoiné mémorable avant que ses copains ne parviennent à l’entrainer dehors. Le vieux n’était pas tranquille, quand il était comme ça l’autre pouvait faire n’importe quoi. Il ordonna à Paul et à Nash de veiller à ce qu’il ne déconne pas. Il avait démarré en trombe, laissant derrière lui les autres et sans trop savoir où il voulait aller. Mickey était né à New York au moment où la ville basculait d’un pouvoir à un autre des Gotti et autre Luchese à Giuliani. Trop tôt pour ne pas avoir connu la violence de ses rues, trop tard pour en profiter pleinement. Il avait d’abord grandit à Brooklyn, Little Poland avant que son père ne file de la maison et que l’oncle les installe à Staten Island dans Alaska Street à Port Richmond. A l’époque la décharge de Fresh Kills était encore un des ouvrages les plus importants de la main de l’homme avec les pyramides et la grande muraille. L’ile avait un genre de statut à part, même pour ses habitants, au point où on avait même un temps envisagé la sécession d’avec la Grosse Pomme. Le ferry était encore payant, avant d’être en âge de conduire, il avait passé beaucoup de temps à trainer dans la rue en rêvant de Manhattan et de toutes les choses fabuleuses qu’on y trouvait parait-il. A vingt-huit ans il ne savait toujours pas comment se rendre dans le Queens ou le Bronx seul et n’avait été qu’une seule fois de sa vie à Central Park. Un épisode mémorable, pour la première fois il avait vu des riches, des riches et des touristes, ce qui revenait à peu près au même dans sa tête à l’époque. Ca lui avait valu un séjour d’un mois à Rikers, cet enfoiré de Giuliani venait de se faire élire, et sa politique de la tolérance zéro n’était pas que du bavardage. Le souvenir le ramena à Red. Il se gara dans un coin, sorti une fiole de coke de sa poche et s’en accorda une double dose sur le tableau de bord. Putain, pourquoi le vieux voulait pas comprendre qu’on les baisait de tous les côtés ? Merde ces enculés n’avaient pas seulement tué Red comme une bête, il l’avait mutilé ! Quel genre d’animal pouvait faire une chose pareille ? Mickey ne se posait pas la question en terme de pourquoi ni même de qui, il n’était qu’un bloc de rage et de chagrin, de frustration. Tout ce qu’il voulait c’était se retirer ça de la tête. Tout. La mort de Red, son sentiment d’impuissance, son enfance pauvre, sa misérable condition de petit américano-polonais qui n’avait jamais foutu les pieds à Cracovie ou ailleurs mais qui avait été élevé comme un authentique petit polack. L’église, enfant de chœur, la communion… entre deux pétards, deux larcins. Bonne gueule le dimanche, craint Dieu, confesse tes péchés… Dieu… Dieu était un enculé qui se moquait bien d’eux tous ! Il redémarra en trombe coupant la route à une berline et reprit la direction du cimetière. C’est Paul qui avait dit qu’on le retrouverait sûrement là bas. Avec Nash et ses deux autres potes, ils l’aidèrent à vider deux, trois bouteilles, jusqu’à ce que la pression redescende enfin et qu’ils parviennent à le convaincre de manger un bout avec eux. Il était aux environs de deux heures du matin quand il prit brusquement congé au bras d’une nana. Elle s’appelait Martha, Maria, ou quelque chose comme ça. Elle était ronde et brune comme il les aimait, riait à toutes ses conneries et parlait trop. Ils flirtèrent dans la voiture, prirent quelques lignes et des cachets, il lui avait promit de l’emmener dans une boite dans le centre. Il n’avait pas encore quitté Brooklyn, elle était en train de jacasser à propos de son futur salon de coiffure quand il se gara.

  • Attends là, je reviens.
  • Mais tu vas où ?
  • T’occupes, j’ai un truc à faire.

Elle le saoulait, le cafard n’était pas passé, ni la haine. Il avait besoin d’un autre verre. Il entra dans un bar. Les choses arrivent souvent par hasard et le hasard ne fait pas toujours bien les choses. Il y avait quelques habitués dans ce bar, et trois italiens attablés, trois italiens qui le connaissaient de vue parce qu’ils travaillaient avec son oncle, des affidés, des «affranchis » comme on disait. Même âge que Mickey, même monde, même milieu social, survêtement criard et gros bras à la fonte. Il ne les avait pas remarqué, il était déjà cuit, il en voulait plus. Il savait parfaitement qu’il ne pourrait pas monter plus haut, il avait déjà vomi deux fois depuis l’enterrement, mais il s’en fichait, il voulait écluser au moins trois téquilas avant de remonter dans la voiture. Quand il sentit une main se poser sur son épaule.

  • Salut, on a apprit pour la mort de ton copain, c’est une vacherie mec, mes potes et moi on voulait te payer un verre.

Il ne répondit rien, regarda le type d’un air maussade, l’autre lui fit un signe d’encouragement, là-bas ses potes agitaient leurs gourmettes dans sa direction.

  • Salut mec ! Moi c’est Tony, lui c’est Joe, et ça c’est Mike, entonna celui qui avait une casquette. Toi c’est Nick c’est ça ?
  • Non lui c’est Paul ! Le fréro du diamantaire.
  • Arrêtez vos conneries, celui-là c’est Mickey, hein c’est ça ?
  • Ah putain désolé, je vous confonds tous les polacks.

Ce fut impulsif, pas une seconde de réflexion, et comme dans un brouillard de son et de lumière. Il sortit son calibre et les tua tous les trois froidement.

  • Où t’étais ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

Il posa l’arme encore chaude entre les sièges.

  • T’occupes, ferme ta gueule.

Il démarra en trombe.

Oui, Jimmy Coski était un homme d’écoute et de compréhension. De compréhension des affaires. Un homme sérieux, une association de longue date et les polonais étaient des gens sérieux. La famille pour eux comme pour les italiens c’était une chose sacrée. On ne la touchait pas sans en payer les conséquences. De ce point de vue le vieux n’avait rien à prouver. N’avait-il pas fait parait-il buter ce routier du Montana parce qu’il avait dit du mal de sa femme dans son dos ? Et quand le serbe, Petrovic, avait fichu une avoinée à Mickey pour une embrouille de bagnole, il avait beau eu faire du business avec lui, il avait eu sa peau quand même.

  • Dans la fleur de l’âge, ils avaient la vie devant eux ! Le propre neveu de Sam Blue, et le petit Di Coco, il avait deux petites filles ! Mes mecs étaient furieux. Crois moi ça pas été simple voulaient l’écorcher ton Mickey mais je leur ai dit non ! Je leur ai dit Jimmy c’est un vrai, un ancien, les histoires de famille il sait qui ça regarde. Il sait que c’est sacré. Je leur ai dit Jimmy il s’en occupera parce que c’est un mec droit et qu’il ne rigole pas avec ça. Vrai ou pas ?

Coski ne répondit rien, observant son interlocuteur de ses yeux pâles et durs.

  • Je sais, c’est ton neveu préféré, comme ton fils ou presque, je sais que ce n’est pas une décision facile mais je sais que tu prendras la bonne. Je me trompe ou pas ? insista l’autre.

Coski s’accorda une gorgée de café.

Il retrouva Mickey le soir même, à deux pas de chez sa mère, sur les quais de Port Richmond. Une livraison avec des mecs de la Fraternité Aryenne avait-il raconté. Comme toujours Mickey avait bu et encore un peu de poudre sur les narines. Jimmy ne pu s’empêcher de lui faire la morale avant de le tuer. Ce garçon aurait décidemment été une déception jusqu’au bout.

Hampton se gara dans Gelston avenue et fit un petit tour du quartier à pied histoire de sentir les lieux avant de s’approcher. C’était calme, excentré, avec des bâtiments à un ou deux étages, quelques jardins à l’herbe jaune, quelques arbres. Ca avait beau être Brooklyn ça ressemblait à n’importe quelle bourgade de banlieue de n’importe quelle ville, petite ou grande, de n’importe quel état. Un peu triste, avec sa zone industrielle pas loin, son hypermarché en guise de centre ville et en cherchant un peu on devait bien trouver trois vendeurs d’alcool pakistanais et deux bars où tous les solitaires et les poivrots du coin venaient se retrouver. Hampton avait grandit dans un ranch avec l’horizon comme seule limite. La campagne, le bon air les chevaux et des kilomètres sans jamais rencontrer personne. Parfois un voisin, un ami, et des rapports simples, sans chichi, sans parole en l’air… Hampton ne comprenait pas qu’on veuille s’installer dans toute cette laideur banale. S’entasser avec les autres pour vivre à cent dix à l’heure. On était samedi, dans la 90ème il y avait un vide-grenier, quatre pauvre stand avec n’importe quoi dessus, livres, pied de lampe, sabre japonais, drone civil. Une femme vendait des gâteaux, une autre, une gothique, distribuait des tracts pour un concert de charité. Il n’y avait pas beaucoup de monde, les gens passaient en regardant à peine. Probablement un événement de quartier mais il était dans ce genre d’endroit où on venait pour dormir après le travail pas socialiser. La ville quoi… Ne remarquant rien d’autre en particulier il se rendit à l’adresse. Un petit immeuble de brique rouge avec un toit en goudron. Il y avait un interphone à l’entrée, tout avait l’air calme, il fit le tour dans l’allée en béton derrière, il y avait un garage et d’autres tout du long par bâtiment voisin. Il avait conscience de la minceur de sa piste. Des taxis il en mourrait tous les jours dans cette ville et certain avait peut-être bossé à Millstone ou sur un autre site sensible. Mais il fallait qu’il essaye. Avoir raison sur Harrington et tous les autres, avoir raison sur sa vie médiocre. Il retourna sur ses pas et sonna à l’interphone. Il ne se passait peut-être rien de répréhensible là-haut mais pas besoin de donner l’alerte. Au rez-de-chaussée droite, pas de réponse, au gauche la voix d’un homme.

  • Pourriez vous m’ouvrir monsieur, police, FBI.
  • Hein ? T’as pas autre chose à faire p’tit con ! Répondit la voix.
  • Ce n’est pas une plaisanterie monsieur, veuillez m’ouvrir.
  • Ah mais putain tu vas voir ce que tu vas voir !

Un gros homme en maillot de corps apparu par la fenêtre.

  • Eh… euh… vous voulez quoi !? demanda-t-il en comprenant sa méprise.
  • Rentrer
  • Peut voir vot’ carte ? Pourquoi qu’est-ce qui se passe ?
  • Rien du tout, enquête de routine, annonça Hampton en montrant son badge.

Pas plus compliqué que ça, il entra.

  • Z’êtes là à cause des deux petits cons j’parie.
  • Quels petits cons ?

L’homme fit signe au-dessus de sa tête.

  • Appartement B, j’crois qu’ils trafiquent de la came.
  • Ah oui ? Qu’est-ce qui vous faire dire ça ?

Hampton pensa à la fenêtre cassée.

  • Bah y sont louches, et y font du bruit !
  • Et au A ?
  • C’est la vieille Nina mais elle ferait pas d’mal à une mouche, elle a soixante-dix-huit ans !
  • Vous vivez ici depuis longtemps ?
  • Un baille pourquoi ?
  • Vous n’avez rien remarqué de spécial depuis ces six derniers mois ? En dehors des petits cons, d’ailleurs ils sont là depuis combien de temps ?
  • Eh ça fait beaucoup de question !

Hampton n’insista pas.

  • Ce n’est pas grave, tenez voici ma carte si quelque chose vous revient…

Il le laissa là et monta à l’étage. Sonna à la porte du A, une fois, deux fois, trois. Pencha son oreille. Elle devait être sorti, il allait voir à l’appartement en face, sentir les fameux petits cons, faire du bruit et avoir l’air louche ne suffisait pas à commettre un délit grave, mais puisqu’il était là… Il décolla son oreille de la porte. Il n’avait pas entendu l’autre s’ouvrir derrière lui, le type approcher mais il senti la douleur violente lui traverser l’épaule quand il lui matraqua les trapèzes. Il senti ses genoux percuter le lino, ses dents se refermer sur sa langue et entendit le bruit que fit la matraque dans son crâne en le heurtant avant le trou noir. Sans plus de bruit le type ouvrit l’appartement A, tira Hampton à l’intérieur et lui noua les poignets avec des lanières en plastiques en mode flic avant de le fouiller. Il trouva son arme, son badge, hocha la tête l’air de dire que c’était du sérieux et se tourna vers la vieille dame.

  • FBI, t’y crois ça ?

Il lui montra la carte. Elle était assise sur une chaise de cuisine, attachée avec du fil à linge, les poignets nouée. Un cocard lui déformait l’œil droit.

  • Bon, on en était où déjà toi et moi ?

Ils en étaient qu’il avait retourné l’appartement d’en face sans rien trouver quand le flic s’était pointé par l’allée de derrière. Vargas l’avait aperçu et il sentait les flics de loin. Hampton émergea, le crâne zébré de douleurs, un goût de sang dans la bouche, quelqu’un fouillait quelque part. Il ouvrit les yeux, le monde était un brouillard rouge, fait d’ombre et de lumière qui peu à peu prenait forme. Le temps d’un battement de paupières il l’aperçut sur sa chaise, sa robe déchirée, un sein qui pendait, zébré de rouge, un sac en plastique sur la tête maculé de sang. Son cauchemar, il revivait son cauchemar, ce n’était pas vrai…

  • Ah putain on me l’avait jamais faites celle là ! Le congélo à double fond !

Il rouvrit les yeux, un homme jetait dehors un sac de frites congelées du frigo, sa tête masquée par la portière. Il portait un jean, des baskets et un blouson en cuir.

  • Qu… qui êtes vous ? demanda Hampton d’une voix rauque.

L’homme le regarda, un blond avec les cheveux un peu dégarni et la moustache en brosse, monsieur personne.

  • T’as déjà vu ça toi poulet ? Moi jamais.

Il retourna à son exploration, balançant par-dessus son épaule un paquet de chili tout préparé.

  • Et putain tu vas me dire pourquoi y met sa coke dans le congélo comme ça ?

Au fond il y avait une simple paroi en bois blanc avec un petit crochet. Pas compliqué et pas con, se dit-il, fallait y penser. Derrière il y avait quatre paquets bruns entassées et une boite Tupperware.

  • Voyons voir c’est quoi ça ?

Il sortit la boite.

  • Vous êtes en train de commettre un délit fédéral ! Plaida Hampton en tirant sur ses liens.

Vargas ouvrit la boite. De la glace, rien que de la glace. C’était quoi ces conneries ? Il passa la boite brièvement sous l’eau chaude. La glace se brisa dans l’évier.

  • Bingo !

Des diamants.

  • Si vous me libérez on peut encore tout arranger.

Il essayait de ne pas regarder la vieille dame, de se concentrer sur lui, la voix voilée d’angoisse.

  • C’est un mariole ce mec, constata l’autre en sortant les paquets du frigo.

De qui parlait-il ?

  • Non ? Tu trouves pas ? Le congélo, les cailloux dans la glace, génie du crime le mec… wow ! C’est quoi ce bordel ?

Trois mains droites sectionnées à hauteur du poignet, dur comme du bois, givrée, cachées derrière la coke.

  • T’as vu ça ?

Il exhiba une des mains. Mais tout ce qu’Hampton voyait c’était lui, le type devant lui qui avait torturé et tué cette vieille dame et qui le tétanisait.

  • Mes collègues savent que je suis ici, ils ne vont pas tarder.

Vargas examina la main, il y avait une petite croix orthodoxe tatouée entre le pouce et l’index. Pourquoi est-ce que l’autre gardait ça avec son petit trésor ? La main des voleurs ? Ou bien était-ce qu’il était en train d’avoir la même idée que lui ? Il leva les yeux sur le flic.

  • Hein ? Ouais t’inquiète mon gars tout va bien se passer.

Il reposa la main et arracha le sac plastique de la tête de la vieille dame.

  • Tout va bien se passer, répéta-t-il en lui souriant.
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