Coup de main mortel-part 1.

Le premier cadavre avait été retrouvé le nez dans un buisson, derrière une barrière d’immeubles en brique rouge dans le Queens. Une balle dans la nuque. On retrouva l’arme du crime un peu plus loin dans une poubelle. Le cadavre fut identifié, James « BG » Hornet, déjà arrêté pour vente et trafic de stupéfiant, relâché faute de preuves. Un de ces dealers qui avait les moyens de se payer un bon avocat parce qu’il était employé par plus gros que lui. Soit il avait été licencié soit une guerre dans le quartier se préparait. Laissé au vu de tous c’était un exemple, un avertissement. Selon le chef de la brigade antigang, considérant la zone où avait été abandonné le corps il fallait s’attendre à une guerre. Mais il y avait quelque chose qui ne collait pas : l’emprunte partielle trouvée sur l’arme. Celle de Tom Noonan, un transporteur de Billings condamné à cinq ans pour contrebande de marijuana. Qu’est-ce qu’un transporteur du Montana pouvait bien avoir à faire avec BG et le gang des Outsiders ? Ca n’avait aucun sens. A moins qu’il s’agisse d’un contrat mais même comme ça, ça ne collait pas avec le dossier de Noonan. Noonan n’était pas un tueur, on n’avait même pas trouvé d’armes chez lui. Ce qui en soit en faisait une particularité dans un état où les ours n’hésitaient pas à fouiller les poubelles des restaurants.

 

L’agent Brad Hampton du FBI n’avait jamais vu ça autrement que sur Youtube et il le regrettait. Les ours dans les poubelles. Il adorait les animaux, il aimait la proximité avec la nature, l’idée ne lui faisait pas peur elle l’amusait. En plus les ours étaient effroyablement peureux pour des animaux aussi hardis. Malheureusement on ne lui avait pas laissé le choix de son affectation et toutes ses demandes de mutations avaient été rejetées et il ne comprenait pas pourquoi. Il abandonna des yeux la carte postale qu’il avait punaisé sur le mur de son box face à lui, une vue du parc de Yellowstone , et retourna à sa lecture.

 

La seconde victime de Tom Noonan était un braqueur réputé de Miami. Bien entendu entre temps, on avait tenté de l’interroger. Mais Noonan avait disparu. Le braqueur était parait-il en cheville avec la mafia italienne encore survivante en Floride, Jack « The Hammer » Malone, huit ans à Pelican Bay, relâché pour bonne conduite, quarante deux ans, marié, deux enfants. Découvert sur la plage, visiblement rejeté par la mer après un séjour d’une semaine, rongés par les crabes, le sel, la pourriture et les poissons deux balles dans le sternum une dans la tête. L’arme avait été retrouvée indirectement lors d’un assaut sur un laboratoire de métamphétamine dans les Everglades. Quatre empruntes relevées, deux appartenant à ceux qu’on venait de coincer, une autre à Noonan. La dernière inconnue. Interrogé, l’un d’eux expliqua qu’il l’avait acheté à un camé de Miami Beach, ce qu’on vérifia plus tard. Encore une fois aucun lien probable entre lui et Malone. Mais l’affaire courant désormais sur deux états, le cas Noonan fut transféré au FBI de New York. Dans le bureau de Hampton le téléphone sonna le Stars and Stripes, il décrocha.

  • Agent spécial Hampton j’écoute.
  • Amène toi, j’en ai marre on va manger.
  • Et boire.
  • Ah oui !

 

Son complice de boisson et bonne chère, celui avec qui il partageait presque tout, des affaires aux histoires de fesses était au bureau de New York depuis dix neuf ans. L’agent spécial Charles Kurtzman était petit, râblais avec des yeux noirs comme des billes de feu, intenses, surtout quand il avait bu. Il impressionnait beaucoup Hampton avec son parcours et ses souvenirs. Il avait vu les tours s’effondrer, participé à l’enquête, maillon parmi les maillons et doutait encore du rapport qu’avait rendu le gouvernement. Pas du tout complotiste pour deux sous Charlie, simplement il y avait des trous affirmait-il. Des trous dans l’enquête.

  • Et le troisième cadavre tu dis qu’on l’a trouvé où ?
  • Enterré sous trois mètres de terre dans Alphabet City, le flingue était livré avec.
  • Et c’était qui ?
  • Un portoricain, personne, pas de casier, chauffeur de taxi.
  • Un témoin gênant ?
  • Va savoir.
  • Ton Noonan n’a pas peur de laisser des traces, de deux choses l’une soit il est devenu tueur à gage et il est certain que vous ne le trouverez jamais, soit c’est un tueur en série.
  • Tu parles, je n’aurais pas cette chance, soupira Hampton. On ne me donne que les petites affaires j’en ai marre.
  • Un triple meurtre quand même.
  • Tu as raison mais les victimes tu veux me dire pour qui elles comptent ? Et je ne parle pas de leur famille.
  • Oui je sais…

Au regard de la direction il n’y avait plus beaucoup d’autre place que pour la chasse aux terroristes. Même un tueur en série avait peu de chance de le faire remarquer auprès de celle-ci. A moins d’avoir découpé et mangé des douzaines d’enfants blancs… et encore. Hampton ne pensait pas que ses chefs avaient vis à vis de lui de ressenti raciste, même si depuis huit ans qu’il était ici il n’avait jamais participé à la moindre grosse enquête, profité d’un avancement. Il savait qu’il n’était simplement qu’un rouage d’une grande machinerie administrative et il en acceptait plus ou moins le jeu. Mais ça lui pesait, comme lui pesait cette ville. Après Quantico il avait été affecté en Arizona. Ca lui convenait parfaitement. Les grands espaces, l’esprit de l’ouest, la chasse aux cartels, la nature sauvage, le sentiment d’être un peu utile. Trois ans de rêve qui s’étaient transformés en cauchemar, brusquement, sans préavis, un vendredi après-midi d’août. Il n’aimait pas parler de ce qui s’était passé cette fois là. Le psy que le bureau lui avait attribué un temps avait eu peine à lui tirer quelques mots. Mais il en parlait à son chien Joe. Parfois. Quand Joe était sur ses genoux à regarder la télé ensemble. Hampton était célibataire sans enfant, un mauvais point pour son avancement dans une institution très traditionaliste. Il n’avait pas non plus de petite amie depuis deux ans, de quoi miner ego et libido, mais d’un autre côté de ce point de vue il ne se faisait plus d’illusion depuis longtemps. Il savait qu’il n’était pas beau, sans charme, avec une tête trop petite et des mains trop grosses, des mains d’étrangleur. Il pesait dix kilos de trop, ça lui avait valu des remarques de la hiérarchie, grand et vouté comme sont les grands, le nez épatés et les joues grêlées par la varicelle, des grosses lèvres lippues et roses, de petits yeux enfoncés, la coupe au bol. Et puis il se savait ennuyeux sans un verre dans le nez. Ou bien était-ce la vie entière qui l’était et l’alcool qui l’aidait à y remédier ? Hampton évitait la question, il faisait avec.

  • Il faisait une de ces chaleurs… Je me demande encore comment on n’a rien sentit sur le moment. Je veux dire, tu vois ça sentait bizarre mais pas le truc habituel.

Joe, Jack Russel de deux ans, regardait son dessin animé préféré tandis qu’Hampton lui racontait une énième fois ce fameux vendredi. Un quatre août vers quinze heures.

  • Et dans le VAB je te raconte pas, des saucisses au four en tenue de ninja….

Tout en racontant il revoyait les images. La maison en L préfabriquée en contrebas d’un chemin de terre. Le Véhicule Auto Blindé noir qui dévale la pente tout droit et défonce le mur du salon. Choc et Effroi, très efficace même contre les membres d’un cartel mexicain. La colonne d’hommes qui se déploie de part et d’autres en hurlant des ordres. AR15, M4, logo DEA, FBI, State Police, cagoulés ou non, en uniforme en civil, en tenue de guerre, les occupants lèvent haut les mains, s’agenouillent. Parfois la nuit, ça lui arrivait encore, il revoyait les têtes dans les sacs, les têtes toutes gonflées emmaillotées dans le plastique, grimaçantes. Et elles lui parlaient sans que jamais il ne comprenne ce qu’elles déclaraient.

 

Puisque Noonan était le fil rouge de cette affaire il était logique de se demander si les victimes elles-mêmes avaient un rapport entre elles. Qu’est-ce qu’elles avaient en commun en dehors du même assassin. Il éplucha les dossiers, passa des coups de fils. Jack « The Hammer » Malone n’était pas du genre à fricoter avec des zonards noirs comme BG, il n’était pas non plus dans le commerce de la drogue à leur connaissance. Le chauffeur de taxi avait été tué comme le dealer, une balle dans la nuque, son véhicule toujours manquant à ce jour. Les armes retrouvées avaient été maquillées, la mort de BG n’avait donné à aucune suite fâcheuse dans son quartier, en revanche, selon ses sources en Floride, celle de Malone avait été pas mal commenté dans la famille Traficante. On parlait de retrouver le responsable. La dernière course enregistrée par le dispatch situait le taxi à Staten Island quarante cinq minutes environs avant sa mort, la nuit, en début de soirée, ce qui signifiait que son dernier client avait probablement été son bourreau. On ne savait pas ce que faisait Malone une semaine avant de disparaitre mais ça n’avait apparemment pas alarmé ses proches et associés connus. Selon l’autopsie il était probablement décédé après diner. Le dealer était mort en pleine nuit vers trois heures du matin. Hampton nota dans son carnet : «  kill at night, good shooter, one SCR pour Shot on Close Range ». Ce qui ne cadrait toujours pas avec l‘auteur présumé si on omettait l’idée qu’il était peut-être complètement passé sous les radars. Avant de mourir BG avait été vu au Block C, une boite de nuit sur Manhattan sud, ainsi qu’au Scheffer American Pool Club. Une salle de billard à cinq cent mètres d’où on l’avait trouvé, pas l’ombre d’une chance que la clientèle ne moufte. La boite appartenait à Igniacio Huelo, un type pas net que les ATF avaient à l’œil, la salle de billard à un certain William Rodgers qui s’avéra être, après recherche, un nonagénaire du Wisconsin atteint de Parkinson. Un prête-nom. Pendant deux semaines Hampton avait examiné la question sous tous les angles sans trouver de nouveau lien entre les victimes et avec le sentiment frustrant que quelque chose lui échappait. Pour bien faire il aurait fallu qu’il puisse se rendre à Miami pour mieux explorer les dernières minutes connues de la vie de Malone, et son histoire en général. Il aurait été utile de pouvoir lancer le fisc également sur l’affaire parce que l’argent était un moteur qui expliquait souvent bien des choses. Il aurait même eu usage d’un coéquipier pour l’aider à éplucher toutes les indices. Mais son affaire, comme il l’avait deviné, n’intéressait pas ses supérieurs. A la dernière réunion ils l’avaient écouté faire son rapport, suggérer quelques mesures, avant de conclure qu’il y avait plus urgent que de déranger le fisc ou de se rendre à Miami. En revanche on voulait bien lui accorder un collaborateur. On avait en effet une nouvelle mission à lui confier. Un lot d’armes avait été découvert près de Washington appartenant à un terroriste présumé, certaines d’entre elles avaient servit dans des affaires à travers le pays, leur nouvelle mission consistait à établir un lien entre ces dossiers, définir le mode de circulation des armes, comment elles étaient arrivés et repartis entre certaines mains. Ce qu’attendaient ses patrons au bout du compte c’était un beau graphique, des données chiffrées, éventuellement des suggestions pour éviter à l’avenir ce genre de propagation pas qu’ils résolvent quoique ce soit.

  • Putain qu’elle était belle cette gamine, lui racontait Charles ce soir là après le bureau. Une négresse, les seins sous le menton, ferme, belle tête, ventre plat, des hanches, tout ce que j’aime ! Tu sais ce qu’il y a de plus terrible quand tu vieillis ? C’est que ta libido est intacte mais que tu sais que tu baiserais plus jamais des morceaux comme ça.
  • Moi j’ai jamais baisé des morceaux comme ça, ça va pas me changer, c’est pas ça le plus terrible, crois moi.
  • C’est quoi alors ?

Au quatrième verre de bourbons on est volontiers philosophe.

  • A vingt ans tu crois que tu vas réaliser tout tes rêves et t’es éternel, à trente t’y crois moins mais tu te dis que t’auras droit à une seconde chance. A quarante tu sais que tu ne peux réaliser tout tes rêves mais t’essaye encore, à cinquante t’as des rêves mais tu sais qu’ils sont impossibles.
  • Et à soixante dix ? Demanda Charles en rigolant.
  • T’as plus de rêves, t’as des souvenirs.
  • T’en as quarante deux, ça te laisse de la marge.

En avait-il tant que ça si on lui demandait des enquêtes devant aboutir à des graphiques ? Où en serait ses rêves de quitter cette ville malade dans cinq ans si rien ne lui permettait de se distinguer ? Pour bien faire il aurait voulu aller travailler à l’étranger, au Canada pour être précis, toujours son goût des grands espaces préservés, mais les places étaient chères. Il avala son verre d’une traite et changea de sujet.

 

Sully était vert, fou de rage ou un truc comme ça. Fallait toujours qu’il en fasse un peu plus que le niveau de la mer. Parait qu’il préparait une grosse affaire avec ce mec, que sans lui ça prendrait des mois à pouvoir se réorganiser, si c’était encore possible. Sully voulait que je trouve celui qui avait fait ça et que je lui fasse cracher le manque à gagner. Sully a pas encore tout capté que le monde a évolué. Il pense et vit comme à l’époque de son père, il croit qu’on effraie encore. Les Traficante, les Bonnano, les Gambino…  Avant, avant ce connard de Gotti, avant ce fils de pute de Gravano, personne n’aurait touché à la tête de ce gars, au projet de Sully. Mais aujourd’hui qu’est-ce qu’on y pouvait, il y a les chinois, les mexicains, les russes, les calabrais, les albanais, etc… et c’est clair qu’ils ont la dalle… pourquoi la mondialisation s’arrêterait au business légal ? Mais peu importe, c’est Sully qui commande. J’ai demandé à un de nos flics de me transmettre le dossier que le MPD avait sur le meurtre, et j’ai causé à sa veuve. Pourquoi qu’il avait disparu depuis une semaine et qu’elle avait rien dit ? Selon elle ça lui arrivait régulièrement et elle n’avait jamais demandé pourquoi parce que c’était une bonne ritale qui savait quand c’était pas ses oignons. Les poulets ne pouvaient rien, l’affaire avait été délégué au FBI, elle était parait-il liée à d’autres macchabés à New York. Et alors ? J’ai dit, vous avez pas un double, un truc ? Mais ça aussi ça avait changé, rapport au Patriot Act ou une affaire comme ça, ce qui partait au FBI ça devenait carrément top secret. Mais bon quand on sait où fouiner on fini toujours par trouver la queue du rat.

 Avec ses cent vingt-six milles dollars par an Hampton n’avait pas les moyens de vivre à Manhattan même, et aucune envie de loger à Brooklyn ou dans le Queens. Il louait une maison dans le comté de Warren dans le New Jersey, à deux heures et demie de son travail. Derrière la maison il y avait un près où Joe adorait galoper, et des vaches dans les bouses desquelles il adorait également se rouler. Ca aurait pu être son havre de paix à lui s’il n’y avait eu ses voisins. Les Collins à droite et leur marmaille de débiles qui faisaient des conneries dans toute la localité, Harvey Brown et sa femme à gauche avec qui il avait brièvement sympathisé quand il avait installé la bannière étoilée sur son porche.  Brown était un vétéran d’Irak, infanterie, simple bidasse. Au début il lui avait semblé normal mais à force de parler avec lui il avait commencé à le regarder d’un drôle d’œil. Brown était plein d’idées radicales, violentes et bizarres. Et sa femme était dans le même genre. Il en avait même parlé à Charles, demandé conseil, Charles s’était renseigné, Brown avait été interné deux mois durant avant la fin de son second tour. Maintenant quand il croisait son regard ou que l’autre essayait de lui parler il se détournait, bafouillait une excuse et priait de ne pas avoir à sortir son arme. Hampton savait pourtant ce que c’était que de subir un traumatisme, un PTS comme ils disaient, Post Traumatic Syndrome. Il savait, même brièvement, le visage de la guerre, de la barbarie. A cause de ce fameux quatre août.

 

Le stock d’armes contenait dix-sept fusils d’assaut, huit fusils à pompes, dix pistolets-mitrailleurs, une mitrailleuse lourde, deux lance-roquettes, une caisse de grenades défensives, une vingtaine de pistolets auto et semi auto et quatre révolvers. Sur l’ensemble une douzaine de ces armes s’étaient retrouvées impliquées d’une manière ou d’une autre dans d’autres affaires de vol à main armée, de kidnapping ou de meurtre. Et quatre d’entre elles, provenaient du vol d’un stock de la police de Ferguson. L’agent Wang, son nouveau coéquipier, n’était pas plus motivé que lui par cette mission parce que de son point de vue c’était du boulot pour les ATF, un genre de service qu’on leur rendait. De plus il était de notoriété public que le traçage des armes étaient un problème essentiel aux Etats-Unis, et très compliqué à résoudre dans un pays où il y avait plus d’armes par habitants que d’habitants. Donc du temps et de l’argent de perdu, une mission de fond de cours. Wang ne partageait pour autant pas la frustration d’Hampton, pas plus ses rêves de grand espace vierge que ses ambitions d’enquêteurs. Citadin bien dans sa peau, il ne visait pas l’avancement mais la paye, faisait poliment ce qu’on lui disait et allait chercher son exutoire et ses ambitions ailleurs, dans l’écriture.  Wang rêvait de devenir auteur de roman policier. Ca faisait quatre ans qu’il s’y était mis, il y croyait beaucoup depuis qu’il avait vendu une nouvelle. Même si paradoxalement son expérience lui servait moins que son imagination et les dossiers qui passaient sous ses yeux. Pendant qu’Hampton s’emmerdait mollement à contacter tel ou tel service de police, juge ou avocat, organiser des cellules dans des tableaux Excel et préparer des synthèses pour les réunions à venir, Wang se délectait de lecture comme s’il dévorait un roman au lieu d’un rapport de police.

  • Tiens c’est curieux ça.
  • Quoi ? fit la voix d’Hampton depuis l’autre box.
  • Deux affaires de meurtre, deux mêmes empruntes.
  • Connu des services ?
  • Oui apparemment. Lou Gunn, ça vous dit quelque chose ?
  • Rien du tout et vous ?
  • Un nom pareil, je me demande… peut-être, vous voulez que je demande son dossier ?
  • Si ça peut nous conduire quelque part…

 L’alcool. Hampton buvait depuis qu’il avait l’âge de quinze ans, il était rarement ivre, et quand il l’était il savait se composer une figure. En général ça le rendait même plus sociable. Mais des fois, rarement, il était tellement rond qu’il se mettait à raconter sa vie au premier venu. Jusqu’ici le bureau n’avait rien vu il avait été assez malin pour jouer sur son insignifiance officielle. Avec Charles ils avaient leurs bars préférés, le Torpedo, le Winston, le Heaven’s mais quand il était seul ou avec Joe et qu’il avait subitement envie de boire il rentrait dans le premier rade venu.

  • T’es mexicain ? D… D’où ?
  • Juarez mec !
  • Vous êtes des p’tains de sauvages vous aut’ hein !? C’est vot’ sang indios tu crois ?
  • Eh qu’est-ce que tu m’insultes toi !? Tu me prends pour qui ?
  • Rhaaa meuh t’fâche pas, limite c’est un compliment, si j’te jure !
  • Compliment mes couilles !

Du temps où il levait encore ses fesses de son bureau, qu’on l’envoyait sur le terrain, il ne buvait jamais avant une intervention, pas de repas arrosés, pas de début de soirée imbibé, il buvait chez lui exclusivement en priant pour qu’on ne le convoque pas au mauvais moment. Aujourd’hui la discipline s’était relâchée à mesure de l’ennui. Mais ce n’était pas à cause de l’alcool que tout était parti en couille ce quatre août, ni même vraiment à cause des mexicains ou de leur barbarie.

  • Vous aut’ vous avez peur de rien l’cartel !
  • Hé mais je suis pas un bandit moi, chuis maçon ! Tu crois qu’on est tous des voyous c’est ça ?
  • Pfff…. Chu… chuis f… Flic…. F… FBI. T’occupes je connais, j’ai vu d’mes yeux vu !
  • T’es poulet toi ? Arrête les conneries !
  • J… Ju…Jure…Juré !

Il lui présenta sa carte mais l’autre brama qu’elle était fausse.

  • Tu v… veux qu’on appelle Chaaaarlie ? C’est mon pote, y t’diras  !

L’avantage avec Charles c’est qu’il venait le rejoindre d’autant volontiers que c’était un moyen d’échapper à Consuela sa seconde femme. Où qu’il se trouve, même dans une taverne paumée entre Manhattan et le comté de Warren. Quand il arriva, déjà entamé lui-même, Hampton était en train de raconter.

  • Y’en avait partout dans les murs ! J’te jure ! J’sais pas combien…

Et tout en racontant il les revoyait comme dans ce rêve, droit debout dans leur petit coffrage, un sac en plastique sur la tête, faisant des grimaces affreuses.

  • Quatre-vingt… Quatre-vingt deux qu’tu m’as dit, renchérit Charles
  • T’étais avec lui ? Demanda le maçon intrigué.
  • Nan, mais j’sais, chuis d’la maison ! Dit-il en exhibant à son tour sa carte.

Quand Charles se pointait, tôt ou tard on en venait à parler des tours. Ses mexicains derrière les murs retombaient dans l’ombre de ses souvenirs, tout le monde voulait qu’il raconte, y allait de sa théorie et parfois ça virait à la bagarre. Hampton n’en voulait pas au 11 Septembre de lui voler la vedette, il en voulait à la vie de relativiser aux yeux des autres ce qu’il avait vécu. A la société, aux gens. Mais pouvaient-ils seulement comprendre ? Peut-on appréhender la monstruosité, la terreur, quand on ne l’a jamais expérimenté ? « La Maison de l’Horreur » avaient très originalement titré les journaux locaux à l’époque. Qu’est-ce que ça pouvait évoquer comme choc à des téléspectateurs hypnotisés par des images de violence en continue ? Même avec la caméra qui défile sur les cadavres en gros plan, leur sac et leurs grimaces, même avec un décompte astronomique. Comment expliquer aux autres ce qu’il avait ressenti et vécu ce jour là ? Qu’est-ce que ses souvenirs valaient face à ceux de Charles, surgissant dans la rue alors qu’un épais nuage de poussière de ciment, d’acier, de chair humaine se déversait sur Manhattan ? Le fait divers contre le drame hollywoodien. Le pot de terre contre le pot de fer, l’histoire de sa vie.

  • V… viens… j’te ramène…
  • Pfff… T… T’es bourré.
  • Moins qu’toi !

Ils se tenaient dehors sur le parking, oscillant sur eux même comme des culbuto, le bar était en train de fermer.

  • Nan, nan, lai… laisse tom… tom… j’vais rentrer tsssé bien !
  • Mais nan chte dis ! Viens !

Charles fini par céder, Hampton avait le mord et quand il avait le mord il conduisait toujours mieux que lui quand ils étaient bourrés comme ça. Ils rejoignirent la départementale tant bien que mal par un chemin de terre, puis la nationale à une allure raisonnable et sans trop zigzaguer jusqu’à ce que bien naturellement ils tombent sur une patrouille de nuit, précisément là pour veiller au grain après la fermeture des bars.

  • Vous êtes ivre, sortez de la voiture tous les deux !
  • N… Nous ?… Meuh…n…non !
  • Eh on n’est de la maison !
  • Monsieur je vous demande de sortir.
  • FBI ! Gueula Hampton.
  • Monsieur…

Le flic avait reculé d’un pas, sorti son arme, son collègue était déjà dehors qui s’approchait quand un bolide passa ras les fesses du premier.

  • Bon sang d’bois ! s’écria le flic. C’était quoi ça !?
  • Bon sang d’bois ! Faut qu’on l’chope !

Le premier rendit ses papiers à Hampton.

  • On vous convoquera, et qu’on vous voit pas sur la route c’te nuit, c’est compris, vous restez là et vous roupillez !

 

Les deux policiers repartirent sur les chapeaux de roue. Sur cette portion du kilomètre la route était tout droite, sur deux voies, avec un moteur gonflé et un pilote fan de vitesse ça facilitait la poursuite. Bientôt ils rattrapèrent le bolide et l’obligèrent à se mettre sur le bas côté. Un Ford Camaro noire, visiblement repeinte, immatriculée dans l’état du New Hampshire au nom de Lisa Coski-Jones. Mais à bord, en dépit des cheveux filasses et gras qui lui tombaient sur les épaules et les yeux c’était bien un homme qui les attendait. Vingt sept ans environs, la peau crayeuse, les yeux pâles et cernés, les lèvres sèches, une tête de camé. Pourtant il leur présenta des papiers au nom au nom de David Coski.

  • C’est vous David Coski ?

La photo lui ressemblait à peine et il avait les cheveux courts.

  • Bah on dirait bien, c’était avant l’Irak.
  • Vous avez fait l’Irak vous ?
  • Ouais deux ans ! Annonça fièrement le conducteur.

Le flic faisait aller et venir le faisceau de sa lampe torche sur l’intérieur de la voiture, aperçu une poupée sur la plage arrière et un sac congélation sur le siège du mort.

  • A qui appartient cette voiture ?
  • A ma cousine.
  • A votre cousine hein…. Elle conduit ce genre d’engin votre cousine ?
  • Ouais enfin pas elle, son mec, Jones.
  • Descendez je vous prie.
  • Hé poulet le prend pas comme ça ! Colles moi une amende pour excès de vitesse, on en parle plus !

Dans son rétro l’autre policier était en train de faire le tour.

  • Je ne le répéterais pas… descendez de voiture !

Qu’est-ce qui n’allait pas avec lui ? Pourtant il faisait tout bien, les mains biens visibles, la voix tranquille, sourire, détendu. Pourquoi qu’il faisait le coq comme ça ? Il posa la main sur l’ouverture de la porte tandis que l’autre plongeait entre les deux sièges. Le flic eut à peine le temps d’apercevoir le canon du 45 dépasser de la vitre, et les flammes longues et blanches crachèrent sur la nuit avant que les aboiements de l’arme retentissent. D’un coup d’épaule il surgit de la voiture et abattait le deuxième flic de deux balles dans le crâne. Puis il regarda les deux cadavres en secouant la tête, retourna dans la voiture et farfouilla dans le sac. Il en sorti une main sectionnée à ras du poignet, quelques secondes plus tard il balançait l’arme par la fenêtre et repartait.

 

Le gars là, Hammer Malone, c’était un braqueur réputé, un bon, quelqu’un devait forcément savoir quelque chose dans le circuit. J’ai fait le tour des popotes, j’ai même appelé mon gars du FBI, un pote presque. De temps à autre je lui balance des trucs sur des gars pas de chez nous, il m’en balance d’autres sur des gars qui font pas comme il faut. Un genre de mutuel arrangement. Faut savoir vivre avec son temps, comme il dit. On est plus de taille à bosser tout seul. Mon pote du FBI m’a filé le blaze du gars qu’ils soupçonnaient d’avoir refroidi mon bonhomme et deux autres à New York. Ca me disait rien, mais comme le gus avait un casier et qu’on avait des mecs dans le Montana j’ai passé quelques coups de bigot. Johnny Vargas ! Putain ça fait une paye, on parlait justement de toi. Salut Bobby, salut Bill, comment vas-tu Sonny !? T’as décidé d’arrêter de vieillir ou quoi ? J’ai répondu en enlaçant cette vieille pelure orange de Sonny Orléans. Lui c’était le mec qui fallait voir quand on voulait monter un coup dans le nord de l’état, l’organisateur, le cerveau presque. Il était pas rital mais il imitait très bien, aurait rêver de devenir membre si ça avait été possible. Faute de quoi il léchait le cul de Sully et des autres et leur filait vingt pourcent de sa com’. Avec ce genre de bandit faut pas se fier, moi il en avait rien à foutre et ses gorilles m’auraient becté s’il en avait donné l’ordre parce qu’il savait que je valais moins que le business qu’il rapportait. Je jouais le jeu, les écoutais raconter leur connerie, on a même tapé le carton avant que ce connard me dise ce qu’il savait. D’après ce qu’on dit il s’est fait pote avec des mecs de la Fraternité Aryenne en taule. L’avait un codétenu, Lou Gunn, un mec de New York, un bon à ce qu’on dit, jamais connu. Après Pélican Bay ils ont fait quelques coups ensemble mais son pote a eu des ennuis avec ses nazis de copains et il a dû foutre le camp. Son cousin Jimmy vit à Brooklyn, lui je le connais par contre, un bon mec, pas nazi pour deux sous, il a fait le chauffeur dans le temps pour moi avant de perdre sa jambe. Qu’est-ce qui lui est arrivé ? J’ai demandé pour faire poli, j’en avais un peu rien à foutre. L’a sauté en Irak. Marines. Ah ouais… et le rapport avec Malone dans tout ça ? Bah je sais qu’après le départ de son pote il s’est un peu embrouillé avec les nazis. Ca fait combien de temps de ça ? Oh je dirais un an, un an et demi. Pourquoi l’embrouille ? Je sais pas mais Big Daddy doit savoir. Qui c’est ça ? Le pape.

 

  • Vous avez vu ça ? Deux morts ! Des gens de chez nous. Et ça c’est passé dans le comté de Warren.

Le nez dans son gratuit, Wang commentait l’actualité à travers la paroi d’agglo.

  • Quand ? Demanda Hampton les yeux rivés à l’écran.
  • Avant-hier soir.

Il ne souvenait pas du tout d’avant-hier soir… sauf de s’être réveillé le lendemain à l’aube dans sa voiture, à deux kilomètres de chez lui, Charles ronflant sur la banquette arrière. Des tâches de vomi sur son pantalon, sa chemise, avec un mal de crâne en acier pour couronne.

  • Ah oui ? Où ?
  • Ils disent sur la route de Merrywater, il parait qu’ils contrôlaient par là à cause du Jersey Saloon. Vous les avez peut-être croisés.
  • Moi ? Pourquoi ?
  • Vous m’avez envoyé un SMS, vous vous souvenez pas ?
  • Non.
  • Vous y étiez, vous vouliez que je vienne vous vouliez me présenter Charles. Tenez, je l’ai encore…

Hampton se leva et lu atterré. « Suis au Jersey Saloon, Charles est là, C’est un bon, viens on parlera boulot. » Hampton changea de couleurs. Il ne se souvenait absolument pas d’avoir envoyé ce message, ni de ce bar, ni rien et n’aurait certainement jamais fait cette proposition s’il avait été dans son état normal.

  • Dites, vous faites souvent des réunions de boulot dans les bars ?
  • Hein ? Oh… non, bien sûr, non… on parle, voilà, métier, tout ça… voyez…

Wang se rassit sans répondre et se replongea dans son journal. Hampton resta quelques secondes les doigts crispés sur la séparation, Il s’était apparemment trouvé dans le secteur proche d’un double homicide, est-ce qu’il avait été contrôlé entre temps ? Si oui, tôt ou tard, ça viendrait aux oreilles du Bureau. S’il avait soufflé dans le ballon il était cuit. Chômage direct. Il retourna à sa place. Pour Charles ça serait pareil, la retraite en moins, pouvait dire adieu. Bordel. Il l’appela en allant à la machine à café. Charles promit de se renseigner. Charles était membre du bureau de coordination des opérations spéciales. Il n’y avait aucun pouvoir mais bien des moyens pour obtenir des renseignements auprès de bien des services.

  • Ils ont pas su me dire, on est peut-être dans leur banque de donnée mais crois moi ça les passionne pas, ils ont déjà le coupable figure toi, sont à sa recherche. Un dangereux à ce qu’il parait, Milo Petrovic, ça te dis quelque chose ?

Sur le moment il ne sut dire comment ni pourquoi mais il aurait juré que oui, ce nom lui parlait. Il aurait peut-être laissé ça de côté s’il n’avait été indirectement impliqué, si la menace toujours possible d’une convocation ne planait pas. Le FBI avait tous les outils informatiques pour passer au crible les dossiers qu’on leur confiait, ça ne prit pas long.

  • Milo Petrovic, nationaliste serbe, connu pour ses sympathies fascistes et néo nazi. Immigré aux Etats-Unis en 2005, lisait-il à voix haute et enthousiaste devant son ordinateur.
  • Et en quoi ça nous concerne ? Fit Wang depuis son siège
  • Vous vous souvenez de ce lot de d’armes volées au commissariat de Ferguson ?
  • Ca fait parti de l’affaire Wallid ça non ?

Il faisait allusion au dossier qu’on leur avait confié et n’intéressait ni l’un ni l’autre.

  • Ouais, deux des armes portaient les empruntes de Lou Gunn. Vous vous souvenez ?
  • Oui.
  • Et bien une autre appartenait à Petrovic.
  • Comment c’est possible ?
  • Je ne sais pas mais attendez c’est pas tout. Avant que vous arriviez je travaillais sur une affaire de triple homicides, j’avais ce suspect Noonan, Tom Noonan. Un mec presque sans histoire. Cinq ans à Rikers, devinez avec qui il était ?
  • Petrovic ?
  • Exact

Il y eu un silence distrait, Wang était en train de chatter sur Facebook.

  • Vous croyez que tout ça est lié ?
  • J’en donnerais ma main à couper.

 

Lou Gunn, de son nom entier Lou Gunn Radley, était un irlando-polonais natif de Newark, père alcoolique et chauffeur routier, mère prostituée occasionnelle, aide ménagère, white trash typique, avec un casier démarré dès l’âge de treize ans. Cambriolage, violence conjugale, vol de voiture, violence avec arme, viol sur mineur, meurtres, vol à main armée, trafic d’armes et de stupéfiant, un palmarès. En plus de tout ça il était enregistré dans les bases de données du FBI comme membre de l’Aryan Brotherhood. Un extrémiste plus un autre extrémiste, tous deux reliés indirectement à une affaire de terrorisme, l’affaire prenait soudain une tournure plus ensoleillée. La voiture signalée par les policiers avant de se faire tuer appartenait à une famille de la classe moyenne du New Jersey qui affirma après coup qu’on leur avait volé, Pourquoi ne l’avait-il pas fait avant ? Ils étaient absents, ils s’en étaient aperçus à leur retour. Hampton fouilla dans leurs relations connues, les bases de données voir si leur nom ne ressortait pas, pas de Lisa Coski-Jones et des dizaines de Will Jones, uniquement des homonymes. Gunn avait fait plusieurs séjours, Marion, Florence, Pelican Bay, Attica. Deux fois dans des unités spéciales, enfermé vingt-trois heures sur vingt-quatre. Il avait demandé la liste de ses codétenus de l’époque aux établissements, ça avait prit un peu de temps et de sa patience. Personne n’en n’avait rien à foutre d’un petit agent comme lui. Finalement il avait été choqué d’apprendre qu’il avait partagé sa cellule avec une des victimes de sa première affaire, Jack The Hammer. Il était sorti en 2011 soit deux ans après Malone, et une année avant Noonan. Impossible de dire ce que le serbe faisait à la même époque. Personne ne savait ce que Gunn faisait aujourd’hui ni où il vivait. Quand au serbe c’était la première fois qu’on entendait parler de lui depuis qu’on avait signalé son emprunte sur une arme. Le document rapportait que Gunn avait une ex petite amie connue qui vivait à East village et un frère à Brooklyn, Hampton décida qu’il irait les interroger dès que possible et à domicile.

  • Alors vous avez regardé ?
  • Oui, je vous ai fait une synthèse à priori il n’y a aucun lien direct entre les affaires, ou je ne le vois pas. Mais il y a peut-être un truc intéressant…

Wang s’était tapé les rapports concernant le vol à Ferguson, les deux meurtres dans lesquels Gunn était impliqué, et une affaire de kidnapping qui s’était mal terminée et à laquelle était attaché le serbe. Il en avait fait trois pages de compte-rendu détaillé. Les meurtres avaient fait en tout trois victimes. Deux camés, voyous minables, braqueurs occasionnels qu’on avait retrouvé dans une allée à Chicago et un avocat de la pègre tué à son domicile. Toujours à Chicago et vingt heures avant qu’on ne découvre les deux loubards. L’avocat devait être entendu dans une histoire de trafic de drogue où il aurait joué les intermédiaires. Les services avaient conclu à l’époque qu’on avait voulu le faire taire, un mandat d’amené avait été lancé sur Gunn, on n’avait pas d’explications quand aux deux autres, et pour le moment on en était resté là. Mais Wang avec son sens pointilleux du détail avait relevé que maitre Lobberman avait également défendu dans le passé une association féministe, ainsi que plusieurs obstétriciens contre des ligues anti avortement. De plus, comme son nom l’indiquait il était juif. Un lien idéologique qu’il faisait avec le kidnapping de l’homme d’affaire Mahmoud Mustafa, de son nom de baptême Jacob Patterson, afro-américain converti à l’islam, cofinancier des Cinq Piliers de la Sagesse, un site communautaire et militant très critique vis à vis de la politique extérieur américaine. Les négociations avec les kidnappeurs avaient duré deux semaines sans que la police soit tenue au courant. La famille avait finalement déboursé deux millions et demi de dollars avant qu’on ne retrouve la victime dans un coffre de voiture, morte étranglée. D’après l’autopsie, sa mort était intervenue entre trois et cinq heures après son enlèvement. Une piste avait conduit les enquêteurs à un des responsables, qu’on avait à son tour découvert mort, tué par balle. Ils apprirent qu’il s’agissait d’une équipe de six personnes, tous serbes ou croates, dirigée par un vétéran de Sarajevo. Finalement ils avaient mis la main sur un autre membre, planqué dans un motel du fin fond de la Nouvelle Angleterre et dans la chambre duquel on avait découvert un assortiment de flingues dont le fameux avec l’emprunte de Petrovic. Le type n’avait pas craché un mot, l’ombre d’une info ni dit pourquoi il se planquait comme ça enfouraillé pour tenir un siège. L’enquête était toujours en cours. Un fil rouge idéologique, des criminels extrémistes, oui ça lui plaisait bien comme théorie, si tant est qu’il y avait moyen d’en échafauder une. Pour Ferguson personne n’avait été arrêté mais deux policiers faisaient l’objet d’une enquête interne, quand il lu que l’un d’eux était un militant pro arme qui avait déjà fait objet de plaintes pour propos racistes, Hampton se mis à rêver réseau. Noonan avait été en prison à la même époque que le serbe et il avait tué l’ancien codétenu de Gunn, si ça le rattachait immanquablement ça faisait surtout de lui le maillon originale entre deux enquêtes. Rien de ce qu’il avait appris de ses victimes ne les liait à priori à des histoires politiques mais il avait peut-être mal regardé… Excité par ses découvertes, Hampton avait fait passer un mémo prioritaire à ses supérieurs. Dans une logique tout administrative les priorités devaient être qualifiées avant d’être adressées. Il y avait plusieurs niveaux de priorité selon l’urgence et/ou l’importance des informations transmises, A1, A2, A3, A4 dans les affaires concernant le terrorisme. Un activiste dangereux identifié sur le territoire relevait du A4, une attaque imminente au sarin du A1. Et toujours dans cette même logique, avant d’être transmis, les mémos qualifiés prioritaires devaient être révisés par son supérieur immédiat qui accréditerait ou non le niveau de qualification. Ca prenait entre trois heures et une semaine, selon les dispositions de la hiérarchie. Hampton avait accordé un A3 à l’urgence de sa note ce qui correspondait en gros à l’identification d’une cellule terroriste, sachant qu’en dessous son chef s’en ficherait et qu’au-dessus il tergiverserait si ça ne collait pas avec ses projets. Trois jours durant il attendit fébrilement un retour jusqu’à ce qu’un type l’aborde à la cantine. La trentaine, bien de sa personne, sûr de lui avec une de ces allures comme on les aimait assez peu au bureau, le genre cowboy intrépide, le genre qui squattait les locaux du FBI depuis qu’on les obligeait à collaborer étroitement, ce qui ne se faisait d’autant pas sans mal que la CIA et le FBI s’étaient toujours copieusement détesté. De ce point de vue Hampton était comme tous ses collègues mais celui qui se présenta comme l’agent Harrington savait comment s’y prendre pour poser des questions tout en flattant son interlocuteur. Dans son mémo Hampton avait émis l’idée, très audacieuse selon lui, qu’un fondamentaliste musulman comme dans l’affaire Wallid pouvait avoir recours à des extrémistes d’autres idéologies, même opposés au fondamentalisme, dans le but de servir une même cause, la destruction de l’Amérique. Pour trouver une comparaison, et parce qu’il avait passé une soirée à se saouler devant la chaine Histoire, Hampton avait placé cette alliance objective dans la même perspective que le pacte Germano-Soviétique. Harrington l’avait chaudement félicité et encouragé dans cette voie. Ce qui aurait été juste charmant et agréable si finalement son mémo n’avait pas été approuvé, fait l’objet d’une réunion avec ses chefs, où il avait retrouvé Harrington. Il s’avéra être un agent de haut niveau, chargé de lutter contre l’infiltration terroriste sur la côte est, le propos d’Hampton servait le sien propre, il ne se gêna pas pour vanter sa sagacité et celle de l’agent Wang.

 

Le pape était un géant avec un ventre comme une barrique, des bras énormes  couverts de tatouages nazi et KKK, la barbe poivre et sel pleine de déchets douteux, avec de petits yeux bleu de porc et une grosse étoile de David autour du cou qui pendait sur son teeshirt Rammstein. Jay Carson aka Big Daddy, la référence dans le vieux sud pour tous les radicaux blancs des années 80/90 à ce que j’avais appris. Un violent qui avait brûlé quelques églises nègres et fait péter des synagogues. Pourquoi qu’il se baladait aujourd’hui avec une étoile autour du cou et qu’à l’entrée de sa caravane il y avait une mézuza ? Je te le donne dans le mille Emile, l’amour. Big Daddy était tombé raide d’une petite juive qui lui avait fait trois enfants. Aujourd’hui il avait reconverti sa passion des ratonnades et des croix gammées dans le commerce des armes. Légal, pas légal, il faisait un peu de tout, principalement entre amateurs, collectionneurs. Il avait également une boutique survivaliste sur le web qui vendait des couteaux, des rations C et des manuels, des trucs New Age aussi et des souvenirs de Jérusalem. Tout le monde le connaissait dans le milieu et il connaissait tout le monde. Les mecs de la Fraternité venaient systématiquement à son stand lors des foires d’armes, il était pote avec des chefs, il savait tous les potins. S’il y avait pas eu toutes ces croix sur ses bras et ces heil Hitler, à le voir comme je l’ai vu, à s’amuser avec sa gamine, il aurait presque pu passer pour un gentil géant. Il parlait d’ailleurs d’une voix douce, m’avait offert une bière et quand il s’était mit à lâcher des insultes sur quelques anciens potes, il s’était excusé auprès de la petite. Selon lui Gunn avait eut des différents avec un chef de la Fraternité, on ne savait pas très bien s’il s’agissait d’une histoire de fesse à l’origine ou de business. Gunn était parti en voyage soit disant, Big Daddy était persuadé qu’il voyageait sous terre. Toujours est-il qu’après ça la Fraternité avait voulu enrôlé Malone mais le charme était rompu et l’autre avait prit ses distances. Ca m’appris pas grand-chose mais ça me semblait une piste intéressante, je suis parti à New York questionner Jimmy, le frère de Lou. Comme Océans l’avait dit il vivait à Brooklyn dans un petit immeuble miteux avec le fric de sa pension de l’armée et un boulot à mi temps dans une épicerie où il trainait la patte mais où le patron le traitait bien parce qu’il jouait les héros de guerre. Il faisait le même numéro dans les deux bars en bas de sa rue, bref il était connu comme dans tous les quartiers de toutes les villes d’Amérique connaissait au moins un vétéran qui avait été dans les Forces Spéciales et vu des choses terribles. Je me souvenais, combien de mec avait fait le même numéro après le Vietnam ? Et ça avait recommencé quand Rambo était sorti. Ca m’impressionnait pas. Les pseudos médaillés Purple Heart, les héros des Seals ou soit disant, même quand on perdait des guerres on trouvait à la sortie plus de héros, vétérans de batailles célèbres, que c’était à se demander comment on avait pu paumer. Je savais pas comment ce mec avait perdu sa guibole mais j’étais sûr que ce qu’il racontait dessus c’était des conneries. Je l’ai chopé à la sortie d’un de ses rades préférés et je l’ai entamé de suite sur son frangin. Il a voulu faire le malin. Incroyable ! Ce mec avait une guibole en moins et il se la pétait caïd avec ma gueule ! C’est laquelle la jambe qui te fais mal ? J’ai demandé. La droite, il m’a dit. C’est marrant les gens ils répondent à des conneries et quand tu leur demande un truc vraiment important ils font les malins. J’ai shooté dans sa prothèse et je lui ai assaisonné le crâne avec ma petite matraque, après il a fait un tour dans le coffre de ma voiture. Pour faire causer un mec j’ai un truc, un pliant. Si. Incroyable la sensation que ça peut faire un pliant de camping à un mec qui est assis dessus avec dix étages de vide dans son dos. Même pas besoin de l’attacher, tu poses ton pied entre ses jambes et tu donnes des petites poussées, suffit de trouver un chantier vide. Lui avec son moignon il faisait encore moins le fier. Il m’a raconté qu’il n’avait pas vu son frère depuis deux ans et comme je l’ai pas lâché comme ça, il a fini par me dire que des gus étaient venu le voir pour qu’ils le mettent en contact avec un de ses anciens copains de taule, Malone. Qui c’était ces mecs ? Je sais pas, je les connais pas, je leur ai dit que je savais rien des histoires de taule de mon frère. Et ils t’ont cru ? Oui. C’était des nullards, qui c’était ? Je vous dis je les connais pas ! Tu veux vraiment apprendre à voler ou quoi ? Non, non ! Non, non c’est le truc que j’entends le plus souvent, des fois ils supplient ou ils prient aussi tu vois ? Tu veux vivre ou tu veux faire comme eux ? Euh… un des mecs… oui je le connais pas je vous le jure mais je l’ai vu qui trainait avec un des copains de Lou. Eh bin tu vois ! On avance ! Qui ça ? Mickey, Mickey Coski. J’ai retiré mon pied et j’ai souri. Ta jambe, comment tu t’es fait ça ? Ment pas. Il m’a maté genre abattu. J’ai eu un accident de voiture à Bagdad, ils ont dû m’amputer. Un accident de voitures ? Même pas une bombe ? Non. Je l’ai laissé là sur sa chaise, j’ai jeté sa prothèse dans une poubelle.

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