Emily Blake vous salut bien -Part 2-

L’italien devait en référer à son boss, il l’appela sur son portable, très à l’aise, dégoisant presque aussi tôt en dialecte napolitain. La Camorra et son réseau mondial. Et là sans doute un mec dans sa cuisine en short et tricot de peau à faire son biz international, empereur sans hermine ni couronne. Elle écoutait sans réellement comprendre. Les intonations, le langage du corps, quelques bribes non dialectales… Si chierto dotore, ciento, como voi. Il la regarda et sourit. C’est bon, lui dit-il en français. Il referma le sac et puis fit signe à son chauffeur de s’approcher. Messe basse. Le gamin, à peine majeur, retourna vers la 205 et alla chercher une enveloppe. Emily vérifia, cent mille euros comme convenu. La loi du marché. Ils récupéraient le plus gros morceau du gâteau mais il n’y avait qu’eux pour pouvoir refourguer ce genre de came et ne pas laisser de trace. Peu importe d’où elle les sortait, peu importe les kosovars, la Camorra les enculerait tous. Elle se souvenait encore de cette fois où elle avait rencontré Di Angelo, Don Stefano, comme les autres l’appelaient. Un mec d’une trentaine d’année dans un imper mi Matrix mi gothique, flanqué de gardes du corps en survêt jaune Bruce Lee. Il l’avait reçut chez lui, là où ils l’avaient assigné à résidence, à Bologne. Une belle demeure avec un parc. Impossible de travailler avec les napolitains sans son blanc-seing. Il en faisait des tonnes, mangeaient des pistaches comme s’il écorchait une peau d’intellectuel mais au moins la prit-il au sérieux. Sa réputation l’avait précédé, les coups de fil du flic avait fait le reste. Le flic…

 

Elle écrivait au tableau : « Et que faudraient-il faire ? Cherché un protecteur puissant, prendre un patron, et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc… » Oh la, la s’exclama Antonin, treize ans, du fond de la classe, si elle commence à faire deux fautes par phrase, il faut un autre café ! Toute la classe éclata de rire, la maitresse y compris. Deux fautes ? Oui c’était pour voir si tu suivais. Bah tiens ! rétorqua le gamin pas convaincu. Alors ces fautes quelles sont-elles ? Antonin corrigea le vers sans faute. Bravo ! Et maintenant tu vas nous réciter la tirade. Hein ? Mais non ! Mais si, dit Emily en lui fourrant le livre dans les mains, tu verras tu t’en tireras très bien. Elle avait raison, le ton frondeur de Cyrano lui convenait à merveille. Le gamin se régala et par la même la classe entière. Elle adorait son métier. Adorait ses élèves. Avant de vouloir faire danseuse, elle voulait déjà être prof, dès six ans ! Mais elle savait que ça ne pourrait durer éternellement. Déjà trop de sang avait coulé, trop d’articles avaient été rédigé, et même si personne ne savait qu’elle était derrière une dizaine de braquages et de cambriolages, tôt ou tard ils remonteraient sa piste. Tôt ou tard. Barres toi gamine, se disait-elle, barres toi. Elle n’arrivait pas encore à s’y faire. .

 

 

Mado

Ils l’ont annoncé dans le journal, à la télé. C’est arrivé à côté des Champs. A la sortie d’un de ces bars qu’ils ont dit. Je savais pas qu’il en avait. Huit bastos dans le corps, pas une chance, deux mecs à moto. Mon pauvre Shérif. Pourquoi ils lui ont fait ça ? Dans le quartier on dit qu’il était en dette, d’autres que c’est à cause d’une vieille histoire. C’est possible. Quand même j’ai pleuré. Oh pas devant tout le monde, mais il a fallu que ça arrive, devant Toussain…Je crois qu’il a compris mais je savais qu’il dirait rien. Un jour il m’a dit que ces choses là pouvaient se produire dans un couple. Je m’étais dit que c’était pour me préparer, que je lui plaisais plus ou un truc du genre. Mais il avait raison, ça arrive des fois, on n’est pas des robots non plus hein ! Mais il ne m’en a pas voulu. Il est comme ça mon homme, il regarde les trucs droit dans les yeux et il fait avec. Mon Toussain… presque des fois dans ses bras j’oublie Marco…. Marco. J’ai rêvé de lui la dernière… Sa queue en soie dans ma bouche maquillée, après quoi il me tirait une balle, son foutre qui faisait des bulles au coin de mes lèvres ourlées avec le sang noir dégoutant sur le lino. Putain, que j’ai mal dormie ! Je me demande si c’est à cause de la mort de Shérif. Bon mesdemoiselles on reprend c’est juste nul ! Nul ! Et archi nul ! Les blondes se rassemblent dans le fond de la pièce. C’est des vrais elles, pas comme moi. Mais question déhanché c’est des bâtons. Tony dit que c’est des danseuses dans leur pays, tu parles ! Si ces filles savent danser moi je suis la Vénus de Milo. On recommence, je fais en claquant des mains. Elles se mettent en rang, mains sur les hanches et avancent l’une après l’autre en faisant le déhanché machinal et le talon qui claque même pas. Oh la, la, mais vous êtes pas vraies vous ! Une des nanas me retourne un regard genre. Quoi ça sert ? Elle me demande avec son accent de l’est, homme tous pareils, elle dit. Si femme, eux regarder. Merde je me dis, voilà que j’ai une révolte. Et moi ma petite je suis responsable d’un établissement de qualité où les filles ne marchent pas comme un sac. Tsss, fait la fille en se retournant vers les autres, bras croisés. Des gars arrivent sur ses entre faits. Costume mal coupé, gros bras, crâne ras et dent en or. Ils se posent dans les canapés, je fais signe aux filles de se disperser. Messieurs, champagne ? Je lance, ils ne m’écoutent même pas, parlent entre eux. Okay, comme ils veulent… Je dis aux autres de s’occuper d’eux et je vais derrière le bar faire l’inventaire. Une fille pousse un cri. Bah qu’est-ce qui se passe encore ? Elle sort en trombe du salon en se tenant le bras. Je l’appel, qu’est-ce qu’il y a montre mon ton bras. Le con l’a pincé jusqu’au sang. Bien, ils veulent voir les choses comme ça. Je dis à une des filles d’appeler le bar d’à côté, Chez Julia et vais voir les trois lascars. J’ai un peu peur quand même mais c’est pas les premiers clients que je rembarre. Dans ce boulot faut savoir se faire respecter. Messieurs que se passe-t-il ? Un problème ? Visky vite ! Me lance l’un des trois en français, sans me regarder. Un autre a attiré une fille sur son genou et lui tripote les cuisses, elle a l’air terrorisée. Eh messieurs, ici on ne touche pas ! Da, da, visky, vite, me répète le gars en me faisant signe de filer. J’appelle la fille, elle se dégage, il essaye de la rattraper sans sortir de son canapé, en vain. Sur ce arrive les deux mecs de Chez Julia, des balourds à bagouze qui me demandent. Je leur fait signe dans le fond, ils vont voir, et puis là-dessus c’est Tony.qui se pointe avec deux nouvelles, mais elle c’est des putes j’en suis sûr. Dans le fond ça discute, qu’est-ce qui se passe ? Il me demande, des emmerdeurs, je fais. Je retourne à mon inventaire quand les deux balourds reviennent. C’est bon c’est arrangé qu’il me fait. Il nous distribue du fric à moi et Tony, de la part des cons et puis repartent en nous les laissant sur le dos. Tony fait un peu de plat aux putes, leur sert des coupes. On fait ça des fois, elles servent de rabatteuse pour nous autres. Tient chéri et si on allait dans ce bar ? En échange on leur envoi des clients. Dans le salon les filles sont revenues, mes anglaises comme je les appels, parce qu’elles le sont. Une brune une blonde, sympa, la vingtaine, avec des formes. Elles dansaient l’une après l’autre, sur une chaise pendant que l’autre cajolait le pigeon. Elles avaient peur de rien mes anglaises, pas comme ces trois blondasses qu’il nous a amené Tony. Bah alors vous attendez quoi ? Je m’exclame en leur montrant le salon. Elles s’exécutent de mauvaise grâce, je sors une bouteille de Johnny Walker Black Label, trois verres et un petit seau de glace, trois cent cinquante sacs. Mais au moment où je pose la bouteille devant eux, il y en a un qui m’attrape par la taille. Non, non, non, je fais, on touche pas j’ai dit ! Tony se pointe. Eeeh on vous a dit quoi là ? Le gros le regarde mauvais mais ne moufte pas. Je me casse, je dis à Tony, j’en ai rien à foutre qu’il ne me paye que ma demi journée, je veux pas rester ici avec ces trois porcs, fric ou pas. Reste, me demande Tony avec ses yeux de cocker. Allez, ils vont faire des histoires ! T’inquiètes on gère… On ? C’est qui on ? Je me demande. Mais bon d’accord je reste, je suis bonne poire, je vais pas faire d’histoire hein… Toussain il ferait la gueule. Une fois comme ça j’ai gueulé parce qu’une pute était venu bosser dans le salon de derrière. Une fois où Tony il était à Marseille. A son retour, merde je les avais tous les deux sur le dos parce que le tapin elle avait dit partout que chez nous y’avait des rats ! Ta mère ! Heureusement qu’en plus on n’a pas eu l’inspection ! Bref, je laisse pisser comme disent les bonhommes. Les gars restent jusque dans la fin de l’après-midi. Font du bruit, pétés, veulent toutes les filles, mais il y a d’autres clients qui se pointe, alors ça ferait des histoires si les crânes ras venaient pas tour à tour sortir des pacsons de billets froissés, acheter une boutanche, sympathiser avec les clients genre gros russky qui gueule en barbare. Et vas-y que je te tape dans le dos et que je paye un verre à tout le monde… Vers sept heures ils sont rejoints par deux autres mecs, blouson de cuir, jean, l’air pas commode, qui nous mate moi, Tony, et les filles comme des loup-garous à l’heure du steak. Mais ils restent pas, ils sortent tous une demie heure plus tard. On fait les comptes avec un des soulards, je m’aperçois qu’il compte drôlement bien pour un mec qui a enquillé quatre bouteilles de sky dans l’aprème. Je suis pas mécontente de les voir partir, les autres filles non plus. Même mes anglaises en pouvaient plus. Vers huit heures j’appel Toussain, voir s’il peut venir me chercher, mais ça répond pas. Tant pis, je vais prendre le métro. On habite dans le XXème, pas loin du Père Lachaise. Dans les transports, ce que j’aime bien, c’est lire. C’est Shérif qui m’a un peu mis à la lecture, mais je lisais avant hein… mais pas les vrais livres, comme il disait. Anouilh, Claudel, Hugo, Zola, ces choses là… Zola c’est du sirop, ça m’ennuie ! Les Classiques qu’il disait Shérif, et tu l’entendais la majuscule. Peut-être, mais moi ce que je préfère en fait c’est l’histoire. L’histoire c’est plein d’histoires déjà, de vraies et je trouve c’est mieux parce que ça explique plein de choses ! En ce moment je lis une biographie de Louis XIV, j’adore. C’est mon roi préféré. On habite au troisième, pas loin du métro, je ne remarque pas la voiture des gars. En fait je ne vois rien sauf quand il me rejoint avec son air vicieux, méchant, et sa dent en or qui brille, son crâne ras. Je frissonne je sais déjà ce qu’il veut, et il me pousse dans le hall. J’aperçois la voiture derrière lui, les autres qui attendent. Non ! Non ! Non ! Le gars me fait un balayage, je tombe sur les fesses, il se marre, il sent l’alcool, le tabac, la transpiration. Il m’attrape par les cheveux et me traine derrière, dans la cour au pied des poubelles et je cris comme une pucelle parce que j’ai peur et qu’en même temps ça me fait un truc, et que je comprends rien. Il me donne un coup de poing sur la bouche, je sens mes dents vibrer, oh non pas encore je me dis… pas encore ! Marco ! Marco où tu es ? Au secours ! L’autre me déchire mon corsage, le soutif, la culotte, je bouge plus, l’attends, je sais ce qu’il fera si je me rebelle. Il m’écarte les cuisses. Marco. Je prie. Je prie plus Jésus maintenant, je prie Marco. Jésus je l’ai oublié. Ou bien c’est lui qui sait pas. Ca doit bien lui arriver à Jésus de pas savoir, non ? C’est un homme non ? Bon un homme extraterrestre mais quand même ! Je prie Marco, oui… et soudain… Marco. Il attrape le mec par le col et le balance comme un sac, le gars est trop saoul pour arriver à se relever d’un coup, Marco lui balance la pointe de sa pompe cramoisi dans l’estomac, l’achève à coup de talon dans la gueule. Oh mon Marco t’es revenu !? Fils de pute ! Crache-t-il sans me regarder, et puis Toussain qui se précipite. Chérie, ma chérie ! Je fonds en larme aussi tôt, dès qu’il me prend dans ses bras, et je regarde Marco. Ses belles boucles brunes sur sa nuque. Elle lui va bien sa veste. Je pleure. Parce que j’ai eu peur, que j’ai mal, que l’accident me revient dans la tête comme une balle, et que Marco s’en va, sans un mot, sans un regard pour moi. Comme d’habitude.

 

Vous allez les laissé s’amuser avec vous combien de temps ? Emily leva la tête du rayon fromage. Un type se tenait à côté d’elle qui faisait mine de comparer les prix. Je vous demande pardon ? Vous allez les laissé combien de temps se moquer de vous ? Châtain avec ça et là encore quelques mèches blondes, mi long, ça faisait un moment qu’elle n’était pas allez chez le coiffeur. Trop souvent avec sa perruque sans doute. Vous êtes qui ? De quoi vous parlez ? Le type jeta un coup d’œil noir à Emily avant de le laisser glisser par-dessus son épaule. Appelez moi, et arrêtez de vous laisser marcher sur la gueule grogna le bonhomme en lui glissant une carte de visite dans la main. Elle lu, Capitaine Michel Feyret, DPJ. Un flic. Sur le moment elle eu peur qu’il l’arrête, mais il avait déjà disparu alors qu’elle levait la tête. Mais… vous… rien, pfft, il n’était plus là. Qu’est-ce qu’il avait voulu dire ? Pourquoi il voulait parler avec elle ? Elle n’avait rien à dire aux flics. Est-ce qu’ils avaient enquêté sur son viol ? Même pas. Emily oublia la carte dans le fond de son sac et n’y pensa plus. Jusqu’à ce que l’Afghan casse Jeanne. Ca lui avait pris un matin à l’aube, comme ça, sans raison, il l’avait tiré du lit, battu, violé avec sa bite et différents objets, battu encore à lui défoncer le nez et la mâchoire, et puis il s’était tiré. On avait retrouvé Jeanne errante sur le boulevard Poissonnière, le visage pété, en sang, les vêtements en lambeaux, hagarde. Après l’Hôtel Dieu, H.P direct. Emily en avait parlé à Toussain, enfin plutôt Mado mais Toussain prétendit qu’il ne savait pas où il avait disparu. Comme il avait prétendu ne plus faire d’affaire avec Marco… Ah c’est différent… il s’est drôlement calmé tu sais, tu comprends ? Non elle ne comprenait pas. Ou plutôt si elle comprenait que les hommes étaient trop faibles, trop lâches pour tenir cette promesse implicite qu’ils induisaient sur elle par leur présence, celle d’un être fiable, solide, qui saurait toujours vous protéger, presque comme un père…. Mais Toussain n’était pas un père finalement, pas plus que ne l’avait été Marco, ou bien d’une autre façon. Marco lui avait enseigné la douleur, l’humiliation, les larmes. Il en avait fait une bonne soumise. Révélé sa véritable nature de pute, de vicieuse, de ça Emily en était certaine. Pour ça il était son père, son père en douleurs. Mais Jeanne, ça passait plus. Et puis le fou elle l’avait toujours détesté, elle s’en fichait du fou. Euh… bonjour c’est Emily Blake. Rappelez moi sur le numéro que je vais vous envoyer dans une heure, rétorqua le flic avant de raccrocher. Emily obéit comme la bonne fille qu’elle avait appris à être.

 

Mado

Désolé je ne peux rien faire. Mais vous m’avez dit… je ne vous ai rien dit du tout, elle n’a pas porté plainte, je ne peux rien faire. Et l’Afghan ? Il est reparti en Algérie, vous croyez quoi que les algériens vont nous le livrer ? Pas de plainte, pas de mandat d’amener, c’est aussi simple que ça. Mais vous vous pouvez l’aidez. Moi ? Oui vous Emily ! Vous pouvez aidez Jeanne et toutes les filles pour que ce genre de choses n’arrive plus, pour ce qu’on vous a fait à vous n’arrive plus. Bah tiens, je me dis, c’est maintenant que ça les intéresse, un an après. Ah ouais et comment ? Vous savez pourquoi votre petit copain n’a rien dit quand vous avez couché avec Monsieur Abderramhane ? Qui ? Shérif, me fait le flic en me regardant droit planté dans les yeux qui rigolent pas. Vous avez couché plusieurs fois avec lui, vous savez pourquoi Marguerite n’a rien dit ? On sentait que quand il disait pas du Monsieur il respectait pas. J’ai haussé les épaules, il faisait quoi le flic là ? Il essayait de me monter contre mon homme ou quoi ? Et Marco, dis moi, c’est un salaud ? Grande nouvelle hein poulet ! Shérif était en dette votre petit copain le faisait payer chaque fois qu’il vous baisait. Peuh c’est même pas vrai ! Vous avez des preuves ? Il n’a rien dit, il m’a regardé gravement, c’est tout, et puis il a ajouté. Vous n’avez pas encore compris hein ? Compris quoi ? Comment l’Antillais s’est arrangé avec votre mac après votre sortie ? Vous croyez quoi ? Bah quoi ? Marco je peux plus l’intéressé, je suis plus assez jolie ! Et puis il s’en fout de moi. Ca pour s’en foutre il s’en fout, vu qu’il vous a vendu à l’Antillais. Vendu ? Bah oui vendu ! Je sens les larmes me monter aux yeux. Mais non ! Mais si ! Faut vous réveillez ma petite, vous êtes de la viande pour eux rien d’autre !

 

Emily n’aimait pas beaucoup qu’on lui dise qu’elle n’était que de la viande. Elle avait été ça, oui, quand elle était pute, sans doute, de la viande mais c’était fini tout ça. Elle avait ce boulot, son petit ami et globalement merde il la traitait bien, toujours gentil ou presque. Parfois quand il était fâché il était froid et ça lui filait vachement les boules, mais c’était tout, jamais un mot plus haut que l’autre, jamais un geste déplacé, un vrai mec. Sérieux, gentleman, non, même cette histoire avec Shérif c’était des conneries de flic. Sûr… Mais qu’est-ce que vous voulez, forcément quand on vous annonce ça on commence à avoir des doutes… on n’a moins d’entrain, on se pose des questions faute d’en poser, on observe.

 

Ma princesse ! Comment tu vas mon bébé, t’as fait bon voyage ? Oui, très bien merci. Il revenait du sud mais elle ne savait pas très bien d’où, de quel sud de quel pays. Il lui disait juste je vais dans le sud, dans le nord, mais jamais à l’ouest ni à l’est. Elle ne lui avait jamais posé de questions sur ses affaires, la convenance, et puis elle savait, la dope, ça se fait pas de parler de ces trucs là. Poses pas de question et tout ira bien. Il laissa sa mallette sur le canapé cuir du salon et l’enlaça amoureusement, bon mari. Ca c’était fait au début du mois, il lui avait demandé sa main un matin, brusquement, avec le diamant et tout, et voilà, même pas le temps de penser à Marco, à ce que lui avait dit le flic, tout ce qu’elle avait vu c’était qu’on faisait d’elle une femme rangée, et peut-être pourquoi pas un jour une maman… Non bon d’accord, avec l’accident elle ne pouvait plus être maman, mais on pouvait adopter non ? Avec le mariage il y avait eu la maison, à Montreuil, deux étages moderne, une ancienne imprimerie, avec un grand jardin avec piscine, une surprise. Elle se sentait comblée, bourgeoise, presque importante. Pour la première fois de sa vie. Et Marco commença enfin à quitter ses rêves. Tu veux boire quelque chose mon chéri ? Il commanda une bière, elle alla en chercher deux. Ils allèrent les déguster au bord de la piscine, sur les transats, il faisait encore un peu froid, mais elle avait mis une petite laine. Samedi prochain, je compte sur toi ma chérie, je veux que tu sois la plus belle fille de la terre. Pourquoi ? Il y a quoi samedi ? Une soirée d’affaire. Une grande soirée avec du beau monde, des gens importants. Ca devait parce que c’était bien la première fois qu’il organisait ça à la maison. Et il y aura Marco, ajouta-t-il, ça te dérange pas qu’il vienne ? Marco ? Encore lui… Son cœur se mit à battre plus fort malgré elle. Euh… non… je sais pas, oui… pourquoi il vient ? Ah les affaires… Emily se raidit, ça la contrariait de penser soudain à lui. Mais tu m’avais dit… pourquoi il était avec toi l’autre fois ? Ah les affaires tu sais, ça va ça vient… Dans la semaine, le flic l’alpagua dans le métro alors qu’elle allait chez une copine. Comment il faisait toujours pour la trouver ? Il la faisait suivre ? Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? Quoi ? Bah quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Pourquoi vous avez dit oui !? Il avait l’air vraiment furieux. Bah parce que je l’aime ! Non vous ne l’aimez pas ! Vous dormez ! Vous savez ce qu’il a fait en vous épousant, Il a acheté votre silence, votre témoignage ne vaudra plus rien si on le serre ! Emily eu l’impression qu’il venait de lui flanquer un coup de poing dans l’estomac. Elle le regarda hébétée avant de le repousser. Ah ! Fichez-moi la paix ! Elle en voulait encore à la police de n’avoir rien fait après l’accident. Et puis samedi il y aurait Marco… Marco.

 

Mado

J’ai mal à l’estomac. Je sais pas si c’est bien que je vois Marco. Est-ce qu’il va me regarder ? Est-ce que je vais lui plaire ? J’ai quand même changé depuis l’accident. Mes yeux… mes yeux, je vois bien qu’ils ont changé, et mes seins, ils sont tombés un peu mes seins. Ca va lui plaire à Marco ça ? J’ai un peu peur aussi. Je suis mariée maintenant, c’est sérieux. Je peux pas faire ce que je veux. D’ailleurs qu’est-ce que je veux ? Marco ? Vraiment ? Je sais plus. J’entends les premiers invités qui arrivent, jette un coup d’œil par la fenêtre Porsche Cayenne et Audi. Toussain a loué du personnel qui les accueille plateau à la main. Champagne, whisky, il a vraiment mit les petits plats dans les grands. Je me cherche des chaussures pour aller avec cette robe vert émeraude qu’il m’a acheté pour ce soir.je suis drôlement belle dedans. Bon Dieu, j’en avais justement une paire qui irait parfait avec mais cette fichue femme de ménage… Où est-ce qu’elle les a mis ? Je fouille dans le fond du dressing… c’est quoi ça ?

 

Elle était à tomber dans sa robe verte fendue jusqu’à mi cuisse ses cheveux blonds décolorés tombant en cascade de boucles sur ses épaules rondes, le regard fier et droit, le sourire étincelant qui ne failli même pas quand elle vit Marco discutant avec un des gars qu’il avait empêché de la violer. Marguerite était soulagé, il avait un peu peur qu’elle le prenne mal, et ce n’était pas le moment qu’une bonne femme fasse du scandale, surtout que certain de la bande du kosovar s’étaient pointés avec leur régulière. Plus tout se passerait dans le velours mieux ça serait. Ils devaient doubler leur fourniture de filles, tout le deal et cette soirée reposait sur une garantie de distribution à travers les différents établissements que lui et Marco possédaient en sous-main. Donc pas de scandale, pas de bruit, les affaires sont les affaires, et tant pis si ce gros porc de Bacol n’avait pas compris qu’il faut payer avant de toucher. C’était ça qui avait mis le mord à Marco et Toussain approuvait d’autant qu’après tout ils étaient associés aujourd’hui. Même que c’était lui qui avait suggéré le mariage pour éviter d’éventuelles emmerdes à venir. Une bonne idée contenue du contexte de la soirée. Marco savait son genre de salope, il l’avait dressé, et même si elle n’avait pas porté plainte après la soirée foot, elle était bien capable de se rebeller pour une bêtise. C’est une môme tu comprends, lui avait fait Marco, elle peut te péter un caprice rien que parce qu’elle a ses règles… Mais pas ce soir apparemment. Au contraire, elle se montra bonne épouse, souriante et échangeant un mot avec chacun comme si de rien était jusqu’à ce qu’ils passent tous à table. Marguerite racontait une anecdote sur sa période skipper quand il était encore dans les îles, qu’il n’avait que vingt ans et envisageait la vie naïvement. Cette fois là il n’avait pas compris apparemment que la femme du propriétaire du bateau avait des vues sur lui. Il racontait bien, était drôle, savait ménager son effet. J’ignorais que tu savais naviguer mon amour, lança-t-elle. Oh oui, disons que j’ai un peu de pratique, répondit-il interrompu dans son histoire. Mon mari est un homme plein de surprise, répondit-elle, prenant à témoin une autre femme. Vous vous rendez compte j’ignorais même sa passion pour les impressionnistes, lui qui pourtant ne met jamais les pieds dans un musée… Marguerite senti que quelque chose n’allait pas, d’ailleurs il ne voyait pas du tout de quoi elle parlait. Mais de quoi parles-tu mon bébé ? demanda-t-il avec un sourire à lui vendre Dieu sans confession. Allons mon amour ne soit pas aussi modeste, il est ravissant le Monet. Quel Monet ? De quoi tu parles à la fin ? Un brin plus cassant, le regard une lame plus froide. Mais voyons celui de Shérif ! Celui que tu as caché dans le dressing….C’était pour me l’offrir ? Après tout j’ai écarté les cuisses comme il faut… Le malaise était palpable, tandis que les uns commençaient à allonger figure, les autres les regardaient gênés. Allons mon amour, tu es mon épouse, tu n’écarte pas les cuisses comme il faut tu…bah quoi c’est bien ce que tu attends de moi non, c’est bien pour ça que tu m’as acheté ? Sourire forcé, les yeux de Marco qui coulisse vers lui brièvement. Mais qu’est-ce tu raconte voyons ? Combien ? Rétorqua Emily. Combien quoi ? Combien je valais après l’accident ? Pas grand-chose je suppose hein ? Ah… on dirait que la petite à ses règles, rigola Marco en se tournant vers son voisin, ce qui le fit rire ainsi que le voisin immédiat de Emily. Elle le regarda et vit l’arme sous sa veste. C’est que t’es devenu spirituel avec le temps Marco, arrête on va même croire que t’as de l’esprit ! Dit-elle, la voix et les yeux durs. C’est sûr qu’avec toi ça risque même pas d’arriver ma poule, répliqua-t-il en cherchant l’approbation auprès des autres. Et le voisin d’Emily éclata une nouvelle fois de rire. Une de trop sans doute. D’un coup elle lui plantait de toutes ses forces sa fourchette dans la main et arracha l’arme dans le holster. Le type hurla, Marguerite se leva d’un bond et tenta de marcher sur elle. Emily ! Pose immédiatement cette arme c’est dangereux ! Sans déconner ? Cracha Emily avant de tirer et de faire éclater une bouteille à vingt centimètres de lui. Le bruit était assourdissant, le choc dans le bras et l’épaule violent mais elle s’en fichait, elle le tenait en joue, elle les tenait tous en joue, et ils n’en menaient pas large. Pour la première fois de sa vie elle se retrouvait en position de force et elle n’était même pas sûr d’aimer ça, à vrai dire elle avait peur autant que la colère la submergeait. Mais t’es malade ! Aboya Marguerite en jetant un coup d’œil à sa belle veste Karl Lagerfeld souillé de vin. Non ça va, jamais été aussi en forme, crâna Emily. Alors tu me dis combien ? Combien quoi bon Dieu ? C’est à ce moment là que Marco reprit la main, tapant violemment du poing sur la table. Bon maintenant ça suffit Mado ! Tu poses ce flingue immédiatement ! Le bruit du poing la fit sursauter, le regard qu’il lui lançait froid dans le dos. Comme s’il ne la regardait pas mais la traversait, lisait en elle jusqu’au moindre de ses recoins. Emily se senti nue et vulnérable soudain, et tout le monde la regardait, les uns effrayés, les autres attendant la suite prudemment. Et puis lentement elle réalisa qu’il ne l’avait pas encore appelé par son prénom, son vrai prénom, que pour lui il était toujours la gagneuse sous la perruque Louise Brooks. Alors ses yeux s’étrécirent légèrement et elle répéta sa question à son mari : combien ? Mado j’ai dit ça suffit ! Gronda Marco, déjà prêt à se lever. Toi ferme ta gueule ! Ordonna en retour Emily sans le regarder. Pardon ? Depuis quand tu discutes ce qu’on te dit !? Pendant une fraction de secondes cette seule phrase la troubla tellement qu’elle manqua de s’excuser. Marco se tourna vers un des kosovar, goguenard, les putes c’est toujours pareil, si tu les tiens pas elles se prennent pour des stars. T’as dit quoi ? Jappa Emily. Marco ne la regardait même plus, il dit à son complice. Eh Toussain tu vas laisser ta pute nous gâcher la soir… BLAM ! Le doigt d’Emily s’était presque écrasé de lui-même sur la queue de détente. Marco prit la balle en pleine poitrine. Il regarda la tache de sang grandir sur son torse d’un air incrédule, releva la tête, une expression de fureur sur le visage, ou bien était-ce de la douleur ? Il ouvrit la bouche. Sale pu… BLAM ! Cette fois il parti à la renverse et tomba de sa chaise. Alors il se passa plusieurs choses en même temps, Marguerite qui essaye de se jeter sur elle, le voisin de Marco qui se lève d’un bond, arme au poing, les filles qui hurlent et s’enfuient…Et les coups de feu qui se mettent à partir dans tous les sens, Emily qui tombe par terre.

 

Mado

J’ai mal, j’ai mal, j’ai mal… qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Je suis devenu folle ? Toussain est par terre dans une mare de sang, le gars que j’ai planté avec la fourchette a un gros trou dans le crâne… il y a de la fumée, j’ai les oreilles qui bourdonnent… oh, la, la mais c’est pas possible ! C’est pas moi ! C’est pas moi qui ai fait ça ! Non ! Je me relève, j’’avance dans la pièce, il y a un autre crâne ras par terre, et pas loin Marco… Mon pauvre Marco, mon doux Marco… Je m’approche de lui. Il saigne, il me regarde de ses beaux yeux ambres, il a l’air d’un petit garçon perdu. Il essaye de dire quelque chose, des bulles de sang se forment au coin de sa bouche… maintenant je me souviens… le Monet dans le dressing… le Monet de Shérif… et lui là, Marco qui me traite de pute, encore et encore… Pourquoi il a pas fermé sa gueule ? Pourquoi faut-il toujours qu’il se croit tout permis ? Il croasse un truc, lève la main vers moi… Ma… Ma… Mad… Je pointe mon arme vers sa tête alors qu’il balbutie… Mad…. Je tire en fermant les yeux. La détonation je l’entends à peine et quand j’ouvre les yeux il a le visage en bouillie. Il y a plus de Mado, je dis, y’a jamais eu de Mado, moi c’est Emily, et je m’en vais. La maison est vide, tous parti, tous enfuis…. De la poussière dans la cour, même le personnel s’est barré… merde. J’aperçois mon reflet dans la glace… oh non… j’ai du sang partout, la joue déformée, un trou dedans… oh non… qu’est-ce que j’ai fait ?… La maison est vide… et elle a moi toute seule. A moi toute seule. Enfin.

 

Emily se souvenait encore de ce moment. Quand elle avait réalisé que désormais la maison lui appartenait tout entière. La maison et tout le reste. Toute sa vie en fait. Enfin. Elle s’était assise par terre et elle avait pleuré. De joie. Pour la première fois de sa vie. Une joie immense, comme un ouragan qui se soulève. Et les larmes jaillissaient toute seule, mélangeant sanglot et rire en hoquets discordant. Puis, quand ça avait été fini, elle avait fait comme aujourd’hui, ses valises. C’était il y a déjà six ans maintenant

Il était temps d’en finir.

 

Emily

Je ne savais pas quoi faire après la fusillade. J’ai fait des cauchemars aussi. Mais c’est marrant jamais j’arrivais à me souvenir de la tête de Marco… C’est peut-être de l’avoir bousillé… c’est peut-être pour ça que je les fais… va savoir. Va savoir… Je suis allé à l’hôtel, j’en ai choisi un en banlieue est, près de Cergy. C’est là qu’il est né ce con, peut-être que je faisais un pèlerinage aussi… je sais pas, j’ai pas réfléchi, j’ai fait ça d’instinct. Peut-être que c’était une façon, une dernière fois, de me réfugier auprès de lui… Me réfugier auprès du souvenir d’un mec qui m’avait battu, humilié, vendu comme de la viande jusqu’à ce que j’en crève presque ?… Bon Dieu… Ma pauvre Emily, je me suis dit rétrospectivement, t’es cinglée, t’aimes quand ça fait mal. Sauf que ça a pas fait mal du tout rien à foutre même, comme si les balles avaient tout digéré, effacé. C’est Paul, un ancien client du temps où j’étais tapin qui m’a fait mal. En m’extrayant le morceau de balle qui avait ricoché dans ma joue. Après je suis resté environs une semaine à l’hôtel, le temps que ça dégonfle un peu et que ça se tasse aussi. Ils en ont parlé à la télé de cette affaire, c’est comme ça que j’ai appris que les deux crânes ras étaient de la mafia albanaise. Des mecs importants… comme ça que j’ai su que j’étais dans une merde noire. Bon, certes j’avais déjà bien commencé, mais là… J’en étais presque soulagé que le flic me trouve. Comment ?.Un bon flic je suppose qui me connaissait mieux que je ne le pensais. Je lui ai bien demandé hein, mais il ne m’a pas répondu. Il m’a juste demandé ce que je comptais faire.

 

Vous ne venez pas pour m’arrêter ? Le flic la regarda comme si elle avait dit un gros mot et referma la porte derrière lui. J’ai pas besoin de vous dedans, j’ai besoin de vous dehors. Besoin ? Vous avez coupé la queue du serpent, pas la tête. Vous me prenez pour qui ? Une justicière ? Il soupira, exaspéré. Vous ne tiendrez pas deux semaines en prison. Pourquoi ? Vous me prenez pour une gamine ? Non, parce qu’ils vous feront tuer. Emily marqua l’arrêt le flic embraya, sans pitié ni remord. Dehors vous avez vos chances, je peux vous aider à partir en cavale. Mais ça continuera… tout continuera comme avant… Les filles, les tournantes… à vous de voir… Elle semblait désemparée et on ne l’aurait été à moins. Le flic, bon manipulateur jouait sur sa culpabilité de gamine et ça marchait. Mais qu’est-ce qu’elle pouvait faire ? Je ne sais pas, vous savez comment ça marche de l’intérieur, vous avez vu les filles, vous les connaissez, peut-être que vous pouvez les approcher assez pour les sortir du circuit… Non, ça c’était impossible, elle le savait. Elle savait mieux que personne qu’une fille ne quittait jamais son mac, qu’il la vende, la batte, elle était à lui, à lui et à la fois terrorisée par lui autant qu’à l’idée de le perdre. Les bons macs c’est ce que ça faisait, peur, très peur. Et pour une pute, la peur c’est presque une came, en tout cas c’est un mode de fonctionnement. Du conditionnement. Et pour déconditionner ces filles… à moins d’appliquer sa propre thérapie particulière… il faudrait du temps de l’écoute, de la volonté. Un luxe largement au-dessus de ses moyens immédiats. Vous faites quoi alors ? Je ne sais pas… je ne sais plus quoi faire ! Vous savez vous ? Vous savez ce que je devrais faire ? Il se contenta de la dévisager avec son sérieux habituel. Les hommes sérieux elle aimait ça, mais lui il était froid comme du plomb de chasse. Oui, venir avec moi. Mais je croyais que… Si je vous ai trouvé ils vous trouveront. Désolé de vous dire ça mais vous avez été une pute et vous réfléchissez encore comme tel. Ca sembla la choquer mais elle ne dit rien. Juste comme si elle voulait pleurer mais se retenait. Faites vos valises, on y va. On va où ? Chez un ami.

 

Il s’appelait Moscou. Un colosse, bâtit comme un ours, avec une voix de stentor, et russe bien entendu. Un ancien mercenaire naturellement… Le flic savait parfaitement ce qu’il faisait en la lui confiant. Comme il savait ce qu’il faisait en lui glissant en partant une clé USB. Qu’est-ce que c’est ? Elle avait demandé. Tenez, réfléchissez. Vous êtes une fille intelligente, je sais que vous trouverez une solution. Premier mot presque gentil, et le dernier.

 

Emily

Avant j’aimais pas la nuit. La nuit c’était le boulot, la peur, le client qui fait chier, les flics qui font chier, la peur… J’avais tout le temps peur la nuit je crois. Peur de ce que je ne voyais pas, de ce que j’imaginais, peur de ce qui pourrait arriver si… si je me tenais mal, si je n’avais pas choisi la bonne jupe, si je ne suçais pas assez bien… Peur qu’il surgisse avec ses yeux jaunes et me tabasse. Peur d’être violée. Et finalement c’était arrivé… Aujourd’hui je n’ai plus peur. J’aime ça même. C’est calme la nuit. J’aime le calme. Surtout celui qui précède la tempête.

 

Elle glissa l’ogive de 12,7 dans le chargeur avant de l’embrayer. Barret M82 anti matériel, calibre 50 BMG, optique de nuit, vision verte luminescente, trois gardes en poste. Oui il était temps d’en finir. Elle les connaissait, en cinq ans elle avait eu le temps de les apprendre, eux et bien d’autres choses… Elle savait qu’ils ne lâcheraient jamais l’affaire tant qu’ils ne l’auraient pas coincé. Quitte à s’en prendre aux élèves de sa classe, à n’importe qui l’ayant approché de près ou de loin. Ils étaient comme ça, ils ne lâchaient jamais, des chiens. C’était leur loi, leur honneur, le kanun comme ils appelaient ça, la loi des sultans. Et on ne remet pas en question impunément le pouvoir des sultans. Maintenant elle attendait son signal. Malgré sa taille et son poids, il se glissait dans les épineux sans un bruit, l’ombre d’un ours. Personal Defense Weapon, FN Herstal P90 le long de la hanche, fusil d’assaut AR15 en bandoulière  près à l’emploi. En chemin il n’avait rencontré aucun opposant, seulement des barbelés et des mines hors sol Claymore. La routine ou presque. J’y suis, entendit-elle dans son écouteur. Dans le temps elle ne voyait rien. D’une certaine façon ça aidait à vivre, en floue les choses étaient parfois jolies comme des aquarelles de papillons pastels, des légèretés colorés, et la nuit comme des sodas. Mais aujourd’hui qu’elle avait les yeux grand ouverts, autant qu’elle y voit droit. Ca lui avait couté une fortune et elle portait encore des lentilles, mais même à 850 mètres elle voyait parfaitement le garde tourner autour de la piscine. Même qu’il avait une petite mine, il avait dû faire la fête la veille. Il faisait beaucoup la foire ces mecs, comme les russes. Raki, sky, vodka et cocaïne… BAOUM ! 964 mètres seconde officiellement, parce que la convention de Genève interdit les balles supersoniques. Le missile d’acier traverse la tête du garde et la fait éclater avec un bruit écoeurant avant même qu’il n’ait entendu le moindre coup de feu. D’ailleurs avec ce vent contraire, on l’entend à peine. BAOUM ! Le fusil s’enfonce dans son épaule, elle accompagne le mouvement et bloque, choc. C’est lui qui l’a entrainé, tout appris, arme et close combat. Son grand géant, comme elle dit. Moscou. Oui, le flic savait parfaitement ce qu’il faisait. La seconde balle traverse la poitrine de l’autre garde avant qu’il ne s’alerte, le dernier part en courant. BAOUM ! Bonne élève, pensa Moscou satisfait en voyant l’épaule du type partir en purée avec son bras. Maintenant c’était à lui, elle veillait sur ses arrières, et avec des munitions pareilles pas grand chose pouvait lui résister, pas même un mur surtout pas un mur. Il abattu un type qui sortait pisser et entra par les cuisines. Trois cuisiniers et un serveur. Instant de flottement, tout le monde se regarde en chien de faïence. Soudain elle entend six plop dans son écouteur, cadence d’arme auto en mode coup par coup, le bal est ouvert, Moscou est en piste. Par une lucarne elle aperçoit une silhouette courir, un, deux, elle calcule ses pas, BAOUM ! L’ogive traverse le mur de la villa comme du beurre et coupe la silhouette en deux dans un geyser. Moscou avançait, il avait échangé l’AR15 contre le P90, rafales courtes, invariablement mortelles. Pas de quartier, homme de main, personnel, femmes ou hommes. Jusqu’au grand salon, puis la chambre du maitre des lieux. Djenko Nocovic, la quarantaine, cheveux gris séduisant et là avec un AK47, défendant chèrement sa peau, quoique brièvement. Grenade. M78 russe, cadeau de la maison, dit la Sauterelle. Elle rebondit à un mètre vingt de hauteur et éclata en libérant shrapnel du quadrillage et  billes d’acier. Mission terminée, grogna Moscou dans son oreillette. Ca aurait dû être moi en bas, ronchonna Emily, quand soudain…

 

 

 

Emily

Deux vans noirs, quelqu’un a réussi à donner l’alerte. Le fusil fait un bruit de l’enfer. Même avec une oreillette et un bouchon de tir. J’aime pas les armes trop. Ca fait du bruit, ça pue, t’as les mains sales à cause de la poudre. Mais c’est dangereux. J’aime ça quand c’est dangereux en fait. A force je me suis rendu compte que c’était pas la peur qui me motivait, ça avait jamais été la peur, c’était le danger. Combien de fois j’ai flirté avec la correction, juste pour me sentir en danger, pour me réveiller ? Combien de fois j’ai raté une pipe juste parce que je sentais que le client pouvait m’en mettre une ? Combien de fois au fond je ne suis pas allé chercher l’ultime frisson en me faisant frapper juste parce qu’il était dangereux. Et combien de fois j’ai adoré baisé en public, juste pour voir jusqu’où une pute pouvait aller ? Des centaines ?… Mais le mieux, je me dis en appuyant sur la détente, c’est quand il me baisait après. Ah ouais c’était vraiment mieux après, surtout après une bonne dérouillée à la ceinture… Ce beau salaud avec ses yeux jaunes froids. Je laisse le Barret, j’ai immobilisé le van de queue et son chauffeur, abattu deux hommes, les autres se positionne en formation et pendant que les uns mitraillent dans ma direction, rafale prudente et balles traçantes, les autres entrent. J’entends immédiatement d’autres rafales dans mon oreillette. P90 contre AK47, en milieu clos, inégal et à l’avantage de Moscou. J’avance, AR15, visée de nuit à tir réflexe, j’ai chaud mais je n’ai pas peur. Je me sens calme en fait, super calme. C’est comme si je n’entendais plus les balles siffler. Que je ne voyais pas les éclairs verts qui jaillissaient des Kalachnikov. C’était fini la peur. C’était à eux d’avoir peur maintenant… Putain de flic… il savait que je ferais ma curieuse, que je pourrais pas m’en empêcher… Alors je l’ai regardé sa putain de clé USB. Tout ce qu’il avait sur les kosovars et les albanais, photos, films… des films de fille surtout. Prise par elle-même sur leur téléphone, entassée à huit dans une chambre de bonne de dix mètres carrés. Filmées à la sortie des camions, dehors des containers à bestiaux…le musée des horreurs, mais c’est pas ça qui a déclenché le truc C’est la mort de Jeanne. Elle s’est pendue chez elle en sortant d’H.P. Un mois plus tard. Alors que les psys disaient qu’elle allait bien… fils de pute. Quand c’est arrivé ça faisait déjà six mois que je vivais chez mon géant. Il m’avait déjà appris quelques trucs pour rigoler mais j’avais repris mes études, je voulais être prof donc, et ça me suffisait. J’étais bien chez lui, il était marrant, un peu cinglé et sa présence me rassurait  D’ailleurs où j’aurais pu aller ? Il fallait que j’attende que les choses se calment un peu avant de bouger en Espagne. J’avais envie de soleil. C’est marrant finalement c’est là où je suis…

 

Emily Blake je te nomme sergent première classe ! Beugla Moscou en lui posant lourdement sa grosse main sur l’épaule. Autour d’eux des cadavres, de la fumée, du sang, des douilles, des dizaines de douilles qui flottent sur les flaques comme de petites navettes de cuivre. Merci adjudant Rochenko. Allez amène toi gamine, faut pas qu’on traine. Ils retournèrent à Barcelone par la route. Il faisait beau tout allait bien, Moscou portait une casquette étrange à base de petites ailes en mousse et un gros joint au bec. Il était comme ça le gars. Etrange. Etrange et dangereux, mais elle n’en était pas amoureuse. Peut-être trop barré pour elle, ou bien est-ce qu’elle était guérie des hommes dangereux peut-être, peut-être pas. Allez savoir…  Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu me conseillerais quoi ? Quitter l’Europe. Ouais j’y ai pensé… Elle avait envie de soleil, de chaleur… de sentir les rayons chauffer sa peau et ne plus penser à rien. Pendant six ans elle avait écumé le continent d’est en ouest, de braquages en cambriolages, poursuivi par la BRI, la BRB, Europol, toujours un temps d’avance grâce à son copain flic. Puisqu’on ne pouvait pas sortir les filles du réseau, détruire le réseau, et comment ? En attaquant le nerf de la guerre, l’argent. Le flic l’avait mis en contact avec des voyous qui l’avait branché avec Luther. Et pendant ce temps Moscou l’avait entrainé.et ça avait bien marché parce qu’au lieu de lui parler il lui avait donné des ordres. Et quand elle venait quêter son approbation il lui disait, t’occupes pas de ce que je pense, agit. Bref elle avait tout le potentiel pour faire un bon petit soldat et c’est ce qu’elle devint, un bon petit soldat, mortelle comme le mamba. Tu crois qu’il va manger ? Michel ? Oui. Possible, oui, mais il n’ira pas en taule. Son pote flic avait été mis en examen pour association de malfaiteur et divers autres délits graves pour un commissaire. Pourtant grâce à eux deux, un des plus gros réseaux d’Europe avait été démonté. Ceux qu’elle volait, ceux qu’il arrêtait, ceux qui mourraient… avec les documents et les pistes qu’elle trouvait, et ils l’avaient récompensé pour ça… mais évidemment les méthodes…. Lui dans le décor, plus aucune protection il était temps aussi de raccrocher les gants. Mais pourquoi faire ? Oui prof, sûrement, mais où ? Elle pensa à Rimbaud, ce poète que lui avait fait découvrir ses lectures d’examen de lettres, Aden. Harara… la corne est de l’Afrique. Est-ce qu’on avait besoin de prof de français là-bas ? Au Yemen ? Tu veux partir au Yemen ? Pourquoi ? Ca craint ? Sévère même. Les américains, Al Qaïda, les sécessionnistes, les attentats… Oh… Choisi une région plus calme et francophone si tu veux partir en Afrique. Ouais calme surtout, j’en ai marre de tout ça. Enfin calme… en ce moment dans le monde tu sais… mouais…

 

Emily

Finalement c’est pas l’Afrique francophone, mais j’enseigne quand même le français. J’ai été engagé par une congrégation catholique belge… moi la pute repentie et meurtrière… moi qui ai à peu près trahi tous les commandements… Mais qu’est-ce qu’ils croient que je l’ai oublié ma foi ? Qu’elle s’est perdue en route ? Je vis en Tanzanie. J’ai une maison rien qu’à moi, une voiture avec chauffeur, même qu’il est pas mal et que je me le taperais bien Avec mes mômes on se fait des jeux d’esprit, ils m’apprennent leur langue et moi la mienne, un mot contre un autre, un alphabet pour un autre, comme une image. Et en fin de semaine je lance un thème de compo autour des mots qu’on a appris. Moi dans leur langue, eux dans la mienne. Ils progressent vite, je suis contente. Mais quand même, des fois ici c’est lourd. Super lourd. Je regarde le plafonnier qui s’est éteint d’un coup, la classe est plongée dans le noir et en pleine dictée. La dictée ils détestent, mais faut bien en passer par là si on veut acquérir les bons réflexes. Eh merde… je grogne, ce qui fait rire la classe bien entendu. Eh elle a dit un gros mot ! s’exclame Jakaya en swahili, faut pas dire gros mot m’dame ! Reproche une voix de fille dans le fond. Oui Julia, j’y penserais et je sors voir ce qui se passe. Patrick, l’homme à tout faire de la congrégation arrive en courant. Le générateur est tombé en panne, qu’il me sort ! Ouais je vois ça, qu’est-ce qui s’est passé encore ? Bah je sais pas. Bon Dieu qu’elle nouille. Six fois ce mois ci que le générateur tombe en rideau. Et on l’a déjà remplacé ! On est en pleine brousse en plus ! C’est ça l’Afrique, faut se démerder. Je retourne vers ma classe, c’est déjà le chahut. On se calme s’il vous plait, on se calme. La classe est finie mais restez dans cour jusqu’à ce que la lumière revienne, c’est bien compris ? En chœur, oui madame ! Bon, Patrick et ce foutu générateur maintenant, et père Jérome qui sort de son bureau en m’interpellant comme si j’étais Dieu le Père. Emily que se passe-t-il ? Mais qu’est-ce que j’en sais moi ? L’humidité, l’entretient, une panne x merde ! Puis soudain j’entends un bruit que je connais trop bien. De loin ça fait tac tac tac, tac. Fusil auto, coup par coup AK ou FAL, j’ai l’oreille fine… Qu’est-ce que c’est Emily ? Demande le père. Des emmerdes, je pense, des braconniers sans doute, je dis. Ouais, on s’approche du générateur… oh la, la, c’est pas possible, putain de braconniers ! La girafe s’est écrasée de tout son poids sur la machine, blessée à mort. L’engin est foutu, il crame même, rôti le cou gracieux de la géante qui pend sur l’herbe. Là bas ça pétarade à nouveau, ça se passe au nord. Sont loin, nous fait Patrick d’un ton d’expert. Soudain une traçante sort de la forêt. Brève mais longue zébrure rouge qui lézarde la nuit comme un couteau. Sont loin hein ? Je fais à Patrick. On attend, accroupis dans le noir et puis les tirs s’éloignent. Alors je me lève et je vais à ma maison à cinq cent mètres de l’école. Emily ? Je veux plus qu’on m’emmerde, plus jamais. Ni moi, ni ceux que j’aime, ni l’endroit où je travaille, ni rien, c’est terminé, verboten. Et les emmerdes dans la vie c’est à perpète. Alors je me suis équipé. Emily ? Lunette de vision de nuit, fusil d’assaut visée réflexe, pistolet de combat full auto, treillis, gilets, bottes de brousse, parée la gonzesse. Je sais de quoi j’ai l’air, j’ai l’air d’un Terminator avec une chatte. Et c’est sûr qu’ils m’ont jamais vu comme ça ici. La petite Emily, la gentille maitresse, l’air de rien hein… .

Le ciel est noir et bleu et j’emmerde Coco Chanel, c’est à tomber, mais sous mes yeux de nuit c’est un camaïeu de vert et de noir, chauve-souris en surbrillance, l’impression d’être un radar humain et je kif. Emily ? Où est-ce que vous allez ? me fait le père Jérôme. Faire la chasse aux cons, ça va me détendre.

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