Irwin

La première fois où Irwin mis les pieds dans la cité de Khan Azerya, il n’en savait pas plus sur la ville elle-même que sur la vie en général. Descendu des fins fonds du Septentrion il s’était fait embaucher comme débardeur sur un cargo à grains où il s’était rapidement fait des ennemis parmi les autres marins. Mais pas ce genre d’ennemis qui vous font face, plutôt de ceux qui boudent en attendant leur heure. Il faut dire qu’il était plus facile d’envisager de le contourner, sauf dans un petit couloir, que de le prendre de front. Ne serait-ce que parce que le front de la plupart des hommes lui arrivait au nombril. Irwin ne parlait pas, jamais, non pas qu’il n’avait pas de langue qu’il semblait ne pas avoir quoique ce soit à dire, tout juste avait-il bien concédé à donner son nom et dit merci quand le quartier-maître l’avait assigné à son poste. Ce n’était donc pas ses opinions qui chiffonnaient les marins ni son humeur car elle était égale, qu’il pleuve ou qu’il vente, que le navire soit charrié sur des lames de huit mètres ou dérivant sur une mer plate. Il vomissait comme les autres par gros grains et subissait comme les autres les aléas de la vie à bord. Il avait même été puni, deux fois. Une fois pour avoir fait baller des sacs de grains à l’escale de Port Raqqan, une autre, accusé par un autre marin de lui avoir volé son pain. Chaque fois il avait subi le fouet sans mot dire, sans un cri, rien, pas un bruit, chaque fois il avait été victime soit d’un sabotage soit d’un mensonge, ce que le capitaine du navire finit par apprendre. Et ce qui le décida à lui donner son solde parvenu à Khan Azerya. Ça lui fendait le cœur, jamais il n’avait eu un débardeur aussi efficace mais c’était justement là le problème. Tu comprends mon garçon porter trois sacs d’un coup, ça passe, j’ai vu des débardeurs en porter jusqu’à cinq même, des trolls et je veux pas de troll sur mon bateau ça porte malheur, mais vingt c’est trop ! Et si tu te reposais encore mais t’es jamais fatigué ! C’est pour ça que les autres peuvent pas te piffer ! Du haut de ses deux mètres quarante Irwin écoutait sans un mot. Impossible de dire ce qui se passait derrière ce visage fait de bosses et de ravines tant il rappelait un caillou. Un caillou avec deux yeux tout ronds d’un noir d’encre, le crâne hirsute d’une poignée de cheveux roux flamboyants et moussus, d’une barbe d’une semaine aux reflets roses. Fils d’un orc des montagnes de passage et d’une paysanne emboutie par l’existence et une généalogie scabreuse, Irwin avait grandi sur les coteaux tourbeux d’une région reculée du Septentrion, plus bête de somme qu’autre chose, volontiers la cible des emportements alcoolisés de sa mère. Il avait tiré le soc d’une charrue, semé, moissonné, tiré l’eau du puis et braconné çà et là pour améliorer l’ordinaire et rien de plus sans quasiment jamais voir quoi ou qui que ce soit que sa mère et leurs quelques arpents de terre misérables. Jusqu’à ce qu’une bande de brigands descende de la forêt la tue et brûle la ferme. Il était en train de poser des collets quand c’était arrivé, il n’avait pas beaucoup pleuré en découvrant la dépouille de celle qui l’avait frappé du soir au matin jusqu’à ne plus pouvoir atteindre ses épaules, il s’était contenté de lui creuser un trou et avait filé ensuite sans demander son reste jusqu’à être embauché sur ce navire. On le voit, une existence assez peu palpitante et qui en rien ne le préparait à aborder une grande ville et encore moins une cité comme Khan Azyera. Située sur le delta du Hanzo, à l’extrémité du fleuve Sheshoba et dos à l’Océan d’Opale, Khan Azyera était au confluent des mondes civilisés et comme telle brassait entre ses murs, dans ses rues étroites et sur les centaines de ponts qui enjambaient les trois îles qui composaient la cité, une population bigarrée, marchande, bruyante, toujours ravie de pouvoir assister à un incendie, une bagarre de rue, un accident bien sanglant et qui, si elle ne s’en laissait pas facilement compter était également friande de nouveauté, de phénomènes inédits. Pourtant avec ses deux mètres quarante d’os et de muscles épais comme des troncs, sa tête à défoncer les murs et ses mains comme des pelles, il serait presque passé inaperçu dans une ville où trolls, orcs et golems se croisaient dans l’indifférence générale. Si ses pas et un estomac gargouillant ne l’avait pas porté rue de la Marmite, à deux pas de la place du Vert Jus, où de solides odeurs de soupes et de ragouts embaumaient l’air jusqu’aux quais. Suivant l’appétissant parfum et une foule pressée et grouillante de marchands de la Corne d’Or, paysans descendus des rives du Sheshoba, serfs, écuyers et chevaliers sur leur destrier caparaçonné de cuir et d’acier, géants des steppes du Nortem, bourgeois, marins de tous les coins de l’Océan d’Opale, chasseurs de grenouille et pêcheurs, nains, elfes, charmeurs de serpent du Valeryane, amuseurs de rue à la peau mauve des bord de la Nb’, vendeurs à la criée de morue épicée, lutins, gnomes qui se déversaient dans un étourdissant maelstrom par les venelles et les ponts en bois, pierre ou bambou qui enjambaient le delta. Des rues et des ruelles sur lesquelles, en plus du parfum chaud du ragout, planait un mélange d’odeurs de poisson pourri, d’eau de mer, de musc, de merde et de pisse, d’encens et de varech finissant d’étourdir les sens d’Irwin, allant bouche bée, ses petits yeux ronds brillants de curiosité, ses oreilles en choux fleur bourdonnantes de mille sons et cent langues. Mais rue de la Marmite, portée par la foule plus que par ses propres pas, la dite foule n‘avançait plus. Obéissant à une tradition non écrite de Khan Azerya, elle se tenait entassée, les uns et les autres jouant des coudes pour essayer de passer en vain, tout en râlant et pestant, tandis qu’un bon paquet se tenait bras croisés, commentant diversement la situation. Au milieu d’un carrefour une carriole était renversée, ses tonneaux ballés, un essieu brisé, le bœuf à terre qui beuglait. Le fouettant comme un fou de sa badine de bambou, son propriétaire tentait de le convaincre de se relever. L’animal était d’autant moins persuadé qu’un des bras de la charrette pesait sur son flanc. Saloperie de bestiaux tu vas te bouger oui ! Ehc’est pas en l’tapant qu’ça va aider ! Râla un marchand de grains avec un ventre comme une barrique Ouais faut que vous appeliez d’l’aide, approuva un boucher bras croisés. Où qu’il est le guet ? Sont jamais là quand qui faut ! dit un nain appuyé sur sa hache à double lame. Faut qu’ils l’dégagent de là ! beugla une lavandière, son linge entassé dans un panier d’osier, posé sur sa tête coiffée de blanc, et sans qu’on sache de qui elle parlait réellement, « ils » c’était un peu tout le monde et « ils » rebondissait de bouche en bouche qu’ils devraient faire quelque chose, qu’ils se faisaient attendre comme toujours, qu’ils fichaient toujours le bazar et que ça c’était leur fautes aux autres, d’autres ils mais encore plus puissants que les ils qui les empêchait présentement d’aller paisiblement à leurs affaires, etc… Irwin avait une façon particulière de fendre une foule. Une montagne en route qui vous repoussait contre la masse sans forcer, comme un navire fendant la vague, sans même écarter les bras ou jouer des coudes. Un mouvement naturel, délicat et inexorable. Relève-toi bâtard de bestiaux de merde ! Relève-toi par Ordo ! Le bras en l’air, rouge de fureur, le charretier vociférait. La badine n’eut pas l’occasion de se rabattre, arrachée délicatement de sa main de deux doigts gros comme des gourdins, le type se retourna et fit face à la ceinture de corde qui tenait le pantalon d’Irwin. Il leva les yeux jusqu’au sommet, Irwin faisait non de la tête. Après quoi il balança la badine par-dessus son épaule et redressa la charrette d’une main sous les applaudissements de la foule enthousiaste, dégageant l’animal. Mais il resta couché, éprouvé. Le charretier n’avait pas compris le message, il flanqua un coup de pied dans le cul du bœuf en le sommant de se presser, il en aurait même flanqué un second si son pied ne s’était pas soudain retrouvé coincé en l’air dans un poing gros comme sa tête qu’il avait à l’envers. Rires et quolibets autour d’eux. À nouveau Irwin fit signe que non, sans un mot, avant de reposer le charretier éberlué et effrayé et de prendre la bête sous son bras. Délicatement il la remis sur ses pattes puis l’assura d’une caresse sur le museau, elle lui lécha amoureusement le visage. Après quoi il s’empara de la roue dont l’essieu était cassé et la planta devant le charretier l’air de dire qu’il avait d’autres soucis que de taper sur son bœuf. Enfin… l’air de dire, c’était beaucoup dire justement pour qui essayait de se plonger dans les deux taches rondes qui lui tenaient lieu d’yeux et tenter d’y lire quelque chose. Disons que c’était en lui, ce qu’il dégageait, à travers les reliefs chaotiques de son visage illisible, sa façon de se tenir comme la certitude d’un cataclysme, de vous fixer sans qu’on sente pour autant une quelconque menace, juste le sentiment d’être dévisagé sans gêne par un très gros caillou hirsute que strictement rien ni personne ne pourrait déplacer contre son gré. Le charretier tordit un sourire jaune, euh tu pourrais m’aider mon gars ? J’te donnerais dix sous. Dix sous ! C’est pas assez pour réparer c’te charrue ! Protesta quelqu’un, et pis d’abord faut dégager ces tonneaux par Ordo ! Voyant bien que la foule respecterait à la lettre la tradition locale quant aux accidents de ce genre, il insista, vingt sous ! Mais Irwin lui laissa la roue dans les mains, prit son barda sur son épaule et s’en fut, sourd à la supplique. Son estomac l’appelait.

Converti comme tout à chacun à la brève distraction qui venait de se dérouler devant leurs yeux de khan azeryannes blasés, Martin Bazar n’en n’avait pas été moins impressionné par le caractère disons persuasif du gros caillou qui s’en allait là-bas vers l’hypothèse d’un ragout. Appelons ça un hasard, Martin Bazar se définissait comme un découvreur de talent et justement c’était précisément ce genre de talent dont il avait besoin. Courant après le géant, faisant six pas là où il n’en faisait qu’un, il le héla en lui donnant du chef et du eh tu chercherais pas un travail des fois !? Irwin, pour autant qu’il eut même été intéressé n’avait d’oreille que pour les gargouillements de son estomac. La place du Vert Jus était occupée par les halles du même nom où se croisaient poissonniers, pêcheurs, écuyers de cuisine, gens de maison, vendeurs d’épices, maquignons, boulangers, bouchers, forgerons devant des empilements de heaumes tarabiscotés, de figures terribles et d’armures flamboyantes, les épées et les haches suspendues au linteau des échoppes comme un rideau de crocs d’acier, bourgeois froufroutant de velours et de soie, encadrés par quelques reitres aux mines couturées qui passaient entre les boutiques de marchands de tissu, et les hommes du guet dans leur côte de cuir noir avec leur casque d’acier rouge qui surveillaient la foule d’un œil de vache au spectacle. Tout autour de la place, sous des tentes de toutes les couleurs étaient installées cantines et tavernes où les affaires se tenaient réellement et une poignée de main avait plus valeur de contrat qu’un paraphe en bas d’un morceau de parchemin. Là, en plus des marchands de toute espèce et de la même populace qui allaient dans les halles on croisait également escrocs, pickpockets, étuvières, jongleurs et joueurs de carte ou de dés qui doublaient les abords d’une foule hétérogène et rapace qu’on connaissait à Khan Azerya sous le nom des Gosiers. Les Gosiers vivaient pour la plupart dans le quartier ou sur l’île même, l’île du Titan et dans cette population particulière qui composait le monde interlope et souterrain de la cité, ils se prenaient un peu pour l’aristocratie du pavé en ceci que leur terrain de chasse était un des rendez-vous les plus fréquentés de la ville et par des gens de biens, rien à voir avec ceux de Ni Diebr sur l’île aux Temples, le quartier des étuves, des fumeries et des salles de jeu, dit également quartier flottant. Véritable labyrinthe bâti en partie sur la mer de venelles et de ponts, de bicoques de guingois et de navires à demeure à la réputation de coupe-gorges où précisément Martin Bazar avait des intérêts. Attiré par la vue d’un rôt fumant dans une sauce à la graisse d’oie, Irwin posa ses lourdes fesses sur le banc d’une cantine où on mangeaillait, rotait, pétait et discutait tandis que les couverts s’entrechoquaient dans les écuelles en bois sous un lourd fumet de viande cuite et de ragout cent fois réchauffé. Qu’est-ce ça s’ra pour toué mon gueux ? Lui lança une matrone corsetée de laine et de cuir bouilli, mains sur les hanches. Irwin désigna d’autorité le rôt qui luisait de graisse dorée dans le plat là-bas. Quat’ sous la tranche, balança-t-elle en tendant sa grosse main calleuse mais tout ce qu’il avait c’était son solde à savoir un tael d’argent et quatre pièces de cuivre qui représentait dix sous chacune. Ouhlà là mais il a pas moins gros l’bougre ! C’est t’y qui veut m’ruiner d’ma mitraille ! L’est trop tôt pour c’genre de grimage mon gueux ! Brailla la mégère devant la bourse ouverte. Qu’à cela ne tienne, pour le prix d’une pièce en cuivre il prenait la demi part de rôt et tiens trois de ces bonnes soupes d’été bien vertes, chargées de légumes qui passaient là sur le plateau. La mégère approuva d’un hochement de tête et héla son commis qu’il s’occupe du géant et plus vite que ça. Le tintinnabulement d’une poignée de pièces dans une bourse en cuir était une chanson qu’un Gosier savait si précisément en général qu’il pouvait deviner à cette musique la somme exacte contenue dans la dite bourse. Et dans ce domaine on pourrait même affirmer que l’encapuchonné qui se tenait deux bancs derrière le géant avait littéralement l’oreille musicale. Il ne devinait pas seulement la somme, mais le poids et la matière. Or, argent, cuivre, fer, pierreries, rien n’échappait à sa sagacité ni à ses doigts lestes. Sans un bruit, comme une ombre, il abandonna son ragout et se faufila jusqu’à sa victime, un sourire en demi-lune brillant chaleureusement dans l’obscurité de sa capuche. Frère Mathias ! Toi ici ! Moi qui te croyais mort comme je suis heureux ! Il avait une voix aussi chaleureuse que son sourire, il se jeta dans les bras du géant, s’interposant à la dégustation de la soupe, ce qui en soit était une considérable erreur pour qui connaissait le rapport particulier qu’Irwin entretenait avec la nourriture. Le géant ne se contenta pas de le repousser, il le souleva littéralement de terre d’une main et le considéra de ses petits yeux contrariés. Le sourire avait perdu de sa chaleur mais faisait ce qu’il pouvait Ah oh euh… pardon j’m’a trompé d’gars, tu veux bien me r’poser s’il te plais m’sieur ? Irwin obéit sans heurt et retourna à sa gamelle tandis que le voleur s’esquivait, échaudé mais satisfait. Il n’alla pas loin. Dis donc Joue-de-Porc je savais pas que le coup du frère Mathias ça marchait encore. Le capuchon tenta de faire mine en se faufilant entre deux tables quand il bascula tête en avant dans l’écuelle d’un nain. Non mais dites donc faut pas vous gêner ! S’exclama ce dernier en sautant à pied joint sur le banc, prêt à en découdre. Eh oh mais ça va pas ! s’écria le capuchon en sentant qu’on le tirait en arrière. Allons Joue-de-Porc c’est pas bien de s’en prendre aux bons samaritains. Sans lâcher sa dégustation Irwin regardait ce qui se passait comme tout le monde, le type l’avait accosté en le prenant pour un autre et voilà qu’il se vautrait dans les assiettes, une curiosité. Celui qui l’avait obligé à se relever lui arracha sa cagoule dévoilant un visage difforme derrière un sourire décidément trop parfait, avec des joues grasses et rebondies, un nez étroit et osseux de vautour, des yeux caves cernés de violet et de grosses lèvres pendouillantes. Sire Bazar ? Chevrota Joue-de-Porc en le reconnaissant, rends lui ce que tu lui as volé maraud ! Mais non… tu préfères que je te livre aux frères, tu sais ce que pense la guilde des indépendants…. Mais non, non, tenez, voilà… Irwin reconnut aussitôt sa bourse qui sautait de mains en mains, d’un bond il se levait, l’arracha des mains de son bienfaiteur et soulevait une nouvelle fois la capuche haut au-dessus du sol. Cette fois l’expression des deux points noirs qui lui servaient d’yeux semblait suggérer du lancer de voleur à haute vitesse. Du calme mon garçon, du calme, si tu l’abimes ça sera même pas de la légitime défense vu que tu lui as déjà repris ton bien, lui conseilla sire Bazar avec sagesse. Pendant quelques secondes Joue-de-Porc sembla douter que cette perspective ne change quoi que ce soit. Puis finalement le géant le reposa brutalement par terre et retourna d’un pas lourd et contrarié à son écuelle, sa bourse contre sa poitrine. Eh mon gars t’en vas pas comme ça !

Messire Bazar dit Croc-d’Or, dit le Prince du Passage Rouge, dit Martin-Belle-Cuisse, dit le Danseur était propriétaire de plusieurs étuves dans le quartier de Ni Diebr et d’une spécialité unique à Khan Azerya, une taverne-spectacle où danseurs, troubadours, montreurs d’ours, magiciens et jongleurs venaient se produire. Bien qu’à la Cloche d’Argent les danseurs étaient surtout des danseuses, les troubadours avaient le décolleté profond et la voix haut perchée, les magiciens faisait disparaitre les robes de leurs accortes assistantes, les montreurs d’ours avaient le muscle oing pour les amateurs de franche virilité et les jongleurs virevoltaient avec des godemichets exotiques. Le tout dans une ambiance suave et veloutée, animé par une noria de petites mains dociles des deux sexes pour le bon plaisir d’un public de nobles et de bourgeois encanaillés. Il avait bonne réputation, reversait avec régularité sa dîme au guet pour qu’il regarde ailleurs et le laisse gérer ses affaires à sa façon, payait ses impôts et avait assez d’influence dans le quartier flottant et au-delà pour se prévaloir des fâcheux tentés de le soumettre au racket ou d’opérer dans ses établissements. L’on disait qu’il avait un contrat à l’année avec la Guilde des Assassins, tout le monde savait que son beau-frère avait un poste d’administrateur à celle des voleurs, l’un dans l’autre la petite pègre lui fichait la paix. Mais il avait quand même un problème et un gros. Ce n’était donc pas la racaille locale qui avait déjà évincé trois portiers de la Cloche d’Argent, cassé vitres, meubles et vaisselle, embroché un ours, décapité un singe et culbuté ses danseuses mais un autre genre d’engeance, de celle qu’une aura de gloire et un peu de pouvoir au vin aidant dispensait de toute civilisation, celle des chevaliers. A Khan Azerya, les Crânes de Fer, comme Bazar les appelait avec dédain, venaient d’un peu partout de par le monde. Qu’il s’agisse de participer aux joutes de saison, parader pour le Carnaval de la Mer au printemps ou s’engager auprès d’un seigneur à la conquête de quelque contrée exotique, trésor fabuleux, ou péril mythologique. Gardiens des royaumes qui se partageaient le monde, bretteurs d’élite et souvent lettrés leur statut les rendaient arrogants plus souvent qu’à leur tour, volontiers querelleurs avec ceci de plus sur les agresseurs habituels qu’ils avaient l’or et le pouvoir pour eux et que personne au guet n’était assez fou ni assez habile pour les affronter à moins de cinq contre un. Pour autant, au contraire de certaines cités où ils s’étaient rendu coupables d’émeutes et de pillages, et sans qu’on ait besoin de constituer une garde d’élite, Khan Azerya n’avait pas à souffrir dans l’ensemble de leurs débordements. La ville était en effet gouvernée par un lord Commander aux alliances puissantes, retord comme un piège à ressort, servi par une armée d’espions, de délateurs, d’agents doubles, et d’indicateurs zélés. Les agités et les agitateurs disparaissaient parfois, on disait que les geôles de l’île du Rempart étaient pleines de vieillards qu’on avait oubliés là avec la clef mais comme souvent ceux qui en sortaient ne le faisaient que pour être publiquement occis, il s’agissait là plus d’une rumeur que de faits avérés. Une autre rumeur prétendait que le delta était plein de cadavres délestés de leurs boyaux par quelque assassin à la solde du palais Toute les deux étaient volontiers entretenue et colportée par ses serviteurs. Mais Bazar n’était pas le lord Commander et Ni Diebr n’était plus tout à fait Khan Azerya. Là-bas tout était un peu permis et même encouragé, les incidents se réglaient dans l’entre soit de la rue, et les chevaliers ne s’y sentaient pas obligés par leur serment ou la crainte d’être secrètement emprisonnés ou raccourcis, au fait que non seulement le guet ne se rendait jamais dans le quartier mais que Ni Diebr était au bon soin de quelques guildes et clans pour qui l’or faisait foi et la discrétion loi. Oh il aurait bien pu trouver quelque bretteur, reitre, sang-coureur ou même un assassin pour régler à l’occasion la question mais d’une part la violence était mauvaise pour les affaires d’autre part aucune épée de valeur n’accepterait de tenir le poste de portier sinon contre une somme qu’il n’était justement pas prêt à débourser pour un portier. Non, ce qui lui fallait avant tout c’était du dissuasif et de l’économique. Les trois précédents avaient été successivement recrutés sur les docks, dans un abattoir et sur un chantier Rien que de beaux bébés avec des gueules de maladie qui vous vidait un soulard en moins de deux et qui lui avait semblé suffisamment bonnes enseignes pour les chevaliers échauffés. Par trois fois ceux-ci lui avaient démontré son erreur, qu’un paquet de muscles même armé d’une massue ne valait pas grand-chose contre une épée bien maniée, qu’une sale gueule inspirait parfois plus défi que menace, et qu’un portier pas bien fin avait toute les chances d’heurter la sensibilité de plus cador que lui. Il fallait pourtant qu’il tente une nouvelle fois sa chance, il en allait de l’avenir de la Cloche et il sentait chez Irwin un potentiel qui ne demandait qu’à s’épanouir. Bazar était un homme prospère et il l’était devenu doué de trois qualités essentielles quand on voulait faire son genre d’affaire, primo il savait compter, secundo il était fort d’un abattage de camelot à convaincre les poules de la bonne foi du renard, tertio il était suffisamment bon juge d’autrui pour manœuvrer quiconque, même un caillou largement distrait par le contenu de son écuelle. Irwin ne dit pas beaucoup plus qu’il n’écouta, il se contenta de grogner un genre d’approbation quand il lui annonça son salaire, trois pièces de cuivre par semaine, gîte et couvert compris, et sitôt ses plats dûment lampés le suivit sans qu’il sache s’il avait compris quoique ce soit de ce qu’il attendait de lui. Au fait moi c’est Bazar, Martin Bazar, se présenta-t-il et toi ? ‘Rwin grogna Irwin et ce fut le dernier mot qu’il l’entendit prononcer avant des jours.

Le Passage Rouge était une longue venelle en bois sur pilotis, bordée de bicoques de travers faites de boue séchée sur des charpentes gonflées par l’humidité et d’embarcations qui pour la plupart n’avait pas navigué depuis des années. Leurs coques étaient crouteuses d’algues et de varech, cloutées de coquillages, plongées dans une eau boueuse si épaisse et gluante, pleine de déchets qu’on ne préférait pas identifier, qu’il n’aurait jamais paru prodigieux ici de marcher sur l’eau. Il se prolongeait sur une centaine de mètres jusqu’à la Place des Petits Bonheurs, abritait quelques salles de jeu, trois étuves publiques, deux auberges, la Lanterne Rouge et la Joie, et une demi-douzaine de fumeries. Quoique le terme de fumerie fût impropre, on ne faisait pas qu’y fumer. Il y avait l’Eau de Songe qu’on absorbait avec du thé ou du café et quelques petits gâteaux au miel et qui vous faisait parfois voir l’avenir, il y avait le lait de pavot qu’on donnait généralement aux blessés et aux malades mais qui avait son succès auprès des amateurs de sommeil plein de rêves. Il y avait aussi le quahki qu’on mâchait et qui disait-on était bon pour les choses du lit. Et enfin et surtout il y avait le Pain de l’Esprit, décoction préparée à partir des feuilles et des fleurs du buyaké, un arbuste qui poussait un peu partout dans le Septentrion et dans la Cordillère du Dragon, et dont l’aspect finalisé rappelait en effet un petit pain rond, mou et brun. Cependant le Pain de l’Esprit, que la rue avait affublé de tout d’un tas de nom, taga, petit poison, buyaké noir, noir, ruff, ou pâte à fête, était prohibé à Khan Azerya comme il l’était dans l’ensemble des royaumes depuis que l’Ordre du Revenant en avait convaincu leurs rois et reines et quelques cités libres. Mais dans les faits non seulement une large partie de la bonne société et au-delà en consommait mais son trafic, pour autant illégal, n’en était pas moins si florissant qu’une des plus grandes compagnies maritimes du monde connue avait fait sa fortune sur son importation. En réalité, en le faisant interdire, l’Ordre du Revenant en avait non seulement doublé voir triplé sa valeur mais fait de son trafic le motif de guerre quand le plus souvent il ne finançait pas la guerre elle-même. Le Nortem avait commencé à envahir le Septentrion avec fortune ainsi amassée, le royaume d’Argea qui régnait sur une large partie de la Cordillère était la proie de conflits incessants avec les trafiquants locaux et avait déjà vu deux de ses rois renversés par des brigands, le prince Egnox était en train de soumettre une partie de la Corne d’Or fort de la fortune accumulée avec la culture du buyaké. Le Pain de l’Esprit ne faisait pas seulement voir la vie en rose et aimer tout le monde, il donnait des hallucinations auxquelles certains ordres monastiques prêtaient des vertus magiques. Les sadoules d’Ostranie en consommaient régulièrement et plus particulièrement à la date de naissance de leur dieu, certains mages et sorciers s’en servaient pour leur divination ou dans leur médication, les danseurs sacrés hordou de la Corne d’Or en prenaient avec de la confiture de miel avant chaque cérémonie. On pouvait le fumer ou le manger, les deux étaient prisés, quantités de ménestrels et de poètes fameux avaient écrit sur le sujet, la reine Dorgia du Nortem en consommait elle-même disait-on. Il avait aussi quelques inconvénients. Il vous faisait à la longue les dents et les lèvres noires, confondre parfois rêve et réalité, brisait la motivation, favorisait pour les fumeurs le carcinome poitrinaire et pouvait même rendre fou et dépendant certains sujets particulièrement sensibles. Sa Némésis, l’Ordre du Revenant, révérait Iaenos depuis qu’il était revenu d’entre les morts comme il l’avait prédit trois jours avant son décès et juste avant de disparaitre à nouveau on ne sait où. Iaenos, comme beaucoup de prophètes, avait également annoncé la fin des temps qui interviendrait le jour de son retour définitif, et édicté plusieurs lois d’airain au nom des deux dieux Baophos et Baemos. Comme l’interdiction de manger ce qui avait plus ou moins de quatre pattes, et de manger du tout le jour de Ieanos qui avait lieu le jeudi. De forniquer hors du mariage et pour d’autres raisons que la stricte conception, de forniquer avec les membres de sa famille, ou des membres du même sexe (abomination des abominations !) ou des animaux, de forniquer en général. De tomber dans l’ivresse et donc à fortiori de consommer toute forme de spiritueux avec excès, le vin n’était cependant pas interdit quoique certains membres de l’ordre parlaient de le faire. D’exciter la convoitise de son voisin que ce soit par ses appâts physiques ou un excès de luxe et d’apparat. Et l’obligation de prier trois fois par jour, au lever, coucher et à midi. Il autorisait en revanche d’épouser jusqu’à six femmes à condition de les aimer à égalité, de sacrifier chaque vendredi un cochon ou un bœuf en son nom, de célébrer sa naissance et son bref retour, de convertir par la force si nécessaire les mécréants et de gloser pendant des heures sur ces commandements et la mythologie afférente aux deux dieux. Baophos était le mâle, la lumière, la force, le feu, la chaleur, la vie, le soleil, le jour, la colère, la guerre, l’excès. Baemos était la femme, la nuit, l’humidité et le froid, la mort, la lune, la paix et la sagesse. Baophos avait créé le monde et Baemos avec qui il avait fait les hommes et tous les autres peuples mais Baemos voyant qu’il les aimait plus qu’elle et folle de jalousie créa le mal et pria khanos son corbeau blanc sacré de le délivrer sur le monde. Pour la punir Baophos l’exila dans le monde de l’invisible où elle régnait encore, adorée par les créatures innommables et les peuples sombres. L’un dans l’autre, les ouailles de l’ordre avaient des familles particulièrement nombreuses, ce qui convenait parfaitement aux rois et reines, une certaine tendance à vouloir convaincre tout à chacun du retour imminent du prophète et de l’obligation de se repentir avant qu’il ne soit trop tard, ce qui était d’autant un bon prétexte pour envahir le voisin au nom du Retour, et bien entendu une propension folle à vouloir soumettre les lois des nations aux lois de leur ordre, avec cependant un succès mitigé en ce qui concernait une ville comme Khan Azerya. Où non seulement l’ordre était loin d’être le seul représentant religieux, comme l’indiquait le nom d’Île aux Temples, mais où surtout on croyait beaucoup plus à la bonne valeur de l’or qu’à tout autre chose et où on était beaucoup trop cynique et pragmatique pour se préoccuper de la fin des temps, la fin de la journée suffisait bien.

L’ordre, comme un certain nombre d’autre administration religieuse sur l’Île aux Temples, avait ses prieurs et ses moines qui parcouraient les venelles de Ni Diebr à la recherche d’âme à convertir, et toujours comme les autres ordres y avait disposé chapelles et autels où les plus pauvres se donnaient rendez-vous, assurés d’être nourris, et les plus démunis d’être logés dans la mesure des places disponibles. Il soignait les indigents également et était plus ou moins bien vu de la pègre tant qu’il ne se mêlait ni de dénoncer des fumeries qui n’avaient de clandestines que le nom, ni d’entrer faire leur sermon dans les étuves. Khan Azerya étant une cité où on avait coutume de dire et de penser que ce n’était pas parce que quelque chose était interdit qu’on devait ou pouvait l’ignorer, le crime avait sa représentation légale auprès du conseil de la ville sous la forme de guildes. Il y avait ainsi la Guilde des Voleurs, comme il y avait celle des Assassins, des Etuvières, des Distillateurs. Le distille, dont la forme rappelait un alambic, désignant la pipe avec laquelle on fumait le Pain de l’Esprit, par extension, la guilde comprenait parmi ses membres à la fois les bouilleurs de crue, leurs distributeurs et les propriétaires de fumerie. Cependant l’approvisionnement des fumeries, quelque soit le ou les produits qu’on y consommait, était sous la coupe des contrebandiers qui pullulaient dans Ni Diebr et même toute la ville dont ils avaient fait et faisaient la fortune, et leurs représentants sur le terrain. Ainsi le vaste taudis était sous la coupe de différents clans dont le plus puissant était celui de la Main Verte dirigé par on ne savait qui exactement. Des rumeurs parlaient d’un fameux pirate des Archipels du Sud, d’autres d’un non moins fameux mais mystérieux notable vivant sur l’Île du Rempart, d’autre encore d’un aristocrate dévoyé de la Cordillère ou peut-être du Septentrion et même du lord Commander en personne à qui, il est vrai, on prêtait bien des turpitudes. Comme dit plus haut Bazar avait des connections un peu partout dans le petit monde de la rue, un beau-frère à la Guilde des Voleurs et comme tel s’entendait bien avec les membres de plusieurs clans puissants dont ceux de la Main Verte à qui il reversait deux pourcent de ses gains à titre de protection et autorisait ses étuvières à travailler dans ses établissements annexes, seule organisation à qui il accordait ce privilège. La Cloche d’Argent étant considérée zone neutre, il y recevait tout le monde à égalité, les armes de toute manière priées de rester au vestiaire, tout manquement à cette neutralité étant punissable d’une lourde amende voir de mort selon le bon vouloir du chef de clan. Les moines, toutes obédiences confondues, et les consommateurs de produits illicites n’étaient pas autorisés à rentrer, pas plus que les ivrognes, les trolls, les orcs, les golems, les animaux de compagnies, les étuvières indépendantes et Brievus Navet. Brievus Navet était un vendeur de brochettes et de saucisse à la criée. Des saucisses et des brochettes qu’il concevait lui-même et épiçait au-delà du raisonnable, pour masquer le goût, à base d’abats divers et variés mais surtout avariés, qu’il collectait deux fois par semaines aux abattoirs de la ville et dans les décharges attenantes. D’une nature entrepreneuriale Brievus avait également vendu des fioles de Guéritou qui comme le nom l’indiquait étaient censées tout guérir de la peste noire aux cors aux pieds avant qu’une douzaine de ses clients ne se plaignent de diarrhées carabinées. Ce qui dans le cadre de son activité principale n’était une grande surprise pour personne mais l’obligea tout de même à s’exiler quelque temps vu que tout de même chier du sang c’était assez nouveau, même pour lui. Il avait également commercialisé du venin d’araignée des marais qui avait censément le pouvoir de séduire n’importe quelle femme, et qui s’avéra après examen être un peu d’eau teinté d’encre, ce qui lui valut un séjour aux Remparts et trente coups de bâton. Cédé contre quelques sous divers amulettes porte-bonheur dont des pattes séchées de grenouilles jaunes, très prisées des joueurs de bakto, dont la plupart étaient hâtivement peintes. Et surtout lancé dans diverses tentatives de commercialisation d’inventions saugrenues de son cru et qui avait pour particularité d’être généralement tellement en avance sur leur temps qu’elles n’avaient aucune application concrète dans ce temps-ci. Comme le débouche-égout à une époque et dans une ville où il n’y avait pas d’égout, La chausse à roulette sur lesquels tenir en équilibre tenait de l’exploit vu que les roulettes étaient en bois et que pas une rue, pas une venelle n’avait de revêtement autre que pavés ou planches. Et le clou de sa collection, un guide touristique toujours à une époque où le tourisme n’existait pas. Reconnaissons toute fois que certaines de ses inventions avaient rencontré un honorable succès auprès d’un public averti. La fourchette à escargot par exemple, au temps de la cuillère, du tranchoir et du couteau, avait trouvé son utilité. Et son Sapin Sent Bon, petites figurines de bois odorant censées chasser les mauvaises odeurs dans les calèches, faisait le bonheur des étuves les mieux fréquentées où on la réservait toutefois à des usages plus scabreux. Hélas aucune de ces inventions n’avait jamais fait sa fortune. L’idée de la première lui avait été dérobée par un joaillier renommé quant à la seconde elle s’était simplement dispersée dans les usages, mainte fois copiée sans que jamais il n’ait l’occasion d’en réclamer la paternité. Oh il avait bien essayé et mander des droits qui allaient avec, abreuvé même le palais avec des réclamations d’autant saugrenues que la notion même de droit d’auteur n’existait pas encore en ce siècle. Au final il était un inconnu connu, essentiellement pour la qualité de la graisse de ses saucisses et brochettes et les curiosités qu’on y trouvait et donc persona non grata à la Cloche d’Argent. Son problème c’est quand qui boit y fait du scandale à propos de ces choses qu’il aurait inventé et qu’on lui a pas payé pourquoi qu’on paierait un truc qu’est inventé !? M’enfin, le truc que faut surtout pas faire c’est le laisser te débiter sa salade à propos de ses oreilles de cochons porte-bonheur ou de sa machine à compter tout seul, et je sais pas quoi, sinon je te jure t’en as pour des lunes ! Victor Cambise dit la Cambuse mais qui n’était pas une buse, ainsi qu’il se présentait, était un peu l’homme de confiance de Bazar. C’était lui qui s’occupait des employés de passage ou à demeure, des livraisons et des fournisseurs et remplaçait Bazar à l’accueil des clients quand celui-ci avait des obligations ailleurs. C’était lui également qui était chargé de former Irwin au sujet de tout ce qui vient d’être développé ou à peu près. Y te parle t’écoute pas, tu lui bottes l’cul. Ecouter… Avec Irwin on n’avait même du mal à savoir si simplement il comprenait. À le regarder, posé là devant vous, ça revenait à peu près à se demander si une montagne ou un arbre pense. Cambise était pourtant à peu près certain qu’il n’était pas complètement débile. Il se souvenait parfois qu’il fallait ouvrir la porte aux clients et qualifiait même à l’occasion leur arrivée d’un ‘jour ou d’un ‘soir guttural et rocailleux qui rappelait un éboulis. Cependant il y avait une qualité qu’il devait bien lui reconnaître et à mettre au crédit du bon jugement de son patron, c’était son caractère dissuasif. Ce n’était pas tant sa taille qui bien qu’elle y soit pour quelque chose ne rivalisait pas avec ce qui se dégageait de lui. Oh bien entendu dans un nid de guêpe comme Ni Diebr il ne fallut pas attendre bien longtemps pour qu’un inconscient vienne l’asticoter, deux pour tout dire.. Le premier, un ivrogne, le prit pour un mât et lui balança sa bouteille à la figure en beuglant que la mer était une salope. Le mât ne bougeant pas, comme tout bon mât, il entreprit d’aller pisser dessus. C’est alors qu’il réalisa que le mât était en train d’arracher les morceaux de verre qui s’étaient incrustés à son sommet, ça lui coupa toute envie d’uriner et même l’incita à zigzaguer ailleurs quand le mât grogna quelque chose comme casse toi. Le second, beaucoup plus téméraire, avait été refoulé une demi-douzaine de fois par les portiers précédents. C’était un pickpocket et un tricheur sans envergure et un amateur de couteau qui eut la mauvaise idée de se présenter alors que la taverne avait été louée pour une soirée privée, sur carton d’invitation uniquement, et prétendit forcer l’entrée en assurant au géant qu’il était un ami personnel du patron. Pour Irwin l’équation était simple, pas de carton pas d’entrée, l’inconscient avait alors suggéré que sa lame pouvait ouvrir toutes sortes de portes. Et comme Irwin ne semblait pas comprendre à quoi il faisait allusion lui avait mis sous le nez… enfin disons plutôt sur la poitrine… enfin plus exactement quelque part entre la poitrine et le nombril… Après quoi le géant l’avait désarmé sans violence, balancé son couteau par-dessus les toits et lui avait donné le même conseil sibyllin qu’à l’ivrogne : casse toi. En dehors de ça il y avait bien eut quelques échauffés qui s’en étaient pris les uns aux autres, le quotidien d’une taverne qui servait jusqu’à l’aube, mais il suffisait qu’Irwin pointe son nez pour que, comme par miracle, les esprits se calment. Il ne disait quasiment rien, comme d’habitude, il se contentait de contempler le monde et d’attendre. Quoi on ne savait pas trop mais quelque chose chez lui donnait à penser que ça n’avait pas intérêt à trop forcer sur sa patience. Et si d’aventure un ou deux excités ne parvenaient pas à retrouver leurs esprits, il se plantait devant eux et leur marmonnait son éternelle et même invitation. Et à ce jour personne n’avait osé ne pas y souscrire in petto. Même les chevaliers se tenaient à peu près tranquilles. Ils le méprisaient, l’appelaient chien, monstre, ogre, crachaient parfois à ses pieds ou faisait mine de le provoquer mais ce n’était jamais allé plus loin, peut-être parce qu’il donnait la plupart du temps l’impression d’être une chose comme une porte ou une poutre plutôt qu’un être de chair et de sang et que cela ne présente aucun intérêt de s’en prendre à une porte ou une poutre. Les pigeons en personne semblaient penser qu’il était inanimé. Ils se posaient sur lui, roucoulaient, faisaient le beau, chiaient éventuellement sans que qu’il ne batte un cil Cambise avait même dû lui faire la remarque plusieurs fois qu’un portier souillé de merde et orné de pigeon comme une putain de statue ça n’allait pas avec le standing de la maison. Alors quand ça arrivait maintenant il poussait une espèce de grognement pour rappeler à l’oublieux.sa méprise. Si tant est qu’il était une nouveauté dans le Passage Rouge il n’en restait pas moins un portier de plus au service la Cloche, ça n’intéressait pas grand monde. Quelques étuvières tentèrent bien de lui faire du charme afin d’entrer à l’œil, avec à peu près le même résultat que si elles avaient proposé des galipettes à un rhizome. Un vendeur de ticket de loterie truqué avait essayé de l’intéresser à sa camelote avec un égal succès, un escroc à la petite semelle de lui refourguer du plomb pour de l’or sans une seule seconde voir briller dans son œil la flamme de la convoitise. Bref pour beaucoup de monde, pigeon y compris, il était un genre de mystère mais pas de ceux si impérissables que faute d’en trouver la clef on y prêtait cent combinaisons.

 

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