Irwin 2.

On l’a dit, le guet ne se rendait jamais à Ni Diebr. Ce qui s’y passait restait à Ni Diebr, disait la coutume. Pour autant, afin de maintenir les apparences et surtout de bien faire comprendre qu’au-delà du quartier la loi et l’ordre s’appliquait plus ou moins strictement, des patrouilles en sillonnaient régulièrement les abords de sorte que si on espérait leur secours il valait mieux se trouver à la limite du quartier qu’en son cœur. Et encore… tout dépendait de l’identité de l’agresseur, son motif, et surtout le montant qu’il avait ou était prêt à débourser pour agresser en paix. A ce jeu le brigadier King était comme un coq en pâte dans le quartier. Il y connaissait toutes sortes de voleurs, d’escrocs, coupe-jarrets, membres de clan qui lui graissaient volontiers la patte, avait ses petites habitudes dans certaines étuves de la rue des Vapeurs et du Passage Rouge et avec ses hommes se rendaient régulièrement à la Tête d’Orc ou au Chien Qui Pète, deux établissements miteux à la limite du quartier, où ils pouvaient se goberger à l’œil. Le géant qui tenait aujourd’hui l’entrée de la Cloche d’Argent, il en avait entendu parler comme tout le monde. Et comme tout le monde il était venu renifler le phénomène. Sans qu’il lui fasse plus d’impression que n’en ferait un caillou. Il était gros, très gros même, certes, mais il devait être totalement abruti parce que quand le brigadier lui avait adressé la parole, posé des questions, demandé d’où il venait et comment il s’appelait, en bon pandore de proximité qu’il était, le géant s’était contenté de le regarder de ses yeux minuscules et ronds sans desserrer une seule fois les dents au point où King se demanda s’il n’était pas sourd des fois. Et pour vérifier se mit à lui hurler dessus. Le géant ne réagit quasiment pas, à peine s’il soupçonna dans son regard le relief d’une expression humaine, quelque chose qui avait à voir avec la désolation, la lassitude, et simplement il poussa un soupir. Un gros, un signifiant, un qui disait que oui il l’entendait, le comprenait sans doute même, mais que ça ne l’intéressait pas le moins du monde d’user sa salive aujourd’hui, demain ou un autre jour avec lui. Pour une raison qu’il ne s’expliquait pas complètement, le brigadier avait alors exercé un repli stratégique. Disons qu’en plus du reste il y avait dans ce soupir comme une promesse qu’au-delà on irait vers la catastrophe. Et il n’avait plus jamais insisté au sujet du nouveau portier de la Cloche d’Argent, partant du principe que ce qu’on ignorait avec scrupule ne pouvait nuire. King aimait patrouiller à l’aube et au couchant, entre chien et loup, l’heure du crime disait-il en connaisseur. Au crépuscule parce que ça lui permettait de racketter ceux qui profitaient de la semi obscurité pour commettre leur forfait, à l’aube pour les mêmes raisons et plus puisque c’était le moment où on pouvait tomber sur les ivrognes fraichement sortis des tavernes et diversement les rançonner ou les rosser en leur collant une amende pour ivresse et outrage, voir les deux, selon l’état d’ébriété du prévenu et sa qualité. De son point de vue, le levée et le couchant était donc de bonnes affaires ce que son chef, le lieutenant-général Duquesne avait parfaitement compris de sorte que lorsqu’il voulait le punir il lui suffisait de le menacer de l’envoyer dans un autre secteur ou de lui réserver des rondes moins juteuses. Ce qu’il ne faisait jamais de toute manière. Partisan de cette adage typique de la ville qu’un petit désordre sous contrôle valait mieux que pas d’ordre du tout il le laissait d’autant mieux agir que King connaissait réellement bien le quartier et qu’en général quand il était là les criminels avaient l’obligeance d’aller commettre leur forfait ailleurs. De plus le couchant signait pour un grand nombre de commerçants de la ville la fermeture de la boutique, le moment en général où intervenaient les voleurs pour les rançonner. On comptait la caisse du jour, on était fatigué, pressé de rentrer chez soi, c’était idéal. Avec King au moins ces choses-là n’arrivaient plus aux alentours de Ni Diebr même si ça revenait le plus souvent pour le commerçant à céder un pourcentage sur ses recettes hebdomadaires ça valait mieux que d’en céder la totalité voire d’y laisser la vie. De ces deux moments de la journée c’était l’aube que préférait King. Pour plusieurs raisons. La plus poétique parce qu’on était généralement seul, que la ville était presque silencieuse et les rues désertes, qu’un brouillard plus ou moins dense selon les saisons flottait sur ses rues lui rappelant les landes lointaines de son Nortem natal et bien aimé. Plus triviale, parce que c’était aussi l’heure à laquelle il était assuré de ne pas croiser madame et les gosses, un des rares moments de tranquillité dans sa vie conjugale. Et plus pratique et amusant, si l’on peut dire, parce que les ivrognes étaient décidément des proies faciles qu’en plus de les tabasser, rançonner, et verbaliser on pouvait purement et simplement les dévaliser quand ils étaient trop saouls pour se défendre. Ainsi il allait ce matin-là avec ses hommes sur le cours des Ours, une large rue pavée de bois qui partait de l’est du quartier et en faisait le tour jusqu’au nord. Bordée d’auberges borgnes, de boucheries sans licence, d’échoppes diverses où l’on vendait épices douteuses, préservatifs en boyaux de porc, et stimulants sexuels divers et variés, d’une ou deux taverne-spectacle, d’une poignée de prêteurs sur gage, et de quelques salles de jeu où on ne dormait jamais et d’où en sortait des lambdas divers, plus ou moins chanceux, plus ou moins ruinés. Ça aussi c’était un bon coup, les joueurs. Les meilleurs salons, pour leur bon client, n’hésitait jamais à leur proposer la compagnie d’un reître en cas de fortune faite, les ramener chez eux en toute sécurité. A Ni Diebr la Main Verte avait même un service d’ordre spécialement dédié. Mais dans l’ensemble c’était ici une offre d’autant plus rare que se faire aider par un complice pour rançonner un client chanceux c’était l’assurance de récupérer sa mise. Bien entendu les maisons qui se livraient à ce genre d’exercice avaient généralement des ennuis avec les clans, la confiance est une chose bien trop précieuse dans le monde aléatoire du jeu et de la chance pour la gâcher par appât du gain. Cependant il n’était pas forcément rare qu’un malheureux tombe sur un os à la sortie d’une partie de bakto une fois les poches pleines, et qu’un pourcentage de la somme perdue soit reversée par le voleur à un clan, à une maison de jeu selon l’influence de l’un ou de l’autre. De plus Ni Diebr pullulait de salles plus ou moins clandestines où les règles de bonne conduite, la qualité du service et la probité étaient des notions très relatives. En résumé, un joueur professionnel avait tout intérêt à être une bonne épée ou bien accompagné s’il voulait s’aventurer dans la zone. Ce pourquoi les joueurs étaient une bonne affaire. Suffisait de se planter à la sortie d’une maison, d’attendre le pigeon florissant et de lui proposer ses services contre disons cinq pourcent de ses bénéfices. En plus avec l’insigne du guet ça faisait tout de suite sérieux, sûr. Les gens avaient généralement confiance, et au pire, avec les réticents, on leur faisait une petite démonstration du péril qui les attendait s’ils ne cédaient pas… Le fond de l’air était encore frais, le bouillard remplissait le cours d’un voile verdâtre, cela sentait l’eau de mer, le varech et le bois humide, et ils discutaient des dernières directives du palais concernant ce qu’on devait ou non considérer comme une tenue décente avec des avis divergents. Plus d’bras nu, l’corsage qui doit juste montrer les salières, un voile sur les cheveux quand qu’elles se promènent dans la rue, c’est quoi ces n’velles lois !? Moi j’dis que c’est n’importe quoi ! Les salières, non mais je te jure ! Qu’est-ce ça intérêt que d’montrer des clavicules ? Rouspétait le premier piquier Louvier, t’admettras quand même que ça commençait à devenir n’importe quoi, lui fit remarquer King, les pagnes d’ceux d’la Corne d’Or sont carrément transparents, et les femelles orcs qui se promènent mamelles à l’air ! Faut penser aux enfants ! D’abord c’est pas des pagnes, c’est des toges, fit remarquer le second piquier Schweitz qui passait pour l’intellectuel de la bande, ensuite ces histoires de femelles orcs c’est une tradition, ça se respecte les traditions. Et si la tradition c’était d’montrer leur bidule tu dirais pareil peut-être !? lança le brigadier. N’empêche moi j’dis que c’est exagéré, renchérit Louvier, le lord Commander il est en train d’laisser la ville aux Revenants, c’est eux qui font tout ça avec leurs satanés interdits d’tout ! Je vois pas ce que l’ordre vient faire là-dedans, se raidit King qui en dépit de ses nombreux péchés avait un faible pour la dite église et croyait vertueusement à leurs dieux. C’est pourtant évident, fit Schweitz, toutes ces lois sont misogynes et quoi de plus misogyne que les curés ? De quoi ? Hein ? Miso quoi ? Qu’est-ce que tu racontes d’abord toi contre les pères !? S’emporta le brigadier. Tu crois aux créatures de l’ombre peut-être !? Mais le second piquier n’en démordait pas, misogyne du valeryan ancien « mesogu » haïr et de « gyné » femme, qui hait les femmes, et toutes les religions haïssent les femmes ! N’importe quoi ! Ah oui ? Baemos, une déesse de la nuit, une traitresse, une jalouse qui propage le mal sur le monde. Ordre d’Iriniace interdit aux sœurs de l’ordre de se marier alors que les prêtres le peuvent. Eglise du Dieu Rouge, interdit pour les femmes de sortir dans la rue autrement que voilées de la tête aux pieds. Eglise d’Ordo, interdit pour les femmes de prier ou de manger à la même table que les hommes quand elles ont leurs choses. Ordre de l’Hippopotame Sacré, le monde sera détruit à cause de la perfidie d’une femme. Temple Sacré du Grand Arc-en-ciel interdit aux femmes de toucher un salaire, d’être ordonnée prêtre ou de se couper les cheveux ! King, qui aurait bien été en mal d’énoncer autant de règles, grommela que tout ça c’était pas de la faute de la religion mais des hommes. Tu veux bien me dire la différence brigadier ? S’enquit Schweitz. D’façons moi j’dis qu’un jour vous verrez ils interdiront même les étuves dans c’te ville ! Bougonna Louvier en n’en revenant au sujet initial. Impossible ! fit King aussi catégorique que cette idée lui semblait parfaitement inconcevable pour ne pas dire, concernant Khan Azerya, carrément anti patriotique. Ah oui et elles vont faire comment les filles maintenant d’vant les étuves pour attirer l’client ? Vont mettre un manteau ? Aaaah je suis sûr que ça va s’arranger on peut pas toucher aux étuves, c’est presque comme qui dirait une tradition ! Le rassura le brigadier alors qu’au loin se découpait l’ombre d’une gigantesque masse de forme vaguement humaine. Qu’est-ce que c’est qu’ça ? grogna-t-il en s’immobilisant. Un troll ? suggéra Louvier. Qu’est-ce qui fabrique ? King n’avait jamais aimé les trolls. Nonobstant qu’ils étaient très gros, le plus souvent mal embouchés au sujet des hommes en particulier et du monde en général, qu’ils sentaient mauvais, il était très difficile voire impossible de convaincre un troll de vous reverser une dîme sur les forfaits qu’il était éventuellement amené à commettre. Certes il y avait assez peu de trolls voleurs, escrocs, assassins ou trafiquants ne serait-ce parce que la plupart étaient trop abrutis pour élaborer un plan plus sophistiqué que « la bourse ou la vie », ce qui admettons, suffisait bien à quantité de coupe-jarrets, pour autant lui expliquer qu’on allait l’arrêter s’il ne payait pas comme les autres la somme due tenait du suicide à moins d’être une bonne douzaine et bien armé. Ce qui aurait peut-être pu les inciter à s’organiser et à faire leur loi en ville mais d’une voir la question des projets criminels, de deux ils savaient qu’ils auraient alors à faire aux chevaliers qui se feraient une joie de les massacrer jusqu’au dernier en prétendant sauver le monde d’un péril digne du choléra. De trois leur nature tellurique, carrée, pour ne pas dire cubique et leur inappétence pour les affaires d’argent, de bien, de propriété et globalement tout ce qui était un peu plus civilisé qu’un champignon avait tendance à les tenir éloignés des tentations du pouvoir. D’un autre côté King n’aimait pas beaucoup non plus les orcs, nettement plus dangereux en ceci que même si leurs pensées étaient plus organisées elles n’orbitaient pas moins entre trois états émotionnels essentiels, la joie mauvaise, la mauvaise humeur ou la franche fureur. Pas plus qu’il n’appréciait les nains, gnomes, elfes, gobelins, lutins. Quant aux golems il ne les voyait que comme des choses animées, il lui semblait même inconcevable qu’ils puissent avoir la moindre idée en propre ce qu’ils avaient pourtant bien. De toute manière King était un homme de préjugés et il le revendiquait volontiers. Les nains étaient coléreux, avares, obsédés par leur or et leurs femmes portaient la barbe. Les elfes étaient prétentieux, hypocrites et fourbes et les noirs mangeaient les bébés humains, les gnomes et les lutins étaient également fourbes, voleurs, menteurs et vivaient dans des champignons. Les gobelins se reproduisaient entre membre de la même famille, puaient, mangeaient du caca et les bébés humains. Quand un enfant disparaissait dans sa zone de compétence en général l’enquête était vite orientée. J’sais pas, on dirait qui porte une poupée, fit Louvier alors que l’incertaine créature s’éloignait par une ruelle. Une poupée ? Un troll ? C’est louche. On fait quoi on l’suit ? Un troll ? Mouais, j’aime pas trop ces bestiaux-là, faudrait qu’on soit plus limite, répondit avec prudence le brigadier. Il y eu un cri de femme. Ça venait de la direction par où avait disparu la créature. Les trois hommes s’entre-regardèrent avec des mines circonspectes. On peut peut-être juste jeter un coup d’œil, suggéra Schweitz, ah ouais ? Et si y nous fonce dessus ? Si mettons y fait un truc louche et qui nous voit ? On est le guet quand même, lui fit-il remarquer. King fronça les sourcils, qu’est-ce t’as ? T’es nouveau ou quoi ? Nouveau cri de femme, apparemment la même. Non mais je dis juste que jeter un coup d’œil ça n’engage à rien, et pis d’abord s’il fonce on aura qu’à courir. Courir d’vant un troll ? Tu fais dix pas il en fait deux ! Ce n’était pas faux, Schweitz en avait déjà fait l’expérience en cavalant après un troll lancé dans le vol à la tire. Lancé avec un succès mitigé cela dit. Il avait bien compris le principe de l’arrachage de sac, pas encore tout à fait que le bras ne devait pas venir avec. Il avait fini par l’avoir parce qu’une bande de chevaliers trop contents de pouvoir se donner le beau rôle s’en était mêlée. Et dans la foulée se souvenait avoir craché ses poumons et s’être juré de ne plus jamais mettre les pieds dans une fumerie. Mais finalement ils n’eurent pas à décider, la femme venant à leur rencontre en criant au secours. En fait de femme c’était une jeune fille d’à peine quinze ans et absolument délicieuse. De grands yeux clairs, la peau mate, les cheveux auburn flamboyant, vêtue en tout et pour tout d’un déshabillé en dentelle avec un savant laçage devant qui laissait tout imaginer de son anatomie. Une étuvière probablement, une nouvelle parce que c’était la première fois qu’ils la voyaient dans le quartier. Et vu le morceau, une de l’écurie du Crochet, chef locale du clan du Dragon, la seconde organisation criminelle la plus importante en ville et à Ni Diebr après la Main Verte. Les trois hommes furent instantanément sous le charme. Qu’est-ce qui se passe ma petite ? Minauda King. Un cadavre ! Vite ! Dans la rue ! Trouver un cadavre à Ni Diebr, à l’aube, c’était comme de trouver des clous dans une quincaillerie, ça n’avait rien d’extraordinaire et en ce qui concernait le guet rien qui puisse revêtir un caractère d’urgence. Mais quel hétérosexuel mâle refuserait l’idée de passer pour un preux chevalier auprès d’une belle en détresse ? Ils se rendirent dans la ruelle, précédés de la demoiselle, à leur plus entière satisfaction, et trouvèrent le cadavre… d’un bouffon. Quelqu’un l’avait jeté dans l’eau en pensant sans doute qu’il coulerait immédiatement. Quelqu’un était peu coutumier de l’état du delta à Khan Azerya et particulièrement à Ni Diebr. En fait les choses y coulaient peu, ou disons lentement et pour bien faire disparaître un corps il fallait s’éloigner de quelques milles de la ville, là où le Hanzo retrouvait sa complète fluidité. Le corps était planté dans l’eau boueuse jusqu’à mi taille, dans son costume de scène arlequin, le visage maquillé de blanc, de rouge et de jaune, un bonnet à clochette sur la tête. C’est quoi ces conneries ? Grogna King. Vous avez vu qui l’a balancé là ? Un géant. Un troll ? Non un géant, il ressemblait à la Gloire mais roux. La Gloire c’était le nom donné à la fabuleuse porte de bronze qui fermait l’Île au Rempart et était la première chose qu’on pouvait observer en arrivant depuis l’Océan d’Opale. Témoignage antique de la splendeur d’une forteresse quand elle gardait encore l’entrée du fleuve et n’était pas une cité à part entière comme aujourd’hui, la Gloire pesait plusieurs tonnes n’avait pas été ouverte depuis une centaine d’années, les figures sculptées de ses bas-reliefs rappelaient que les anciens peuples adoraient des dieux avec des têtes patibulaires. Qu’est-ce que tu racontes ? Attention si tu nous dis des menteries il va t’en cuire ! S’emporta King, oubliant un instant le minois. Bin c’est comme ça, fit-elle en haussant les épaules avec le naturel de ses quinze ans. Il ressemblait à la Gloire tu dis ? Reprit le second piquier, il ressemblait à une porte tu veux dire ? Oui mais roux. Roux ? Roux. Tu te fiches de nous ? Mais non je vous jure, même qu’il est parti par-là ! affirma-t-elle en montrant le fond de la ruelle. Où ça va par-là ? demanda Louvier. Vers la Place des Petits Bonheurs, répondit son chef A nouveau les trois hommes se jetèrent des coups d’œil circonspects. Un géant roux qui ressemblait à une porte et jetait des bouffons dans le Hanzo… C’est moins que ça ressemblait à une plaisanterie qu’à ce genre de mystère pour lequel ils ne seraient jamais assez payés. Prudemment ils décidèrent de ne pas aller à la poursuite du géant et remontèrent le cadavre.

Les cadavres. A Ni Diebr il n’était donc pas rare d’en trouver, en entier ou en morceau. Et souvent à l’aube. Mais à vrai dire c’était également le cas d’un peu toute la ville. Entre les plus démunis qui mourraient dans la rue, les noyés, les suicidés, les victimes d’agression et celles des duels qui bien qu’interdits avaient toujours lieu, l’ankou, le préposé au ramassage des morts, avait de quoi faire. La cité était donc divisée en trois îles chaque île répartie en une demi-douzaine de quartiers, il y avait un ankou par île dont les charrettes ne désemplissaient pas. La question des pièces d’identité n’ayant pas encore été abordée par le temps, chaque jour, une proclamation était affichée à différents endroits de la ville, énonçant la découverte de plusieurs corps inconnus avec leur descriptif. Les parents potentiellement éplorés qui croyaient y reconnaître là l’un des leurs pouvaient venir l’identifier à l’hôpital de l’Indulgence qui était tenu par les sœurs éponymes de l’Eglise d’Ordo, patron de Khan Azerya. Ceux dont on ne recouvrait jamais l’identité étaient inhumés dans le cimetière de l’hôpital sous le nom d’un des anges qui peuplait le panthéon très fréquenté de l’ordre. C’est ainsi que le lendemain une douzaine de bouffons dûment maquillés et en habit de lumière se présentèrent à l’hôpital et vinrent réclamer le corps trouvé dans le delta. Le spectacle, pour autant incongru et cocasse, laissa les sœurs dans l’indifférence, à la mesure du mépris que plusieurs églises locales réservaient aux bouffons, comédiens et autres cochés de cirque dont certaines les excommuniaient purement et simplement, au même titre que les étuvières qui partageaient ce statut de paria pour encore un plus grand nombre d’ordre religieux. De fait, les cimetières avaient souvent une partie réservée aux excommuniés, filles de joie ou théâtreux ou pire encore, exception faite du cimetière du Mont Couronne, réservé exclusivement aux gens du spectacle et où étaient enterrées nombre de célébrités locales. C’est là-bas qu’eut lieu l’incident. Le Mont Couronne était situé sur l’Île aux Temples et en fait de mont il s’agissait d’un dénivelé en pente douce qui dépassait à peine des toits. Situé au sud du quartier des Mille Temples, il n’était pas comme l’ensemble de la ville sous la responsabilité du guet mais des moines safran du temple d’Abayaku. Sans qu’on sache trop bien s’il s’agissait d’un dieu, d’un moine itinérant ou d’un simple illuminé Abayaku avait, selon la légende, enseigné deux choses aux hommes, la paix intérieure et la paix extérieure, assurée par une méthode de combat sans arme dont le principe de base était de faire cesser tout combat en utilisant la force de l’adversaire. Un troll ou un orc lancé à grande vitesse contre un moine safran pouvait avoir des effets dévastateurs sur l’environnement immédiat, si l’on considère le poids moyen de ces créatures… Abayaku ne croyant pas à la violence, les moines ne tuaient jamais personne et étaient tenu de soigner les blessés. Et comme il ne croyait pas non plus aux ordres et aux divisions au sein des églises, cet original, dont la méthode de combat était également une pratique de santé, avait par tradition enseigné son art auprès de différentes obédiences, enrôlant sous la robe safran, et à tour de rôle, des prêtres, des moines et même des sœurs, et enrichissant son église de toutes sortesd’enseignements. Aussi le temple d’Abayaku comptait-il parmi ses membres un certain nombre de représentants des autres ordres de l’île qui à tour de rôle s’occupaient des rondes, soignaient ou faisaient la police. Unique en son genre dans l’ensemble des cités du monde connu, ce service d’ordre religieux trouvait son origine dans un vieil accord qu’un lointain lord Commander avait signé avec les représentants des principales églises de Khan Azerya. Argumentant que les hommes du guet, de par leur profession, étaient amenés à toucher des choses impies et des êtres malfaisants, ils avaient convaincu la ville que leur place n’était pas au quartier des Mille Temples. Cette après-midi-là pourtant, les robes safran eurent fort à faire. Ça se passait devant le cimetière, deux trolls se tenaient derrière Pietr le Cancre, le fossoyeur en chef du lieu et Zvaltos, l’ankou de l’île, occupés à s’engueuler copieusement avec trois bouffons en tenue d’apparat. Derrière eux se dressait un mur d’autres bouffons également vêtus et maquillés, l’air menaçant et armés de tartes à la crème. Les bouffons, qui n‘étaient pas un ordre en soi mais avait certaines traditions, superstitions et croyances n’accordaient en principe aucun crédit à la violence, ils croyaient à la farce, et étaient convaincus que de ridiculiser un adversaire suffisait à le vaincre. Allons ! Qu’est-ce qui se passe ici !? S’enquit un grassouillet moine en s’approchant, précédant un petit groupe de ses semblables. C’est la faute d’ces clowns ! Nous laissent pas rentrer ! Jappa le fossoyeur. Clown !? S’emporta l’un des bouffons, qui est-ce que tu traites de clown !? Allons, allons, maître Bozzo, c’est quoi ces histoires ? demanda le moine à celui qui n’appréciait pas d’être traité de clown. A certains égards frère Benoit était le pendant de King Il connaissait tout le monde dans le quartier, avait sa place réservée dans quelques échoppes où on lui proposait toujours le meilleur morceau, et quand il se rendait à Ni Diebr faire ses charités, il y était connu et reconnu d’un certain nombre de mendiants, étuvières, brigands de toute sorte. A cette différence près qu’il ne touchait aucune commission sur les oboles, ne se rendait pas dans les lieux de perditions pour s’adonner à la débauche et ne tapait jamais sur personne. Membre de l’église du Dieu Rouge, il avait suivi l’entrainement dispensé par le temple d’Abayaku et se soumettait à la tradition de la rotation au sein de ce qu’il fallait bien appeler une milice. Mais il était plus doué pour la bonne chère des cantines de la place du Vert Jus ou du quartier des Mille Temples que pour l’art de l’esquive et du combat et de fait faisait tout son possible pour l’éviter comme il se prévalait le plus généralement du moindre conflit, c’était mauvais pour la digestion. Personne ne rentre ! Déclara d’un ton définitif le bouffon. Mais pourquoi donc ? Allons il faut bien laisser ces hommes faire leur travail ! Derrière les deux trolls, sur la carriole de l’ankou s’entassaient quelques cadavres réservés aux diverses fosses communes de la ville. Le cimetière de l’Indulgence n’était d’une part pas assez grand pour accueillir tous les inconnus trouvés dans la rue, d’autre part ses tombes étaient réservées aux humains. Ainsi se trouvait un cadavre de troll, deux nains, un elfe, une poignée de gnomes et une paire de gobelin qui sitôt morts avaient la particularité de puer comme un charnier au soleil. Hors de question de laisser ça en l’état mais maître Bozzo ne voulait rien entendre, pas plus que maître Klonk ni maître Coucou, et si d’aventure on tentait de forcer l’entrée, il y aurait de la tarte à la crème qui volerait. Bon, bon admettons, concilia frère Benoît, mais combien de temps ça va durer ? Trois jours ! Déclara maître Klonk. Trois jours !? Mais c’est pas possible ! C’est le temps de la veillé ! Affirma maître Coucou. Allez-vous-en ! On veut pas de vous ! cria un des bouffons derrière lui. Ouais ! Plus personne s’approchera de notre frère ! Oh làlà commence à me briser menu les choses de la vie ceux-là, grogna le fossoyeur. Robert, vire moi ça ! Le troll derrière lui s’avança d’un pas lourd. Il ne s’appelait pas réellement Robert mais son nom véritable ressemblant au bruit que fait du sable entre les molaires, il lui avait choisi un patronyme plus usuel. Avant qu’il n’empoigne un des bouffons, une nuée de tartes à la crème volèrent, s’écrasant sur les moines aussi bien que sur les employés du cimetière. Tous les bouffons ne partageaient pas le même point de vue concernant l’efficacité du ridicule dans un pugilat. Un écrou, dissimulé dans une tarte, rebondit sur la caboche du troll, qui le prit assez mal. La bagarre générale qui s’en suivit donna des résultats contrastés. Ne serait-ce que parce que la figurine d’un poulet mort rempli de paille ne constitue pas une arme très efficace en général et contre un troll plus spécialement. Qu’un moine bien entrainé peut mettre à terre un troll mais qu’il en faut quatre de base pour obtenir le même résultat. L’équation était simple, frère Benoît comptant pour du beurre il y avait quatre moines pour deux trolls et deux douzaines de bouffons, sans compter l’ankou qui avait sorti son fouet et le fossoyeur sa pioche. Puis d’autres moines vinrent à la rescousse, et ce qui n’était qu’une bagarre manqua de virer à l’émeute quand une bande de bouffons, menée par le même qui avait truffé sa tarte de fer, décida en représailles d’aller vandaliser quelques temples. L’affaire était si grave qu’elle remonta jusqu’aux oreilles du lord Commander qui réclama des comptes au lieutenant-général. Entre temps les fauteurs de trouble avaient été arrêtés et emprisonnés aux Remparts, et plusieurs voix s’étaient déjà élevées pour réclamer leur tête. Vous allez m’expliquer ce qui s’est passé ? C’est une terrible méprise. Les bouffons pas plus que les gens de théâtre n’avaient de guilde pour les représenter au conseil. L’influence des religions sur la bonne société les en tenait éloignés. Ils étaient cependant tous membres d’une confrérie à laquelle était attaché un compagnonnage rigoureux, sanctionné par deux examens, l’un auprès des maîtres, l’autre auprès du public qui avait valeur de jugement final. A une certaine époque et dans certaines confréries pas forcément exotiques, les bouffons qui ne faisaient pas rire et les magiciens qui ne captivaient pas leur public étaient mis à mort. La coutume avait disparu mais l’expression porter le deuil signifiait autant pleurer un disparu que rater ses examens. Et la tradition voulait que quand ces choses arrivaient dans une famille de bouffons ou de gens de théâtre, les parents et les frères de l’infortuné portent effectivement le deuil. Pour maître Balthazar Coco, patron de la confrérie de Triboulet, être en deuil ça signifiait porter un habit rouge et un tricorne ornée de grosses clochettes en cuivre, mais sans maquillage. Pour le lieutenant-général, qui était un notable, un homme de bien et à la morale toute droite, tout ceci était d’un ridicule achevé et du plus mauvais goût mais il fallait bien faire avec les mœurs biscornues de cette cité multiculturelle. Douze blessés et un mort ! Une terrible méprise !? Le mort c’est pas de notre faute c’est un troll qui a jeté un des moines sur la chapelle du Dieu Rouge. Elle est très pointue cette chapelle. Ce qui ne serait jamais arrivé si vos bouffons ne les avaient pas agressés à coups de tarte à la crème plombée ! C’est une terrible méprise, répéta maître Balthazar Coco, les frères ont été très éprouvés par la disparition de Jojo le Farceur vous comprenez, c’est la deuxième fois qu’ils organisent une veillée ! Comment ça deux fois ? Il expliqua que le corps avait été une première fois enlevé puis retrouvé un peu plus loin dans la rue. Qui pourrait bien vouloir voler le cadavre d’un bouffon ? Se surprit Duquesne. Allez savoir, les gens ne nous respectent pas, peut-être qu’ils voulaient s’amuser. S’amuser avec un cadavre ? Un cadavre de bouffon, précisa maître Balthazar Coco, peut-être qu’ils trouvaient ça amusant. Mais cette fois il avait parcouru plus de chemin, jusqu’à Ni Diebr et les bouffons étaient remontés. Ecoutez, je veux bien que vous portiez le deuil pour votre camarade et tout, mais il est hors de question que vous et vos amis bloquiez l’entrée du cimetière ou organisiez je ne sais quelle milice de bouffon, c’est compris !? Mon camarade ? Oh non personnellement je ne pouvais pas piffer Jojo le Farceur, c’était un m’as-tu vu et un sale maroufle. Ah oui ? En ce cas vous pouvez m’expliquer pourquoi vous êtes vêtu comme un pitre alors que vous ne portez même pas votre masque ? Ah ça…. Oh euh c’est à cause de mon fils… d’ailleurs à ce propos est-ce que vous pensez qu’on pourrait le faire libérer. Le faire libérer ? Pourquoi ? Il est aux Remparts ? Euh… c’est-à-dire qu’il a un peu participé au désordre dans les temples…. Désordre ? Vous voulez dire mise à sac oui ! En réalité Bébère Coco, apprenti bouffon, rejeté à l’examen public, et fort remonté contre ce manque de discernement des habitants de Khan Azerya, était celui-là même qui avait truffé sa tarte et prit la tête des émeutiers. Mais dans la confusion on n’avait pas pris le temps de savoir qui avait commencé le premier ni qui était réellement responsable de cette émeute et il croupissait au même titre que les autres. Il est hors de question que nous libérions qui que ce soit ! On peut payer une amende si vous voulez. Oh mais vous allez en payer une ! Croyez moi et une grosse ! Mais en attendant personne ne sortira des Remparts tant que le lord Commander ne l’aura pas ordonné ! Et si on ajoute comme qui dirait une caution…. Insista maître Balthazar Coco. Une caution ? Bah oui on paye en plus pour qu’il sorte, y font ça dans le Nortem. On n’est pas dans le Nortem et il n’y aura ni caution, ni commission, ni dessous de table ! On ne plaisante pas avec la justice de cette ville messire ! Le bouffon qui connaissait les habitudes du guet avait une autre opinion mais il la garda pour lui.

King était de garde au bureau du guet avec ses hommes à jouer au bakto, des petits poids en guise de mise. Le bakto était un jeu de soixante-dix-huit cartes à base de figures et de combinaisons. La combinaison perdante étant appelée un citron, par extension un citron était soit un joueur compulsif, soit un tricheur mais dans tous les cas désignait les voyous qui contrôlaient la plupart des maisons de jeu. C’était eux-mêmes qui s’étaient baptisés de la sorte, un citron à Khan Azerya ce n’était pas seulement un fruit c’était un perdant, un moins que rien, et ceux des maisons revendiquaient volontiers ce statut. Deux citrons étaient justement derrière les barreaux. Un tricheur de trille, un jeu de dés qu’il avait pipé, et un pauvre gars qui s’était fait rincer et qu’on avait retrouvé fin saoul braillant dans la rue qu’Auguste Lebois était un fieffé bougre de sa mère. Lebois était un autre citron, mais de l’espèce qui tenait les rênes d’une salle de jeu sous le contrôle de la Main Verte. L’un et l’autre roupillaient, King venait de gagner, il était de bonne humeur, c’était le troisième tour qu’il remportait. Chuis en veine aujourd’hui faudrait p’t-être bien que j’aille jouer à la loterie du Père Carotte. Les petits poids n’avaient aucune valeur monétaire, les jeux d’argent étaient interdits au guet et le lieutenant-général ne plaisantait pas avec le règlement. Mais il était entendu que chaque tour valait une tournée générale pour les perdants. Le Père Carotte c’est un voleur, on gagne jamais à sa loterie ! Bougonna Schweitz. Cent pour cent des gagnants ont essayé ! fit remarquer King en reprenant un des fameux mots de l’intéressé. Tu parles ! Mais voilà que le bruit d’une dispute dehors les dérangea dans leur jeu. Deux commerçants du quartier aux prises avec justement Auguste Lebois et… un cadavre. Qu’est-ce qui se passe qu’est-ce que c’est que ça !? Y peut pas laisser ça ici ! Y’a des endroits pour ça même que ça s’appelle un cimetière ! protestait le boulanger de l’autre côté de la rue. Il est pas à moi ! J’en veux pas chez moi ! Rétorqua Lebois. Comment ça pas à vous ? C’est vous qui l’avez amené ? Oui c’est lui ! beugla le savetier. Pourquoi c’est-y que vous jouez l’ankou !? Demanda King, et pourquoi que vous nous l’amenez à nous autres ? Bah quoi c’est vous le guet c’est vous que ça regarde les assassinés ! King regarda le cadavre, un vieillard vêtu d’une simple chemise de nuit en coton. Il a pas l’air assassiné, où que c’est que vous l’avez trouvé !? En bas de chez moi ! Même que c’est un géant qui l’a déposé ! Un géant ? Vous voulez dire un troll, un orc, un gars du Nortem ? Ah je sais pas s’il était du Nortem mais c’était pas un orc c’est sûr, il était pas vert, et il avait pas une gueule de troll. A quoi il ressemblait alors ? Demanda Schweitz qui se souvenait avoir déjà entendu cette chanson. A une bûche je dirais. Une bûche ? Ouais… ou à un rocher. A une porte ? Proposa Schweitz. Ouais, aussi, si vous voulez. Roux ? Le visage de Lebois s’éclaira. Ah ouais c’est ça roux ! Vous le connaissez ? Non, il ne le connaissait pas mais maintenant qu’il y réfléchissait ça lui rappelait ce géant qu’ils avaient visité avec le brigadier, le portier de la Cloche d’Argent. Il s’en ouvrit un peu plus tard à son chef. Tu veux dire que ça ferait deux fois qu’on le voit s’balader avec des cadavres ? Qu’est-ce qui fabrique ? Je sais pas mais c’est louche. Moi j’dis qu’on devrait l’avoir à l’œil. Mais où il l’a trouvé celui-là, tu crois que c’est lui qu’il la fait ? Va savoir. Mais s’il l’avait fait, comme disait le brigadier, impossible de savoir comment. Aucune blessure apparente, pas d’os brisés, et pas cette peau bleue et ces lèvres violettes qu’avaient les noyés. Le corps de l’inconnu suivit le même circuit que celui du bouffon avant lui et de tous les cadavres de la nuit, et fit finalement l’objet d’une plainte auprès des autorités de la ville. La plainte émanait du temple de l’Hippopotame Sacré qui prétendait s’être fait voler le corps avant embaumement. Le lord commander avait déjà fort à faire avec les autorités religieuses depuis le dernier incident, son administration avait ordre de traiter la moindre de leur réclamation avec le plus grand sérieux et le lieutenant-général fut chargé en personne de découvrir qui sur l’Île aux Temples s’amusait à faire prendre l’air aux cadavres. King et Schweitz avaient semble-t-il déjà une piste. Ils chargèrent la Gargouille de surveiller le portier. La Gargouille était un indicateur et un monte en l’air qui tenait son surnom du fait qu’il passait par les toits pour délester ses victimes, et c’est des toits qu’il organisa sa surveillance. La Cloche d’Argent était un croisement entre une caravelle et une solide maison ventrue. Plus exactement, une caravelle qui n’avait jamais navigué et sur laquelle on avait bâti trois étages d’habitations, assemblage hétéroclite assez commun à Ni Diebr. Le géant dormait dans une partie retirée de la cale, derrière la scène, près des loges. Et prenait ses repas avec le personnel sur le pont supérieur quand il faisait beau et au premier étage du bâtiment les autres fois. Il commençait son service au crépuscule et le regarder travailler revenait à peu près à regarder un arbre du soir aux aurores. Il ne bougeait quasiment pas, s’en était presque surnaturel. Le reste du temps, soit il restait à la Cloche d’Argent, soit il se promenait dans le quartier ou en ville. Il n’adressait jamais la parole à personne, n’avait l’air de s’intéresser à rien en particulier, il allait, c’est tout, et s’en revenait. Tout ce que la Gargouille pu en dire c’est qu’il avait toutefois l’air de marquer une certaine affection pour les choses du ventre. Il suffisait de le regarder manger pour comprendre que c’était pour lui une affaire sérieuse. Rien pour étayer pour autant les soupçons des pandores si Irwin n’avait pas manqué au bout du compte de chance. Le cadavre du bouffon il l’avait trouvé devant la taverne et c’était Cambise qui lui avait demandé de s’en débarrasser, le second, il se tenait dans le passage à une cinquantaine de mètres de la Cloche et c’était de sa propre initiative qu’il avait décidé de l’abandonner ailleurs. Le troisième il était tombé dessus, cette fois même pas à Ni Diebr, même pas sur l’Île aux Temples mais sur celle du Titan. Elle était ainsi nommée en raison de la monumentale représentation du dieu Ordo qui s’y trouvait plantée et qui servait depuis des lustres de phare. Trois cent cinquante-deux ans auparavant la cité avait été victime d’un cyclone particulièrement vigoureux qui pendant quasiment toute une semaine l’avait ravagée. A l’époque l’ordre d’Ordo était un des seuls cultes autorisés en ville, à la demande du lord Commander du moment, un homme lui-même très pieux, ses ouailles avaient prié deux jours durant sans manger ni dormir et le cyclone s’était miraculeusement tu. La statue était là depuis cette époque. Les résidents de l’île tiraient un certain orgueil de cet attribut dont les formidables pieds couvraient tout entière la Grande Place. Et à Khan Azerya on avait même tendance à dire qu’ils ne se prenaient pas pour la moitié d’une cuisse d’Ordo, ce qui du point de vue du brigadier Hasban n’était peut-être pas complètement une vue de l’esprit. Les places étaient chères sur l’île, moins chères que sur celle du Rempart mais un logement avec vue directe sur le titan valait bien un salaire de patron. De plus cela avait toujours été du dernier chic de vivre ici. Avant même que Khan Azerya devienne une métropole incontournable, quand les Remparts n’étaient qu’une forteresse gardant le delta, l’île avait abrité nombre de villages et de bourgs, certains sous la coupe de célèbre pirate. Il en était resté une certaine culture à la fois rebelle et chauvine qui faisait de l’endroit un lieu prisé des artistes comme des nantis de la ville. Pas du tout le genre à supporter en plein jour le spectacle d’un géant avec un cadavre quand bien même le brigadier Hasban et ses hommes étaient déjà tombés sur l’intéressé et sa découverte. Un groupe de jeunes messieurs plein de velours et de rubans s’était déjà groupé au milieu de la rue et faisait moult commentaires désobligeant à l’égard de la maréchaussée, des monstres laissés en liberté, et des assassins qu’on ne punissait jamais dans cette ville. Hasban avait trouvé Irwin penché sur le cadavre et pensé sur le moment, en bon policier, qu’il l’avait occis. Pourtant pas de blessure apparente et pas de cou brisé. Seulement le corps raide, froid et bleuté, d’un homme corpulent vêtu comme un bourgeois du quartier. Et il était impossible qu’il se soit noyé d’une part il était sec, d’autre part le delta était à plus de trois rue d’ici. Il l’avait interrogé, avec le même succès que rencontraient tous ceux qui lui adressaient la parole. Alors présentement ses hommes étaient en train d’essayer de lui enfiler des chaînes. Il se laissait faire, il les regardait même avec un certain intérêt, comme on observe des fourmis aller et venir, les bracelets étaient trop petits pour ses formidables poignets, les hommes avaient beau y mettre toute leur énergie les fermoirs refusaient de se rejoindre. Faut faire venir un maréchal-ferrant, il va nous arranger ça. C’est très intéressant tout ça, raillait un des messieurs là-bas, vous avez l’intention de monter un numéro ? Dites-nous vite où qu’on y aille pas ! Un maréchal-ferrant ? Mais non voyons, il va nous suivre bien sagement hein mon gars ! Déclara le brigadier en cherchant à déchiffrer ce qui se passait dans les petits yeux noirs. Vous êtes sûr brigadier ? Il est quand même très gros. Oui, mais je suis sûr que c’est un brave garçon, hein n’est-ce pas ? Tu vas pas nous causer d’ennuis mon gars ? Pas de réponse. Le brigadier décida que ça valait pour un oui. Dites donc vous là vous n’allez tout de même pas laisser ce brave homme ici !? Demanda un des rubans alors qu’ils s’éloignaient avec leur prisonnier. Si tu veux l’porter mon gars te gêne pas, lança un des piquiers. L’ankou viendra le chercher sitôt qu’on l’aura prévenu promit le brigadier sans se retourner. C’est scandaleux ! Lança une voix derrière eux. Ça devait l’être sacrément puisque le jour même le lord Commander en personne l’apprenait d’un notable outragé. Ce qui l’émut si peu que personne n’en n’entendit jamais parler. Le brigadier Hasban n’était pas un partisan de la manière forte. Régler les choses en douceur, convaincre, c’était son credo et c’était une des raisons pour laquelle il était parfait pour traiter avec la population du Titan. Un diplomate né. Il passa donc un certain temps auprès d’Irwin à tenter de fissurer ce mur du silence. Tour à tour menaçant, conciliant, tout sucre et bon copain puis sec et froid… un échec complet. Egal à lui-même Irwin le regardait, semblait même comprendre ce qu’il lui disait mais pas un mot ne sortit de sa bouche qu’il avait comme une coupure. De guerre lasse il décida de le faire transférer aux Remparts, peut-être qu’un séjour au frais le ferait réfléchir. L’information ne circulait pas forcément très bien entre les différents services du guet d’une île à l’autre. Quand King et ses collègues apprirent finalement qu’Irwin était au fond d’une cellule, deux semaines s’étaient passées et sans le savoir le géant avait déjà perdu son travail. Et quand ils surent la raison de son incarcération, ils demandèrent illico au lieutenant-général qu’on le passe à la question, ce type ne disait pas un mot, peut-être que quand il aurait les doigts coincés dans des poucettes il y réfléchirait à deux fois. Le préposé à ces questions s’appelait Bowen. C’était un homme mince au visage tellement banal qu’il en personnifiait quasiment la définition. Il avait de petites mains soignées, des yeux pâles et scrutateurs et son métier avait tendance à le rendre irascible. C’était un mari autoritaire pour ne pas dire violent et un père sévère. Quand il opérait il détestait être dérangé et rabrouait quiconque essayait de se présenter, lord Commander y compris. Prenait-il plaisir à ce qu’il faisait ? Pas réellement, mais il tirait énormément de fierté du résultat. Il était habile, il savait doser la douleur, ne massacrait jamais ses prisonniers et obtenait toujours des aveux complets. Et gare à celui qui raconterait n’importe quoi pour faire cesser la séance, pour lui ça serait double ration. On ne la faisait pas facilement à Bowen. Ses outils étaient adaptés au format d’Irwin parce qu’ils étaient également prévus pour les trolls, orcs et autres. Il l’installa donc sur le chevalet et commença à travailler les articulations du géant… qui ne desserra pas les dents. Et quand ses articulations se mirent à grincer et à craquer, à mesure que le chevalet l’étirait des bras et des jambes, il ne cria d’autant pas que les sangles qui l’attachaient finirent par sauter. Bowen n’avait jamais vu ça. Des articulations à ce point résistantes que la force de traction finisse par arracher des liens en cuir de porc épais comme un doigt. C’est alors qu’il se rendit compte qu’il avait des ampoules aux mains à force de faire tourner la roue. Des prisonniers résistants il en avait déjà vu. Les orcs ne passaient pas facilement à table et se faisaient un devoir de ne jamais hurler. Ce que Bowen s’empressait de corriger le plus souvent avec succès. En général le mieux pour ça c’était soit de leur casser les pouces, soit de leur couper quelque chose. Dans le cas d’Irwin, dont les pouces évoquaient des gourdins pas si miniatures que ça et dont les articulations venaient de démontrer leur résistance, la taille semblait plus prometteuse que les poucettes. Il attacha donc le géant sur un fauteuil de torture et s’empara d’une pince coupante. Bowen ne disait jamais rien, pas de question, c’était sa politique. En poser lui cassait la tête et de toute manière il partait du principe que les prévenus savaient pertinemment ce qu’on attendait d’eux. Simplement, quand il estimait sa victime assez mûre il faisait mander le préposé aux dépositions et le laissait faire. Si le préposé n’était pas satisfait on continuait. Ils n’étaient pas seuls dans la pièce. Là-haut attendait un prisonnier dans une cage minuscule bardée de pointes dressés vers l’intérieur et dont le dos était zébré de marques de verges. Il était là depuis deux bonnes heures, l’arrivée d’Irwin avait interrompu sa séance à son grand soulagement. Il avait mal, il rêvait à sa famille et à un ailleurs meilleur et il avait regardé Irwin se faire interroger, très impressionné par son absolu silence. La pince claquait dans le vide, Bowen tournait autour de sa proie cherchant un endroit où attaquer, suivi par les deux petits yeux qui ne semblaient marquer la moindre peur. Pourtant soudain un mot croassa de sa gorge. Trouver. Bowen le regarda et ne lisant rien de satisfaisant dans les petits yeux continua à faire claquer sa pince en lui tournant autour. Trouver, répéta Irwin. Bowen l’ignora. Tirant sur son lobe d’oreille il approcha les mâchoires de la pince. Trouver ! insista Irwin en haussant légèrement la voix. Cadavre ! Trouver cadavre ! Bowen leva les yeux et soupira. Pour une fois Irwin se retrouvait dans la même situation que le monde vis-à-vis de lui. Bowen coupa. Enfin… il aurait dû couper mais il y eu un craquement de bois qui explose et soudain le bourreau se retrouva les pieds à deux mètres du sol, son cou enfermé dans une très grosse main, dévisagé par deux points noirs contrariés. Contrairement à ce que prétendait la légende, les Remparts n’étaient pas une prison pleine de détenus croupissant là depuis des lunes. D’ailleurs ce n‘était même pas une prison mais une ancienne forteresse aménagée dont les murs faisaient le tour de l’île et les cellules installées dans l’aile sud à l’emplacement d’anciennes écuries. Il y avait bien des oubliettes quelque part mais personne ne savait exactement où. La forteresse ayant été construite sur les ruines d’une autre forteresse, elle-même installée sur d’autres ruines. C’était d’ailleurs le cas d’une partie de la ville qui était bâtie sur des versions plus anciennes de Khan Azerya. La garde assignée à la prison était composée de six hommes, rien que des brutes avec des clefs et une grosse matraque. Qui veillaient sur une douzaine de prisonniers dont trois bouffons qui attendaient leur jugement. Leur boulot était plutôt tranquille. Les cellules étaient rarement pleines, c’était les prisonniers qui s’occupaient de servir le rata et de nettoyer, et leurs geôliers étaient suffisamment brutaux pour leur passer l’envie de se rebeller. Mais quand la porte de la salle de garde sortit de ses gonds pour voler en éclat ils surent que les vacances étaient finies.

 

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