Irwin 3.

Les évasions des Remparts étaient rares. Les murs y étaient épais, et le dernier qui s’était risqué à creuser un tunnel s’était si bien égaré qu’on ne l’avait jamais retrouvé, son tunnel inachevé. Il y avait bien le cas de Gilles l’Anguille qu’aucun donjon ou prison n’avait gardé plus d’une semaine et qui avait réussi à fabriquer une clé à l’aide d’une miche de pain et un peu de savon. Jusqu’au jour où l’Anguille s’était fait piéger dans une forteresse inexpugnable, le mariage. Il avait pris part au conseil de la ville et fait quelques recommandations pour que les Remparts soit une prison dont ne s’évade plus. Fait doubler les portes d’une nouvelle paire de serrures plus compliquées à copier et il fallait désormais deux clefs distinctes pour ouvrir. Renforcé les barreaux, réorganisé les tours de garde et même fait déplacer le gros des prisonniers de l’aile ouest à l’aile sud où on croupissait toujours. Il avait proposé tout un tas de mesures encore plus sévères mais le lord Commander n’ayant pas l’intention de transformer les Remparts en bagne on les laissa de côté. Et on ne le regretta même pas au vu de ce qui s’était passé parce que rien apparemment n’aurait pu arrêter le géant. Les portes à double serrure ? Quelque part en petits morceaux éparpillés un peu partout. Les gardes ? Ils comptaient encore leurs dents, pour ceux qui étaient en état de compter. Ah oui et la lourde herse qui séparait les cellules du reste des remparts et donnait accès à la rue, arrachée de ses gonds et projetée à une dizaine de mètres. Un chevalier s’était bien interposé en voyant le monstre surgir, sans qu’il ne sache trop bien comment il s’était retrouvé cabossé sur un toit à partager sa surprise avec les pigeons. Un avis de recherche fut immédiatement émis, décrivant un géant de près de huit pieds, roux, muet et très dangereux. Je vous en supplie laisser moi participer à la battue, réclama Bowen qu’on avait retrouvé emberlificoté dans les cintres de la salle de torture, entre une scie à démembrer et un fauteuil de Judas jamais utilisé. Bowen était très remonté, non seulement son prisonnier lui avait échappé, non seulement il n’avait pas réussi à le faire hurler, mais qui plus est, il lui avait perdre la face devant un autre prisonnier. Une chance cependant, il n’en avait pas profité pour libérer qui que ce soit, apparemment la sienne de liberté lui suffisait amplement. Le lieutenant-général Duquesne accepta et une troupe fut constituée, chargée de mettre la main coûte que coûte sur le monstre. Irwin était sans doute un esprit simple au sens premier du terme. Son premier réflexe fut de retourner à la Cloche d’Argent où on ne l’attendait plus depuis longtemps et où même il n’était plus exactement le bienvenu, toute la ville ne parlant plus que de son évasion. Tu veux nous attirer des ennuis ou quoi ? Grognait Cambise alors qu’Irwin tentait de retourner sur le navire. Vas-t-en ! Vas-t-en tout de suite espèce de monstre ! V’lez qu’je l’vire patron ? demanda la grosse brute qu’on avait engagé à sa place. Il faisait la moitié d’Irwin, mais les nombreuses cicatrices sur ses mains et son visage témoignaient que cela ne lui avait jamais posé problème. Nan, nan, y va s’casser tout seul parce que sinon y sait que j’vais appeler la garde. Bazar avait entendu la conversation, il émergea de son bureau pour gueuler à Cambise de la fermer et de laisser Irwin monter à bord. Il aimait bien le géant. Depuis qu’il avait disparu les ennuis avaient recommencé avec les chevaliers. La brute qu’il employait en avait bien mis quelques-uns au pas, mais comme les chevaliers bénéficiaient de certains droits, il avait dû dédommager les infortunés au risque qu’une plainte fasse fermer son établissement. Cependant il savait qu’il ne pouvait pas garder Irwin ce qui ne l’empêchait pas de lui donner un coup de main, ne serait-ce au nom des quelques semaines de tranquillité qu’il lui avait offert. Va rue de la Perche, la maison en bois rouge et dit leur que tu viens de ma part, ils t’aideront. Irwin lui adressa un de ces regards dont il avait la spécialité et qui faisait toujours douter que sous ce crâne se dissimulait un cerveau. Bon, okay, c’est moi qui leur dirait, fit Bazar en ajoutant quelques mots sur le bout de parchemin qu’il lui confia. King, comme tous ceux du guet, savait parfaitement que le meilleur endroit pour un fugitif où se cacher était le quartier de Ni Diebr mais que les délateurs y étaient aussi nombreux que les dents dans une mâchoire d’Orc, surtout fort d’une récompense de cinquante taels d’argent pour qui aurait des renseignements sur le fugitif et cent pour celui qui le capturerait. Avec Bowen, le chevalier malheureux à qui Irwin avait appris à voler, une poignée d’hommes du guet parmi les plus solides et une bande d’honnêtes citoyens tout zélés à mettre à mort le géant dès qu’ils le verraient, King s’introduisit dans le quartier et se mit à sonner les cloches à tous ceux qu’il connaissait de sorte qu’on passe le mot, toute personne vu en train d’aider ou même d’adresser la parole au monstre serait déféré dans l’heure aux Remparts où Bowen se ferait un plaisir de les questionner, longuement. En l’adressant à la rue de la Perche Bazar savait exactement ce qu’il faisait. D’une part parce que c’était là que logeaient quelques-uns des pires repris de justice de cette ville et même de toute la région et que récompense ou pas il n’y avait rien de plus déshonorant pour eux que d’aider la maréchaussée, d’autre part parce que la Main Verte y avait des entrepôts de Pain de l’Esprit et que c’était le dernier endroit où oseraient s’aventurer les pandores, sachant le comité d’accueil qui les y attendrait. Et considérant l’argent que le clan dépensait en graissage de patte, le contrevenant pouvait être certain que la Guilde des Assassins recevrait une commande, voire plusieurs. Pour autant l’accueil qu’on réserva au géant derrière la porte de la maison rouge, message ou non, fut un peu frais. Trois épées contre son ventre, une hallebarde contre sa jugulaire et une hache très joliment gravée d’inscriptions curvilignes à hauteur des genoux. Derrière ça se tenait un nain, un troll, deux orcs des forêts qui étaient sensiblement plus petits que leurs cousins des montagnes mais pas moins soupe au lait, et un homme, probablement un de ces géants du Nortem dont Irwin avait déjà entendu parler. C’est quoi cette merdaille qu’essaye de nous r’filer Bazar ? Y’a Qu’un Œil, qui avait la particularité d’en avoir trois, était un ogre des marais, surgit du delta pour trouver fortune il s’était rapidement fait une solide réputation de brute vicieuse qui l’avait conduit jusqu’au grade de capitaine au sein de la Main Verte. Il régnait sur la rue de la Perche en potentat qu’il était, ainsi que quelques autres rues, percevait les loyers, rackettait les commerçants et alimentait plusieurs fumeries d’importance où la bonne société allait s’encanailler. Comme tous les ogres Y’a Qu’un Œil était un peu né dans le désordre. Son nez en plus d’être en forme de coude cassé ressemblait à un champ de tubercules au printemps, sa bouche de travers avait renoncé depuis longtemps à contenir une dentition fantaisiste, son front évoquait une catastrophe. Il avait un bras plus court que l’autre, le dos bossu, les yeux et les oreilles pas à la même hauteur et la peau squameuse et verdâtre. Autant de caractéristique dont il s’accommodait parfaitement, d’une il se trouvait pas mal pour un ogre, de plus ça convenait parfaitement à son genre d’emploi, mais il y avait une chose qu’il ne supportait c’est qu’on fixe son troisième œil. Et pis d’abord c’est quoi qu’tu regardes !? En fait c’était difficile de savoir ce qu’Irwin regardait exactement vu que comme à son habitude il n‘avait même pas l’air d’être tout à fait là. Ces petits yeux étaient fixés droit devant lui l’air absent. A côté de Y’a Qu’un Œil se tenait un petit homme maigrichon vêtu d’une capeline et à l’air de fouine. Il se pencha à son oreille et lui dit quelque chose. T’es sûr ? Gronda l’ogre. Nouveau chuchotis. Ah bon ? L’ogre se tourna vers Irwin. C’est quoi ton nom et comment qu’tu connais Bazar d’abord ? Pour le géant ça faisait beaucoup de question ce pourquoi sans doute ne répondit-il à aucune. T’es sourd ? J’t’ai causé ! Les deux petits points noirs fixèrent un instant l’ogre, impossible de savoir ce qu’il pensait ni même si c’était dans ses capacités mais il donnait vaguement l’impression qu’il était en train de réfléchir à la question. Voulez qu’j’l’taille l’gras ? S’enquit l’un des orcs en appuyant sa pointe contre le ventre d’Irwin. Mais ce ne fut pas la peine, ce dernier semblait avoir décidé que répondre était plus indiqué. ‘Rwin, portier, grommela-t-il. Rwin Portier hein ? Et qu’est-ce t’as fait Rwin Portier pour que l’guet te foute au gnouf ? Grondement : Rien. Ouais, remarque le contraire m’aurait étonné, s’amusa l’ogre. Une Dent, Org, emmenez le chez la mère Tardieu, qu’elle le cache. Z’êtes sûr patron ? Demanda l’orc qui se proposait de le percer. Depuis quand tu poses des questions Une Dent ? Fit le type maigrichon. Euh… C’est bien ce que je pensais, fais ce qu’on te dit et ferme là. Une Dent adressa un regard plein de rancœur à Irwin, rengaina et lui fit signe de le suivre. La mère Tardieu, en plus d’être la mère maquerelle attitrée d’une demi-douzaine d’étuves alentours, de tenir une pension pour ses protégées, était La personne qu’il fallait voir quand on était en cavale. C’était une femme entre deux âges, édentée, qu’on disait également un peu sorcière, peut-être à cause des grosses bagues d’argent qu’elle avait à chaque doigt et les tatouages mystérieux qui lui couvraient le cou et le menton, plus sûrement à cause de ses deux chats noirs, Peste et Choléra. Deux matous furieux, plus couturés que le plus couturés des orcs, dont les oreilles, pour ce qu’il en restait, offraient une géographie assez parfaite de ce qu’il fallait faire pour survivre quand on était un chat à Ni Diebr, et que strictement personne n’approchait en dehors de leur maîtresse depuis qu’on les avait vu étriper un nain qui avait eu le malheur d’essayer de les caresser. Elle logeait dans une venelle, au rez-de-chaussée de sa pension de famille, une grosse bâtisse si bombée qu’on avait du mal à se tenir debout en passant devant et les accueillit aussi fraîchement ou presque que Y’a Qu’un Œil l’avait fait avec Irwin. Tu diras à ton patron que j’suis pas ça poubelle, l’a qu’à lui trouver un toit. J’crois qui va vouloir insister, fit diplomatiquement Une Dent. Il savait ce que valait les ordres de son chef surtout quand ils étaient appuyés par le petit maigrichon. Bah qu’est-ce leur prend à ceux-là ! Aboya la mégère en oubliant l’orc. Les deux greffiers se frottaient à Irwin qui s’était agenouillé pour les caresser, ils ronronnaient comme deux chatons. Mortecouille, ne put s’empêcher de renchérir l’orc. Bin ça alors c’est la première fois qu’j’vois ça, les salopiots ! Fit à nouveau la mégère. Eh toi comment qu’tu t’appelles ? Irwin n’écoutait pas, comme il savait si bien faire, un sourire d’une oreille à l’autre il cajolait les chats. L’est pas très causant, l’excusa Une Dent, j’crois qu’il est un peu sourd. Mais il en fallait plus pour décourager la mère Tardieu, elle ramassa un peu de terre et lui jeta dessus. Eh toi, le caillou comment qu’tu t’appelles ? Irwin leva les yeux, inexpressif et, exceptionnellement, répondit. Bien, ça ira, dis à Y’a Qu’un Œil qui m’en doit une. Vous l’prenez alors ? Bin on dirait qu’j’ai pas l’choix, dit-elle en regardant ses deux chats, la queue en chandelle, tournicotant autour du géant.

Un des secrets les mieux gardés du quartier, inconnu même du guet et de la moitié de ses habitants, était ses tunnels. Construit en partie sur le delta, il aurait été impensable d’y creuser des galeries si par endroit le Hanzo n’avait pas été aussi dense de tout un tas de choses en plus de l’eau et de la boue qu’un archéologue y aurait perdu la raison. Ces tunnels, creusés et étayés par des nains, notoirement experts dans ces affaires, aboutissaient pour certains au cœur de l’île, dans des caves scellées où on entreposait diverses contrebandes, c’est là que la mère Tardieu le conduisit, lui confiant une chandelle et une couverture. J’enverrais une fille te porter à manger, touche à rien, reste ici, on t’dira quand tu pourras sortir. Irwin avisa les gigantesques tonneaux qui emplissaient la cave sur deux rangées, décida que ça ne l’intéressait pas, éteignit la chandelle et alla se rouler en boule sous sa couverture comme un animal. Un peu plus tard dans la soirée il fut réveillé par ce qu’il prit d’abord pour des trottinements de souris et qui s’avéra être une jeune fille avec une chandelle et une écuelle de gruau. Salut moi c’est Marie, et toi ? N’obtenant pas plus de réponse que la moyenne des gens à cette question qui semblait tarabuster tout le monde dans cette ville, et parfaitement habituée à ce que les hommes n’écoutent pas ce qui sortait de sa bouche, elle embraya en posant son écuelle devant lui. Y paraît que la Peste et l’Choléra y t’ont adopté ! Dis donc j’sais pas comment t’as fait mais t’as rudement impressionné la patronne. Irwin avait déjà le nez dans son gruau, on n’aurait pas pu faire plus sourd. Mouais, t’es drôlement costaud mais t’es point bavard, constata finalement la jeune femme. Ce qu’il confirma par un intéressant bruit de déglutition, avalant d’une lampée la totalité de son écuelle. ‘Core, grommela-t-il en lui tendant. Elle pencha la tête, poings sur les hanches, bin dis donc t’avais la famine ! Désolé mon gars mais c’est tout c’qu’on m’a donné pour toi, faudra attendre demain. Qui sait si tu m’dis ton petit nom p’être que j’t’apporterais un morceau d’lard en plus…. Si elle avait espéré que le chantage le convaincrait de l’ouvrir, elle en fut pour ses frais. Bon comme tu veux, tant pis c’est à toi d’voir. Et elle repartit le laissant à sa solitude. A la surface la chasse à l’homme entravait tout de même la bonne marche des affaires. La première chose que King avait fait bien entendu ça avait été de se diriger sur la Cloche d’Argent où des informateurs y avaient vu le géant. Cambise jura le contraire mais quand on lui fit miroiter la récompense, le nouveau portier s’empressa de le trahir et même de rejoindre l’amicale des citoyens pour la justice et l’ordre. Cambise et trois membres du personnel étaient désormais aux Remparts, quant à Bazar il avait eu semble-t-il la présence d’esprit de s’éclipser. Il ne s’était bien entendu pas arrêté en chemin. Il avait investi toutes les étuves de Bazar et quelques autres, deux fumeries et mit à sac plusieurs maison à la recherche d’une cache sur la foi d’informations visant essentiellement la récompense, à la Main Verte on commençait à l’avoir mauvaise.et dans le clan du Dragon également. Mais si les uns étaient liés malgré eux par certaines obligations les contraignant à supporter cette situation –en dépit de ses nombreux défauts il n’était pas né celui qui ferait de Y’a Qu’un Œil un indicateur, les autres ne l’étaient non seulement pas mais le Crochet avait depuis longtemps des visées sur la Cloche et si l’arrestation de l’évadé pouvait lui permettre de mettre la main sur celle-ci, il était tout ouïe, mieux il doublait personnellement la récompense. Cent taels pour un renseignement vérifiable, deux cent pour la tête du monstre. Oui la tête car bien entendu à cette tête là on pourrait faire dire n’importe quoi comme par exemple impliquer Bazar dans le crime, quel qu’il soit. Entre temps, le cadavre découvert par Irwin avait bien été ramassé mais comme personne ne le réclama, trois jours plus tard il intégrait le cimetière de l’Indulgence sous le nom d’Azaraël, ange de la miséricorde. Personne ne sut quoi dire de quoi il était mort mais à ce stade ça n’avait plus d’importance, même s’il avait été foudroyé depuis le ciel, le géant en aurait été tenu pour responsable. Eh mais qu’est-ce tu fais !? T’es fou ces bestioles elles sont pleines de vilaineries ! Quand Marie retourna dans la cave, forte d’une nouvelle écuelle et d’une miche de pain, Irwin avait fait ami-ami avec un rat qu’il gratouillait amoureusement, un sourire ravi en travers de sa face de pierre. Irwin leva les yeux sur la gamelle, lui arracha des mains avec le pain et sans se préoccuper une seule seconde de sa présence partagea le tout avec son nouvel ami. Ah bah dis donc toi alors t’es bizarre, fit Marie qui en bonne fille de son siècle ne partageait aucune affection pour les animaux en général et détestait copieusement les rats qui à Ni Diebr était sans doute le troisième clan le plus puissant. N’obtenant pas de réponse, fidèle à elle-même, elle babilla de plus belle, lui rapportant en gros ce qui se passait là-haut, les ennuis qu’avaient eusCambise et la Cloche d’Argent qui avait été fermée par décret du guet. Finalement elle partit le laissant avec son nouvel ami. Mais le sourire avait disparu. On l’a dit c’était une âme simple, il y avait les choses qu’il aimait et celles qu’il n’aimait pas. Et ces deux choses étaient bien délimitées par un mur symbolique épais d’environ sept cent mètres. Sa réaction dans un cas comme dans l’autre était aussi franche et solide que ce mur, Bowen et quelques autres en avaient fait les frais. En ce qui concernait les choses qu’il aimait également. Et la Cloche d’Argent, Bazar, même Cambise, c’était comme le capitaine du bateau qu’il l’avait amené ici, l’idée qu’on puisse leur faire du mal, qu’à cause de lui ils puissent avoir des problèmes lui déplaisait aussi franchement et spontanément qu’une pince coupante près de son oreille et un imbécile sadique au bout faisant mine de ne pas entendre. Il fallait qu’il agisse il ne pouvait pas simplement rester bras croisés ici alors que tous les problèmes venaient de lui. Ou plus exactement de ce fichu cadavre de trop. Le lendemain, quand Marie vint lui apporter son manger il avait disparu. Disparu dis-tu ? s’écria la mère Tardieu. A p’us, pffiut, confirma la jeune femme. T’avais oublié de fermer la porte à clef c’est ça, commença-t-elle à grogner. Jure qu’non, même que c’était fermé quand chuisv’nue. Et la porte était pas cassée ? Non. Qu’est-ce que c’est que ces diableries ? La jeune fille haussa les épaules. J’sais pas mais en tout cas il était drôlement copain avec un rat. Un rat ? Ouais même que je lui a dit qu’fallait pas toucher ces bestiaux là mais qui s’en fichait. Ah oui et qu’est-ce que tu veux que ça me fiche à moi, la rabroua la mère maquerelle. Bah je sais pas, peut-être qu’l’rat a trouvé un moyen pour sortir et qu’la suivit. Elle lui adressa un regard soupçonneux. Fait huit pieds bougre de bête ! Bah j’sais pas moi. Bah si tu sais pas tu dis rien ! allez ouste !.Mais en s’éloignant elle entendit sa patronne grommeler, par Ordo si c’est l’cas l’a intérêt à compter ses abattis.

La chasse à l’Irwin devait donner lieu, on s’en doute à quelques bavures concomitantes au fait que cela devint à la fois la chasse aux géants et aux roux, et pour peu qu’on tombe sur un grand roux balaise et peu loquace, son avenir était assuré quoique dramatiquement bref. A Ni Diebr où on comptait plus que son lot de gros balaises patibulaires, roux ou non, de trolls, d’orcs, et même d’ogres donc, l’affaire avait bien failli dégénérer plusieurs fois si King n’était pas intervenu, ailleurs dans la cité certains malheureux n’avaient pas eu cette chance. Rue de la Poterne sur l’Île du Rempart, on avait pendu un grand roux dépassant à peine le mètre quatre-vingt parce qu’on avait découvert qu’on lui avait antérieurement coupé la langue. Cours du Velours, non loin de la Place du Vert Jus, on s’en était pris à un flamboyant rouquin du Nortem, grand comme une montagne, armé d’un marteau de guerre et qui sitôt rejoint par ses frères, pas moins rouquins, gros et armés, avaient pourchassé leurs assaillants jusque sur la place où ils avaient fichu une belle pagaille jusqu’à l’arrivée du guet, renforcé d’une poignée de chevaliers. Et rue des Deux Cœurs, à deux pas du titan, on lyncha un type au seul fait qu’il refusa d’aider la populace à mettre la main sur un de ses locataires, un roux qui dépassait les sept pieds à ce qu’on disait. Il refusa ou plus exactement il prétendit qu’il n’avait jamais eu un tel locataire, ce qui était parfaitement vrai mais la vérité des lyncheurs est une affaire de souplesse d’esprit. Tous ces incidents furent rapporté au lord Commander qui convoqua le lieutenant-général. Il était assis à son bureau, penché sur quelques parchemins, occupé à lire. C’était un petit homme grassouillet, avec des mains potelées alourdies de quelques bagues dont l’une marquée du sceau de la ville, les deux jambes d’Ordo sur lesquelles s’enroulaient des serpents. Il était vêtu d’une robe de drap noir assortie d’une coursive de velours violet qui tombait sur ses épaules à la façon des commerçants des grandes lignes maritimes, la grosse chaîne en or de son commandement suspendue à son cou. Duquesne entra et se mit au garde à vous pendant que le lord Commander continuait de lire en silence. Puis au bout d’un moment, sans lever les yeux il demanda sur le ton de la conversation Dites-moi Duquesne, rappelez-moi, quand nous parlions de mettre la main sur ce fugitif avions-nous également prévu de mettre la ville à sac ? Non sire. Toujours sans lever le nez de sa lecture. Oui, voilà, c’est bien ce qui me semblait. Et cette enquête sur ce vol de cadavre, où en sommes-nous ? Et bien c’est-à-dire que…. Oui je comprends… Il est entendu que la fête est finie. Oui sire. Et il est entendu également que nous n’offrons plus de récompense. Euh oui sire… et pour le fugitif ? Sa place est toujours en prison il me semble ? Euh oui sire… Voilà. Ainsi, brutalement les avis de recherche furent arrachés, les citoyens priés de se disperser et de ranger faux, fourche épées, gourdins, et autre molosses, en une après-midi on remplissait les cellules d’une douzaine de récalcitrants. Or comme elles baillaient désormais directement sur la rue, Duquesne s’était fendu de louer des reîtres pour monter la garde en plus des matons très remontés quoique édentés et qui réservaient un accueil royal au géant quand il serait de retour. Car on n’en doutait pas on allait l’avoir. D’ailleurs le lord Commander ne leur avait pas exactement laissé le choix. Des patrouilles tournaient sur les quais, surveillaient les ponts principaux, fouillaient parfois une charrette suspecte, et King continuait d’arpenter le ghetto avec sa bande de mercenaires. AbracanTarmel, marchand de la Corne d’Or de son état, et résidant semi permanent à Khan Azerya où il avait plusieurs affaires, avait naturellement et comme tout le monde entendu parler de la chasse au géant dans cette ville de fous. Il en avait discuté avec ses amis du Club de l’Ogre Jaune et étaient tous d’accord sur le fait que le lord Commander gouvernait à vue et n’avait pas la moindre idée de ce qu’il faisait. Le Club de l’Ogre Jaune était une amicale de natifs de la Corne d’Or qui chaque année se réunissaient pour célébrer la bataille du col éponyme, antique combat qui avait vu la victoire des premiers hommes sur les orcs et scellé le sort de la Corne d’Or qui s’était alors libéré de leur joug millénaire. Quand ils ne célébraient pas cette date anniversaire, les membres du club se réunissaient régulièrement pour digresser autour de la bataille et de la stratégie de ses généraux, la refaire sur un tapis de jeu, le tout en commentant l’actualité moderne, discutant affaires et en buvant des liqueurs savantes. Après ça, il arrivait souvent qu’avec quelques-uns de ses amis ils aillent s’encanailler à Ni Diebr où ils avaient leurs habitudes, notamment à la Cloche d’Argent. Il n’avait pas fait pour autant le rapprochement entre l’évasion et le portier auquel il n’avait jamais réellement fait attention. En revanche, quand il trouva un monstre roux, la tête coincée sous le plafond de son salon et qui faisait beaucoup d’efforts pour ne pas le crever apparemment, il ne fit pas plus le rapprochement avec la Cloche qu’avec l’évasion mais il hurla de peur et à plein poumon. Avant que la moitié de sa tête ne disparaisse tout entière sous la pogne du golgoth. Chut, lui fit doucement le monstre. M’ssireKagnar où ? Euh… bafouilla le malheureux une fois la bouche libre. Où ? Insista le monstre. Euh… il est malade, très malade… Non pas malade, mort. Les yeux de Tarmel se mirent à clignoter de confusion. Euh… mais non je vous dis, il n’est pas mort, il est très malade ! Si mort ! Il était apparent qu’il n’allait pas en démordre. Bon… euh… oui… oui écoutez je sais pas ! En tout cas la dernière fois que je l’ai vu il était encore vivant, et très malade. Il insistait un peu trop sur ce point pour être honnête, et puis comment ça il ne savait pas s’il était mort ou non, c’était son ami oui ? C’était bien avec lui qu’il venait se goberger à la taverne. Tu mens, conclut logiquement le géant. Mais non, je vous dis que non ! Il était vivant… Où ? Où il est ? Eh bien chez lui je sup… Il aurait bien terminé sa phrase mais les petits yeux le fixaient d’une telle manière qu’on les soupçonnait d’un cataclysme possible comme un tremblement de terre, un cyclone, un ouragan. Ecoutez, je ne sais pas la dernière…. Les nuages sombres de l’apocalypse s’amoncelaient dans les minuscules yeux. Bon… beuh… Il était très malade on l’a confié euh… à des gens. Le poing s’enfonça à quelques millimètres de son crâne, trouant le mur. Mestre Falio, c’est un euh… mage je crois, je ne sais pas ce qu’il fait… Ce qui était visiblement un autre mensonge. Où ? Où ? Quoi où ? Fayot. Falio, Mestre Falio c’est un mestre renom… euh, rue de la Soie, aux Temples… Euh…. Une grande maison avec des sculptures…. Vous ne pouvez pas la rater…M… mais comment vous m’avez trouvé ? S’exclama le marchand alors que le géant fichait le camp. Pour ce qui le concernait Irwin avait déjà largement beaucoup trop utilisé sa salive pour le renseigner à ce sujet. De toute manière ça n’avait pas la moindre importance de savoir que parfois Cambise faisait suivre ses bons clients pour qu’ils sortent en sécurité de Ni Diebr, et il y aurait bien été en peine de lui expliquer qu’il avait une mémoire photographique des lieux et des gens vu que la pellicule n’avait même pas encore été inventée par Brievus Navet. Et que de toute manière il n’était pas doué pour l’introspection, il était comme il était point c’est tout. Il n’avait pas eu beaucoup l’occasion d’observer le cadavre de ce client qu’il avait vu plusieurs fois à la Cloche et dont il se serait bien dispensé de recroiser la route. Mais ce qu’il avait vu au coin de sa bouche l’avait laissé perplexe. Un phénomène qu’il n’avait jamais rencontré ici mais qui était connu dans le Septentrion, un phénomène même à priori inédit à Khan Azerya, quelques cristaux de neige. Une chose était pourtant certaine à ses yeux, ce n’était pas rue de la Soie qu’il trouverait une réponse. C’était une rue bourgeoise et cossue où on ne comptait plus les bâtisses au frontispice ouvragé de bas-reliefs et de statues, pourtant le marchand n’avait pas tort, il y en avait une qu’on ne pouvait pas rater en ceci que toute sa façade était un amoncellement savant de figures de pierre et de colonnes torsadées taillées dans le marbre rose. Mais impossible de s’y adresser plus que de rester trop longtemps dans cette rue, d’une parce que deux hommes en gardaient l’entrée, d’autre part le guet patrouillait. Mais Irwin avait le sentiment qu’il se passait des choses louches ici et les choses louches se déroulent plus aisément la nuit. Il décida de revenir un peu plus tard. N’ayant nul endroit où se tenir en attendant sans risquer de tomber sur le guet, il décida que le plus prudent serait de retourner dans la cave, où un comité d’accueil pas le moins du monde accueillant l’attendait, pile poil par où il était sorti. La mère Tardieu était en cheville avec toutes sortes de gens, trafiquants, passeurs, clans du Dragon, de la Main Verte et autres. Mais il en existait de plus redoutable que les autres, les bouilleurs de cru du Hanzo. Khan Azerya n’était pas isolée au milieu du delta. Il y avait alentours dans les marais, sur la terre ferme, des bourgs et des villages qui profitaient de loin en loin des biens qu’apportait la grande cité comme les bouilleurs de cru. Tous n’avaient pas été acceptés par la Guilde des Distillateurs qui faisait examiner ses crus par des alchimistes confirmés qui garantissaient qu’on n’allait pas devenir aveugle ou se transformer en crapaud à les consommer. Et de fait tous n‘avaient pas de licence pour distribuer leur tord boyaux. Ces bouilleurs de cru là, le clan de la famille Bourrelet, n’en n’avait non seulement pas mais leur décoction servait pour l’essentiel aux nains à débarrasser l’or de ses impuretés. Seul les trolls arrivaient à en ingurgiter sans tomber raide mort, l’ennui c’est qu’en général, après ça, c’était eux qui faisaient tomber raide mort tous ceux qui se trouvaient dans leur environnement immédiat. Cette décoction, appelée, pour une raison qui leur appartient, Pisse-Droit, était interdite dans plusieurs royaumes dont celui du Nortem, quoique ses guerriers les plus cinglés aient pris l’habitude de s’en servir une rasade avant chaque bataille. Le résultat était paraît-il éloquent. La dangerosité de cette famille tenait à plusieurs raisons, une invraisemblable consanguinité qui s’étalait sur plusieurs générations, l’odeur de ses membres, mélange nocif de remugle de crasse, de parfum des marais, de produits alchimiques, et de pisse, et une propension naturelle à la violence aveugle. Cinq de ses membres attendaient donc Irwin dans la cave armés de piques et comme c’était les Bourrelet et personne d’autre, ils ne cherchèrent pas la plus petite explication au fait qu’Irwin ait trouvé leur passage secret, ils foncèrent dans le tas. Ils en furent pour leur frais. L’un termina sa course dans un mur dont on eut toute les peines du monde à le désincruster, un autre traversa comme un boulet un tonneau, puis deux, répandant par terre leur précieux contenu alcoolisé qui s’empressa de ronger le sol jusqu’à la charpente, le troisième servit de gourdin à l’endroit des rescapés. Mais les Bourrelet avaient poussé la consanguinité jusque dans ses retranchements et c’est une véritable armée d’entre eux qui vint bientôt à la rescousse, fourbis de hache, de faux, de piques et de tout un tas d’autres instruments contondants si bien que non seulement la cave ne fut bientôt plus qu’un champ de bataille haut de plafond mais qu’Irwin se retrouva submergé par une horde de débiles vindicatifs et armés. Jusqu’à ce que l’un d’entre eux ne leur hurle d’arrêter immédiatement. Qu’est-ce que vous foutez par les saintes couilles d’Ordo !? L’a trouvé l’passage ! Beugla un des protagonistes, c’est ‘ne balance à poulets ! Ouais ‘n’spion ! Approuva un autre, toujours accroché d’une main à la gorge d’Irwin. Merdaille des marais ! Par la bite d’Ordo j’aurais dû vous vendre à une boucherie plutôt qu’vous élever ! Lâchez-le immédiatement pourceaux d’l’enfer ! Gnan ! Faut l’tuer, se buta un autre, les bras enlacés autour d’une des cuisses d’Irwin, avant d’essayer de lui arracher la fémorale. Ce qui lui valut une magistrale taloche de celui qui venait d’intervenir. Un homme d’âge mûr, le visage tanné, la bouche pleine de dents en or, vêtu d’une robe brune alourdie d’une capeline en cuir. Depuis quand tu discutes mes ordres Radi ? T’sais pas tout t’sais ‘pa, s’entêta l’intéressé. Dieu des fols il était avec moi aux Remparts ! J’ai vu le Bowen le passer à la question ! Tu sais ce qui s’est passé quand l’autre a voulu le couper ? Il s’est barré ! L’annonce eut un effet immédiat et spectaculaire, la horde se désolidarisa instantanément du géant et tous bêlèrent un oh d’admiration. L’homme s’approcha alors du géant, le toisa pour autant que ça soit possible, et lui dit, t’aurais quand même pu me libérer mon gros, mais j’t’en veux pas, t’as mis la pâtée à ce salopard, t’es not’ frère.

Le Crochet, qui n‘était pas appelé ainsi en raison d’un handicap mais d’une sadique propension à planter ses ennemis sur des crochets de boucher pour les regarder mourir lentement, avait le crâne ras, des favoris d’argent lui encadrant sa mâchoire carrée, des mains longues, noueuses et couvertes de cicatrices, un nez aquilin, des lèvres pleines et carnassières, et des yeux de braise noire qui avaient la réputation d’en avoir fait chavirer plus d’une, le plus souvent à leurs dépens. Le Crochet avait en effet gravi les échelons du clan sur une réputation de proxénète d’excellence, tour à tour séducteur, paternel et brute sans pitié. Il se tenait derrière son bureau d’ébène rouge, cadeau d’un prince elfe, une merveille ouvragée de mille et un détails délicats, trônant au bout d’une pièce luxueuse couverte de tapis de la Corne d’Or et d’ailleurs, et ornée d’armes et d’armures d’un peu partout dans le monde, posé sur un fauteuil de cuir et de velours rehaussé d’or et de pierres précieuses dignes des plus belles couronnes. Frère Bourrelet ! Tu es donc enfin sorti des Remparts, qui as-tu payé cette fois ? Personne, le témoin a disparu, répondit Bourrelet avec un sourire canaille. Comme c’est convenant, sourit en retour le Crochet, et que me vaut le plaisir de ta visite ? Paraît que t’offres une récompense pour l’évadé des Remparts. En effet pourquoi ? Jeanson Bourrelet fit signe à Radi qui déposa un sac de toile sur le bureau. Le Crochet considéra le paquet la mine retroussée, il s’en dégageait une odeur méphitique mélange de pourriture et d’alcool. Qu’est-ce ? Bin ouvre ! Le Crochet esquissa un mouvement des doigts et le reître qui se tenait derrière lui ouvrit le sac, non sans répulsion. Une tête, une tête les cheveux en pétard, roux, gonflée, les traits déformés par l’alcool. C’est lui ? Ouaip. On dirait un troll, fit remarquer le reître, y parlaient pas d’un troll. Pourquoi t’es expert ? S’enquit Radi, toujours prêt à en découdre avec le premier venu. Du calme, du calme, fit le Crochet qui connaissait bien la réactivité des Bourrelets. Il n’a pas tort, on dirait un troll, qui me dit que c’est bien lui ? D’abord les trolls roux ça existe pas, fit remarquer Jeanson, ensuite c’est pas un troll c’est à cause qu’on a gardé sa gueule dans l’alcool pour le conserver. Le conserver ? Ça fait longtemps que vous l’avez ? Deux jours, on n’était pas au courant de ton offre, cet enfoiré s’est glissé dans une cave, il a trouvé un de nos passages. Comment vous êtes sûr que c’est bien lui en ce cas ? C’est Y’a Qu’Un Œil qui nous l’a dit, l’Bazar l’avait chargé de lui trouver une planque. Manque de bol l’est tombé sur nous autres. Je vois… Il jeta un nouveau coup d’œil à la tête. Ludwig, payes le. Le reître obéit sans discuter. Mais quand il partit, les yeux posés sur la dépouille, il demanda, on s’est fait avoir non ? Ludwig, je ne sais pas si c’est vraiment celui que nous cherchons mais une chose est certaine s’il a mis son nez dans les affaires des Bourrelets il est mort et enterré. De surcroit ça n’importe guère, nous allons pouvoir jouer notre petite comédie au lieutenant-général. Fais-lui savoir que nous avons le coupable, et pendant que tu y es, tâche de te renseigner si cette histoire avec Y’a Qu’un Œil est vraie. Bien patron. Le reître avait bien entendu raison de se méfier, la tête sortait en réalité d’un tonneau de Pisse-Droit dont il était un des ingrédients secrets. Ça tiendrait éloigné un moment les délateurs et le guet, une occasion d’arnaquer le Crochet ne se refusait pas plus. Bowen trahirait peut-être le mensonge, mais en attendant, ça leur laissait les mains libres. La petite farce avait été considérablement plus simple à concevoir que de faire dévisser plus de deux mots au géant. Heureusement le patriarche de la famille Bourrelet savait déjà que le cadavre dont on l’accusait était un malheureux hasard, Irwin pu résumer sa demande à Rue de la Soie, Mestre Fayot, il sait. Rue de la Soie ? Ouaip, c’est rupin par là, faut pas trop trainer par ci tu sais. Pas de réponse. Et tu veux faire quoi avec ce gars ? Tu veux qu’on l’attrape ? Pas de réponse. Bon, bon, combien d’mes gars t’as besoin ? Irwin fit signe trois avec ses doigts et ce fut soldé. En fait de gars certains étaient des filles. Radi par exemple, qui cachait ses seins faméliques sous une cotte de cuir puante et gare à celui qui la dénoncerait ou s’intéresserait de trop près à la question. Peu importe, Irwin les conduisit jusqu’à la maison rose marbre aux fenêtres éclairées et où les gardes étaient toujours postés, par geste il leur fit signe de se faufiler dans les recoins sombres et d’attendre. L’attente ne fut pas longue. Deux hommes enveloppés dans des capelines à capuche prirent la direction des quais. Immédiatement suivi par Radi et les autres. Ils traversèrent le quartier des Mille Temples envappé des senteurs d’encens et de papier camphré des cérémonies du crépuscule, mélangés aux odeurs des gargotes attenantes à quelques temples, où s’empiffraient conjointement, moines, gens du peuple, marchands. Les moines d’Abayaku patrouillaient d’un air de flâneur tandis qu’une grosse lune rousse ponctuait le ciel. Les deux hommes parvinrent jusqu’aux quais, dépassant plusieurs hangars, ils disparurent dans l’un deux, surveillés par deux reîtres en côte de maille, armés d’espadons de belle taille. Mais il en fallait plus pour se circonvenir à la curiosité de la bande. Deux lucarnes ouvrageaient de chaque côté le hangar. Radi, sur les épaules d’Irwin, jeta un coup d’œil au travers. Des cercueils ! Des cercueils d’fer ! Glapit-elle, d’scend moi d’la c’est diablerie ! Eh toi qu’est-ce que tu fiches là-haut, et à qui tu parles d’abord ? Le reître était parti faire le tour pour vider sa vessie, il n’avait pas vu Irwin dans l’ombre complète mais voyait bien la gamine juchée sur l’arbre, et penchée à la lucarne. L’arbre ? Le reître regarda sur sa droite, non il n’avait pas bougé, mais que…. Il n’eut pas l’occasion d’en exprimer plus, estourbi par un coup derrière la tête assené par un autre Bourrelet. A l’intérieur on n’avait rien entendu, les deux hommes en avaient rejoint un troisième et tous trois étaient bien trop occupés pour se saisir des bruits du soir dans une grande ville. Deux étaient en train d’examiner le contenu des cercueils, tandis qu’un autre, debout derrière un pupitre écrivait à l’aide d’une plume de paon quand Irwin entra garni de ses complices. Qu’est-ce que ? Qui êtes-vous par Ordo !? Et toi t’es qui !? C’est quoi ces diableries ! Aboya un des Bourrelets. Sortez immédiatement, ceci est une propriété privée ! Ordonna en retour celui au pupître et dont ils n’apercevaient que la bouche pincée et âgée. Radi avaient préféré rester dehors, persuadée qu’il s’agissait là de magie noire, ses frères s’en fichaient ils allaient faire rendre gorge à ces sorciers. Irwin ? Irwin n’aimait pas les complications inutiles.

Le lieutenant-général avait ses bureaux à quelques étages de ceux du lord Commander dans l’aile ouest, et en homme consciencieux il y travaillait tard. Il y traitait les affaires en cours et rédigeait présentement un compte-rendu sur ce qu’une heure plus tôt un reître au service du clan du Dragon lui avait rapporté. La tête trônait sur son bureau dans un bocal hermétique, flottant dans l’alcool. Quand on frappa à la porte d’une manière pressante et, en ce qui le concernait, parfaitement déplacée. Je ne veux voir personne ! Tonna-t-il sans lever les yeux de son rouleau de parchemin. C’est urgent chef ! Y’a presse ! Il reconnut la voix de King. Qu’est-ce que vous voulez ? Qu’est-ce qui se passe !? N’attendant pas qu’on l’invite le brigadier entra, immédiatement suivi de Louvier. King ! Je ne vous ai pas donné l’autorisation d’entrer ! Bah c’est quoi ça ? Fit le brigadier en dévisageant la tête. C’est l’homme que vous étiez censé ramener King, maintenant si vous voulez bien… dehors ! Ah bah ça, ça m’étonnerait beaucoup. Je vous demande pardon ? L’est pas mort chef ! Renchérit le premier piquier. Comment ça il n’est pas mort ? King se tourna vers lui. Chef, faut vraiment que vous veniez chef.

Oui, à Khan Azerya on aimait autant le spectacle impromptu de la rue qu’on ne s’étonnait facilement de rien. Pour autant, cette nuit-là, unanimement, pour ceux qui eurent la chance, ou la malchance, de se trouver sur la route d’Irwin et de sa troupe, fut une nuit inoubliable. Croiser, sous une pleine lune rousse, un géant de huit pieds, un cercueil en fer sur l’épaule, un type sous le bras, encadré d’une escadrille de tarés diversement armés, tatoués, couturés, trisomiques, bossus, psychopathes et difformes, ça invitait à l’escapade les plus lucides, et à la prière les autres. Une femme se jeta par la fenêtre certifiée que les démons de l’enfer étaient sortis de terre, d’autres s’enfuirent à toutes jambes, des prêtres tombèrent à genoux en psalmodiant des incantations conjuratrices, deux chevaliers tentèrent bravement de leur barrer la route avant de devoir filer aussi bravement poursuivis par des débiles hurlant comme des singes en rut, jusqu’à ce que le lugubre barnum parvienne au guet. Qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce qui se passe ici ? Duquesne dit exactement la même chose que King en découvrant la scène qui les attendait au poste. Le cercueil était ouvert, un corps se trouvait à l’intérieur, les lèvres bleues, la peau marbrée, couvert de neige jusqu’au menton. A côté se tenait le géant et un homme âgé, la tête couronnée d’un croissant de cheveux gris, la mine défaite et contrite. Parle, grommela le géant. Mais j’ai déjà tout dit ! Glapit l’homme. Dit quoi par Ordo ! Vous allez m’expliquer ce qui se passe ici à la fin !? S’emporta Duquesne aussi offensé par le dérangement que par l’odeur qui se dégageait de la bande armée qui escortait l’entreprise.

Ils disent qu’ils ne font rien de mal, ils conservent les corps souffrant d’affliction que l’on ne peut point encore soigner. Morts ? Ils disent que non, ils les maintiennent endormis avec du lait de pavot, ils croient que le froid ralentit la maladie. Dans quel but ? En attendant qu’on trouve un remède. Je vois. Et pour le corps ? Comment expliquent-ils sa mort ? Ils disent qu’on leur a volé, qu’il est probablement décédé en se réchauffant. Probablement ? Oui. Et c’est ce géant qui a tout découvert ? Euh… oui, il semblerait. Le lord Commander se tenait debout devant une des longues fenêtre de son bureau, les mains croisées dans le dos, observant la cour où la relève de nuit était en train de prendre place. Il n’avait beau être guère grand et plutôt rond, donner l’impression d’un bourgeois cossu, il se dégageait de lui, et particulièrement de ses longs silences quelque chose de vaguement menaçant, comme une épée perpétuellement suspendue au-dessus de la tête de ses interlocuteurs qui ne lassait pas de mettre chaque fois mal à l’aise le lieutenant-général. Vous les avez arrêtés ? Oui, la bande au complet mais il y a un problème. Lequel ? Avec votre permission…. Duquesne portait sous son bras un gros livre à la couverture en cuir, il le posa sur le bureau. Qu’est-ce que c’est ? Voyez-vous-même…. Le lord Commander ouvrit le livre au hasard. Des listes de noms avec des chiffres en face. Je vois dit-il…. Quelqu’un d’autre a vu ce registre ? Non sire. Bien…. Cette histoire ne doit pas s’ébruiter. Oui sire. Et où se trouve le géant à l’heure actuelle ? Eh bien…. Puisqu’il n’est pas coupable, j’ai pensé qu’une amende pour les dégâts aux Remparts suffirait. Le lord Commander ne fit pas de commentaires, ce qui lui évita de préciser que l’amende avait été un moyen diplomatique de ne pas perdre la face devant une horde supérieure en nombre et passablement excitée. Mais ses silences l’inquiétaient toujours un peu, comme l’envie de tendre le cou vers le plafond. Ai-je bien fait sire ? Pas de réponse, le regard rivé sur le registre et puis d’un coup il le referma et retourna à la contemplation de la cour. L’entretien était terminé.

 

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