Irwin 4.

Tout ou à peu près retourna à la normale dans les jours qui suivirent. Cambise fut libéré, Bazar refit surface et la Cloche rouverte. Irwin retrouva son poste et même eut droit à une augmentation pour avoir lavé tout le monde de tout soupçon à commencer par sa propre personne. Le Crochet, en revanche, partit opportunément en voyage dans le Nortem, des témoins affirmèrent que le reître était avec lui. Quant au portier qui avait dénoncé Cambise, on le retrouva un soir pendu sous un pont, un mot d’adieu autour du cou, ce qui était une notable performance pour un illettré complet qui n’avait jamais tenu plume de sa vie, un détail qui n’émut pas plus que sa disparition. Mais les choses avaient quand même changé. Irwin était désormais moins un mystère sans relief que cette figure du Passage Rouge qui s’était évadé des Remparts, avait été recherché dans toute la ville, et qui non seulement était parvenu à se faufiler entre les mailles du filet mais avait battu le guet à son propre emplois. De là à dire qu’on chantait ses louanges dans les tavernes de Ni Diebr et contait sa légende serait sans doute s’avancer. Il était aussi notoirement lié aux Bourrelet à qui quelques-uns devaient leur cécité voir pire encore, l’association entachait quelques peu une aura de héros qu’on accordait de toute façon rarement à Khan Azerya et encore moins dans ses bas-fonds. Disons que désormais il faisait office de curiosité locale, attraction à la mode pour qui savait l’affaire, qu’il arrivait même qu’on vienne du Titan jusqu’ici pour admirer l’engin. Fidèle, Irwin subissait sans mot dire cette attention nouvelle, ignorant ceux qui tentaient de le sortir de son mutisme, lui faire hasarder ne serait-ce qu’un clignement d’œil. Pour Jeanson, plus question qu’il loge désormais comme une bête dans une cave ou une cale, il s’arrangea avec son patron et quelques autres de ses relations pour lui trouver un logement rien qu’à lui. Un antique boutre sur lequel on avait dressé une grossière baraque de bois et de toile et non loin duquel logeaient eux-mêmes quelques membres de son troupeau. Où qu’il se rende, Radi ne le quittait plus. Toujours à ses basques, avisant ceux qui s’approchaient trop près de lui d’une grimace de chien dangereux, ne pipant mot que pour insulter les mendiants et rabrouer les vendeurs à la sauvette que de toute manière le géant ignorait avec égalité. Quand il mangeait, affaire sacrée s’il en est, elle n’était jamais loin, la dague à nu, le nez dans son écuelle, un œil sur le voisinage, prête à en découdre.. Quand il se postait à son travail, elle restait dans le passage, à jouer toute seule avec sa dague, Cambise lui ayant interdit de rester à ses côtés, il ne voulait plus d’ennuis avec le guet et elle n’avait de toute manière pas l’âge requis pour trainer ici. Egal à lui-même, le géant l’ignorait aussi bien que le reste du monde, tout au plus s’était-il habitué à sa présence et de temps à autre grognait son prénom quand elle faisait mine de vouloir en découdre avec un emmerdeur. Aux Remparts, les bouffons s’en étaient tirés avec une bastonnade et une grosse amende. Certaines autorités religieuses avaient protesté avec la dernière véhémence et l’appui de quelques cossus représentants de la communauté dirigeante de la ville, mais bizarrement, après que le lord Commander les aitreçu en comité privé, ces cossus-là éludèrent. Quant à mestre Falio et tous les membres de son cercle, ils avaient été placés au secret dans les anciennes cellules de l’aile ouest où ils attendaient qu’on les raccourcisse sans illusion quant à leur avenir probable. Combien de corps en plus conservez-vous ? La voix semblait venir de nulle part. Falio se redressa sur sa couche, les poils de sa nuque hérissés. Qui est là, qui me parle ? Le lord Commander sortit de l’ombre. Il ne portait aucun bijou, aucun signe apparent de sa position, juste une robe brune, ceint d’une simple ceinture en cuir bouilli. Mais il connaissait cette tête, elle ornait les pièces en cuivre qui circulait en ville. Comment avait-il fait pour rentrer dans la cellule sans ouvrir la porte ? Falio aurait bien aimé le savoir. Je ne dirais rien ! répondit-il bravement. Vous préférez parler à Bowen ? Je n’ai pas peur de mourir, la mort n’est qu’un passage. Il y a des passages plus difficiles que d’autres, lui fit remarquer le lord Commander ce à quoi mestre Falio ne sut d’autant quoi répondre que bien entendu comme tout le monde en ville il avait entendu parler de l’excellence de Bowen dans ce domaine. Deux, avoua-t-il finalement, il y a deux autres hangars mais si personne n’est là pour s’occuper d’eux ils vont mourir. Ils sont tous condamnés il me semble pourquoi vouloir prolonger une vie qui est déjà rappelée par ses dieux ? Le savoir messire ! Le savoir ! Quel savoir puisque vous n’êtes pas capable de soigner ces malheureux ? Nous croyons dans l’avenir, nous croyons qu’un jour des hommes s’élèveront pour défaire ce que les dieux ont fait, qu’ils étudieront l’homme et ses afflictions et les en débarrassera. Défaire ce que les dieux ont fait ? Vous avez conscience de la gravité de vos propos ? Falio regardait le lord Commander avec dans l’œil cette flamme particulière des fanatiques que rien ne saurait faire douter. Qui a-t-il de plus grave, que la superstition et les interdits religieux empêchent le savoir et condamnent les âmes ou bien le fait d’espérer les sauver ? Vingt taels d’argent par jour et par personne, un sauvetage bien lucratif pour des hommes de savoir, non ? La glace coûte cher messire ! Oui et elle rapporte. J’ai examiné vos comptes vous avez fait de lucratifs bénéfices depuis un an que vous exercez, sans le moindre résultat, bénéfices qui vous ont notamment permis de refaire la façade de votre cercle de façon, dirons-nous, spectaculaire. Cette fois mestre Falio ne sut quoi répondre. Sans compter les quantités invraisemblables de lait de pavot dont vous vous êtes fait acquéreur et dont nous n’avons trouvé nulle trace dans les caves de votre cercle. Nous les avons utilisés bien entendu ! Ou bien revendus aux fumeries…. Le lord Commander le fixait sans qu’il puisse déterminer ce que cachait ce regard. Il ajouta, le Cercle des Mestres du Froid, un nom certes à propos mais bien abusif. Saviez-vous que deux de vos patients trouvés dans le hangar étaient décédés ? C’est impossible ! Nous avons veillé sur toutes les âmes que l’on nous a confiées, aucune ne nous a quittées. Je crains que ces âmes-là vous aient échappé. Ce sera la faute de vos hommes ! Il n’en démordrait pas. Pensez-vous vraiment ? Mestre Falio se lança alors dans un vibrant plaidoyer sur l’excellence des membres du cercle et leur dévotion avant de réaliser qu’il était à nouveau seul dans l’étroite cellule. Il chercha à tâtons par où le lord Commander était passé, en vain, et retomba sur sa couche, abattu, un peu plus certifié que jamais qu’il vivait ses dernières heures.

L’affaire des nécromanciens du froid, comme elle se colporta parmi la populace, n’en resta cependant pas là. La rumeur, cette fidèle amie de la presse moderne, courut des Mille Temples aux autres quartiers de la ville, invoquant sorcellerie, magie noire et succubes surgis de l’ombre, et sans que Brievus Navet n’ait encore inventé la télécommande ou Michel Drucker, elle trouva un écho digne d’un de nos prime time modernes, tant et si bien qu’une foule vengeresse investit le cercle et le réduisit en miettes avant que le guet ne puisse intervenir. La même foule vengeresse qui fit savoir qu’elle voulait les mestres au bout d’une pique en allant en bande au pied du palais avec moult torches et engins pointus et coupants. Jusqu’à ce que lieutenant-général fasse donner la garde qui les dispersa avec une belle énergie. Puis l’affaire se tassa d’autant qu’on entendit plus jamais parler des intéressés, alimentant la rumeur au sujet de ces cadavres qui disparaissaient dans le Hanzo. Quant à cette histoire de morts baladeurs sur l’Île aux Temples et qui avait valu tant d’ennuis à Irwin elle sombra dans l’oubli puisque plus personne n’eut à se plaindre de tels incidents. Aidé de ses nouveaux amis, le géant apprenait à mieux connaître l’île. Il y avait par exemple, entre les Mille Temples et Ni Diebr, une longue rue pavée, dit rue des Trois Dragons, bordée de chaque côté d’estaminets où l’on servait une des spécialités de la ville, la tourte au porc et aux légumes, et où bientôt il eut ses habitudes chez les Porchet, cousin des Bourrelet. Restaurateur de père en fille où on se faisait toujours un spectacle des repas qu’Irwin prenait seul dans son coin, tant il mettait de sérieux dans cette entreprise qui consistait à avaler trois tourtes l’une derrière l’autre avec un grand pichet de lait de brebis. Il ne buvait jamais autre chose et tous ceux des Bourrelet ou des Porchet qui avaient tenté de le convertir à la bière ou des boissons plus fortes s’étaient heurtés à cette même absence de réaction qui faisait toujours douter de la complète aisance de son cerveau. Pourtant on avait bien compris qu’il était plus malin qu’il ne le semblait mais Irwin avait une telle manière d’ignorer les sollicitations du monde que le monde en venait parfois même à douter de sa propre existence. Quoiqu’il en soit les plus insistants avaient généralement à faire avec Radi qui elle se faisait tout loisir de ne pas l’ignorer, surtout quand il se mettait en tête d’ennuyer son nouvel ami. Nul ne savait exactement pourquoi Radi l’avait ainsi adopté. Quelques-uns de ses frères avaient bien avancé la théorie de l’amour, ils s’en étaient tirés avec quelques contusions et une ou deux fractures sans conséquence. Son père, plus avisé, avait bien compris qu’elle le voyait comme ce héros qui avait vaincu de sombres sorciers et à dire vrai n’était pas loin de partager son point de vue quand bien même il ne croyait guère en la sorcellerie et pas du tout en la magie. A ses yeux l’aspect héroïque résidait essentiellement dans le fait qu’il avait pourri la vie de Bowen et démoli la prison. A ce propos, et dans son ignorance totale, Irwin s’était fait un ennemi mortel.

Ce n’était plus seulement dû au fait qu’il s’était heurté à un échec quasi complet à son endroit qu’à ses conséquences. Il y avait la chanson du géant qui décrivait avec le dernier des comiques la danse de Bowen dans les cintres de sa chambre des tortures et qu’entonnaient volontiers les prisonniers chaque fois qu’il apparaissait. Il y avait celle de la question, où l’un chantait des questions sans queue ni tête auquel un autre répondait par des borborygmes et des bâillements. Et puis bien entendu il y avait les graffitis qu’on trouvait gravés sur les murs des cellules et qui le mettait en scène ridiculisé par le géant. Mais ce qui provoqua réellement sa colère et valut à sa propre famille une pluie de baffes, fut cette caricature de lui qui circulait en ville où on le voyait découvrant la virilité d’Irwin et pleurant comme un enfant. Il en fut si furieux qu’il se décida à passer commande auprès de la Guilde des Assassins. Leur service était soumis à différents tarifs selon l’importance de la cible et l’excellence du tueur. Des services généralement fort dispendieux selon à quelle école de la guilde on s’adressait. Il y avait ainsi celle des empoisonneurs, des spécialistes du couteau et de l’épée, l’Ecole de la Fatalité qui formait ses élèves à créer des accidents mortels plus vrais que nature, ou celle des Escamoteurs, habile à faire disparaître un corps et à effacer toute les preuves d’un crime. Chaque école avait son armoirie et sa devise que les élèves étaient priés de se faire tatouer au fait d’un examen de passage rigoureux. Les maîtres assassins ne pouvant revendiquer ce titre qu’à condition d’avoir fait le tour de toutes ces écoles on avait coutume de les appeler les Peaux Bleues en raison des dits tatouages. Une même tradition qui était respectée par la Guilde des Voleurs elle-même subdivisée en différentes écoles, si bien qu’une Peau Bleue pouvait tout aussi bien désigner un voleur ou un meurtrier d’excellence. Carmel Lagordie n’était pas une Peau Bleue mais il avait de l’ambition à revendre. Il avait passé de justesse les examens des empoisonneurs, n’était pas fort habile avec un couteau mais se débrouillait pas mal avec un garrot, et s’était inscrit à l’Ecole de la Fatalité en espérant y faire des étincelles en dépit du fait que la dite école réclamait des compétences d’ingénierie, de mécanique, d’alchimie, de mathématiques, autant de notions qui lui étaient parfaitement étrangères En fait d’étincelle il avait même failli y mettre le feu par accident, ce qui lui avait valut son renvoi et momentanément ruiné ses espoirs. Mais Carmel n’était pas du genre à se décourager et quand on lui proposa le contrat de Bowen, il se promit de démontrer au monde et plus particulièrement à ses maîtres qu’il s’y entendait en accident mortel plus vrai que nature. Certes, cela n’avait pas été sa première idée concernant sa cible mais ses diverses tentatives d’empoisonnement s’étaient heurtées à un échec complet Impossible de glisser une potion dans sa nourriture, vu que non seulement on n’approchait pas des cuisines des Porchet comme ça mais qu’en plus Irwin et son assiette étaient sous la surveillance conjointe de l’intéressé et de sa compère Radi. Il avait bien essayé de solliciter sa gourmandise en lui faisant porter des confiseries puis des morues épicées, dans un cas comme dans l’autre le messager s’en était revenu avec sa commande expliquant que le géant s’était contenté de le regarder sans battre un cil, semblant ne même pas comprendre ce que l’autre attendait de lui. Quant au coup du poison par contact, que l’on pouvait exécuter avec une simple poignée de main, encore eu-t-il fallu que le géant accepte de lui en serrer cinq, au lieu de quoi il se retrouva à ne pas savoir quoi faire de sa main gantée et dûment empoisonnée, gant qu’il finit par jeter, assassinant dans la foulée une génération entière de rats. Restait l’injection létale par usage de fléchettes empoisonnées, pour autant il s’aperçut non sans surprise que la peau de sa potentielle victime avait sans doute la consistance de l’écorce d’arbre avec lequel il partageait la plupart du temps une immobilité surréaliste. Donc l’accident fatal. Sa première idée fut de faire choir sur lui plusieurs grosses tuiles alors qu’il se promenait en ville. Comme il pérégrinait en se laissant aller apparemment au hasard, le suivre consistait donc à passer de toit en toit en attendant l’instant propice. Plusieurs tuiles éclatèrent à son passage sans qu’il n’y prête la moindre attention, blessant en revanche deux personnes. Puis finalement, alors qu’il était stationné au milieu d’une venelle attendant qu’un marchand de vin ait terminé de vider sa carriole, l’assassin parvint à faire tomber sur lui la presque totalité du toit d’une longue bicoque tordue. Cela fit un bruit d’enfer, beaucoup de poussière rouge, et pour Radi ce fut quasi immédiatement un drame. Alors que la poussière n’avait pas fini de tournoyer, elle se précipita certaine de trouver Irwin mort et se heurta le front à ses énormes genoux. Il la regarda un peu surpris, leva les yeux sur le toit dénudé, épousseta ses épaules couvertes d’éclats de tuiles brisées, secoua la tête l’air de dire que décidément cette ville c’était n’importe quoi et continua son chemin sous le regard ahuri d’un certain nombre de témoins dont Radi et l’infortuné assassin. Mais Carmel ne s’avouait pas battu facilement d’autant moins qu’il s’agissait là en réalité de son premier contrat en solo, qu’un ratage compromettrait sérieusement son avenir au sein de la guilde. Or il avait découvert très tôt, au contact de divers animaux domestiques qu’il aimait tuer et il n’avait aucune envie de voir cette passion réduite à des expédients de basse besogne, ce qui arriverait immanquablement s’il était renvoyé. Le meurtre était à ses yeux un art noble, il méritait le meilleur. Il passa au plan B. Rien ne résiste à un bel incendie pas même un géant d’apparence increvable. Son idée était donc de mettre le feu au boutre pendant son sommeil. Certes, considérant que Ni Diebr était en large partie en bois, il y avait des chances que cela vire à la catastrophe urbaine mais c’était l’agrément, son crime disparaitrait dans la somme des incendies qui ne tarderaient pas à suivre. Restait à approcher du navire. Or le morveux qui lui collait aux basques avait élu domicile sur le pont où il roupillait dans un hamac et avait selon toute évidence le sommeil léger. Comme on le lui avait enseigné, Carmel avait fait le coup de l’éclaireur et qui consistait à lâcher un rat semi apprivoisé dans un lieu histoire de voir combien de temps on mettrait à le repérer. La dague qui vola presque aussi tôt, clouant l’animal sur le pont, lui en donna un certain aperçu. Puis il se passa quelque chose de curieux. Plutôt que de retourner à son sommeil, le morveux sauta de son hamac, décloua le rat et le jeta aussi loin que possible du bateau. Sur le moment il pensa à un genre de mesure d’hygiène mais le surlendemain il surprit un incident qui l’éclaira. Un roquet qui tentait sa chance auprès du marmot en train de grignoter une des gourmandises de Navet et qui en fut bon pour un coup de pied. La réaction du géant fut immédiate, on aurait dit une avalanche en marche. Il avança sur le gosse, se pencha pile poil à la hauteur de son nez, lui fit un gros signe non du doigt, rafla sur le plateau de Brievus une rangée de saucisses contre un peu de mitraille, et partit à la recherche du roquet. Le suivant, Carmel le découvrit entouré d’une meute de chiens puceux et crouteux en train de japper de bonheur, un sourire en travers de sa face de pierre qui les nourrissait. Quand un citron sortit d’une salle de jeu. Un tatoué avec des bagues en or en forme de dés à sept faces et une lourde ceinture du même métal gravée de figures de bakto. Eh toi ! Va nourrir tes saloperies ailleurs ! Gueula-t-il dans le dos d’Irwin qui l’ignora, bien entendu. Eh ! J’t’ai dit de dégager ! Le citron lui flanqua un coup de pied dans les fesses (Irwin était accroupi) comme s’il avait donné un coup de pied à un caillou, mais les chiens se mirent à grogner. Bon d’accord marmonna le citron avant d’appeler à l’intérieur, Grök amène toi y’a un emmerdeur dehors ! Surgit un troll avec une très grosse massue. Le citron lui fit signe, dégage-le. Les trolls n’ayant pas vocation à réfléchir ou à discuter diplomatiquement, il empoigna Irwin par le col et le souleva de terre sans mal. Irwin se laissa faire, considérant son adversaire de ses petits yeux inexpressifs. Le troll devait lui rendre bien deux têtes et Carmel se dit qu’il avait des chances que ce monstre lui fasse perdre son contrat en pulvérisant Irwin de son formidable gourdin. Mais les chiens s’en mêlèrent, aboyant comme des fous et tentant de mordre les monstrueux mollets du troll. Ce à quoi l’intéressé voulut répondre par un bon coup de massue. Il se passa alors deux choses quasi simultanées. Toujours suspendu au-dessus du sol, Irwin se saisit de l’engin qui éclata sous la pression de sa main puis flanqua un direct dans la face du monstre… qui vola sur un mètre sans toucher terre. Carmel et le citron étaient bouche bée. Irwin adressa un de ses regards dont il avait le secret au joueur qui retourna précipitamment à son cercle en bafouillant des excuses. Après quoi il donna ses dernières saucisses aux chiens, les regarda tendrement se bagarrer pour le partage puis, quand la collation fut terminée, repartit comme si rien ne s’était passé, laissant derrière lui le troll étendu pour le compte. Cet incident pour autant extraordinaire révéla trois choses à Carmel, d’une que le géant aimait les animaux et ne leur ferait sans doute jamais aucun mal, de deux qu’il avait désormais un moyen de faire chanter le marmot, de trois que le feu semblait définitivement la solution la plus commode vu que rien ne semblait vouloir lui résister bien longtemps. Quand Radi n’était pas dans les basques du géant, elle rapinait pour le compte de la famille ou aidait au trafic de leur Pisse-Droit. Et à ce que pouvait en juger l’assassin, elle était plutôt douée pour délester discrètement les bourgeois de leur bourse et voler à l’étalage ce que bon lui semblait. Un vrai petit rat de Ni Diebr comme il en pullulait dans ses rues. Marmaille détestable qui, en ce qui le concernait, méritait rien de plus qu’un coup de surin. Mais il avait d’autres projets pour le marmot. Il coinça Radi par une matinée tandis qu’elle s’esquivait du cours de l’Ours après avoir allégé un marchand. Dis donc toi, viens un peu par là ! Dit-il en l’attrapant par ses hardes et en la coinçant dans une ruelle attenante. Elle se débattit, le traita d’une collection de petits noms à faire rougir un pirate jusqu’à ce qu’il lui pointe sa lame sous le menton. Calme toi petite merdaille je voudrais pas salir ma lame avec ton sale sang, alors comme ça on vole les bourgeois ? Dis-moi la guilde sait que tu travailles en indépendant ? J’emmerde la guilde et je t’emmerde toi aussi, grogna Radi en essayant de lui donner des coups de pieds jusqu’à ce que la pointe fasse perler son sang. Dis donc t’es têtu toi, et il en penserait quoi ton grand copain ? Irwin ? Y s’en branle y s’branle de tout ! Nan, nan mon petit, je suis sûr qu’il ne serait pas content s’il apprenait que t’es un tueur de rat. Il vit dans sa surprise qu’il marquait un point. Et qu’est-ce qu’il dirait s’il apprenait en plus que tu manges du chat. Radi blêmit. J’ai jamais mangé d’chat ! Tsss une fille de Ni ? Tu me prends pour qui, c’est tout ce que vous faites vous autres dans ce bousier bouffer des chats et des rats. Même pas vrai ! Brailla-t-elle. Mais si mais si voyons et tu le sais bien. Elle se mordit les lèvres, qu’est-ce tu veux ? Carmel lâcha un grand sourire. Bin tu vois quand tu veux… Il voulait qu’il lui dépose un paquet dans le boutre, bien entendu Radi chercha à savoir quoi mais il lui dit de s’occuper de ses oignons. Il avait volé à la Fatalité une bouteille d’élixir de dragon, un produit rare cher, complexe à mettre au point et qui combinait dans un flacon scellé vingt-cinq centilitres de feu grégeois compartimenté avec de la poudre à canon. Sous l’effet de la chaleur le premier prenait spontanément feu, même sur l’eau et ferait sauter le flacon. Il voulait être certain de ne pas rater son coup et avec cette machine infernale il se sentait paré. Pour plus de sûreté il avait ligoté et enfermé le marmot et s’il ne l’avait pas simplement tué c’était uniquement que parce qu’il estimait qu’un assassin de sa classe ne devait jamais assassiner gratuitement. Après quoi il se procura des rats à l’aide d’une paire de gants doublés et d’un sac, et attendit son client à deux pas du ponton où était amarré à demeure le bateau. Irwin dormait comme un sonneur et rêvait d’un été caniculaire quand il fut réveillé par la brûlure d’un rat en feu passant sur son ventre. Soudain, tout autour de lui, des flammes et des rats qui couraient la queue goudronnée et enflammée. Irwin en attrapa un premier, essaya de l’éteindre, puis un second qu’il jeta dans le delta, un troisième, mais à son grand désarroi ils couraient tout autour de lui en poussant des cris stridents et affolés, mettant le feu partout où ils passaient. Le bateau était déjà dévoré de toute part et les flammes commençaient à s’étendre aux autres habitations, déclenchant une panique générale quand une violente explosion le pulvérisa, faisant disparaître le géant dans un toron de flammes enragées. Carmel repartit satisfait et le lendemain alla réclamer l’autre moitié de son dû.

L’incendie, comme prévu, ravagea les habitations avoisinantes et au-delà avant de se heurter à la solidarité des habitants de Ni Diebr qui passèrent une demi-journée à l’éteindre, motivés par une cohorte de citrons et de membres des clans qui n’avaient pas la moindre envie de voir leur gagne-pain partir en fumée. Ce n’était pas non plus le premier feu qui se déclarait dans le taudis et comme tel ça n’émut pas le reste de la cité. Ce fut tout juste si King se déplaça pour aller voir ce qui s’était passé. On lui apprit où avait débuté l’incendie, il demanda si le géant était mort, ce qui ne lui aurait pas déplut vu comment il avait finalement récemment ridiculisé le guet et globalement l’autorité du palais, personne ne sut quoi répondre, on ne l’avait pas vu mais on n’avait pas non plus retrouvé son cadavre. Ce qui bien entendu ne voulait rien dire, il avait peut-être terminé en flammes dans le Hanzo où il s’était peut-être enfoncé au point de disparaître. La guilde prenait un pourcentage sur chaque contrat signé, mais le paiement final se faisait entre le tueur ou son représentant et le client, hors de question que ce genre de chose se réalise dans les locaux puisque après tout le meurtre restait une activité illégale et la guilde tendait comme tous ses membres à une certaine respectabilité. Ainsi Carmel se rendit dans une auberge discrète où il avait convenu à l’avance de retrouver Bowen, lui faisant mander un message par pigeon voyageur. Le tortionnaire était déjà là qui patientait devant une pinte de bière dense et épaisse comme le Hanzo. Où est la tête ? La tête ? On n’avait pas parlé de ramener sa tête ! Et comment que je s’rais que tu me mens pas ! Carmel rougit de colère. Messire je suis un membre éminent de la guilde depuis deux ans déjà ! Vous nous prenez pour qui !? Bowen lui rendit un regard de biais pas le moins du monde impressionné, pour ce que vous êtes des gredins et des incagueurs j’veux la tête ! Pas d’tête pas d’bourse. Carmel était outré, rien de la sorte n’avait été stipulé dans le contrat et celui-ci avait été dûment tenu devant témoin. Je vous préviens mes maîtres en entendront parler ! T’es pas au courant ? Le client est roi c’est comme ça dans tous les commerces. Et bien entendu il avait raison. Ses maîtres lui conseilleraient sans doute de trouver une tête plus ou moins ressemblante, quitte à la trafiquer par un embaumeur. Il n’était pas assez renommé ni bon élève pour que la guilde se fendent d’aller faire rendre compte à Bowen, le tortionnaire officiel du palais. Il a brûlé ! Répliqua l’assassin. Brûlé ? L’incendie à Ni c’était ça ? Bowen avait soudain l’air plus jouasse. Oui ! s’exclama Carmel. Mais l’autre se rembrunit aussi sec. Veux pas le savoir, veux sa tête. Mais il a dû couler dans le Hanzo, et puis il ne doit rester que son crâne ! D’abord on coule pas dans ce foutu delta, ensuite me fait pas perdre mon temps, même son crâne je le veux, et cherche pas à me maroufler, le crâne d’un géant j’en ai déjà vu, et sa gueule, même sans la peau je la saurais. Carmel repartit à la fois furieux et vexé. Non seulement on venait de sous-entendre que ceux de la guilde étaient des menteurs, non seulement son beau plan venait de se transformer en panure phénoménale mais en plus il n’avait pas été payé. Si furieux qu’il ne vit rien venir quand un sac de toile se referma sur sa tête. Un quart d’heure plus tard Bowen subissait le même sort. Mais si le second se retrouva le lendemain, nu comme un ver, suspendu la tête à l’envers place du Commerce, la plus grande place des Remparts, avec un écriteau l’affublant du titre de roi des quailler, à savoir celui qui joue de son pénis avec quelqu’un, référant avec une certaine caricature, et ce devant une foule hilare, le premier n’eut pas cette chance. Egalement suspendu la tête à l’envers mais quelque part dans une cabane au fond des marais à quelques lieux de la ville. Autour de lui, la famille Bourrelet au grand complet, Radi, et… Irwin. Si pressé de toucher sa prime l’assassin avait oublié la gamine qui avait fini par se débarrasser de ses entraves et courir prévenir son père. Le feu avait déjà ravagé une partie du quartier et bien entendu elle avait commencé par pleurer à chaudes larmes la perte de son ami. Mais un phénomène inédit s’était produit entre temps aux Milles Temples que le père Benoit n’était pas près d’oublier. Il était en train de se soulager les intestins à l’abri d’un passage rarement emprunté, caguant avec force sur le Hanzo quand la merde reflua par le haut, se déversant sur sa tête et sa robe rouge-brun. Sautant sur ses jambes, et cherchant d’où pouvait venir cet étron qui venait de choir sur son crâne lisse, il se trouva bouche bée devant une montagne de boue et de fèces qui non seulement s’élevait devant lui comme un volcan en érection mais semblait vouloir prendre prise sur le bord du chemin de bois. Et si la stupeur n’avait gagné sur la frayeur, sans doute se serait-il enfui en hurlant à la créature noire des lagons éponymes. La montagne posa pied sur les planches tordues qui gémirent sous le poids, un pied fabuleux et couvert d’affaires innommables sur laquelle il ne préféra pas garder les yeux trop longtemps de peur d’en tomber malade. Puis il y eu une main, une non moins phénoménale pogne graisseuse d’immondices, de merde, de pisse et de boue qui se tendit vers lui comme un genre d’encouragement à l’aider à s’extraire de la tourbe. Pendant un instant, père Benoit éprouva sa foi entre l’envie de s’enfuir en appelant au secours et celle de concéder au salut par la charité. Une voix l’aida à choisir. Au s’cours, grommela la montagne glauque. Vaille que pourra, le prêtre enroula le drap de sa robe autour de sa main et le saisit Mais la chose était trop lourde et les planches menaçaient d’exploser sous leurs efforts conjoints. Accrochez-vous, attendez je serais pas long. Comme promis, cinq minutes à peine et des moines en robe safran, aux bras rebondis de muscles apparurent avec des cordes et sortirent la chose du Hanzo. La chose s’avéra un homme, ou plutôt donc un géant qui, débarrassé à l’eau clair de l’épaisse couche, avait un sourcil manquant, des brûlures sur les bras et les jambes, une oreille chiffonnée par la chaleur et de minuscule yeux ronds, noirs et inexpressifs. Ces mêmes yeux qui fixaient présentement le pendu. Qu’est-ce qu…. Qui êtes vous !? Hé, hé, r’garde le ‘pa c’est-y qu’les pendu c’est-y qu’c’est lui qu’pose des questions ! ricana un des gamins Bourrelet qui, à ce qu’il pouvait en juger d’ici, avait un œil tellement plus haut que l’autre qu’un des deux semblait s’être égaré sur sa joue. Au sec… AU SECOOOOOURS ! Se mit à beugler Carmel en se tortillant comme un poisson au bout d’une ligne. Soudain, sans qu’il le vit venir, un de ceux qui était autour de lui sortit du rang et lui flanqua un bon coup de poing dans l’estomac. Gueule pas comme ça l’veau ! Garde-s-en pour t’à l’heure ! Et les autres éclatèrent de rire comme si c’était la meilleure de l’année. Carmel en était sûr, il était tombé dans quelque tribu sauvage des marais, tous cannibales à ce qu’on disait et apparemment, maudit soit-il, le morveux était l’un d’eux. Berny, laisse le tranquille, ordonna Jeanson en s’avançant, ton nom, tu travailles pour la guilde c’est ça ? Euh… Carmel… Carmel Lagorie ! Oui messire ! Brailla l’intéressé en pleine panique faisant hurler de rire les autres. Combien qu’devais t’payer ? Euh… ceci est confidentiel messire, tenta-t-il dans un dernier sursaut de professionnalisme. Combien !? Trente taels ! C’est tout !? S’exclama Radi comme offensée. Euh… c’est mes tarifs c’est pas moi qui fixe les montants, comprenez…. Qu’est-ce qu’on en fait ? Demanda le père à Irwin. Faut faire comme avec l’autre mais on l’écorche avant, beugla un frère, nan faut l’faire coup d’ragoût ! Gueula une tante. Ouais c’est bien ça l’ragoût ! Approuva quelqu’un. Vos gueules ! C’est pas à vous que je demande. Il se tourna vers Irwin, attendant une réponse. Le géant fixait toujours la victime de ses yeux insondables comme deux plombs de mousquet. Rien, finit-il par grogner. Jeanson haussa les sourcils, t’es sûr ? Rien, confirma Irwin avant de tourner le dos à la scène et de sortir de la pièce. Quoi ! Protesta quelqu’un il a foutu l’feu à Ni c’t’enfoiré ! Il a cramé not’ boutre ! On peut pas laisser passer ça ! Notre boutre Poireau ? J’maraudais sur l’Opale avec que t’étais même pas un projet dans les couilles de tes frères. Et pis d’abord on en a rien à foutre de ce pucier qu’il crame, ça les obligeras p’t’être à construire en dur ! Par les couilles d’Ordo pa’ m’a enlevé ! L’a essayé de tuer Irwin ! Intervint la petite. Oui ? Figure-toi que c’est son métier. Et toi c’est quoi le tient ? Beuh… voilà « beuh »…Irwin a dit rien, on fait rien, relâchez le. Mais pa’… tenta un autre avant de se faire couper la parole Fermez là et relâchez le j’ai dit ! En renâclant alors et la moue dégoutée, en laissant choir comme un jambon dans la poussière. Qu’on te revoye plus, lui dit Jeanson en se penchant, les yeux dans les yeux, on te surveille.

Allons Bowen, vous ne pouvez pas nous faire ça ! Ah oui ? Eh bien regardez bien parce que c’est exactement ce que je fais. Je fous le camp de cette ville ! Le lieutenant-général était venu dès qu’on lui avait annoncé la nouvelle. Bowen, sa famille et ses gens étaient déjà en train de grimper les malles sur la calèche. Mais pourquoi à la fin !? Pourquoi ? Vous osez me demander pourquoi !? Toute la ville se moque de moi ! Mais non ! Mais si ! En fait Duquesne savait bien que c’était aussi exact que même lui on l’avait surpris à rire à ce sujet mais passons, il ne pouvait simplement pas partir, la ville avait besoin de la question pour se faire respecter de la tourbe. Et surtout elle avait besoin de son excellence. L’enquête avance ! Nous sommes à deux doigts de coincer les coupables ! Tu parles ! Je m’en fous des coupables, ça me rendra pas mon honneur ! Je m’tire point c’est tout par Ordo ! Allons combien, dites-moi un prix je l’exaucerais. Le tortionnaire s’immobilisa, une cagette pleine de poule dans les mains, non mais vous me prenez pour qui ? Vous croyez quoi ? Que l’honneur se monnaye !? Poussez-vous, j’ai à faire par Ordo ! Et ainsi fait s’en fut de Bowen qui quitta le lendemain la ville pour son natal royaume du Nortem. Il allait falloir recruter mais en attendant on ferma la chambre des tortures à clef et les couloirs cessèrent de retentir des gémissements des blessés.

Une ville comme Khan Azerya, on vient de le voir, était régulièrement en proie aux crimes les plus divers, notamment dans ses bas-fonds, et y faire la loi bien souvent une affaire de compromis. Si on ne coupait plus les mains aux voleurs et l’intimité aux violeurs, et si des hommes comme King s’arrangeaient du crime contre un pourcentage, les amendes pleuvaient volontiers, les meurtriers non affidés étaient variablement pendus, battus à mort ou décapités selon la gravité de leur crime et leur rang, les voleurs sans licence de la guilde terminaient soit en prison soit en exil, ainsi que les escrocs, les faux monnayeurs, et parfois quelques contrebandiers histoire de faire comprendre aux autres que la souplesse du palais sur la question ne devait pas être entendu comme une invitation à faire ce que bon leur semblait. Ville de passage, les disparitions en revanche faisaient rarement l’objet de la préoccupation du guet à moins que le plaignant ait de quoi étayer la possibilité d’un meurtre ou d’un enlèvement ou possède quelque rang qui oblige le lieutenant-général à l’action. Bien entendu cette mesure excluait de facto les natifs de Ni Diebr où on disparaissait beaucoup pour des raisons variées et où aucun homme de rang n’irait se compromettre avec la maréchaussée. Il y en avait déjà eu quelques-unes avant même l’incendie, et après plus encore. C’était donc une affaire courante, et quand le patron d’une modeste fumerie vint se plaindre que son appariteur s’était évanoui dans la nature, King lui fit comprendre qu’il serait bien indiqué de ne pas le déranger pour des banalités de cette espèce où il lui montrerait ce que c’était d’ennuyer d’honnêtes travailleurs durant leur partie de bakto quotidienne. Carmel rasait les murs, un œil toujours par-dessus son épaule, la balade dans les marais ne lui avait certes pas fait renoncer à la carrière mais elle avait sérieusement entamé ses motivations, était-il réellement prêt à risquer de se faire manger tout cru par des cannibales, le risque en valait-il sa chandelle ? Peut-être serait-il parti s’il ne lui restait pas une année à faire. Encore une année et oui il quitterait cette ville de fous mangeurs d’hommes et de géant increvable. Heureusement il lui restait ses quelques relations à la guilde, des étudiants comme lui et cette soudaine et inattendue invitation au Club Blanc, cercle privé fréquenté exclusivement par des spadassins d’élite et ceux qu’ils estimaient assez valeureux pour y être invité. Qu’avait-il fait pour ça ? Misère ! Rien ! Il avait encore vu Irwin l’autre jour en ville. Intrigué il demanda conseil auprès d’un de ses professeurs. Tu t’inquiètes trop, ils font toujours ça pour les premiers solos. Oui mais… euh… ça s’est pas passé comme prévu. Allons, la première fois rien ne se passe comme prévu, c’est en tissant qu’on devient araignée. Veux-tu que je t’accompagne ? Vous avez le droit d’entrer ? Il se trouve que mon frère en est le directeur, cela présente certains privilèges. Le lendemain, alors qu’une chaise à porteur les entrainait vers le club, rue de la Coure Neuve sur les Remparts. L’apprenti et infortuné meurtrier lui raconta ses mésaventures, faisant beaucoup rire le professeur. Par Ordo ce géant est une calamité ! Vraiment tu as bien plus manqué de chance que d’adresse, excellente cette idée d’incendie un feu est si vite arrivé par là-bas. Vous croyez ? Mais bien sûr ! Une parfaite Fatalité. C’était un compliment en langage de l’école éponyme, une Fatalité c’était un crime parfait sans trace et donc sans suspect. Le nec plus ultra de l’accessit dans ce genre d’apprentissage. Carmel se rengorgea, sourire aux lèvres, merci maître. Mais dis-moi comment tu l’as allumé ? Il passa sur le vol d’élixir de dragon parce qu’il savait que ça ne passerait pas justement, détailla comment il avait préparé et jeté les rats incendiés, à nouveau il le complimenta. A l’entendre ce n’était presque plus un échec. Ils parvinrent à destination, une sobre façade poinçonnée d’une plaque de cuivre sur laquelle étaient gravées les armoiries du club, deux cordelettes torsadées et un masque. La couleur du titre faisait en réalité référence à ce que le jargon de la guilde appelait une main blanche, à savoir une disparition complète d’une personne sans qu’on ne sache jamais si elle avait été occise ou s’était exilée. Des décès organisés généralement avec un garrot. Un portier d’apparat leur ouvrit les battants d’ébène rouge, coiffé d’un heaume doré, cote blanche et plate d’argent plaqué, ses épaules couvertes d’une cape de léopard blanc. Très impressionné l’apprenti découvrit à la suite du professeur, beaux messieurs et belles dames de l’entre deux âges dégustant collations de goût et vins fins. Kaflweld ! Cela faisait longtemps que l’on ne vous avait pas vu. Messire Hamong comment vas-tu, Leeham est arrivé ? Mon jeune ami ci présent est son hôte. Leeham ? Oui, dans sa loge bien sûr, venez je vous accompagne. Ils traversèrent un vaste salon plein de fauteuils en cuir profonds comme l’océan, l’odeur de l’herbe à digo, du musc, de la vanille et du citronnier flottait dans l’air au fil du bruissement étouffé des conversations élégantes. Un valet les précédait qui leur ouvrit un volet de cuivre gravé de hiéroglyphes étranges. Derrière, Carmel trouva un homme à la mine pas commode qui le fixait fossoyeur. Et ce fut la dernière chose qu’il vit. La tradition et son respect exigeait qu’on assassine les membres défaillants mais honorables de la guilde par une main blanche et donc un garrot. Mais pas pour son genre de raclure qui avait osé voler l’école de la Fatalité, et mis la guilde dans l’embarras. Son assassin se tenait derrière avec une arbalète de poche, le dard lui traversa le crâne et l’œil gauche, il mourut sans même s’en rendre compte. Et ainsi il y eut un nouveau disparu en ville. Qu’est-ce que c’est que ça ? L’affichette était clouée au linteau d’un commerce à deux pas du Vert Jus, pâle matin frais, le patron du dit commerce était de mauvais poil, mal réveillé, déjà fatigué. « Recherche Salomon Wnhelf, 300 doublons d’or, contact : Sire Cranewell, Notaire, rue de la Coure Neuve » écrit en belles lettres sous le portrait excellent d’un homme d’environvingt-cinq ans, tête en forme de poire à l’envers, et oreilles majestueuses face au vent, une tête de souris ou bien de rat en somme avec des lèvres épaisses et juges, une barbichette pour prolonger un menton trop rengorgé. Le commerçant décloua le parchemin et ignorant la promesse la roula en boule avant de la balancer par-dessus son épaule. En trouvant deux fois de suite la même figure, le brigadier Hasban ne fit pas la même erreur d’autant qu’il était formellement interdit d’afficher ainsi en ville sans le sceau d’approbation du palais. Mais ce qui l’intrigua le plus c’était la quasi exactitude des portraits, assurément l’œuvre de copistes. Il se rendit à l’adresse indiquée, interroger le notaire. A sa grande surprise l’intéressé avait les oreilles en pointe, les yeux bridés et uniformément noirs, le visage biseauté aux traits aigus,la peau délavée presque translucide, avec des mains délicates prolongées de longues griffes laquées qui cliquetaient telle une sournoise menace quand il croisait les doigts, un sourire nacré de dents aiguisés aux crocs effilés, le front garni d’une paire de cornes courtes ceintes d’anneaux d’acier elfiques ciselés. Et qui parlait l’azerya aristocrate avec un accent prononcé du Nortem. Autrement dit un elfe noir de la Forêt du Roi, cette région encore mystérieuse et sauvage au pied des Barrières de Fer, à l’extrême nord du continent et d’où couraient encore mille légendes. On disait qu’elle couvait des sorciers si puissants et innommables que la reine Dorgia les avait faits exiler dans les grottes de la Barrière, sous la garde d’une brigade de sa légion d’élite. Que des dragons y vivaient même encore ainsi que l’araignée Kwaluth’ un monstre fabuleux, minotaure à sept pattes d’un labyrinthe de toile au cœur de la forêt, et de vieux demi-dieux gris, oubliés de tous. Hasban qui était assez porté sur les contes qui s’en revenaient des contrées fabuleuses et souvent fabulées des régions encore inexplorées du monde, fut instantanément fasciné, séduit et à la fois effrayé par le notaire. C’était le premier elfe noir qu’il rencontrait en ville, assurément une espèce si rare que d’aucun prétendait qu’elle n’existait pas. Mais il voyait bien au-delà de ses yeux, de la pâleur de sa carnation et des cornes, les traits communs aux elfes moyens. Le regard en amande, l’expression pointue et délicate, les pommettes aigues et hautes comme ses oreilles. Je suis parfaitement au regret de cette insistance, j’en conviens de sa pollution sur l’admirable cité et cependant je n’ai point pouvoir, Sullivan ne veut rien entendre. Sullivan ? Mon client. Les histoires qu’on rapportait sur les elfes noirs étaient généralement terrifiantes quand elles sortaient de la bouche d’elfe commun ou blanc, leurs frères ennemis. Surtout depuis que leurs princes étaient descendus des montagnes et de leurs forges pour ravager et s’installer dans la Forêt du Roi. Il les prétendait mages noires, vampires, adorateurs de Baemos, fumeurs invétérés de Pain de l’Esprit, frères de succube. Mais il y avait une chose sur laquelle ils s’entendaient avec le reste du monde c’était sur la qualité de leur acier. Une authentique épée née des forges du Croc-Dragon fendait une pierre comme une motte et sans s’ébrécher. C’était également de véritables orfèvres, très appréciés des nains et réciproquement. Au cours de ses tournées, Hasban avait déjà vu quelques bracelets et bagues dans les vitrines de bijoutiers réputées de l’île sans être certain pour autant qu’elles étaient bien authentiques tant la Forêt du Roi était une région reculée et lointaine, et que ce qui en venait était rare. Il faut qu’il cesse pourtant, l’affichage sauvage est strictement interdit en ville. Oh mais croyez bien que nous le savons, mais nous n’entendons rien, nous sommes jeunes voyez-vous. Les elfes noires comme tous les elfes pouvaient vivre plusieurs siècles et ne semblaient jamais leur âge, mais il était certain qu’il ne parlait pas de lui. Nous ? Sullivan. Ah oui, et où est-ce qu’on peut le trouver ce Sullivan ? Je songe que nous sommes chez nos amis de l’Hippopotame Sacré à cette heure. Bien sûr, se dit le brigadier, il y avait des copistes là-bas. Et ce Salomon Wnfl, c’est qui ? Wnhelf, corrigea le notaire, c’est son frère, ah. Son frère a disparu ici alors Il est apparent, en convint l’elfe sans que le brigadier sache trop bien ce que ça signifiait. Vous direz à votre client qu’il est convoqué à mon bureau au guet des Titans. Très bien, quand voulez-vous ? Plus tard il viendra, plus lourde sera l’amende. Bien. Et moi-même ? Je vous ferai mander un rouleau, vous avez collaboré je serai clément. L’autre sourit, involontairement carnassier sans doute. Je vous suis gré, répondit-il en inclinant la tête. Dépassé par son malaise, Hasban était sous le charme. Wâh, un elfe noir ! La première fois qu’il en voyait ! Eh mais par Baophos qu’est-ce tu fiches là !? Mon bureau c’est pas ta dépote mon gars ! Regarde d’ssus chef ! s’écriait Louvier en déroulant un parchemin. C’est tous les mêmes. Bon merde gars ! C’est quoi c’te tête de souriceau !? M’a l’air louche. Je sais pas chef j’sais pas lire. Schweitz ! Amène ton cul ! King s’empara d’une affiche, puis d’une autre, remarquant lui aussi la précision du dessin. Où est-ce que tu les as trouvés ? Y’en a partout du Passage Rouge à la Place des Petits Bonheurs ! Schweitz arriva sur ces entrefaits et leur lut. T’as vu qui les a posés ? Bah non. Faut qu’on trouve qui. Ça c’est des copistes qu’on fait ça, remarqua Schweitz. Ou des faussaires, trois cent doublons d’or !? A Ni ? Y’a quelqu’un qui veut se faire tuer. King et ses sbires étaient infiniment moins curieux, procéduriers et instruits qu’Hasban mais ils n’en étaient pas moins efficaces. Eh toi la maraude qu’est-ce tu fiches !? Radi détala en lâchant ses affiches, fonçant droit sur la Cloche, Schweitz à ses trousses. Irwin ! Irwin ! Piailla la gamine avant de se réfugier derrière ses genoux. Le second piquier freina des quatre fers, euh… toi là tu vas pas faire d’histoire, hein… ? Pas de réponse il ne le regardait même pas. Ses yeux perdus au loin vers un point imaginaire. Un golem aurait été plus expressif. Mais on était jamais trop prudent, allez viens là toi le mioche je veux juste te poser des questions ! J’parle pas à la poulaille ! Où as-tu eu ces affiches !? Tenta quand même Schweitz. J’parle pas à la poulaille ! Répéta Radi en s’accrochant au mollet du géant. Allons soit raisonnable t’sais que c’est interdit d’affi…. Qu’est-ce que tu fais encore là toi !? Cambise venait de sortir son bureau, alerté par le bruit, debout sur le pont il hélait la gamine. La poulaille m’emmerde ! Plaida Radi. Veux pas l’savoir allez ouste ! Elle essaya une dernière chose. Irwin supplia-t-elle. Mais Irwin semblait-il s’était absenté très loin d’ici. T’occupe pas du grand, fiche le camp ! Irwin ! Insista-t-elle en vain. Mais voyant bien qu’il ne bougerait pas, essaya d’esquiver Schweitz comme elle l’aurait fait dans la cours d’école si elle n’avait jamais été à aucune école. Inutilement, le second piquier lui mit la main au collet alors qu’elle essayait de filer à nouveau. Irwin ! gueula-t-elle dans un cri de désespoir. Mais toujours rien, aux abonnés absents. Elle se sentit trahie. Schweitz la tenait par une oreille, il l’éloigna de force de la Cloche, en cas où l’autre se réveillerait. Alors ces affiches !? Va t’faire empailler ! J’te préviens ma p’tite j’peux t’faire enfermer pour ça ! Rien à fout’ Et lui flanqua un magistral coup de pied dans la cheville pour essayer de se libérer. Mais Schweitz était un homme du guet avisé qui connaissait trop les trucs de la rue pour s’en laisser compter et portait sous sa culotte de toile des renforts en cuir autour de ses mollets. Il la gifla en retour, lui fendant la lèvre. Me fais pas perdre mon temps p’tit salopiot ! Qui t’as donné ces affiches et où qu’il est !? J’dirais rien, j’dirais rien, j’dirais rien ! S’excita la gamine en secouant la tête avec énergie. Comme promis Schweitz l’entraina au guet où King lui en remit une pour son insolence, les gamins des bas-fonds avaient la vie dure et donc le cuir aussi, Radi essaya de mordre, frapper, le tout en les assaisonnant de grossièretés imagées, jusqu’à que King leur dise de jeter cet enragé en cellule et qu’on aille mander son père. C’est un Bourrelet, j’le connais. Dis à Jeanson de s’pointer plus vite que ça où son morveux va gouter des Remparts. L’intéressé se pointa avec deux de ses fils, pas les plus massifs mais pas les moins tarés, Poireau et Berny. Mais n’empêche, il était fâché le père. Qu’est-ce que c’était que ces façons de se faire arrêter ? Comment elle n’avait pas été fichue de s’échapper !? L’obliger à causer avec ceux-là ? Lui ? Qu’est-ce t’as fabriqué encore !? Qu’est-ce qui s’passe !? Rien pa’ jure ! J’ai juste cloué des affiches ! De quoi c’est tout !? Jeanson se retourna vers King c’est quoi ces carambouilles !? C’est interdit ! Et puis d’abord on veut savoir qui qui lui a donné. Le père regarda sa fille. Dis-lui ! Nan ! Dis-lui par les couilles d’Ordo ou j’te noie ! Des paroles en l’air bien entendu mais dans le langage secret qui lie un père et sa fille, des menaces terribles de fessés carabinées si elle se défilait. C’est une dame, une lady ! C’est elle qui m’les a donnés ! Même qu’elle m’a filé un doublon d’argent pour ça ! Toi ? T’as un doublon d’argent ? Arrête ces menteries qui donnerait un doublon à une gueuse comme toi !? Brailla le brigadier. Si les taels étaient la monnaie courante en ville et ailleurs, le doublon était celle du commerce maritime, des épiciers, et des banques. Bin elle, elle m’en a donné un. Menteuse ! Montre-le ! Nan ! Montre-le j’te dis ou il t’en cuira ! Nan ! King était aussi curieux qu’il cherchait un prétexte pour lui confisquer si elle ne racontait pas d’histoire. La gamine chuchota quelque chose à l’oreille de son père. Qui changea d’expression avant de fixer le brigadier. Elle peut pas. De quoi ? Elle peut pas je te dis ! King détailla Jeanson et son expression soudain buté, puis ses fils. C’est quoi ces histoires, elle a un doublon ou pas ? Elle a mais elle t’l’montrera pas. C’était ferme définitif et les fils avaient déjà leur tête de chien d’attaque. Mouais…. Et où qu’elle est c’te bonne femme ? Où qu’on la trouve ? C’est pas une bonne femme, c’est une lady ! Ouais, ouais, où ? Le Palais de la Gloire était ce qui se faisait de plus luxueux, prohibitif, et réputée comme établissement dans toute la ville et même en comparaison avec ce qui se faisait ailleurs en termes d’hostellerie de prestige. Bâti au pied de la porte de bronze qui fermait la forteresse des Remparts, surplombé par les deux canons historiques. Esaryus et Esatyne alias les Fils de Pute, surnom donné par les pirates qui rodaient dans le passé dans la région et vestiges de l’armada qui avaient jadis gardé l’île. Son fronton d’ébène et de marbre était rehaussé de feuilles d’or, et sertis de figurines en jade sculpté. Son personnel parlait obligatoirement quatre langues dont l’imprononçable elfique, on y trouvait des bains privés, ses hauts murs masquaient un parc chargé de paons, oiseaux tropicaux au plumage bariolé, de singes verts apprivoisés, d’éciférus au pelage rayé noir et blanc qui allaient nonchalamment devant les convives attablés du Grand Salon où l’on pouvait déguster les plats les plus raffinés dans un décor d’ivoire et d’argent. King n’y avait jamais mis les pieds, tout juste s’était-il arrêté devant une fois pour admirer la débauche d’apparat de sa façade et les belles personnes qui en entraient et sortaient. Un monde assurément très loin du sien. Ce morveux mentait, c’était pas possible qu’une personne de la si haute confie du travail à un maraud pareil. Dis plutôt que t’as volé ces affiches, à qui !? Radi ouvrit la bouche et la claqua de surprise. Mais elle est bouchée la poulaille !? J’ai dit qu’la lady m’avait donné un doublon ! Pourquoi sinon c’est-y qu’j’afficherais si j’les avais volés !? Qu’est-ce j’en ai à fiche moi d’ça !? D’un autre côté ça se tenait. Et c’est quoi son nom ? J’sais pas m’a pas dit ! En attendant y’a amende, c’est interdit d’afficher sans la permission du palais ! Combien ? Soupira Jeanson, ils négocièrent.

 

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2 réflexions sur “Irwin 4.

  1. Bonjour, ce serait bien si vous mettiez en-tête ou en marge une table des chapitres de vos romans, afin que nous, lecteurs, puissions facilement les prendre à leur début

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    • oui vous avez raison, il faut de toute façon que je fasse un reclassement, la mise en page et les style choisi ne m’offre pas une grande liberté et la chronologie est faites par ordre de parution, donc la fin en premier puisque la plus récente. Je m’en occuperais dès que possible, c’est assez fastidieux. Merci de votre remarque

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