Irwin 5.

Hasban était un père de famille aimant et un mari fidèle. Si on ajoutait ses qualités de diplomate, son instruction et son goût de la justice il en était presque ennuyeux à force d’être parfait, mais quand elle entra, il aurait volontiers cessé de l’être, fidèle, aimant, parfait, ennuyeux et diplomate. Il l’aurait même volontiers et violemment3 retournée et culbutée à même la table s’il n’avait à la fois gardé un vernis de civilisation et s’il n’irradiait pas d’elle comme une aura infranchissable d’altesse royale, aristocrate pur-sang à subjuguer des statues de marbre. Elle portait une robe de brocart vert émeraude à la gorge voilée d’un gaz blanc nacré à travers lequel on apercevait la commissure de seins majestueux, hauts et laiteux. Elle était mince, le visage triangulaire, la mâchoire et le nez prononcés avec des lèvres épaisses délicatement dessinées et peintes de pourpre, des yeux ambrés et des cheveux noirs compliqués dans un chignon nassé d’une mantille de perles noires et blanches. Ce n’était pas seulement sa beauté un peu sauvageonne mêlée de son port haut qui le subjuguait, ses seins prodigieux même aurait dû le rebuter en cette époque où on les figurait menus, presque mâles. C’était dans sa façon d’être, à la fois théâtralement royale et discrètement, vigoureusement, sexuelle comme une étuvière armée d’un trône. Ma… madame que puis-je pour vous ? Bafouilla le brigadier alors qu’elle toisait l’assemblée, deux prévenus enchaînés et quatre hommes du guet diversement occupés. Sullivan Wnhelf ! Jappa-t-elle. Oui, en effet nous le cherchons…. Elle darda ses yeux jaunes sur lui, c’est moi. Oh mais je croyais… euh…. Bon…Mon père voulait un garçon, expliqua-t-elle sèchement. Oh je vois… Bon euh..ce… enfin…. Bon…voyeeeeeuh…. Hasban chercha de l’aide autour de lui mais tout le monde avait un peu le même air subjugué. Bien bon…. Eeeeh. L’affiche, coupa la jeune femme, mon frère. Ah oui, euh… Bien écoutez, c’est interdit de… Il a disparu, retrouvez-le ! Ce n’était pas un ordre ni même une suggestion ou une prière c’était un fait. Oui… eeeh, bien depuis combien de temps…. Un mois que je n’ai plus de ses nouvelles. Oh… et où vivait-il ? Rue Verte, une auberge, j’ai oublié le nom. Pas grave, Hasban savait, rue Verte, derrière la place du Vert Jus, l’auberge des Épices, un bon établissement. Vous savez il y a beaucoup de passage en ville, des navires qui mènent un peu partout, peut-être que…. Non, il m’a dit qu’il allait s’installer et il fait toujours ce qu’il dit ! Je vois, dit-il, tout en songeant, une obstinée dommage presque qu’elle soit si sauvagement belle. Bien… euh nous allons faire notre enquête… mais euh…. Terminées les affiches hein, c’est interdit. Elle le toisa sans répondre mais il était clair qu’il n’était pas né celui qui lui dicterait sa conduite. S’il vous plaît, supplia finalement Hasban comprenant sa complète défaite, ou je vais avoir des ennuis…. King, beaucoup trop impressionné par l’adresse du palace avait fait déléguer un des hommes du guet auprès du lieutenant-général en lui expliquant la situation. Mais celui-ci était trop occupé pour s’intéresser à une affaire d’affichage sauvage même émanant d’un client du Palais de la Gloire. Il s’était mis en quête d’un tortionnaire mais la tâche s’avérait plus compliquée qu’il ne l’aurait cru en premier lieu. Le premier candidat, qui prétendait avoir servi dans la Corne d’Or, où les supplices étaient paraît-il d’un raffinement épouvantable, s’avéra un psychopathe d’envergure qui adorait torturer ses hôtes mais ne supportait pas de les entendre crier. Alors il leur tranchait la langue et les cordes vocales, ce qui, en cette époque de chirurgie rudimentaire revenait à les tuer dans le quart d’heure. Il s’avéra finalement qu’il s’agissait d’un fol qui avait tout inventé. Pour s’en assurer, il l’avait fait questionner par son second candidat. Un ancien arracheur de dent et rebouteux qui avait paraît-il appris certains trucs dans le Nb’ où on pratiquait des formes médicales inédites. Pour s’apercevoir que celui-ci non plus ne ferait pas plus l’affaire, qu’arracher systématiquement la totalité des dents de sa victime, même, après qu’elle ait tout dit, allait tôt ou tard poser problème. Puis il y eu ce mestre, messire Vanielle, très poli, très soigné de sa personne, très compétent à ce qu’il en avait immédiatement jugé alors que l’arracheur de dent passait à son tour à la question. Et très habile avec des poucettes. Duquesne, enthousiaste, crut avoir trouvé sa perle rare. Jusqu’à ce qu’il disparaisse du jour au lendemain et que lui-même soit convoqué par le lord Commander. Ce dernier l’attendait au côté de l’archiprêtre Théodolus de l’Ordre du Revenant et du pape Garnymède de l’Hippopotame Sacré, figures de leur obédience et de la cité, la bouche pleine de véhémence et de protestations. Sans le savoir il avait embauché un abominable tortionnaire de la Cordillère du Dragon, recherché dans plusieurs royaumes et connu pour fricoter avec le monde invisible. Un sorcier noir. Duquesne ne croyait pas à toutes ces sornettes de magie et de sorcellerie et il n’était pas loin de penser que le lord Commander pas plus, mais tous deux savaient le poids des religions. Et puis ce qu’ils leur racontèrent sur lui, lui fit froid dans le dos. Encore un fol. Le quatrième candidat présenta certificat dûment délivré des autorités du Nortem, se montra immédiatement familier des outils et normativement tortionnaire. Cependant il s’avéra rapidement maniaque de la propreté qui ne supportait pas une tache de sang sur ses instruments et monopolisait pour qu’on les astique, procédurier aux limites de la raison qui exigeait trois exemplaires des bons d’ordonnance qu’on lui délivrait, et qui plus est mauvais camarade. Le cinquième candidat, eh bien celui-là il était devant lui présentement alors qu’on venait de le déranger pour cette vétille d’affichage sauvage. Et il venait, contre toute attente, de lui expliquer qu’il ne croyait pas à la question. Il paraît que dans le Nortem elle a valeur juridique de châtiment préventif mais s’il ne s’agit que de faire avouer alors je ne crois pas un seul instant en la douleur. Il n’avait produit qu’un seul diplôme de la Grande Académie de Swinah dans la Corne, doctoris es tradipraticien des humeurs. Qu’est-ce que ça pouvait bien signifier il n’en n’avait pas la moindre idée et ce qu’il était en train de lui expliquer ne convenait pas du tout avec ce qu’il cherchait. Et faire peur, vous y croyez ? Coupa Duquesne. Oh je vois, un moyen de pression sur les autres suspects ? Eh bien non à dire vrai, il existe il me semble, des façons plus subtiles et efficaces. Ah oui et lesquels ? L’humeur messire, l’humeur.

Hasban était un homme de devoir donc. Il se rendit à l’auberge des Épices, questionna le patron qui lui rapporta que l’intéressé avait donné son solde et s’en était allé depuis un mois quasi rond. De quoi parlait-il, qui fréquentait-il ? Sa profession ? Le patron dit ne rien en savoir, un homme très secret, discret presque trop. Pour un pandore moyen c’était forcément suspect et en dépit de ses qualités c’était ce qu’était le brigadier. Pour autant le suspect avait disparu. Mais les affiches avaient fait leur effet et rapidement une queue se forma au bas du notaire. Il fallait toute fois un certain courage pour se tenir devant un elfe noir et leur sale réputation, notaire de surcroit, et quand le bruit se répandit il n’y eu plus que les plus téméraires ou les plus honnêtes pour se pointer. Beaucoup prétendaient l’avoir croisé pas plus tard que deux jours auparavant, qui dans les Temples, qui au Vert Jus, qui aux Remparts. Maître Cranewell écoutait docilement et éconduisait la plupart du temps. Quand une piste lui semblait potable il faisait mander un messager au guet. Hasban s’était démené mais jusqu’ici point de suite. Irwin ? Appela une voix. Le géant se tenait comme à son habitude devant l’entrée de la Cloche d’Argent, immobile tel une statue, indifférent à la bande qui se pressait devant, tout en chuchotant à son sujet. Velours, rubans, argent, parfums capiteux et bijoux. Attraction récente, la Cloche avait désormais comme une enseigne qui variait sa clientèle. Des héritiers des Titans, un peu artistes sur les bords, amateurs dociles des fumeries et des salles de jeu de luxe. Irwin par Ordo ! Le géant baissa la tête et considéra Jeanson qui le fixait, le cou tordu. T’as vu Radi ? Vague lueur de surprise, puis il regarda derrière lui. Ça fait deux jours qu’on l’a pas vu par les dieux ! Pas de réaction. Oh merdaille de moi, rouspéta Jeanson en s’éloignant. Depuis l’incendie Bazar lui avait trouvé une place dans une des pensions de la mère Tardieu, où il faisait involontairement office de protecteur. Sa présence excusait les esprits les plus entreprenants vis-à-vis des étuvières, et comme lui-même faisait mine de ne pas s’intéresser à elles, elles l’aimaient bien. Mais Radi, du coup, avait dût retourner vivre dans sa famille. Cette pension-là était tenue par une vieille femme, dame Brazim, qui paraît-il avait officié à une autre époque comme courtisane dans la Corne d’Or, et se tenait du matin au crépuscule sur le perron de la pension sur son trône de cuir et de bambous, une canne tordue de bois brut dans sa main cagneuse. On la disait un peu sorcière évidemment comme la Tardieu, comme on disait ça de toute femme qui avait un semblant de pouvoir, dispensée de mari mais pas de passé et armée d’une canne. Mais elle aussi avait adopté le géant. Un parfait locataire, peu loquace, assez intimidant pour écarter les intrus, poli, pour autant que ses borborygmes paraissent des salut et des merci, et qui s’était entiché de Beauregard, son coq. Intérêt nullement réciproque, du moins en ces termes. Pour une raison ou une autre il le chargeait dès qu’il le voyait puis s’enfuyait à crête rabattue jusqu’à la nouvelle attaque. Pour une raison ou une autre Beauregard trouvait qu’il y avait un coq de trop dans cette maisonnée et ce n’était certainement pas lui. Irwin laissait faire et riait avec les autres… enfin… si l’espèce d’éboulis rocailleux qui s’échappait de lui dans ces moments-là pouvait être réellement appelé un rire. Les étuvières n’étaient pas à proprement parler des prostituées. A dire vrai la moitié d’entre elles ne faisait même pas commerce de leur corps. Elles étaient plus volontiers versées dans les affaires de cosmétique, faisaient les mains, massaient, coiffaient, vous couvraient d’onguents et de masque à base de crème d’œuf de poisson ou d’avocat, tandis que d’autres étaient simplement dédiées au chant et à la conversation. Mais leur réputation restait égale, on les prenait universellement pour des catins et diable à toutes celles qui devaient détromper leur monde. Les hommes n’aiment pas être éconduits et encore moins par une fille qu’ils imaginent de joie. Ainsi régulièrement les pensionnaires de madame Brazim avaient maille à partir avec un client un peu trop insistant. Généralement elles savaient s’y prendre, l’habitude des hommes, et pour les plus agressifs, si Irwin n’était pas présent, il y avait ce qu’on appelait dans le langage de la rue un citronnier. Une arme de défense et d’estoc qui à la base était une broche traditionnelle d’usage dans la Cordillère du Dragon et qu’un célèbre joueur de bakto, grand amateur et ami des femmes, avait légèrement modifié pour en faire cet espèce de trident d’acier ou de tek qu’elles se fichaient dans les cheveux et qui habilement mené pouvait briser une épée. Le surnom tenait au fait que les plus entreprenants étaient souvent les joueurs qui aimaient se rendre dans les étuves pour se défouler d’avoir perdu aux cartes ou aux dés ou d’une partie qui avait duré des heures. Mais comme toujours c’était les chevaliers qui se démarquaient par leur sans gêne et leur agressivité. Ce jour-là ils étaient trois, beaux, fiers, saouls comme des vaches, précédés d’un guide à capuche dont la voix et le sourire évoquait quelque chose de suave, radieux et éminemment sympathique, et bien décidés apparemment à venir se servir à même la pension de famille. Madame Brazim, exceptionnellement n‘était pas présente, partie au marché avec deux des filles. Cris, claques, verre brisé, insulte, et même le chant d’une épée, soudain une jeune fille entra en trombe dans la chambre d’Irwin, occupé à regarder le plafond, couché sur sa paillasse. Une formidable paillasse qu’on avait acheté à un troll et concomitant puait encore de l’odeur de l’intéressé. Irwin ! Irwin ! Pas de réaction. Irwin ils sont en train de tout casser ! Abonné absent. Irwin par Ordo ! Ils vont blesser quelqu’un ! Parle à ma main. Oh la, la, foutu meuble ! Rouspéta la fille en s’en allant. Les saoulards sortaient en trainant des filles avec eux quand la vieille dame arriva enfin. Mais qu’est-ce qui se passe ? Mais qu’est-ce que vous faites !? Laissez les filles tranquilles ! Toi la vieille on t’a pas sonné ! A une fille qui voulait échapper à la poigne de fer d’un chevalier il lui flanqua un coup de poing dans l’estomac qui la mit sur les genoux. Irwin, qu’est-ce qui fait Irwin ? Glapit la vieille. L’a pas bougé, l’informa l’infortunée qui avait tenté de le secouer. Chuis allée dans sa chambre, il est couché tranquille s’en fout ! La vieille prit un air soupçonneux avant de considérer Beauregard blotti dans le panier et qui l’accompagnait partout même aux courses. Irwin ! Irwin ! L’intéressé reconnut la voix de la vieille dame. Il aimait bien la vieille dame. Il se leva et alla voir. Elle tenait le coq dans les bras et soudain elle le lança sur un des chevaliers qui eut un acte de défense, repoussant Beauregard d’un revers de bras mais comme il était saoul le prit en pleine face, avant que le volatile outré ne retombe et qu’il essaye de l’écraser du pied. Dans la baraque il y eu un grand bruit, comme si on faisait dévaler les meubles à coups de pied puis Irwin surgit, s’interposa entre le chevalier et Beauregard et lui fit non de la tête. Madame Brazim avait compris, les filles, le monde il s’en fichait, mais elle, et surtout le coq non, un gars simple. Le chevalier ricana, et tu vas faire quoi l’ogre ? L’encagoulé qui était avec eux, avec son sourire en enjoliveur, hasarda la prudence. Hein ? Mais non je le connais c’est le rouquin de la Cloche, il fait jamais rien, il se contente de regarder les gens, y croit qu’avec moi ça suffit ! Ah, ah, ah ! S’esclaffa celui qui avait frappé la fille. Allez du vent monstre, on veut pas voir ta sale face ! Bizarrement Irwin obéit. Indifférent aux coups de bec furieux, il prit Beauregard sous son bras et alla le porter à la vieille dame avec un sourire docile. Ahah je vous avais dit ! Brama le chevalier. C’est alors que l’autre, tout à son ivresse et ne sachant plus s’il voulait violer ou se battre, sans doute les deux, commis une monumentale erreur. Ahaha Taïaut ! Taïaut ! Irwin ! Dégainer son épée c’était une chose, courir derrière Irwin s’en était une autre. Le géant avait, on l’a dit, passé sa jeunesse à tirer un soc de charrue, trop pauvre pour avoir une bête de somme, il en avait conservé ce qu’on appelle communément un coup de pied d’âne. De celui qui se plante très fermement dans le sol et que rien ne saurait obliger à avancer, reculer, faire quoi que ce soit contre son gré. De celui qui répond avec la même fermeté, si d’aventure on se prend de lui badiner le cul. Un coup de pied d’âne lie à la fois la détermination d’une brique avec l’inconstance d’une mine à ressort. Et donc coup de pied d’âne… Le chevalier prit le talon de plein fouet dans l’estomac et le sentit jusque dans sa colonne vertébrale alors qu’il planait le cul à un mètre du sol, le souffle coupé, avant de s’écraser par terre, aux pieds des deux autres. Pendant quelques secondes les témoins furent unanimement incrédules puis le chevalier qui aimait cogner rugit de colère et repoussant la fille dégaina son arme. Deux kilos de bon acier tranchant qu’il savait manier en dépit du vin. L’autre l’imita, ils se mirent à tourner autour du géant. Ce n’était ni la première fois qu’ils tuaient saouls à se rouler par terre, ni le premier adversaire plus gros qu’eux qu’ils affrontaient. Mais un caillou c’était de l’inédit. L’épée se rabattit sur la main d’Irwin qui se referma comme un piège, il y eu un bruit de métal qui claque et le chevalier se retrouva avec un tronçon à peu près inutile. Le second tenta bien sa chance en visant l’estoc à hauteur du formidable ventre, la pointe s’enfonça effectivement mais pas beaucoup et d’ailleurs il ne sut jamais la suite, cueilli par une formidable baffe en pleine figure qui le retourna comme une quille et l’envoya rouler pareillement. Le chevalier et son épée mutilée décida que la fuite était une meilleure idée, balançant son engin il fila à toutes jambes sous les rires et les quolibets des filles. Le guide aurait bien fuit avant même la ruade mais il s’était retrouvé au milieu de la mêlée impuissant. Irwin l’attrapa par la capuche et la défroqua. Joue-d’porc, gronda-t-il. Aaaah v… vous souvenez de moi ? Le sourire, en revanche, avait pris la fuite depuis un moment mais immédiatement il tentait un timide retour. Casse-toi. Curieusement Joue-de-Porc sentit que ça s’adressait autant au sourire qu’à son propriétaire. Il obéit sans demander son reste. Ses ennuis étaient terminés, ils recommençaient pour Irwin.

Non mais franchement Irwin, tu peux pas faire ce genre de truc, un jour ça va être plus grave. L’épée lui avait entaillé la chair et Madame Brazim avait fait venir un rebouteux de sa région. Il l’avait recousu avec une aiguille en ivoire et du boyaux de chat, il avait le cuir épais mais quand même. Surtout avec ton boulot à la Cloche, savent où te trouver, tu peux être sûr vont revenir et cette fois seront pas saouls. Pas de réaction. Il te faut une arme, je connais un nain, Friktriech, l’est forgeron, vais lui demander. Une fille entra. Irwin tu veux pas venir, j’ai fait une tourte…. Peu importe pourquoi il était en réalité intervenu, ce qui c’était passé ensuite avait fait de lui le nouveau héros des filles comme il l’était devenu pour Radi et son père, Radi dont il n’avait d’ailleurs toujours aucune nouvelle. Et les jeunes femmes s’étaient lancées dans un concours de charme. Les plus rusées ayant compris que le meilleur moyen de le captiver tenait plus de l’estomac que du ventre, le charme s’était assorti du concours de la meilleure cuisinière ou, le cas échéant, de celle qui avait les meilleures adresses. Les petits yeux du géant s’allumèrent comme de juste. Fichez-lui la paix par les dieux ! Ronchonna la vieille. Cours plutôt aux Enfers voir le nain j’ai du travail pour lui. J’aime pas aller par là bas, c’est sale, protesta la jeune femme, m’en fiche et plus vite que ça ! Les Enfers était, comme son nom ne l’indiquait pas forcément, le quartier des forgerons, situé sur l’île des Remparts, toujours enfumé, moisi du charbon qui voletait dans l’air, plein d’hommes et de nains en sueur, torses nus, et forts en gueule qui se transformaient forcément en gamins en rut au passage d’une jeune femme. Sifflets, compliments gras, propositions salaces le tout dans le martellement de l’acier et du fer et les gerbes d’étincelles, la chaleur de fournaise. C’est de là pourtant dont elle retourna avec Friktriech Wolwgär qui était donc forgeron de métier et même de tradition mais également nain de précision, et tenait toujours à rencontrer les futurs acquéreurs des instruments qu’il fabriquait. L’habitude sans doute de la rocaille, des abysses souterraines et des à pics, il ne posa aucune question au géant, ne chercha pas non plus à lire dans ses petits yeux noirs qui de toute façon de son point de vue ressemblaient à deux chiures de mouche caguées sur la façade d’un ravin. Il se contenta de dérouler son centimètre, monter sur une échelle, et de lui mesurer la main et le poignet. Puis il revint plus tard avec une charrette. Mais entretemps King aussi vint avertir le géant. Paraît que t’as encore fait des siennes, avec des chevaliers c’te fois ? T’as d’la chance z’ont pas porté plainte, mais fais gaffe à ta bobine, ils vont vouloir t’avoir. Puis il ajouta en bougonnant, j’ai jamais pu saquer ces têtes de fer. Mais il y en avait un que cette affaire n’arrangeait pas, Bazar. Parce que c’était son portier mais que les chevaliers étaient aussi et surtout de ses clients. Voulait-on être dédommagé ? La Main Verte s’occupait de faire l’intermédiaire. Combien ? Vous galéjez ? Ce rustre nous a attaqués sans raison et vous pensez que notre honneur se monnaye !? C’était le maigrichon et encapuchonné conseillé de Y’a Qu’Un Œil qui s’occupait des négociations, Khirma alias le Glissant. Les filles prétendent le contraire… Notre parole contre celle de quelques putains maintenant ! Comment osez-vous !? Non, soyons plus précis voulez-vous, votre parole contre celle de quelques putains et les cinq mille huit cent quatre-vingt-quinze taels d’argent que vous devez au cercle de la rue de la Boue. Je ne comprends pas… Les intérêts courent… Seriez-vous de surcroit en train de me menacer ? Le chevalier, sire Jennings était tout rouge de confusion et de colère. Pas le moins du monde je vous fais simplement remarquer une règle commerciale. Si vous ne payez pas vous serez interdit dans nos établissements. Et comme le Dragon a une dent contre vous, cela revient à dire que vous ne pourrez plus ni jouer, ni fumer, ni vous rendre dans une de nos étuves… Mais nous paierons ! Avant midi j’augure. Pardon ? Khirma répéta. Mais euh… nous n’avons pas encore pareille somme voyons ! Nous attendons un remboursement ! Ah oui c’est bien désolant n’est-ce pas. Mais euh… A vous de choisir, ou vous oubliez le portier ou vous oubliez Ni Diebr et ses plaisirs. Sire Jennings était d’une vieille famille d’aristocrates et chevalier réputé, champion de joute et fidèle de la reine Dorgia. De fait il avait toujours vécu riche mais couvert de dettes et ne laissait personne entacher son honneur sans lui en faire subir les conséquences. Certes il n’allait pas se priver de Ni Diebr et donc était obligé d’oublier officiellement ce fichu portier mais en ce qui le concernait ça n’engageait que sa propre personne, si d’autre voulaient se charger de lui… Ainsi une douzaine de reîtres, mercenaires habitués à guerroyer partout dans le monde, furent engagés en grand secret et chargés de débarrasser la terre du fâcheux. Couverts de cicatrices, féroces, bien armés, habiles, rusés et vicieux comme des charognards, ils n’avaient aucune intention de faire ça devant témoins et pas plus de lui régler son compte à la régulière. Ils le firent suivre pendant deux jours qui allait et venait à son travail avec une charrette qu’il poussait comme s’il s’agissait d’une simple brouette. Ils s’équipèrent d’un filet à ogre, une nasse faite de fils d’acier torsadés et noués de pointes tranchantes pour déchirer les chairs, grand nombre d’ogres étaient en effet hémophiles. Louèrent des chevaux de traie pour assurer la prise du filet quand ils l’y auraient enfermé et s’armèrent de hallebardes et d’espadons orcs à la pointe biseautée et dont les lames avaient une grande réputation de solidité. Ils passèrent à l’action tandis que l’aube se levait à peine, au coin d’une venelle sans nom et de la place des Petits Bonheurs alors qu’Irwin s’en revenait à son domicile, poussant sa carriole devant lui, affamé, rêvant d’un solide petit déjeuner juste avant une bonne douzaine d’heures de sommeil. Irwin ! Irwin ! Faut que tu te viennes vite ! Il est arrivé quelque chose à Radi ! Radi ? Gronda Irwin en lâchant d’un coup sa charrette. Juste avant que le filet à ogre ne s’abatte sur lui. Un filet géant, rattaché à quatre chevaux de traie par de longues cordes disposées par-dessus les toits, les bêtes attendant dans les rues voisines, et qui se referma comme une nasse sur Irwin et sa charrette. Il sentit quelques pointes s’enfoncer dans sa chair et d’autres se briser, Poireau tenta de s’enfuir en courant mais un des reîtres le cueillit avec le manche de sa hallebarde avant qu’il ne donne l’alerte. Pour autant les tueurs avaient fait au moins deux erreurs, la première de lui tomber dessus alors qu’on venait de lui annoncer que son amie avait un problème, la seconde, encore plus redoutable et définitivement contre-productive, s’en prendre à lui alors qu’il avait faim. Il ne tenta pas de se débattre, les pointes le déchireraient, et d’ailleurs il était limité dans ses mouvements, il referma la main sur le corps de la carriole qui explosa, laissant choir sur le sol un objet assez lourd pour que les assassins sentent la vibration sous leurs pieds. Mais qu’importe, ils fonçaient déjà sur lui quand il mit la main sur le manche de ce qui venait de choir de la carriole, la plus extraordinaire étoile du matin qu’on ait jamais vue. La tête était massive comme une lune, avec une noria de pointes polies et aiguisées de la taille d’un œuf et un manche long comme une fois et demi son avant-bras. Et Irwin, sans être furieux, était passablement contrarié. Indifférent aux pointes qui s’enfonçaient dans sa chair, il fit deux pas, entrainant avec lui les cordes tendues qui se mirent à tirer sur l’encolure des chevaux un peu plus loin. Leur gardien avait le plus grand mal à les faire tenir en place. Deux reîtres passèrent à l’attaque, dardant la lame de leur hallebarde vers son ventre mais cette fois au lieu d’avancer, Irwin recula de toutes ses considérables forces. Les cordes se tendirent, les chevaux firent l’étrange et unique expérience dans leur existence de décoller du sol, les attaches balayèrent à l’occasion une ou deux cheminées qui se ramassèrent dans la rue, l’une aplatissant un des tueurs, tandis que l’autre faisait un bond de côté. Puis il y eut ce bruit caractéristique de la maille métallique qui rompt. Un cling ! Sinistre en ce qui concernait les reîtres. Se servant des pointes de son arme formidable, Irwin déchirait la maille du filet qui se relâcha bientôt, balayant une nouvelle rangée de cheminées dans l’autre sens et ravageant les tuiles alors que les chevaux paniqués tentaient de filer. Comprenant qu’ils étaient en train de perdre l’avantage, les autres se jetèrent sur lui. Ils avaient pour eux une certaine expérience et l’habitude de combattre toutes sortes d’ennemis. Mais un Irwin affamé et contrarié, armé d’un engin proprement monstrueux c’était cataclysmique. Comme l’avait compris Friktriech en lui choisissant ce type d’arme, il n’avait pas la moindre expérience martiale, jamais appris à tenir une épée, mais c’était justement l’agrément de ce genre de massue, ce n’était pas bien compliqué à utiliser. Pour leur salut les reîtres portaient cottes de mailles et pièces d’armure, casques, jambières, plastrons. Un salut tout à fait relatif quand votre pied finit pulvérisé ou que votre casque et votre plastron se retrouvent arrachés d’un seul revers. Mais en réalité pour mieux se rendre compte de la rudesse de l’empoignade il fallait, comme King le lendemain avec le lieutenant-général, se rendre sur place. Constater que telle masure ne tenait quasiment plus sur ses fondations, pommelée qu’elle était de coups de masse, que la chaussée était persillée de cratères profonds de trente centimètres, les toits alentours ravagés, et veiller à décoincer ce reître tant de ce truc en acier chiffonné qui lui bloquait la tête que du mur. Vous est arrivé quoi à vous deux ? Poireau avait un bel œuf de pigeon qui lui ornait le crâne et Irwin était lacéré de partout, le front ensanglanté, et c’est quoi ça ? T’as piqué l’enseigne d’un armurier ? Demanda-t-il en constatant le machin qu’il avait à la main. Il ne répondit rien, écarta Berny de son chemin et regarda Radi. Elle était morte, couchée sur une litière, incisée et recousue du nombril au menton. Bouleversé sans doute, il prononça la plus longue phrase qu’il ait jamais articulée : qui a fait ça ? Jeanson se tenait devant le cadavre, pâle, les yeux embués, qui aurait cru avec une marmaille pareille il aurait éprouvé quoique ce soit pour ses enfants. Mais c’était bien le cas et à vrai dire Radi avait été sa préférée. Il leva des yeux misérables vers lui, qu’est-ce que ça peut te foutre, tu t’étais même pas rendu compte qu’elle avait disparu.

Oh oui que j’me souviens de c’te bobine, même que j’ai dit à Wilda qui r’ssemblait à un rat, Wilda c’est ma femme. Et il était tout seul ? Oh non parlait avec deux gars, des louches si voulez mon avis. Louches ? Comment ça louches ? Bah louches quoi, l’air pas d’chez nous, comme j’ai dit à Wilda, Wilda c’est ma femme. Très bien, je vois, fit Hasban un peu déçu. Pas qu’il aurait aimé une description fidèle que c’était la seconde fois depuis qu’il avait décidé d’enquêter sur le port qu’on lui parlait de Salomon Wnhelf en compagnie de types louches. Pourquoi le port ? Et bien au contraire de sa sœur il s’était dit qu’il pouvait très bien avoir changé d’avis et s’être embarqué, il n’aurait pas été le premier que Khan Azerya faisait fuir. Mais pourquoi des types louches, qu’est-ce qu’ils fabriquaient ? Il aurait bien aimé le savoir. En revanche ça donnait raison à la délicieuse mademoiselle Wnhelf, il n’avait pas quitté la ville, et ça c’était tant mieux, comme ça elle non plus. Niraisrienmf, nierais toumf. C’est à peu près ce que compris King et Duquesne en interrogeant le malheureux qu’ils avaient ramassé, amoché quoique encore vivant. Un de ses camarades n’avait pas eu cette chance, bousillé par la chute d’une cheminée, et qu’est-ce qui avait fait chuter cette cheminée hein ? Niraisrienmf, nierais toumf. Soit, le pauvre n’était pas aidé, le mire était passé et lui avait remis le nez à peu près en place, tenu par une attelle en bois, en quatre morceaux… Les dents par contre, faudrait prendre le temps de lui en poser en bois ou en pierre à sa convenance, mais ça serait pas pour tout de suite. Tout de suite Duquesne regrettait amèrement Bowen et se demandait comment il allait faire pour tirer les vers du nez de celui-là, il n’était pas question de laisser passer ça, même à Ni Diebr. Et si on demandait à un de vos candidats, suggéra King, le dernier qui reste je l’ai fait enfermer, il se moquait de moi. Même son nom était une moquerie ! Bah peut-être que vous devriez le sortir, comme ça s’y réussit pas à faire causer l’autre ça s’ra une bonne raison d’ajouter à la bastonnade. Mais on ne comprend rien à ce qu’il nous dit ! Justement c’est l’agrément, sourit King, dites le blaze pour voir… Duquesne hésita quelques instants, il appréciait assez peu la blague, Messire Cacapipi…. Ah ouais quand même…Kaquapyppy, rectifia l’intéressé quand on vint le chercher dans sa cellule, c’est un très vieux nom ostranien et j’y tiens. Si vous l’dites, c’est par ici. Le malheureux mercenaire au visage embouti attendait dans la salle des tortures qu’on avait rouverte pour l’occasion. Kaquapyppy jeta un coup d’œil effaré autour de lui, mais où sommes-nous ? A quoi servent toutes ces choses ? Bah c’est vot’ bureau comme qui dirait et ça c’est vos outils c’te question ! King se demandait d’un coup si ça avait été une si bonne idée finalement. Ils n’avaient pas de temps à perdre, les commerçants de la place des Petits Bonheurs étaient déjà en train de faire signer une pétition pour que la ville assume les travaux qu’il allait falloir faire. Une pétition qui certes n’avait aucune chance d’aboutir, le conseil s’y opposerait avec la dernière énergie et il trouvait ça parfaitement normal, chacun sa place. Mais le lord Commander leur réclamerait des comptes et ils avaient bien assez de problèmes comme ça. Kaquapyppy fit la grimace en s’approchant du chevalet, effleurant les attaches en acier qu’on avait fait poser après le passage d’Irwin. Il est hors de question que j’interroge cet homme ici ! Bah où que vous voulez faire ça ? Je ne sais pas mais ailleurs ! Cet endroit est affreux. King libéra le prisonnier et les conduisit dans la pièce à côté, guère moins lugubre mais sans l’outillage, Kaquapyppy décréta que ça n’allait pas non plus, qu’il fallait un endroit propice. Propice à quoi ? Mais au lieu de répondre il s’approcha de l’escalier et demanda où il conduisait. Aux remparts, répondit laconiquement le brigadier. Allons-y montons ! Alors qu’ils étaient à mi-chemin King sourit et lui chuchota à l’oreille, ah ça y est j’vois vous allez lui faire le coup de tu parles ou tu sautes, mais faudra faire ça côté mer hein, sinon ça va faire des histoires, ajouta-t-il à haute voix. Le prisonnier lui adressa un air inquiet, Kaquapyppy toisa King, c’est vraiment comme cela que vous faites parler les gens par chez vous ? Niraisrienmf nierais toumf ! Rugit le prisonnier. Ouais, ouais, on sait avance ! King le poussa. Bah ouais pourquoi on fait ça des fois, pas souvent j’avoue parce que ça peut faire des histoires, mais des fois si. Je vois… eh bien ce n’est pas ainsi que j’opère et j’aimerais autant, si nous sommes appelés à collaborer dans les jours prochains, que vous cessiez ce genre de méthode. King s’emporta, non mais dites donc va pas m’apprendre mon boulot en plus ! Collaborer ! Non mais l’autre, t’as plutôt intérêt à l’faire causer çui-ci si tu veux pas que rien qui t’en cuise maroufle ! Mais vingt minutes plus tard, à la surprise générale, King entrait dans le bureau de son chef avec les confessions écrites et complètes du prévenu. Il ne l’a pas touché vous dites ? Non, par contre quand je suis venu l’chercher il pleurait à propos de sa maman, mais je sais pas ce qu’il en disait. Mais comment il a fait pour comprendre ce qu’il dit ? C’est louche. Ouais mais au moins on sait à cause d’qui y’a tout c’foutoir…. Toujours l’même ! Non ? Bah si. D’après le reître, ceux qui avaient pu s’étaient enfuis mais deux autres étaient dans une auberge, blessés, on les retrouva et on les fit avouer sans mal. Ils avaient été engagés par un seigneur mais ne savaient pas qui, un page s’était chargé de la transaction, King confirma que le portier avait bien eu des ennuis avec des chevaliers. Duquesne le délégua lui et un petit bataillon d’hommes aller lui chercher le géant. Pour l’occasion le brigadier avait revêtu son armure, enfilé une rapière et un fléau d’arme et bien qu’il doutait pouvoir quoique ce soit contre ce foutu portier, il avait donné des consignes strictes à ses hommes. S’il faisait le moindre mouvement hostile on ne prenait pas de risque, on le perçait. Mais contre toute attente, Irwin se laissa faire. L’est chez les Bourrelet, y’a un deuil à c’qui parait, leur avait expliqué Cambise. Irwin se tenait dehors, sans son arme, avec Poireau et Berny, la mine toujours aussi impassible qu’à son habitude. Les deux frères tentèrent bien de s’interposer mais Irwin ne fit même pas mine de s’intéresser à eux et suivi King sans demander pourquoi.

D’abord la prison que vous détruisez, après cet incendie à Ni Diebr, maintenant ces bagarres ! Dites-moi mon vieux c’est quoi votre projet dans la vie, raser cette ville ? Duquesne savait l’imposant silence dont était capable le géant. Ça avait rendu fou Bowen, ça impressionnait beaucoup King même s’il continuait de se demander s’il n’était pas simplement complètement buse. Mais de le palper ce silence, comme quelque chose de concret, lourd, dense, c’était un autre genre de phénomène, une expérience. Je ne vais pas vous demander si vous m’entendez ou si simplement vous me comprenez, je sais parfaitement que oui. Je vais demander à ce qu’on vous expulse de cette ville. Et comme c’est le lord Commander qui décide de ce genre de chose, au vu de ce que vous avez déjà fait, vous pouvez déjà plier bagage. Pendant une seconde il lui fit penser à un paysage de rocaille balayé par le vent, avant d’en avoir assez et de le congédier. Irwin rentra chez lui et, obéissant, fit son baluchon en prévision, de toute façon il commençait à en avoir assez de cette ville, il allait rentrer chez lui, se construire une ferme et le lopin de terre il le prendrait là où il le trouverait. Il jeta un coup d’œil à sa fabuleuse arme. Il l’aimait bien. Elle était maniable, simple, terriblement efficace, mais là où il allait il n’en n’aurait pas besoin. Son baluchon terminé il retourna à la maison des Bourrelet ou plutôt à l’entassement de bicoques en bois qui communiquaient entre elles et formaient leur petit îlot à eux. Il y avait du monde, les Bourrelet était une famille nombreuse mais pas seulement, toute la communauté des marais s’était donnée rendez-vous, même Y’a Qu’Un Œil était là dans une robe de drap noire avec quelques gars de la Main Verte dont on pouvait déceler à leur tête une indéfinissable bêtise et des tares typiques des Bourrelet. Personne ne savait avec laquelle de ses filles ou sœur Jeanson avait fait Radi, lui moins que les autres vu qu’il était saoul vingt heures sur vingt-quatre et qu’il ne fallait surtout pas se fier au fait qu’il marchait droit et tenait des propos cohérents. Si ce genre de signe tenait lieu de preuve de sobriété chez un alcoolique entrainé alors il fallait considérer que la bêtise, le narcissisme et l’agitation constituait une forme de compétence chez l’homme politique moderne. Toutes les femmes portaient sur elle les attributs du deuil comme on le pratiquait encore dans les marais, le visage voilé d’une gaze noire ou verte, la tête recouverte d’un drap sombre, avec autour du cou des parures funéraires fabriquées à base d’osselets de grenouille. Ça lui rappelait les cérémonies pratiquées dans sa région, les processions qu’il avait croisées dans les collines, chaque fois il s’était demandé si toutes ces manières qu’on disait faites pour aider les morts à aller en paix n’étaient pas plutôt là pour rasséréner le deuil des vivants. Un prêtre arriva avec ses aides sans qu’il puisse dire à quelle obédience il appartenait. Le géant le vit entrer dans la maison où il ne tenait de toute façon pas et où il n’était plus le bienvenu. Depuis le décès de Radi, Jeanson ne lui adressait plus la parole, faisait comme s’il n’existait même pas et accessoirement ça provoquait dans cette grande carcasse des sentiments mêlés qu’il ne comprenait pas et l’embarrassaient. Ils sortirent avec le cercueil en fin de journée, la procession alla jusqu’aux quais de l’anse Rouge, un des nombreux lieux d’amarrage des navires qui accostaient au profit des fumeries, et où on chargea le cercueil sur un bac afin qu’il ramène le corps dans les marais où aurait lieu une autre cérémonie. Irwin fendit la foule et posa une main solidaire sur l’épaule de Jeanson qui regardait le transbordement la mine défaite. D’un mouvement d’épaule il se débarrassa de son geste et grogna, ah fous moi la paix toi ! Faux frère ! Irwin recula surpris et blessé. Et alors que le bac s’éloignait avec Radi son père et quelques frères et sœurs, il sentit quelque chose d’humide rouler depuis son œil droit. Il posa le doigt, se demanda ce que c’était, puis compris, il pleurait. C’était la première fois.

Quand il avait des problèmes il ne connaissait qu’un moyen pour les résoudre, en se mettant devant une bonne assiette. Il alla donc chez les Porchet, qui portaient le deuil, et le servirent sans lui adresser la parole. Tout le monde ou presque avait l’air de lui faire la tête, et en fait il se rendait compte qu’il n’avait même pas faim. Ça passait pas, ni la mort de Radi, ni ce que lui avait dit son père, et surtout pas cette vérité qu’il était bien obligé d’admettre, il ne s’était pas aperçu de sa disparition, et il n’avait aucune excuse pour ça. Enfant, sa mère l’avait houspillé et frappé du soir au matin. Il en avait gardé autant son endurance au mal que l’habitude de s’absenter du monde. Une forme d’autisme volontaire et passionné qui le prévalait de tout dérangement. Mais il n’en n’avait pas réellement conscience. Tout ce qu’il en savait c’est que ça avait été un autre prétexte pour sa mère de s’exciter sur lui. Ça la rendait littéralement folle cette manière qu’il avait de pouvoir satelliser son esprit n’importe où et très loin. Et maintenant c’était devenu autant un avantage que ce défaut qui lui avait fait oublier Radi, et il n’y avait plus rien à faire, c’était trop tard. Bah oui j’y lui ai dit, c’te question ! Mais l’en a rien eu à fout’ ! Tu penses, des gens qui disparaissent à Ni y’en a tous les jours. C’est pas normal, l’est pas parti mon p’tit Louis, on l’a enlevé, il avait un bon travail chez vous, même qu’il me l’a dit. Mais, je sais, je sais, dame ! Je le voyais bien qu’il aimait c’qui faisait. Le gros homme sur le banc d’à côté discutait avec une femme d’âge mûre, replète et rose. Il l’avait déjà croisé dans le taudis, un patron de fumerie qui sentait d’ailleurs ce parfum un peu sucré et acide qui se dégageait des amateurs de Pain de l’Esprit. Pour les raisons exposées et d’autres encore, Irwin n’était normalement pas du genre à s’intéresser aux conversations de ses voisins mais après ce qui s’était passé avec Radi… Il tourna son visage de pierre vers les deux et grommela : disparu ? Quand ? Il y eu ce moment de flottement qu’il connaissait bien où les deux semblaient hésité entre la peur de se faire écrabouillé s’ils ne répondaient pas et celle de lui dire son fait parce qu’il se mêlait de leur conversation. Une semaine pourquoi ? Avoua finalement le patron. Et pour ce qu’il en savait Radi avait disparu deux jours avant qu’on ne la retrouve flottant sur le Hanzo. Dans un délai aussi court ça faisait deux disparitions suspectes de trop, parce qu’évidemment Radi, en bonne gamine de la rue, ne se serait pas laissée approcher facilement, on avait dû elle aussi l’enlever. Mais qui ? Quel était le monstre qui avait pu l’ouvrir comme ça ? Et pourquoi ? Il se souvenait vaguement que le guet en avait eu après elle peu avant sa disparition mais s’il avait été impliqué dedans, probable que Jeanson y aurait foutu le feu. Il ne répondit évidemment pas à la question de l’homme qu’il n’avait du reste même pas écouté. Ne sachant trop quoi faire de lui et de ses réflexions, il alla trainer du côté du port sur le Titan histoire de voir s’il n’y aurait pas du travail en vue sur un navire en partance. Après tout s’il était expulsé de la ville il faudrait bien qu’il trouve un moyen de retourner par chez lui. Ah tient, vous êtes encore là vous… maugréa une voix derrière lui. Irwin se retourna, Hasban se tenait là avec un rouleau dans la main. Le géant le regarda quelques secondes comme s’il essayait de se souvenir de qui il était avant de lui tourner le dos. Eh attendez ! Le brigadier le rattrapa. Vous vous baladez pas mal en ville hein… vous avez déjà vu cet homme ? Il déroula le parchemin, Irwin fixa un instant la figure dessinée puis dit quelque chose de parfaitement invraisemblable pour son genre de taiseux : pourquoi ? Il a disparu. Quelque chose s’alluma dans les yeux du géant qui troubla le brigadier, pendant un instant il se demanda s’il n’allait pas lui faire subir le même sort qu’à la prison, mais finalement il répondit laconiquement non et s’en fut comme si Hasban s’était évaporé dans les airs. Deux disparitions dont il entendait parler dans une seule journée, il trouvait ça trop. Ça n’avait peut-être aucun rapport avec Radi mais… Il continua sa balade sur le port jusqu’à la capitainerie où avaient lieu les embauches. Il n’y avait presque plus personne, les meilleures places avaient déjà été prises, il alla voir un des répartiteurs et lui demanda s’il y avait des vaisseaux qui allaient vers le Septentrion. Avec c’te blessure mon gars faudra qu’t’attende, personne voudra embaucher un débardeur avec les pognes blessées, lui fit remarquer le répartiteur avant de s’éloigner. Irwin regarda sa main, il avait en effet oublié ce détail. Puis soudain ses yeux déjà petits s’étrécirent, quelque chose lui déplaisait et lui déplaisait même énormément. Ceux qui le remarquèrent ce jour-là, traversant la ville à grands pas, ceux qui eurent le bonheur de le remarquer à temps, surent sans doute ce que pouvait ressentir un alpiniste en échappant de justesse à une avalanche. Les autres glapirent, hurlèrent, roulèrent, se jetèrent à terre, gueulèrent, invoquèrent Ordo ou d’autres dieux, puis, quand ce fut terminé, ramassèrent diversement les restes de leur charrette éclatée, leurs outils éparpillés, leurs épices renversées, l’enseigne de leur magasin ou de continuer leur chemin sur le toit où d’une main brusque le géant les avait déposés afin de ne pas les écrabouiller, les cieux semblaient soudain plus cléments. Pas aussi destructeur qu’un cyclone ou une tornade mais à peu près aussi inexorable qu’une banquise épousant la coque du Titanic. Ah Irwin, y’a un des Bourrelet qui t’cherche, lui dit dame Brazim depuis le perron de la pension, Beauregard sur ses genoux qui fixait déjà le géant à la façon d’un psychopathe en chasse. Irwin s’en fichait pour le moment, il ouvrit grand sa main entaillée et demanda d’autorité, le mire où ? Oh c’est pas un mire, sourit-elle, c’est juste un hassour’b, un r’bouteux de chez nous. Où ? Insista Irwin et ses petits yeux dardaient quelque chose de mauvais qui impressionna même la vieille dame. Pourquoi t’as mal ? J’va te donner du lait pavot si tu veux j… non ! Je veux voir celui qui a fait ça ! Une phrase entière, avec sujet, verbe et complément, elle comprit que c’était grave et ne le questionna pas plus, fit chercher l’intéressé alors que Poireau arrivait sur ses entre faits. Il portait un petit baluchon avec lui et avait la mine aussi défaite que son père. Mais avec lui ça pouvait bien dire n’importe quoi parce qu’il était justement souvent défait et qu’il marquait, d’ailleur s il sentait le Pisse-Droit, devait bien être le seul de sa famille à être capable d’en boire non coupé, comme les trolls, et ne pas en tomber raide mort. Ecoute, lui dit-il d’emblée, j’me fiche de c’que dit l’daron, t’étais pas son chap’ron, et pis elle m’a fait dire une promesse, alors voilà c’t à toi… il lui tendit le baluchon avec la précaution des ivrognes en plein tangage. Une promesse ? Répondit Irwin en s’en emparant et en l’ouvrant. Ouais, voulait qu’t’ais ses affaires s’il arrivait que’que chose. Quelque chose ? Elle avait peur ? Même Poireau eu l’air surpris sur le moment de l’entendre faire une phrase entière. Hein ? Meuh non, l’avait peur d’rien ni d’personne ma Radi, sauf de l’ankou parce que des fois elle dormait dans la rue et elle avait peur qui l’a prenne pour une morte. Irwin retomba dans son mutisme et regarda à l’intérieur du baluchon. Il y avait plusieurs parchemins, et un doublon d’argent. Il ouvrit au hasard un des parchemins, c’était un dessin de lui ou à peu près qui tenait la main à Radi. Il y eu comme un blanc dans sa tête. Comme quelque chose qui s’effondrait de l’intérieur. Et à nouveau une chose humide roula dessous son œil, puis une autre, et encore une autre, et ça s’arrêtait plus. Irwin ? Tu pleures ? Irwin leva la tête, c’était la fille que dame Brazim avait envoyée, précédée du rebouteux. La douleur ? S’enquit professionnellement ce dernier, votre maaaaiiiiiiiiiin !? Soulevé à un mètre du sol, plaqué contre la pension, la main balafrée largement ouverte comme la menace d’une fabuleuse mornifle s’il ne répondait pas correctement, l’ennui c’est qu’Irwin ne posait pas de question, il aboyait, Radi ! Irwin ! Irwin ! Par Ordo ! Qu’est-ce que tu fais !? Lâche-le tout de suite ! Intervint la logeuse. Il a tué Radi ! Quoi !? Goba en retour Poireau, sortant en un éclair un couteau d’on ne sait où. Qu…Qu… maiiiis… nnn… nooon j’ai tu… bavouillait le malheureux, la mâchoire au bord de la rupture, ses dents qui grinçaient. Hein ! Mais qu’est-ce que tu racontes par les Sept Saints ! Il ne ferait pas de mal à une mouche et je le connais depuis des années ! Protesta la vieille dame. Si un doute traversa l’esprit du géant, il n’effleura pas, même de loin, Poireau qui se jeta sur le rebouteux…. A un mètre du sol. Est-ce à dire qu’il se fracassa en réalité contre le mur ? Oui. Définitivement, oui. Et concomitant il s’étala par terre en gueulant, rend l’moi ! Par la bite d’Ordo rend l’moi j’vais l’déchirer ! Chut, répondit Irwin en lui posant docilement un pied dessus pour qu’il reste à terre. Puis il retourna son attention sur sa première victime, le menaçant toujours de sa pogne. Ça, pareil que Radi, pourquoi ? Euh… mais…gnnn…. V…v’m..faites mal ! Irwin pour la dernière fois fais le redescendre ce n’est pas lui ! Irwin lui adressa un de ses regards qui annonçait la peste et le choléra sans choix possible, mais il obéit, sans lâcher sa victime ni cesser de brandir sa main. Pourquoi !? Aboya-t-il à nouveau. Mais… mais… je ne sais pas pourquoi… de… de quoi parlez-vous ? Les fils ! S’exaspéra le monstre comme si c’était évident et que ça faisait une heure qu’il répétait la même question. En réalité ça faisait vingt minutes de trajet que ça tournait dans sa tête, et tout le monde en avait fait les frais. Euh mais… je n… sais… p…p…pas. Le pauvre homme tremblait comme une feuille, il était clair que s’il insistait il allait défaillir mais Irwin ne voulait rien savoir. Où t’as appris !? Qui t’as appris ! Les nœuds ! Pareil que Radi ! Aaaah… oooh…. Euh m… mais, mon maître…. Son nom ! Où !? Oh mais euh… Maître Rwada Kh’a, dans la Co… Co… Corne, le village d… de… Oumbalide… m… mais, il est mort ! Mort ? Le visage d’Irwin se rallongea de déception, avant que ses yeux ne se plissent. Tu mens ! M… mais… non j… je vous ass… assure ! Je… je l’ai moi… moi… même enterré ! La main se referma en un poing, l’instant que le malheureux crut être son dernier, le visage écrabouillé dans le mur ou quelque chose d’approchant, mais le poing retomba et Irwin demanda, élève ? Toi ? Euh… une fois… dans le temps… un jeune… jeune… ho… homme, très gentil, très doué… Mais l’est parti… je… je… crois qu’il est… euh mort lui aussi. Son nom ? Moi je… je… l’appelais Dawih’, ça… ça veut dire… Son nom !? Le coupa Irwin d’autorité. Sa… Salo… Salomon.

Le lendemain quand il redemanda à voir le rebouteux, la logeuse crut vraiment qu’il avait l’intention de l’aplatir. Mais non, il voulait juste lui poser une dernière question. Entre temps il avait passé sa soirée de portier à ruminer, et comme c’était pas le soir, qu’il était passablement contrarié et chamboulé les habituels agités, ceux qui d’usage étaient entendu qu’un dégage ou un casse-toi devait suffire, s’en furent pour leur frais. Plus d’avertissement, ils sortaient sans s’énerver, tranquillement, parfois en hurlant au secours ou en se débattant vainement, certes, mais systématiquement les pieds à cinquante centimètres du sol. A la grande satisfaction de Cambise à dire vrai, il trouvait qu’il y avait du bon à faire une petite démonstration de temps à autre, histoire de rappeler au plus inconscient un semblant de conscience justement. Irwin avait regardé au dos du dessin par hasard et découvert un portrait. Cambise savait lire alors il lui avait traduit, un avis de recherche pour un certain Salomon Wnlf, ou par Ordo va savoir comment ça se prononce. Trois cent doublons d’or ! Tu veux te lancer dans la chasse au trésor Irwin ? Pas lui non, mais peut-être la petite, et c’était peut-être ça qui l’avait tuée. Le lendemain donc il demanda au rebouteux si c’était son Salomon, et en effet. Par les Sept Saints ! Il est vivant !? Irwin n’en savait rien mais il allait le trouver, par Ordo, le Dieu Rouge, l’Hippopotame Sacré, et toutes les saintes divinités des Mille Temples et d’ailleurs si on voulait. King, Louvier et Schweitz étaient attablés à la Tête d’Orc devant un pichet de vin noir, trois godets remplis à ras bord, un pot en fonte brûlant de ragout de poule et une demi tome de fromage à la pâte persillée posés sur une nappe douteuse, trois miches de pain rond dont ils étaient en train de faire des tranchoirs et deux autres de pain au froment avec une motte de beurre salé pour faire le compte. Un repas ordinaire et à l’œil, bien entendu. Quand Irwin entra et se planta devant leur table avec cette mine de cataclysme dont il détenait apparemment le secret. Qu’est-ce y’a mon gars ? Réclama King. Pourquoi vous avez arrêté Radi ? Moment de flottement, les uns et les autres se jetèrent des mines interloquées, une phrase entière ? T’arrive quoi mon gars ? T’as retrouvé ta langue ? Réponds ! Eh oh dis donc toi on donne pas d’ordre au guet ! Pour qui tu… te… bon euh… écoute… euh…. Morbleu Schweitz pourquoi on a coincé le gamin d’ja !? Les affiches chef, fit Louvier. Affiche ? Gronda Irwin. Euh… ouais, même qu’elle en a distribué ailleurs en ville, c’est ce que m’a dit un gars du Titan. Paraît que quelqu’un lui a donné un doublon d’argent pour ça même, une lady. Louvier avait faim, mais la vue de ce monstre et l’air qu’il avait lui coupait lentement l’appétit, pourvu qu’il se barre vite c’était tout ce qui comptait. Où ? Quoi où ? La lady. On lui dit, mais on ne savait pas son nom, peut-être qu’au Titan… Oui bien sûr, l’autre homme du guet, celui qui l’avait arrêté la première fois, le premier également à lui avoir montré cette affiche. Irwin repartit sans une explication, il avait à faire, au grand soulagement de tout le monde.

Contrairement à une idée généralement répandue, la vie dans les quartiers chics n’est ni forcément plus facile ou plus sûrs que dans le pire bouge de la pire ville d’un pire monde que celui-là. Nonobstant que l’argent est un mauvais maître et un piètre esclave, qu’il ne dispense pas particulièrement la vertu et donne des moyens à ses propres vices plus qu’on ne saurait en supporter, le crime y est forcément à la mesure de son environnement donc démesuré, extraordinaire, scandaleux. Aux Remparts, sur l’île au Titan des familles bourgeoises se faisait suriner au grand complet par leurs femmes de chambres, des jeunes héritiers étaient pris dans le scandale de parties fines assorties d’orgies de drogues et d’alcool, des ambassadeurs plénipotentiaires de quelque obscure contrée lointaine se faisait massacrer par un mystérieux assassin en pleine rue et en plein jour, des chaises à porteur étaient dévalisées en bande, et des bijoutiers étaient également attaqués par des groupes organisés, bien armés et dûment masqués. Parfois tout ça en une toute petite semaine. Pour ces raisons et quelques autres, le palais disposait d’une réserve de gardes d’une trentaine d’hommes à cheval, bien équipés et entrainés, dont une dizaine était ce jour-là devant Grünkwald& Frères, diamantaire du Septentrion et nain de père en fils. A l’intérieur du bâtiment, une solide bâtisse au portique ouvragé d’une fresque représentant une procession de nains dépiautant la roche, six bandits avaient pris en otage les employés et menaçaient de les tuer si on ne leur amenait pas une dizaine de chevaux frais et scellés. Duquesne était là derrière une barricade de charrettes, cotte de maille, plastron aux plates d’acier, heaume, épée dans une main, cornette de cuivre dans l’autre qui gueulait de se rendre tant qu’il était encore temps. Quand on tapota sur son épaule. Il se retourna pour tomber nez à ventre avec Irwin. Qu’est-ce que vous voulez vous !? Vous ne voyez pas que ce n’est pas le moment !? Le petit garde gentil, il est où ? De qui parlait ce monstre, le lieutenant-général n’en n’avait d’autant pas idée que de son point de vue le monde entier devait sembler petit. Par Ordo fichez-moi la paix ! Il se retourna vers la façade et hurla dans sa cornette, libérez les otages et rendez-vous ! Re tapotage sur l’épaule. Brun, calme, m’a arrêté la première fois. Non mais vous n’avez pas bientôt fini oui ! Gardes débarrassez moi de ce géant ! Les intéressés s’adressèrent des coups d’œil dubitatifs quand une volée de carreaux d’arbalète surgit par les fenêtres de chez le diamantaire se fichant un peu n’importe où dans la barricade et même dans la cornette. Des chevaux c’est tout ou on les tue tous un par un ! Hurla à la suite une voix derrière les hautes et larges portes en chêne massif. Irwin s’était rendu au guet du Titan chercher le petit homme brun gentil avec ses affiches, le piquier de faction lui avait raconté qu’il était sur les Remparts à la recherche d’un individu. Irwin lui avait montré l’affiche de Radi. Ouais c’est ça, pourquoi c’est-y qu’tu l’as trouvée ? Irwin était reparti sans un mot et avait été attiré comme tous les badauds alentours par ce qui se passait devant le diamantaire. Allons soyez raisonnable libérez au moins le brigadier ! Et vous aurez vos chevaux ! La cornette inutilisable Duquesne se servait de ses mains comme porte-voix. Allez-vous faire cuire ! Beugla-t-on de l’autre côté. Brigadier ? Gronda la voix du géant, King ? Non Hasban répondit machinalement Duquesne avant de réaliser. Non mais c’est fini oui !? Gardes je vous ai donné un ordre ! Certes, certes, mais là en plus, il y avait un de ces airs sur sa façade de granit le géant… Irwin les fixait, ses deux petits yeux plus minuscules que jamais puis d’un coup il marcha sur eux les obligeant à s’égailler brusquement, leurs piques bravement pointés contre lui qui en réalité les ignora pour attraper deux des charrettes qui formaient la barricade de fortune. Non mais ça va pas ! S’écria Duquesne alors qu’Irwin s’écartait d’eux, une charrette dans chaque main l’une protégeant sa poitrine l’autre son ventre. Les carreaux d’arbalète ne tardèrent pas à voler et se planter dans le bois. Les voleurs avaient soigneusement préparé leur coup jusqu’à ce que ce fichu type du guet se pointe et interpelle l’un des leurs avant même que tout commence. Comment qu’il avait fait pour repérer Gueule de Rat alors qu’il était même pas de la ville ? Pas la moindre idée, mais à partir de ça tout s’était un peu emballé… et là d’un coup, d’un coup très vite, plus rien du tout n’était sous contrôle. Ils avaient tout prévu on vous dit, même la possibilité d’une prise d’otage, or le bâtiment était conçu comme une forteresse. Fenêtres hautes et étroites, portes en chêne massif plus une grille en fonte derrière qu’ils avaient déjà pris soin de rabattre, manquait plus que des canons sur le toit et on était complet. C’est qu’ils y tenaient ces salopiots de nains à leurs pierreries ! Ils avaient même posté un golem à l’entrée, mais Gueule de Rat savait comment faire avec ceux-ci. Le secret c’était le parchemin qu’ils avaient dans la bouche, tout casser et le détruire, sans ce bout de papier magique le golem était foutu, son âme aux enfers comme qui dirait. Il y eu un énorme craquement et les lourds battants de chêne s’ouvrirent à la volée, le monstre derrière ses charrettes hérissées de flèches entra et donna un violent coup dans la grille avec son pied, puis un second et les charnières sautèrent littéralement du mur avant que la grille n’aplatisse deux des voleurs pour le compte. La bagarre qui suivit fut aussi brève que surréaliste.

 

Place du Commerce, mardi c’est l’averse

Place du Commerce, y’a un géant. (bis)

Un géant et ses charrettes mardi qui danse.(bis)

 Il a tant de fâcheux, mardi c’est affreux

Il a tant de fâcheux qui mangent l’essieu (bis)

Qu’il ne sait lequel prendre mardi qui danse (bis)

 Il y a Gueule de Rat et son cousin qui se lancent

Mais c’est le p’tit gobelin qu’a sa préférence

Lui a fait un p’tit collier d’une roue d’excellence

Et c’est en le couronnant qu’il pastille l’insolence

Oh mon fabuleux c’est de la démence.

Le nain scabreux et l’orc scrofuleux roulent sur leur panse.

Et d’une chariotte le titan fit une danse.

Oh morbleu mazette mais qu’elle carmagnole

Pourvu qu’il y ait des éléphants à la prochaine avalanche.

 

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