Electra Glide in blue, la solitude tue, les rêves aussi.

Difficile d’aborder un film comme celui de James William Guercio tant il offre différents niveaux de lecture. Balade désenchantée sur la vie d’un petit flic, drame humain, chronique autour de la solitude, petit thriller corné d’antihéros, assurément il s’agit bien là d’un film de son époque (1973) où la figure narrative n’est jamais linéaire pas plus que ne le sont les personnages mis en scène. Un film qui fait autant sens qu’il pose de questions sans offrir une réponse plus qu’une autre. Il n’y a ici ni salaud ni gentil, simplement une logique qui s’offre à travers la solitude réelle ou induite de différents personnages toujours finalement confrontés à une même cruauté, celle de la réalité de leur rêve. Electra Glide désignant ici la Harley Davidson standard des flics de la route, en bleu, rappelant le rêve impossible d’un des policiers. Un même rêve d’accessoires que poursuit lui-même le héros pour une même conclusion, les rêves sont parfois aussi dangereux que la solitude qui les fait naître, non seulement ils peuvent s’accomplir mais leur accomplissement se paie au prix fort.

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John Wintergreen, antihéros de ce drame et ici interprété par Robert Blake, est un petit flic au sens propre comme au figuré. Motard assermenté des routes d’Arizona, il sillonne le désert à la recherche de contrevenants toujours irascibles, baratineurs, cherchant par tous les moyens à échapper aux petits tracas que peut imposer un simple flic de la route. Humain mais droit dans ses bottes Wintergreen demeure imperturbable en toute circonstance, mais il rêve d’ailleurs. Il rêve de devenir inspecteur, porter le stetson et la plaque, rouler dans une voiture et s’occuper autrement que son collègue et complice Zipper, à savoir en n’en ramant le minimum en attendant la paye. Wintergreen veut résoudre des crimes et soudain l’occasion de sa vie se présente.

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Au fond Wintergreen est resté l’enfant qu’il était rêvant de devenir policier. Et tel un enfant face aux adultes, comme il l’avoue finalement lui-même, il écoute plus les autres qu’il ne s’écoute lui-même. Gamin avec son collègue, fasciné par l’aura d’un inspecteur plus doué pour tirer des conclusions sur ses préjugés que pour résoudre une affaire, respectueux de tous comme un bon garçon bien élevé, même de ceux qui ne lui réservent que mépris, sa désillusion quasi obligatoire interviendra comme une sorte de passage de l’état d’enfant à celui d’adulte. Par une femme pour commencer, bien entendu, qui lui révélera bien malgré lui certains aspects peu reluisants de son mentor, puis à mesure qu’avance l’intrigue par la perte de ses points d’ancrage jusqu’à parvenir à cette solitude qu’il ne redoute pas mais qu’il sait meurtrière, la solitude d’un antihéros mais d’un héros quand même qui sans se forcer va résoudre le crime qui l’occupe et finalement ne l’intéresse même plus. L’âge adulte est amer pour Wintergreen et pourtant il n’en garde aucune rancœur particulière, il continue sa route, toujours dévoué à son travail, toujours humain et finalement tout entier lui-même jusqu’à ce final en forme de constat, celle d’un cavalier sans monture et abandonné.

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Oui tout entier lui-même ce qu’il ne semble jamais être. Par le langage de la caméra le personnage nous est ainsi introduit comme morcelé, par insert signifiant sa virilité puis par une sorte de fétichisation de son uniforme par lequel, et seulement par lequel il semble capable d’exister. Cette même fétichisation qu’on retrouvera plus loin quand il endosse l’habit d’inspecteur et qui pourtant cette fois le ramène à sa condition de gamin kiffant ses nouveaux habits, son nouveau moi. Mais ce nouveau lui il ne le trouvera pas dans l’accomplissement de son rêve mais dans les désillusions que celui-ci lui proposera pour enfin devenir lui-même tout entier, sans rémission. C’est ainsi que le final le propose, seul au milieu de la route, plein cadre puis finalement comme une sorte de jouet abandonné sur cette route qu’il ne quittera jamais.

Réalisé trois ans après la bible cinématographique des hippies, Easy Rider, à une époque où le flic est la figure maudite d’un mouvement contestataire en perdition (en 73 les illusions du Flower Power se sont déjà délités) Electra Glide in Blue ressemble par certains côtés à son antonyme. Ici le flic occupe la position centrale et maudite d’une Amérique en mutation, là où le hippy représente en quelque sorte la bonne société harcelé par des punks en uniforme. Et si les deux figures ne cessent de se croiser et de se poursuivre, l’une persécutant l’autre au fait de la loi et l’ordre, le policier apparait le plus souvent comme un corps étranger à la société civile, exactement comme les hippies d’Easy Rider étaient l’ennemi désigné d’une Amérique conservatrice, et dont le poster sert ici de cible. En quelque sorte la loi et l’ordre ont changé de camp et dans cette inversion des valeurs c’est le policier qui est victime, de lui-même pour commencer, des autres ensuite pour se conclure symétriquement au road movie de Denis Hopper et Peter Fonda.

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Seule et unique œuvre cinématographique de son auteur, par ailleurs musicien à succès qui composera pour son film une partition triste et hypnotique, Electra Glide in blue, fort d’un budget d’un million de dollars (une misère dans le cadre d’Hollywood) est un de ces films indépendants se reposant sur un casting de seconds rôles aguerris, comme Blake. Acteur révélé avec De Sang Froid en 67, puis rapidement assigné au petit écran où il brillera dans le rôle d’un flic à la fois dur et tendre, Baretta, et dont malheureusement la carrière se terminera à la page des faits divers. Un choix délibéré de l’auteur, ici pas de vedette bouffant l’écran de leur seule présence, seulement des figures presque quotidiennes traduisant la banalité finalement de ce drame humain. Le film sera nominé pour la Palme d’Or qu’il perdra au profit d’un film également désenchanté, l’Epouvantail.  Il connaitra une seconde carrière lors de l’Etrange Festival puis à l’occasion d’une ressortie française en 2010. Disponible aujourd’hui en VF sur Streamay il fait partie de cette pléthore de petits films indépendants des années 70, généralement méconnus, méritant largement une vision ne serait-ce que pour se souvenir que le cinéma américain n’a pas toujours été un barnum de franchises à effets spéciaux, une machine à compter au service de l’industrie du jouet et de l’armement, bref où il y avait encore à dire.

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