Grand feu

Ah tu t’y attendais pas hein ! Tu t’y attendais pas petite salope ! Hein ! Chienne va ! Saloperie de youpine ! Il hurlait, criait, aboyait, la nuque rougie par le soleil, ses cheveux glacés blancs qui pointaient sur son crâne de soldat. Il hurlait, criait, aboyait, qui d’une voix rauque, allumé, fou, les veines du cou gonflées. Elle le regardait, fixe, ses grands yeux noirs velours posés sur l’emblème de son uniforme, runes de la victoire. La frange un peu dispersée, ses lèvres en cœur rose qui me souriaient presque. Je me penchais, et lui baisais le front, ça va ? Oui…. Merci… je suis tombée. Oui je vois. Qu’est-ce que tu fais là ? Où sont tes parents ? Je sais pas, je crois qu’ils sont partis.  Partis, oh ma pauvre, et t’es toute seule ? Oh oui… toute seule, et elle fondit en larme. Des sanglots d’enfant, un truc qui se brise, comme une onde qui dansait en moi et parlait de tout, d’abandon de chagrin, de désespoir, de solitude… oui de solitude. Comment j’aurais pu résister ? Hein putain de juive ! Je t’ai bien eu hein ! La petite fille se releva en s’aidant de sa main. On dirait qu’on jouerait, déclara-t-elle. Comment tu t’appelles ? Friedrich. Oh c’est dur, moi je t’appellerais Moïse ! Oh ! Eh bien comme tu veux, sourit-il, va pour Moïse. Il avait un beau sourire. Et toi, comment t’appelles-tu ? Esther… Elle tendit les bras vers lui, T’es mon Moïse des herbes hautes !Porte moi mon Moïse ! Le soldat la laissa grimper dans ses bras, l’air heureux. Tu as quel âge mademoiselle ? Je suis pas une demoiselle je suis une enfant !Ça me dit pas l’âge que tu as. J’ai six ans et toi ? Vingt-et-un. Tu fais plus vieux.  Dans la trouée d’herbes hautes au refrain bleuté, sous le soleil d’acier, une étoile d’août surchauffée, il marchait, l’enfant sur son bras, et ils babillaient de concert comme frère et sœur. Comment tu m’as retrouvée ? C’est elle qui avait imposé le jeu, on dirait que t’es presque mon frère hein dis ? D’accord avait-il répondu de sa belle voix de soldat, sa voix en fer, avant de répondre à sa question. C’te question, c’est Dieu qui m’a envoyé jusqu’à toi. Bah oui, évidemment t’es Moïse. Bah oui. Silence, les pas dans le blé sauvage, et puis elle demanda : Il est gentil Dieu ? Le soldat ne répondit rien, il regardait vers l’horizon enfumé, sentit son inquiétude… Des fois. Des fois ? Oui. Et des fois pas. Voilà. Moi j’ai peur de Dieu des fois, avoua-t-elle. Et tu as bien raison. Toi aussi ? Oui moi aussi. Moi j’ai tout le temps peur de lui. Tout le temps ? Oui. Bah pourquoi ? Faut pas ! Regarde Dieu il t’a emmenée jusqu’ à moi, sans toi je serais perdue dans ce champ ! T’as raison, admit-il en la changeant de bras. On dirait qu’on est plus frère et sœur ! Ah non ? On est quoi alors ? On est fiancés ! Elle me serra le cou et m’embrassa la joue si fort qu’elle s’enfonça mes poils de barbe dans les lèvres et fit une petite grimace de mal. Mais je suis trop vieux pour toi voyons ! On s’en fiche ! L’amour ne compte pas les années ! Déclara-t-elle en prenant un ton de tragédienne. Il éclata de rire. Salope de youpine ! Tu t’y attendais pas à celle-là hein ! Oh non hein ! Chienne ! Cafard ! On va tous vous tuer ! Il avait les mains qui tremblaient, la voix qui vibrait, les yeux élargis par la douleur et le chagrin, la colère. Elle le regardait de ses yeux vastes et brillants, la tête gracieusement posée sur ses genoux repliés. Ses longs cheveux soyeux en auréole noire sur les taches camouflage du treillis léopard. Tu m’aimes ? demanda la petite fille, rêveuse. Oh oui je t’aime, je t’aime infiniment ma chérie. Et il le croyait. Ses yeux se tournèrent vers le ciel de faïence. Moi aussi je t’aime mon amoureux des blés et des herbes. Au loin on entendait des ordres claquer, le bruit des bottes sur l’asphalte, des armes, cliquetis, et chuchotements, ils parlaient à voix basse, comme de vrais amoureux. Et son cœur battait plus vite, et il sentait ses tempes se serrer, sa gorge se nouer, la fièvre, le stress..Tu t’y attendais pas à celle-là hein !? Tu me croyais gentil hein !? Y’a pas de gentil sur cette terre ! Pas de gentil ! Hey Friedrich qu’est-ce tu fous !? T’as fini de t’amuser avec cette chienne, lâche-là y’en a d’autres !

Elle sourit, un peu de transpiration perlait au dessous de sa bouche comme la rosée sur une pèche, il avait envie de pleurer. Viens. Où on va ? Voir le grand feu.

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