Irwin 7.

Duquesne s’essayait au silence du lord Commander. Mains croisées sous le menton, la bouche pincée à la Manuel Valls, Caudillo du centimètre, regard fixe et étroit avec ceci de compliqué quand on voulait dominer son interlocuteur d’un œil sévère qu’il fallait se tordre le cou pour ne serait-ce que pour apercevoir le nez du Goliath. Puis au bout d’un moment il énonça doucement, toujours à la façon du lord Commander, froidement, trois morts, quatorze blessés, dont trois enfants, et pour le moment nous en sommes à deux mille taels de dégâts matériels, et les plaintes affluent…. J’ai discuté avec le lord Commander cette plaisanterie a assez duré, nous vous mettons demain sur le premier bateau en partance. Et peu m’importe où vous irez, du moment que je ne vous vois plus en ville. A travers les portes on entendait des éclats de voix, une femme et l’huissier. Non madame vous ne pouvez pas entrer ! Je ne vous demande pas votre permission ! Et elle entra.  Madame sortez immédiatement ! s’écria aussi tôt le lieutenant-général. Pas tant que vous m’aurez écouté, rétorqua-t-elle d’autorité. Sortez ou je serais dans l’obligation de… de quoi ? Appeler la garde ? Selon les lois de votre ville tout accusé a le droit d’être défendu par une personne de son choix, je suis cette personne… là même l’engin daigna tourner la tête dans sa direction. Ah oui et depuis quand ? Depuis que cet homme, le seul de cette ville avec le brigadier Hasban, a pris au sérieux la disparition de mon frère et est parti à sa recherche. Et en qualité de quoi je vous prie madame ? Vous avez quelle compétence exactement pour prétendre défendre cet individu. Le ton était aigre, sa beauté l’agressait, son indocilité également, elle le dominait moralement aussi naturellement que l’autre le faisait physiquement, il se sentait en sous nombre. Je suis logographe messire. Euh… qu’est-ce je vous prie ? J’entends ici que je rédige les discours des défenseurs, dans le Nortem se sont les accusés qui se défendent eux-mêmes. Duquesne sentait qu’il perdait la partie. Madame cela suffit cet individu a tué au moins une personne et fait plus de deux mille taels de… la bourse atterrit lourdement sur le bureau. Mille doublons pour les frais. Vous pensez que ça couvrira ? Mais… Messire ! Cet homme a pourchassé un assassin qui n’a pas hésité à tirer de multiples fois sur la foule et lui-même tué au moins deux personnes et blessé mon client, c’était non seulement de la légitime défense mais le guet aurait lui-même dû partir à la poursuite du tueur, seulement non, bien entendu, restons en retrait n’est-ce pas… Il ne s’attendait pas à l’attaque, la bouche claqua dans le vide. Madame je ne vous permets pas d’accuser ainsi ! Et la loi d’expulser cet homme sans avoir bénéficié d’une défense appropriée et d’une liberté conditionnelle de vingt-quatre heures pour la préparer. Duquesne fronça comme un rhinocéros. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Et d’ailleurs depuis quand vous connaissez les lois de cette ville je vous croyais du Nortem ? Messire lieutenant-général j’ai fait mes études à l’université de Lingham où on enseigne entre autre le droit valeryan dont s’inspire les lois de votre cité, ma thèse de fin d’étude portait sur les lois spécifiques des cités libres de par le monde connu, dont Khan Azerya bien entendu. Inconvenant, tout à fait inconvenant. Elle était belle, déterminée, elle avait réponse à tout et elle était plus lettrée qu’il ne le serait jamais. Ecoutez il faut que j’en réfère, en attendant il reste aux remparts. Comme vous voulez je vais faire un recours en habeas corpus pour une demande de compensation. Compensation ? Comme la loi m’y  autorise encore une fois messire,  considérant ses blessures, si mon client ne peut bénéficier de sa liberté conditionnelle la ville est tenue de lui payer une compensation d’un montant pouvant aller jusqu’à deux mille doublons or. Deux… vous plaisantez ? Pas le moins du monde. Duquesne était chef de police pas juriste et même s’il connaissait en partie les termes de la loi il n’aurait jamais pu vérifier si elle disait vrai sans l’aide d’un des secrétaires de l’étage au-dessus. Et bien entendu elle avait raison. Les lois avaient été faites par les marchands de la ville et comme tel on les appliquait d’abord à eux, les riches surtout, les riches marchands adorent qu’on les rembourse de l’argent et du temps qu’ils ne perdent en réalité pas. A Khan Azerya, la personne de son choix c’était toujours les avocats, à condition d’avoir les moyens bien entendu. Sinon un voisin, un ami, qui faisait ce qu’il pouvait. Les vingt-quatre heures de liberté conditionnelle avait été imposées par les avocats eux-mêmes gageant que tant que la culpabilité n’avait été prouvée et jugée un homme ne pouvait être considéré comme coupable et donc retenu contre son gré. Le délai, pour autant court, devait permettre aux plus riches de prendre la fuite si nécessaire. Aucune contre mesure n’avait jusqu’ici été instaurée. Duquesne était coincé, mais il ne pouvait quand même pas ne pas en passer par le lord Commander d’abord, qui demanda à son tour à rencontrer la jeune femme.

Dame Winhelf, lord Commander… Êtes-vous apparentée au duc madame ? En effet c’est mon grand-père messire. Vice-directeur et co-fondateur de la Compagnie de l’Ouest il me semble. Oui. L’on m’a rapporté que votre frère avait disparu. C’est exact. Puis je vous demander pourquoi vous n’avez pas fait appel à votre propre famille pour le retrouver, vous avez de nombreux hommes à votre disposition il me semble. Ma famille ignore qu’il est ici. Et pourquoi donc ? Ils sont en conflit. De quelle nature ? Raison familiale avec votre permission messire. Elle n’en dirait pas plus et il y consentit. Le lieutenant-général m’a fait part de vos requêtes ainsi que de vos titres, ce qui m’étonne c’est qu’alors que vous savez parfaitement qu’aucune des lois que vous avez invoquées ne peuvent être appliquées sans mon accord et celui du conseil, selon l’article dit Ultima Ratio Regum, vous avez quand même insisté, vous pensez réellement que l’incident de ce midi se suffira d’une bourse bien remplie ? Messire si vous permettez selon ce même article et dans le cas de situation exceptionnelle, vous seul, sans l’assistance du conseil pouvez décider de leur application. Et de quelle situation exceptionnelle parlons-nous ? Il y a un assassin qui court dans les rues de votre ville et il n’hésite pas à tirer sur la foule. Hélas il y a beaucoup d’assassins de ce genre en ville j’en ai peur. Et c’est un argument !? S’insurgea-t-elle. Je n’ai pas dit pareille chose. Je dis que cela retire malheureusement une part de l’urgence. De plus je ne vois pas en quoi libérer votre protégé aidera à le retrouver. Tous les carreaux étaient dirigés sur lui et le troll, il est sur une piste. Ah oui et laquelle ? Sans quoi pourquoi vouloir le tuer !? Eh bien je vois bien mille raisons, il s’est fait autant d’ennemis que d’amis depuis qu’il est arrivé, m’a-t-on rapporté, sa récente gloire ne fait pas l’unanimité. On ne tente pas d’assassiner en plein jour sans raison voyons ! Faire un exemple ? Ou être dans l’urgence, la peur qu’il découvre quelque chose. Plausible comme l’exemple l’est, lui fit-il remarquer. Madame voici ce que je vous propose, je laisse vingt-quatre heures à votre protégé pour retrouver son assassin, après quoi il devra partir par le premier bateau. Exiler un héros ? Les khanazeryannes apprécieront. Oh vous savez ici les héros passent comme les modes. Le sang sèche vite et ce que les foules n’oublient pas elles en font des chansons. Les chansons reste messire, oui mais ce ne sont que des chansons…

Vingt-quatre heures au lieu des six jours qu’il avait cru avoir devant lui. Vingt-quatre heures et pas une piste vraiment tangible à se mettre sous la main. Pietr le Cancre ? Introuvable. Robert ? Entre la vie et la mort. On avait fait venir un mire, il avait réussi à lui extraire la flèche de l’œil mais aucune idée quant à son avenir. Immédiat ou lointain.  L’ankou ? Disparu après sa visite. Quant à lui c’était le rebouteux qui l’avait soigné. Il l’avait recousu, apposé un cataplasme formidable sur ses épaules mastodontes. Il avait eu de la chance, l’extrémité des flèches n’était que de simple pointe de bois renforcée de cuivre, rien à voir avec le carreau classique et son dard à double ou triple tranchant, mais pour la première fois de sa vie il ressentait la douleur. Lancinante, sourde, qui paralysait lentement le haut de son corps. Il avait quand même un petit quelque chose, une dague qu’avait laissé tomber l’assassin dans sa fuite. Une lame comme une aiguille rasoir, six pouces environ, il n’avait jamais vu une telle arme, pas plus qu’une arbalète à répétition d’ailleurs. Mais peut-être que Friektrich si. Le métier de forgeron avait un statut à part selon les espèces. Pour les orcs il s’agissait d’un quasi magicien qui s’entourait du reste de tout un tas de rituels et de gris gris, sacrifice animal, prière, lame refroidie dans le sang, ces choses-là…Pour les nains c’était un art sacré et les maîtres forgerons étaient des notables respectés. Pour les hommes c’était une industrie comme une autre pour autant précieuse car elle était l’âme de la guerre et donc du pouvoir. Ainsi les Enfers présentaient un mélange contrasté de rituels, d’échoppes variablement protégées des regards, de forges maousse activées par des roues à eau, éclairées par le rougeoiement des flammes et des charbons ardents, saturées de l’odeur du fer et du feu, du sang aussi et de la sueur. De la paille mouillée, du charbon, du martèlement incessant contre l’enclume. Rageur, industrieux avec en sus les cris des ouvriers, des commis, des patrons qui jactaient dans toutes les langues mais surtout en twakstil, littéralement en nain, le parlé-fer. Un argot corporatif qui inversait les syllabes et y ajoutait à la fin ou au début le suffixe stil. Stilutcheucherstilikstilstiloit ? Pas le genre de verbiage à supporter un cheveu sur la langue. Irwin considéra le nain qui bloquait l’entrée de l’atelier avec sa hache à lame noircie. Evidemment il n’avait rien compris, Friektrich, énonça-t-il sans s’émouvoir. Qui t’envoie ? T’es qui ? Vingt-quatre heures, il n’avait plus le temps pour ces entourloupes. Il ôta sa hache des mains du nain, sans forcer, lui enveloppa délicatement la tête au creux de sa pogne et l’entraina de force à l’intérieur. Pardon, gronda-t-il en jetant sa victime au pied de Friektrich. Urgent. Il posa la lame sur l’établi. Tu connais ? Le nain, tout en martelant, jeta un coup d’œil à son apprenti qui se relevait tant bien que mal en jetant un regard effaré à Irwin. Que ça lui serve de leçon se dit-il avant de se tourner vers l’arme. Un surin d’assassin, jappa-t-il sans hésiter. Je sais. Alors qu’est-ce que tu veux savoir ? Jamais vu un couteau comme ça. On appelle ça une griffe c’est pour faire le coup de l’ankou. Qu’est-ce que c’est le coup de l’ankou ? Le forgeron lui expliqua avant de plonger sa lame dans l’eau. Maintenant grand si tu permets j’ai du travail. Pardon, et il tourna les talons sans rien ajouter, enfournant la griffe sous son tricot.

Cour de l’Opale, jeudi, on assassine

Cour de l’Opale, r’voilà Irwin. (bis)

Irwin bondit jeudi et aplati.(bis)

 

Futé et vif le spadassin, jeudi de l’assassin

Grimpe et tu verras l’Irwin chez ton voisin (bis)

Planté de bois comme un tocsin  (bis)

Trissant les toits comme fantassin (bis)

 

Les carreaux qui tancent l’air et fouettent la mort

Corniches, tuiles et gouttières décèdent d’un seul corps.

Féroce comme l’alligator.

Agile comme comme le cador

R’voilà l’Irwin c’est n’ot’ trésor !

 

AHAHAH-AHAH !

 

Oh misère de misère, mais par les Dieux ils en inventent une par semaine ou quoi !? Le contenu d’un pot de chambre vola jusque sur les parois dorées et acajou de la calèche. MAIS TA GUEEEEULE ! Hurla une voix à l’extérieur. Eh oh v’pas faire ‘ttention ! AbracanTarmel reconnut la voix du cochet. Que voulez-vous, la populace s’enchante des bandits et des monstres, répondit le propriétaire de la calèche, le Baron De Voolt, un de ses clients et amis qu’il emmenait ce soir-là s’encanailler à la Cloche d’Argent, l’endroit où il fallait absolument être vu en ce moment quand on se vantait d’être un authentique connaisseur de Khan Azerya et de Ni Diebr. Un titre que briguait beaucoup plus le baron que lui-même mais les affaires sont les affaires. Dehors les ivrognes reprenaient le couplet des jours précédents en s’éloignant, l’affaire de la bijouterie. P’ace du Commerce… ! Mardi, jeudi, vivement les autres jours de la semaine, railla Tarmel. Ne parlez pas de malheur, gloussa le baron. Ils rirent de connivence quand soudain, violemment et sans prévenir le toit de la calèche éclata, crevant sous le poids d’un cadavre désarticulé. Vingt minutes plus tard, la dépouille était allongée quelque part dans les locaux du guet de Ni Diebr devant un brigadier King assez remonté. Il avait passé une journée éprouvante. Avait failli mourir à midi piétiné par une foule en panique, et mitraillé par une arbalète de l’enfer. S’était fait passer un savon par le patron pour ne pas avoir arrêté Irwin à temps, comme si ça avait été même plausible qu’il ne puisse jamais y parvenir. Lui ou un autre d’ailleurs. La poursuite s’était paraît-il arrêtée aux abords du taudis, l’assassin disparut par une ruelle sans fin qui se perdait au cœur du dédale et finalement le géant s’était laissé cueillir sans mal alors qu’il s’en retournait bredouille. Pour autant il n’arrivait pas complètement à en vouloir à Irwin. Ils avaient partagé le feu et sans lui, les dieux seuls savaient ce qui se serait passé. Le nombre de morts en sus. Mais il n’avait pas besoin de ça en plus, surtout si ça impliquait à nouveau le géant. Et ça c’était un nobliau blessé au bras et ce malheureux Zvaltos, la gorge tranchée d’une oreille à l’autre, le cou et le crâne brisés par la chute, le masque de son visage contracté sur un dernier rictus de terreur que faisaient ressortir la noirceur de ses dents et de ses lèvres. Trouve-moi l’gros, grogna le brigadier au premier piquier. Et où qu’tu veux que je l’trouve !? S’écria Louvier. Qu’est-ce j’en sais moi !? Fais ton boulot !

 

Y’a tant d’fâcheux, mardi c’t’affreux

Y’a tant d’fâcheux y mangent l’essieu (bis)

Qu’il ne sait l’quel pendre mardi qui danse (bis)

 

Y’a Gueule d’Rat et s’cousin qui s’lancent

Mais c’est l’p’tit gobelin qu’a sa préférence

Lui a fait un p’tit collier d’une roue d’excellence

Et c’est en le couronnant qu’il pastille l’insolence

 

Cour de l’Opale, jeudi, on assassine

Cour de l’Opale, r’voilà Irwin. (bis)

Irwin bondit jeudi et aplatit.(bis)

 

Futé et vif  le spadassin, jeudi de l’assassin

Grimpe et tu verras l’Irwin chez ton voisin (bis)

Planté de bois comme un tocsin  (bis)

Trissant les toits comme fantassin( bis)

 

Ils beuglaient  et scandaient en cadence autour du héros tabassant les tables de leurs choppes sous les yeux désapprobateurs des Porchet. Indifférent, Irwin avalait les unes après les autres les assiettées que les autres lui payaient, rôt de porc, tourte de poisson blanc aux oignons confits, tarte au poireau et à la grenouille, soupe à la crème d’ortie poivrée, truite au lard croustillant et ses naves à la graisse d’oie. Et tout le lait de brebis qu’il voudrait. Il s’était réfugié là, un peu déprimé, cherchant le réconfort du ventre, et s’y était fait piéger par une solde de bambocheurs hétéroclites, nains, elfes, gnomes, humains, compagnons du bâtiment venus fêter ici la fin d’un chantier et qui étaient tombés, ravis, sur leur héros. Pensez, avec ce qu’il laissait comme désolation derrière lui c’était autant de travail pour eux, et ça ne leur avait pas échappé. Quand explosa le fameux ahah de la chanson toute la rue l’entendit qui explosait à travers les murs pourtant épais de l’auberge. Louvier eu l’impression de faire une descente dans un campement orc. Faut qu’tu viennes, y’a l’bricard qui te demande. Eh oh y va nulle part ‘Rwin ! C’est not’ pote il a pas fini son r’pas ! Protesta un des fêtards. Je t’ai demandé ton avis ? Irwin rota discrètement. Oh tu m’as entendu !? Amène-toi ! Il ira nulle part on t’a dit l’pandore ! Gronda un elfe en dénudant légèrement l’épée qu’il avait à la hanche. Acier elfe, très tranchant, pourquoi c’était toujours sur lui que ça tombait ? Irwin… c’était presque autant un ordre qu’une supplique. Les deux gars qui l’accompagnaient avaient levé leurs piques, la température s’était sensiblement refroidie, plus personne ne braillait. Irwin soupira. Ça sentait la lassitude. L’envie de laisser tomber, la digestion. Puis il posa une grosse main tranquille sur l’épaule de l’elfe et se leva. Il avait mal, il se sentait lourd, fatigué, autant de sensations inconnues de lui, il avait besoin de prendre l’air.

C’était visqueux et jaunâtre pisse, ça sentait un remugle de salmiac, mêlé d’urine de fauve, et de marécage en été. Une cuvée de deux ans, l’âge limite avant que le Pisse-Droit ne devienne inflammable. Jeanson balançait doucement le flacon en lui faisant faire un mouvement circulaire. L’œil attentif, si ça faisait des petites bulles serrées c’était mauvais signe, à moins de devoir le balancer avec un torchon enflammé sur ses ennemis. Une bonne bombe incendiaire, mais quand même c’était pas le but. Pourtant, des bombes incendiaires en ce moment, il en aurait bien fabriquéesJeanson. Depuis que sa Radi était morte il avait envie de foutre en l’air tout le taudis, le retourner. Se venger sur tout ça. Pourquoi c’est-y qu’Irwin il pourrait ravager tout sur son passage qu’on en fasse des chansons et pas lui ? Depuis que sa Radi avait été tuée il n’avait plus goût aux choses, même la bouteille c’était fade. Ça tapait plus comme avant, ça mettait plus de l’entrain, ça alourdissait. Des fois même il avait envie de pleurer. Alors oui, depuis qu’elle était partie pour le pays des morts, il aurait bien fait quelques razzia vengeresses s’il avait su sur qui sur quoi. Lui aussi avait fait son enquête. Radi avait été trouvée avec ses affiches bien propres et à peine froissées. On lui avait fait la médecine de l’ankou, une petite plaie profonde, juste à la base du crâne. Une lame fine et longue. Elle qui avait si peur que l’ankou la prenne pour une morte… Vive comme elle était le tueur l’avait eue par surprise et c’était un bon. La Guilde des Assassins ? Pourquoi l’aristocratie du crime irait se compromettre à tuer une chatte de gouttière comme sa Radi ? Témoin de quelque chose ? Peut-être, sans doute, il ne voyait pas l’ankou faire un truc pareil pour la simple raison que cette rumeur sur ces gars-là était fausse. Ils ne tuaient pas les agonisants simplement parce qu’ils avaient déjà bien assez à faire avec les autres. Mais par contre c’était bien une technique de tueur, qui réclamait clarté d’esprit, précision et rapidité. Il se tenait devant un gros alambic en cuivre qui susurrait des gargouillis faisandés d’odeurs impossibles, goutte à goutte dans un erlenmeyer en verre sombre relié par un boyau à un large ballon de verre rempli de gaz jaune que suivait le goutte à goutte en filet méphitique. Quand Poireau entra en trombe dans la pièce. Pa’ ! Pa’ ! Irwin est mort ! Irwin est mort ! De quoi que tu racontes toi !? Jure que c’est la vérité, l’est au guet, tout l’monde en parle dans le quartier ! Par les couilles d’Ordo ! Si tu me racontes des menteries… J’te jure que non viens vite !

L’annonce fut accueillie variablement à travers la ville. Pour commencer grand nombre furent ceux qui refusèrent d’y croire. Soit qu’ils l’imaginaient invincible, soit que ça leur semblait simplement trop affreux pour être concevable. Il y eut ceux aussi qui furent soulagés de savoir cette catastrophe ambulante disparue du paysage. Et bien entendu tous les autres que ça réjouit, soit qu’il pensait qu’il était de connivence avec le guet, indicateurs, mercenaires, les avis divergeaient, ou qu’il avait perturbé leurs affaires, s’étaient confrontés à lui. Mais dans l’ensemble ce fut un grand traumatisme. Comme une grande gueule de bois après plusieurs jours d’euphorie et de désordre typique d’une ville où on se passionnait à la même vitesse qu’on oubliait. Le jour de ses funérailles, nombres de commerce de la place du Vert Jus, Ni Diebr et des Mille Temples, fermèrent en signe de deuil, pleurant pour certains la perte d’un gargantuesque client et pour d’autres une célébrité qu’ils assuraient partout avoir bien connu. Et comme cette ville faisait de l’argent et des affaires d’un peu tout, l’évènement fut l’occasion pour quelques-uns de régaler leurs semblables d’une nouvelle comédie. Moult étuvières et putains passèrent en mode veuves éplorées pour soutirer compassion sonnante et trébuchante auprès de pigeons énamourés. Des familiers du héros, frère, sœur, inconnus jusqu’ici se laissèrent aller à des numéros, lacryma maxima, pour arracher tournée, repas gratuit ou ristourne. On vendit diverses reliques également, une culotte qui lui aurait appartenu et qu’acheta à prix renversant la même qui avait soutiré un autographe à Irwin, et dont elle fit bientôt une exposition payante. Divers gourdins passèrent de main en main, vénérés par certains portiers qui les arborèrent fièrement. Un vendeur de lait de brebis parvint même à faire croire qu’Irwin était un de ses clients et baptisa une de ses spécialités, des pots aromatisés au miel et à la menthe sauvage, du prénom du héros de sorte que pendant quelques temps un Irwin fut également une boisson populaire auprès des enfants. En attendant, bien entendu, sa mort même fit l’objet de cent spéculations. Mort de ses blessures ou mort empoisonné, son assassin était possiblement partout, nulle part et n’importe qui. Au point où les Porchet, où il avait mangé son dernier repas, durent brièvement fermer quand une bande de citoyens vengeurs voulurent lyncher les propriétaires. Et plusieurs malheureux qu’on soupçonnait pour une raison ou une autre d’être mêlés à l’affaire furent tabassés ou plus simplement occis, étripés et jetés dans le delta. Là-dedans bien entendu le palais ne fut pas épargné des soupçons. Le poison, c’était connu, c’était des méthodes de la haute. A force de scandale et de gloire le lord Commander aurait pris ombrage de la popularité du géant. Mais pendant que la cité s’arrangeait avec ses tocades et son histoire, ceux qui l’avaient connu de près ou de loin avaient le cœur gros. Cambise, Bazar, Hasban, Dame Brazim, Schweitz, Poireau, Berny, et même Jeanson. La mère Tardieu se pointa à l’enterrement avec ses deux greffiers qui chargèrent le cortège quand on mena le formidable cercueil sur le bac. Jeanson voulait le faire inhumer à côté de Radi, de la mort comme forme de pardon. Au point où King et les autres durent chasser les félins à coup de bottes et à leurs risques et périls. Sullivan était là aussi ainsi que Louvier et une poignée d’étuvières, les Porchet, divers membres de la famille Bourrelet et même Y’a Qu’Un Œil avait fait déléguer une Dent pour aider à porter le corps. Irwin avait suivi Louvier jusqu’au guet mais n’était jamais rentré à l’intérieur du bâtiment, tombant raide juste à son abord. Froid, sans pouls, le mire avait constaté sa mort un quart d’heure plus tard. Déclarant, à la couleur prune qu’avaient pris ses lèvres, qu’il était mort des suites d’un empoisonnement à la cinabre violaceaégalement connue des assassins comme des alchimistes, des mires et des mages sous le nom de Fée-Mort. Un poison rare, difficile à fabriquer, mais si violent qu’on pouvait même tuer des cailloux avec. Rien ne lui résistait ou quasi. Le dernier des dragons avait paraît-il été tué par ruse à l’aide d’une viande infestée de Fée-Mort. Une forme d’arme absolue, longtemps tenue secrète et avec laquelle les sorciers orcs avaient longuement régné. Le gros Robert avait eu plus de chance, sans qu’on sache trop l’expliquer d’ailleurs. La fièvre retombée il recouvra peu à peu conscience, assez pour que messire Kaquapyppy puisse le prendre en séance comme il disait. La tocade de Robert à se prendre pour Irwin ne l’avait pas quitté avec le coma. On eut beau lui expliquer que l’intéressé était décédé il ne voulut pas en démordre. Tant et si bien qu’il décida de se murer dans le silence à l’image de son héros. Messire Kaquapyppy comprenant l’étendue du problème fit mander quels étaient les plats préférés du défunt et tenu à ce qu’on lui porte au plus vite. Comme prévu Irwin fut inhumé à côté de la petite tombe de sa défunte amie. Et pendant que le tourmenteur regardait avec attention Robert s’empiffrer, tous les indicateurs, espions, simples, doubles ou triples travaillant au sein des guildes, les voleurs en dette, les assassins ratés, tous furent mis sous pression pour retrouver le meurtrier d’Irwin.

Le corps avait été installé deux jours durant dans la petite chapelle du cimetière des indigents des Temples, le temps qu’on fabrique un colossal cercueil assez solide pour contenir la formidable dépouille. Veillé par les Bourrelet, Poireau et Berny. Une veille qui ne pouvait tourner qu’à l’eau de boudin avec ces deux-là, rapidement ivres, ils s’endormirent comme de juste et quand on emporta le cercueil, personne ne remarqua bien entendu qu’il était empli de sable. Alors c’est lui l’fameux. Mmh. Et c’est pour ça qu’t’as foutu l’bordel place de l’Opale. Il allait causer à votre aide. Robert ? Pff l’gros l’aurait rien dit, l’est même trop con pour se souvenir qu’il a dix doigts… m’enfin l’patron s’ra contant je suppose, posait trop de questions, et l’ankou ? Terminé. Bien. Maintenant faut qu’tu t’occupes de la soeurette, elle commence à nous encaguer. Les deux hommes se tenaient dans une cave voutée, derrière eux on entendait le ressac de l’océan. L’eau allait et venait sur un court tunnel gluant d’algues, c’était par là qu’ils avaient acheminé le corps depuis le cimetière des Temples. Irwin était allongé sur un étal de pierre qui avait servi par le passé à tailler les bœufs, la peau livide, les lèvres presque noires. Allez, aide moi à l’glisser sur le treuil, on va l’préparer pour l’gamin. Le treuil en question était une bande de cuir suspendu sur un chevalet de fer et relié à une poulie, ils firent glisser la bande sous les formidables épaules jusqu’au torse quand soudain le cadavre fut pris d’une violente quinte de toux. Par Ordo ! C’est quoi ces diableries !? Même l’assassin avait l’air surpris mais certainement moins qu’Irwin qui expulsa soudain une mixion noirâtre avant de les considérer l’un après l’autre d’un œil jaune et fatigué. Pietr le Cancre était livide et l’autre balbutiait un « mais c’est impossible ! » incrédule quand par pur réflexe le géant attrapa le fossoyeur à la gorge et le bascula à toute force par-dessus l’étal. Le tueur fut plus prompt à réagir, il détala par le tunnel et plongea dans l’océan. Irwin se souleva de toute sa masse. La tête lui tournait et il sentait lourd et fatigué mais en même temps son estomac criait famine. Il aurait bien poursuivi l’autre mais il ne savait pas nager et s’il avait survécu déjà au Hanzo c’était uniquement grâce à la densité de celui-ci. D’ailleurs il se sentait trop fébrile pour se lancer dans ce genre d’exercice. Il considéra le fossoyeur assommé par sa chute puis posa les pieds par terre en grognant. Au fond de la cave il y avait une porte métallique qu’Irwin finit par pousser et derrière découvrit une certaine vision de l’enfer. Des têtes, des pieds, des mains, parfois difformes parfois pas, des viscères, tous enfermés dans des bocaux d’alcool, deux crânes et sur une table un cadavre qu’on avait écorché et éviscéré, les lèvres et les paupières tranchées. Irwin n’était pas porté sur la superstition, sa mère avait bien essayé de lui inculquer un semblant de religion, qu’il ait au moins peur de quelque chose, mais ces affaires de l’invisible ne l’intéressaient d’autant moins que le visible lui semblait déjà largement assez problématique. Pourtant ce jour-là, entre son réveil d’entre les morts et ce qu’il découvrait là, il aurait bien été tenté par une petite prière. Quand entra par une autre porte une tête qu’il connaissait que trop. Salomon Wnhelf s’immobilisa sur le pas de porte et glapit, mais qui êtes-vous ? Irwin ne répondit pas, il marcha droit sur lui et le souleva d’une main jusqu’à hauteur du plafond. T’AS TUE RADI ! Rugit-il. Au secours ! Au secours ! Braillait le malheureux, mais s’il comptait sur de l’aide c’était mal parti, de colère le géant le balança au fond de la pièce. Wnhelf la traversa comme un boulet, arrachant au passage de pleins bocaux d’organes qui allèrent s’écraser en explosant, gerbant leur contenu saumâtre un peu partout. La colère d’Irwin était de couleur noire, il se mit à tout renverser sur son passage, dévastant la pièce avant de se rabattre sur sa victime, le front ensanglanté, à demi-pleurant, livide et mort de touille. T’as tué Radi ! répéta le monstre en le soulevant à nouveau de terre. Maintenant l’autre pleurait vraiment, j’ai rien fait ‘vous jure, j’ai jamais tué peeeeeersooooooone. Blam ! Direction les étagères contre lesquelles il se fracassa emportant avec lui une palanquée d’ouvrages qui s’éparpillèrent un peu partout crachant des feuilles de croquis d’où soudain surgit une ébauche à peu près bien dessinée d’un visage qu’il reconnut pourtant aussitôt. Irwin attrapa l’esquisse avec rage, saisit Salomon par le cou et lui fourra devant les yeux. Elle ! Tu l’as tué ! Elle ? Mais non je vous jure ! Elle était morte en arrivant ! Ils sont tous morts ! Je ne les tue pas je les étudie ! Le jeune homme bavouillait plus qu’il n’articulait mais Irwin comprit quand même. Menteur ! Noooooon ! Nouveau vol plané à travers la pièce, cette fois il atterrit sur l’écorché avant de rouler par terre et de ramper en suppliant et en pleurant. Mais quand Irwin voulut à nouveau se saisir de lui, il tenait un petit couteau dans la main et l’en menaçait, j’ai rien fait je l’jure ! Continuait-il à couiner tout en brandissant son arme de fortune. Puis soudain Irwin s’immobilisa et fut pris d’une irrépressible envie de vomir. Une gerbe formidable et noirâtre qui lui sortit autant du nez que de la bouche et vint arroser sa victime qui en lâcha son couteau. Par les dieux ! Mais vous avez été empoisonné ! S’écria-t-il, et oubliant instantanément que le monstre venait de se servir de sa personne pour dévaster la pièce ou même la souillure se précipita dans les débris à la recherche de quelque chose en maugréant, pourvu que ça soit pas cassé ! Pourvu que ça soit… ah ! Non voilà ! Il retourna vers Irwin avec une petite fiole. Buvez ça vite ! Irwin se sentait faible, mais il réussit quand même à repousser sa main en grognant, tu veux me tuer ! Non je vous jure par les dieux que non ! C’est un remède, ça vous aidera à aller mieux. Croyez-moi je vous en supplie où vous allez continuer à être faible. Irwin hésita quelques secondes, ce bougre avait un drôle d’attitude, cinq minutes avant il étaitprès à le déchirer et malgré ça il s’était précipité pour lui tendre cette fiole au lieu d’essayer de le poignarder avec son petit couteau. Et s’il disait vrai ? Si il n’avait pas tué Radi, alors qui ? Il repensa au deux qu’il avait trouvés à son réveil puis décida qu’avant tout il fallait qu’il se rétablisse. Vos lèvres, elles sont si foncées, on dirait que vous avez avalé de la cinabre violacea, ah, ah, ah mais c’est impossible vous seriez mort. Pourquoi ? grommela Irwin en ingurgitant une potion amère et doucereuse à la fois. Parce que seuls les orcs sont immunisés, c’est un de leur poison secret. Irwin ne dit rien mais comprit que pour la première fois de sa vie son père lui avait servi à quelque chose, et même la lui avait sauvé. Il se sentit rapidement mieux et recommença à avoir faim. Un bon signe en ce qui le concernait, un mauvais pour tous ceux qui tenteraient de se mettre en travers de sa route. Toi, reste là, ordonna-t-il en se redressant avant de passer dans l’autre pièce. Mais celui qu’il avait assommé avait disparu. Il revint sur ses pas, Salomon n’avait pas bougé, comme il le lui avait demandé, oui vraiment très bizarre comme attitude pour un assassin. Tu viens avec moi. Où donc ? Au guet ! Mais on ne peut pas sortir d’ici ! La porte là-haut est fermée de l’extérieur, ils ont dit que c’était mieux pour moi. Ou peut-être qu’il était simplement idiot, se dit Irwin en l’entrainant avec lui par l’autre porte. Ils grimpèrent un escalier en colimaçon jusqu’à parvenir à un petit appartement sans fenêtre, uniquement aéré de quelques menus soupiraux qui ouvrageaient le haut du mur et par lequel on devinait le bruissement de la ville. La pièce était jonchée de papiers gribouillés de notes, de dessins maladroits de coupe transversale de corps, têtes, membres, vision lugubre qui n’était pas sans évoquer l’antre d’un fol. Irwin essaya la lourde porte d’entrée en chêne forgée de métal. Voyez c’est imposs… Un coup de pied et la porte vola en éclat. Euh… bon… Suis moi ordonna le géant.

Pour son bonheur finalement très peu de gens savait quelle tête il avait. Un mort de retour au pays des vivants il y avait bien là en ces temps de superstitions et d’interdits de toutes sortes de quoi lever un bûcher et renvoyer le mort-vivant de là où il venait. D’ailleurs la première réaction d’Hasban fut éloquente à ce sujet. Le fendoir à la main, prêt à en découdre, hurlant « arrière démon ! » devant un Irwin impassible qui attendait simplement qu’il se calme. Jusqu’à ce que son prisonnier intercède en lui expliquant qu’il lui avait donné un remède qui l’avait sauvé. Irwin ignorait s’il le pensait réellement mais encore une fois, après le traitement qu’il lui avait fait subir, c’était une drôle d’attitude pour un type qui par ailleurs dépeçait les gens de la plus horrible façon. C’est impossible, affirma le brigadier, il a été empoisonné à la Fée-Mort ! Ah, ah, mais qui vous a dit pareille billevesée ! C’est impossible voyons, seuls les orcs sont immunisés ! Papa orc, gronda alors Irwin en guise d’explication ce qui laissa tout le monde un instant bouche bée mais finalement considérant la corpulence générale des orcs et leur tendance destructrice n’était pas si surprenant que ça, du moins pour Hasban. Tout à fait fascinant, ne put s’empêcher d’énoncer Wnhelf en le fixant. Ça vous dérangerait si je vous examinais ? Irwin posa sur lui un regard qui le dispensa de répondre. Alors tu l’as retrouvé, déclara finalement Hasban en rengainant son arme. Vous savez que votre sœur vous cherche ? Ma sœur ? Sullivan est ici !? Elle dit que vous avez disparu depuis un mois. Disparu ? Moi ? Mais pas le moins du monde ! Elle n’a donc pas reçu mes courriers ? Hasban allait répondre quand Irwin intervint, enferme le et suis moi. Hein ? Mais pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Le géant ne prit même pas la peine de répondre, il fixait Hasban qui semblait partagé entre obéir, demander une explication, et protester du haut de l’autorité conférée par sa qualité. Schweitz aurait probablement obéit d’instinct, Hasban était plus pointilleux il demanda pourquoi. Réponse sibylline, c’est compliqué.  Mais d’un autre côté il commençait à le connaître et lui aussi n’avait pas oublié l’épisode des mestres du froid. King lui avait tout raconté. Et maintenant voilà qu’il retrouvait celui qu’il avait lui-même vainement recherché. Ça commençait à l’impressionner. Il obéit en dépit des protestations de Wnhelf qu’il enferma à l’isolement dans une cellule au fond du bâtiment. Quelque chose de pas clair se passait et il le sentait. Ça allait au-delà de sa désormais expliquée résurrection.

 

Ordo, père protecteur des hommes soit béni d’entre tous les Dieux.

Pardonne-nous nos offenses et péchés comme nous pardonnons nos ennemis.

Offre protection et salut à nos écuyers, guerriers, et bons amis.

Que ton nom soit adoré et le serpent de la dévastation redouté

Ordo Dieu-Titan qui domine et nous éclaire de l’Opale au Fer-Glace

Que ta présence nous réconforte et le serpent de la création soit célébré.

 

Hasban se mit à prier compulsivement en entrant dans la pièce dévastée. Avant de demander, qu’est-ce que c’est que cet enfer !? Sais pas. Par Ordo c’est lui qui a fait ça ? Oui. Mais…. Mais… Hasban regardait autour de lui les débris dégoutants de cervelle et de cœur écrasé, le cadavre ouvert qui puait lentement d’une odeur fétide, les esquisses…. Il a tué tous ces gens ? Mais quel fol est-ce là ! Un sorcier ! Sais pas. Dit qu’ils étaient morts avant, Radi aussi. Et tu le crois ? Irwin lui raconta sommairement son réveil et les deux hommes qui avaient disparu. Après quoi il l’entraina dans l’autre pièce. On est à deux pas du port, dit Hasban en voyant l’eau de mer aller et venir dans le tunnel.  Ils doivent être loin à l’heure qu’il est. Sais pas, grommela à nouveau Irwin. Au fond de lui quelque chose lui disait que non, qu’ils étaient encore en ville, et qu’il n’avait qu’une partie du puzzle. Il aurait pu s’en fiche, mais l’assassin de Radi courait toujours, il en était de plus en plus certain. Il faut que j’alerte le lieutenant-général. Lui dit pas que je suis vivant. Pourquoi ? Veut m’expulser. Hasban était partagé, son devoir, son affection pour le géant, ses obligations… Ecoute Irwin, c’est fini, on l’a retrouvé, les autres ce sont enfuis, vaut mieux que tu rentres chez toi au pays. C’est trop petit pour toi ici… Il se sentit bizarre de dire ça, lui qui vivait dans une des plus grands ports du monde connu mais c’était vrai. Irwin était trop. Trop gros, trop fort, trop autre pour réussir à tenir tranquille entre les murs de la cité. Non, c’est pas fini, déclara le géant d’une voix ferme. Sont encore ici. Mais allons le port est à une coudée, ils sont déjà sur un navire en partance !  Non ! Hasban se souvint soudain qu’en matière d’obstination Irwin en rendait largement à un âne en chaleur. Et d’une certaine manière ça le réjouit, il était bien vivant, bien lui… Bon. Pourquoi ? Pourquoi ? Irwin ne comprenait pas la question. Pourquoi tu penses ça ? Hasban faisait partie de ceux qui soupçonnaient le rouquin de se faire passer pour plus idiot qu’il n’était. Mais il ne savait pas exactement à quel degré. Qui a fermé la porte là-haut ? Pourquoi l’enfermer ? Parce qu’il est fol cette question ! Non ! Pas fol, bizarre. Il est installé, quelqu’un paye, qui ? Leur famille est riche. Mais pourquoi en ce cas sa sœur le cherchait-elle ? Pouvait-elle ignorer ce qu’un parent faisait pour son frère, quoique ce fût ? L’un et l’autre échangèrent un même regard, il fallait qu’ils parlent à sa sœur. Du moins que lui la convoque, maintenant qu’il était mort, il avait raison, autant qu’il le reste, mais il lui promettait de se faire discret hein ! Irwin ne se donna même pas la peine de répondre et fila au Vert Jus se sustenter, il crevait de faim.

 

Quand le lieutenant-général découvrit l’antre, son premier réflexe, sa première pensée, fut qu’on devrait brûler tout ça, réexpédier les Wnhelf dans leur Nortem natal et tout oublier avant que l’affaire ne s’ébruite par-delà même ces murs. Au lieu de quoi il ordonna qu’on emporte tous les dessins, ouvrages, outils et preuves matérielles possibles et qu’on se débarrasse du reste puis qu’on mure l’endroit. L’opération fut assurée par les hommes du guet dans la plus grande discrétion. Il savait qu’il ne pouvait pas se contenter de glisser ça sous le tapis sans que le lord Commander ne soit tenu au courant. Mais il pouvait tenir Sullivan à distance de son frère et de la découverte en interdisant à Hasban de l’interroger. Ce qu’il fit, il préférait qu’on la surveille et confier le prisonnier à Kaquapyppy. Pour autant que ça le répugne, le lord Commander semblait tout à fait convaincu ou du moins intéressé par ses méthodes. Il faut dire qu’en dépit de sa métamorphose en Irwin Robert était devenu drôlement bavard pour un Irwin. Avec ses mots à lui, ses hésitations et ses demi-phrases, il raconta par le menu la triste vie que l’on menait quand on était né troll à Khan Azerya. Les humiliations quand il était encore assez petit pour le talocher derrière le crâne, le racisme des hommes, des elfes et des nains, l’ostracisme coutumier, l’atavique certitude quant à leurs capacités intellectuelles et les travaux auquel on pouvait les employer. Kaquapyppy avait été outré parce qu’il avait entendu. Mais surtout il raconta comment Pietr le Cancre l’avait initialement employé à voler des cadavres avant qu’une série de circonstances indépendantes de sa volonté ne fasse cafouiller l’affaire et que Pietr ne le chasse. La série en question il l’expliqua également volontiers. Le bouffon était tombé de sa brouette et le portier de la Cloche était apparu presque au même moment, l’obligeant à s’enfuir. Le vieux, il était parti pisser et à son retour pffiut ! Le troisième, celui des temples il avait glissé à son insu de la charrette. Bref ce n’était jamais de sa faute plutôt celui du sort. Un avis de recherche fut lancé contre le fossoyeur, avis qui suivit le seul circuit du guet et ordre d’enquêter discrètement. Enfin Salomon lui-même passa aux aveux, et sans le plus petit atome de recul, de mauvaise conscience ou d’appréhension pour ce qu’ils en concluraient. L’innocence même puisqu’à ses yeux semblait-il il œuvrait pour le seul savoir. Mais l’affaire était grave si elle tombait dans les oreilles des temples. Et quand bien même, au-delà de ça il y avait des lois, et elles étaient strictes au sujet de ce qu’il convenait de faire des défunts,  la profanation ne faisait pas partie du registre. Pire, elle était punissable de mort. Mais pouvait-on simplement condamner un héritier de la puissante famille Wnhelf sans procès ? Duquesne aurait préféré croire que oui, aurait même rêvé que ça soit le cas, mais bien entendu… Jeanson fut bien moins surpris que ses enfants du retour miraculeux du géant. En fait c’était comme s’il n’avait jamais cru à sa mort ou n’avait voulu y croire, tant elle lui avait semblé soudaine et aberrante. Cependant il fallut une certaine patience pour calmer les plus superstitieux de son troupeau, tout à fait certain d’avoir à faire à une diablerie, un spectre, une goule géante qu’ils auraient écharpé sans le gourdin. Irwin resta parfaitement neutre et indifférent, attendant que l’orage se passe de lui-même, la tête perdue ailleurs. Mais pour Poireau et son frère Berny c’était comme s’il leur apportait carrément la preuve qu’il était un dieu, un demi-dieu au moins et ça donnait des ailes. Qu’il ordonne et ils seraient ses serviteurs dévoués, et oublions dans la foulée la petite cuite au cimetière. Irwin était justement venu pour ça, il avait besoin d’aide. Rester caché pour commencer, que personne ne sache pour sa résurrection, puis retrouver les autres. Mais quels autres ? Par où commencer ? On n’avait aucune piste ! Si, rapidement Irwin leur dit qu’Hasban était dans la confidence, il en aurait peut-être lui, et en effet peu de temps après ils entendirent parler de la chasse à l’homme contre Pietr. Ça tombait bien, c’était justement un de ceux qu’ils fournissaient en tord-boyaux. Un client pour ainsi dire, mais qui à ce qu’ils en savaient travaillait pour plus puissant que lui. Et ce client Jeanson en connaissait quelques turpitudes. Comme le Salon Brun de la Reine Dé. Un bordel infâme et réputé au plein cœur de Ni Diebr, qui abritait un petit zoo et où un couloir secret permettait aux voyeurs d’assister à des bacchanales entre hommes et animaux. La Baronne, la patronne du bordel, était une amie intime de Jeanson et peut-être même la mère de quelques-uns des moins tarés de ses marmots. Et oui justement le fossoyeur était passé la veille, il lui avait même acheté une chèvre. Une chèvre !? Pourquoi c’est-y qui la consomme pas sur place ? Lui c’est un regardeur, mais va savoir il a peut-être eu envie d’aller plus loin à force d’en voir.  Et t’as pas idée où qu’il aurait pu aller avec ? Non mais ça devrait pas être trop difficile à trouver si t’y mets tes petits. Pourquoi ? Bah les biquettes elles font toutes « béééé » on est d’accord ? Ouais. Bin celle-là elle fait yak yak. Yak yak ? Yak yak, confirma la Baronne. Tu te fiches de moi ? Non même que bien sûr c’est pour ça que je l’avais appeléeYakyak. Tu verras si tu l’entends, elle répond à son nom. A la poursuite de Yakyak, drôle de quête pour Poireau et Berny, les hérauts d’Irwin, mais ils s’y attelèrent avec un tel zèle que c’est eux qui découvrirent la planque du fossoyeur. Et le firent prisonnier alors qu’il tentait de sacrifier Yakyak sur un autel bizarroïde à base de crânes et de verroteries. Ils n’en parlèrent jamais, rendirent la bête au bordel, Irwin aurait pu se montrer irascible, et ramenèrent le prisonnier dans une de leur tanière, rue de la Boue. L’assaut avait été un poil brutal, Pietr avait un cocard, le front et l’arcade sourcilière entaillés.  Et comme à leur habitude, comme le voulait la tradition chez les Bourrelet, il se tenait la tête en bas, les pieds fixés à un anneau au plafond par de lourdes chaînes et un cadenas. Jeanson se tenait devant lui et il faisait les présentations d’un silence uniquement occupé du bruit du couteau sur le feu d’une pierre à aiguiser. Après quoi il lui posa une question, une seule, où était l’assassin de Radi ? Le Cancre était de ces salopards qui savent évaluer leur chance, connaissent les rudes lois de la rue mais ont pris cette fâcheuse manie de sous-estimer leurs ennemis. Il leur gueula une fois d’aller se faire foutre le cul, ce fut la dernière fois. Poireau chante nous la chanson d’Irwin, fit son père. Poireau avait amené un ukulélé et son frère un tambourin, ils se mirent à brailler en cadence tandis que Jeanson dansait devant sa proie, son long couteau à la main. Après quoi Pietr gueula pour ses deux oreilles. Irwin se fichait éperdument de son sort, il assista à toute la séance jusqu’à ce qu’il crache le morceau quand Jeanson menaça ses bourses.

Nuit sans lune ou quasi, une griffe de chat suspendue entre le delta et les étoiles, voilée de vapeurs violettes. La ville et ses mille feux qui brûlaient encore alors que le crépuscule venait de tomber comme à son habitude, brusque et moite. L’immeuble donnait sur les halles du Vert Jus, selon Pietr, ils avaient logé là avec l’assassin au troisième étage. Et non il ne savait pas son identité ni même pas vraiment sa gueule parce qu’il portait toujours une lourde capuche sur la tête. Tout ce qu’il savait c’est qu’il n’était pas d’ici, un étranger de la Cordillère à ce qu’on disait. Qui ça on ? Le patron. C’est qui ton patron ? Le Grand Dragon, autant dire le chef du clan éponyme. Dont l’identité était aussi mystérieuse que celui de la Main Verte. Irwin, Jeanson et Poireau s’introduisirent dans l’immeuble pendant que Berny faisait le guet armé d’une arbalète et d’une dague, coulé dans l’obscurité. L’entrée en matière d’Irwin, pour sommaire qu’elle fut, avait toujours le mérite de l’efficacité. Une porte qui vole à deux coudées à l’heure ça a le bonheur de dissuader la résistance mais pas la fuite, furtif et rapide comme la foudre l’assassin encapuchonné fila dans la pièce voisine, d’où il s’évapora. Pas de fenêtre, une seule entrée, pas de cheminée, par les couilles d’Ordo qu’est-ce que c’était que ces diableries !? Les déjà petits yeux d’Irwin s’étrécirent, il sortit un rat de sa poche. Eh qu’est-ce tu fais avec cette sale bête là ! S’écria Jeanson. Pas sale bête. Beurk ! Irwin fit un petit bisou sur le museau de la créature et lui dit, cherche ma chérie avant de la déposer par terre. La rate ne mit pas bien longtemps à découvrir le passage secret et son verrou, une plinthe escamotable. Qu’Ordo me baise ! C’est comme ça qu’t’as trouvé notre passage secret la première fois ? Irwin sourit, embrassa à nouveau le petit museau rose et gris. C’est elle qui l’a trouvé. Il se tourna vers Jeanson, l’air radieux, s’appelle Radi, dit-il avant de la ranger dans sa poche non sans l’avoir régalé d’un petit bout de pain sorti de son autre poche. Le passage secret les conduisit à un tunnel qui menait sur des écuries à deux pas de la place du Titan ou Grand Place de Khan Azerya, encore pleine à cette heure des troubadours, trouvères, vendeurs de friandises ou de fleurs,  cracheurs de feu, montreurs d’histrion, acrobates, jongleurs, mimes, qui se donnaient en spectacle pour le plaisir des badauds, contre une pièce ou un repas gratuit, une nuit dans une auberge à l’abris. A vot’ bon cœur m’sieur dame. C’était aussi le rendez-vous des amoureux et des voyageurs fraichement débarqués pour la première fois dans le fameux port au titan, ainsi qu’on disait dans le monde. Mais bien entendu le tueur s’était déjà envolé, confondu dans la foule, par les rues alentour, n’importe où. Quoi ? Vous avez retrouvé mon frère ! Chut ! Les murs ont des oreilles ! Mais où se trouve-t-il ? Aux Remparts. Mais le guet vous surveille. Moi mais pourquoi ? Jeanson expliqua tout ce qu’il savait de la découverte de son frère et des soupçons qu’avaient les pandores. C’est complètement absurde ! Je suis le seule membre de ma famille qui entretient encore un lien avec lui. Dit aussi qu’il vous a écrit. Mais non ! Un mois que je n’ai plus de ses nouvelles. Voyez que c’est bizarre y’a quelqu’un derrière tout ça ! Jeanson ne savait ni lire ni écrire mais il s’était arrangé pour lui faire parvenir un pigeon, « rendez-vous dans le parc ce soir, à propos de Radi. Irwin. » C’était un petit mensonge mais puisque l’intéressé avait servi d’échelle…  C’était pas comme s’il n’était pas venu du tout. Il se tenait derrière le père sur la pelouse émeraude du Palace. Un peu plus loin deux aigrettes phosphoraient gracieusement dans la nuit poix. Il faut que je voie mon frère. Pas une bonne idée, vont vouloir savoir d’où vous tenez qu’ils l’ont attrapé, l’est au secret. Je ne veux pas le savoir, c’est mon frère et il y a des lois dans cette ville par les dieux ! Ouais, ouais, fit Jeanson pas convaincu. Mais bon l’était riche, pouvait parier sur ça elle, p’t être qui lui ferait la gracieuseté le Commander…

Le lord Commander peut-être mais pour Duquesne la demande même relevait d’autant du conte, de la fantaisie, que bien entendu  il ne détenait pas son frère. Que ne c’était là que mauvaise rumeur, mais comment donc pareille mensonge lui était parvenu aux oreilles ? Un bonisseur lui avait-il soutiré quelque récompense en échange de ces cautèles ? Qui donc ? Arrêtez de jouer au plus malin avec moi messire je vous prie, vous n’êtes pas le mieux équipés pour ces affaires, rétorqua-t-elle cinglante comme un fouet. Vous n’avez aucun droit de maintenir mon frère au secret ! Madame j’insiste, de telle chose sont fausses, et croyez-moi je préférerais amplement qu’elle ne le soit pas, ne serait-ce que pour vous êtes gré. Très bien, comme vous voulez, je vais donc devoir en référer au lord Commander. Mais je vous en prie, faites, répondit le lieutenant-général d’un air de confiance. Pourtant il la fit suivre par un des indicateurs de King, la Gargouille. Qui avait bien pu lui raconter une telle chose, personne n’était au courant sauf Hasban, était-ce possible que le brigadier ce soit laissé séduire par cette opulente créature ? Lui qui avait lui-même découvert l’affreux pot aux roses. L’intéressé avait drôlement jonglé avec sa conscience pour faire l’omission d’une certaine résurrection, et pas mal fabulé. Il avait reconnu Salomon dans la rue et l’avait suivi jusque dans la maison. Le temps qu’il puisse à son tour entrer, il entendait un grand bruit qui l’obligeait à intervenir prématurément. Soupçonneux Duquesne l’interrogea à nouveau. Vous étiez censé la surveiller qui a-t-elle rencontré ? Qui lui a dit pour son frère !? Je vous jure que je l’ignore messire. Mais les hommes ont peut-être parlé. Par Ordo j’ai promis de faire trancher la langue au premier qui s’y risquerait ! J’entends bien mais l’affaire est marquante, il est aisé de concevoir… Rien du tout ! Retrouvez moi ce jaseur ou vous serez tenu pour responsable ! Un gars de la Cordillère que tu dis ? J’en connais bien qu’ques uns des Gosiers mais y’en a aucun qu’est assassin à ma connoyssance. Des connoyssances, comme disait Will la Charcute, Jeanson en avait dans tous les clans de Ni Diebr aux Titans, de la Main Verte au Dragon en passant par les Gosiers, c’étaient eux qui avaient le monopole dans le recel. La Charcute payait sa dîme au Dragon et avait son étal aux halles du Vert Jus, l’oreille collée trottoir, parce que la nuit la Charcute se transformait en monte en l’air des beaux quartiers, pur jus de Gosier, voyous dans l’âme et charcutier le jour. Très dangereux avec un couteau, bien entendu. Et un étranger, un nouveau, ça t’dirais rien ? Nan mais j’va me rencarder. Au rayon boucherie, si les abatteurs et les équarisseurs étaient considérés à l’égal des bourreaux et des ankous, il fallait toutefois admettre que les charcutiers tenaient une place à part en ceci que saucisses et lards étaient non seulement très appréciés des habitants de la cité mais que transformer tripes et boyaux, reliquats de viande et gras en délicieux pâtés, terrines et autres rôts en croutes aux herbes aromatiques demandait un certain savoir-faire, une science du culinaire. Pour se distinguer les meilleurs d’entre eux s’étaient réunis en un groupement, sorte de guilde mêlée de compagnonnage, La Société des Frères Charcutiers, dite également Saucisse et Cornichons en raison de leur blason. Et à laquelle la Charcute appartenait. Ça lui ouvrait des portes et pas seulement qu’au figuré. Les gens étaient parfois si oublieux… C’est ainsi qu’il apprit l’existence d’un apprenti, un as de la lame, débarqué de la Cordillère mais qu’était pas resté. Pourquoi l’est pas resté ? Bah vous les connaissez ces jeunes, veulent pu suer, veulent tout tout de suite.  Y croient que la vie c’est comme ça ! Son collègue claqua des doigts. Et il s’appelait comment ce gars ? Annael à ce qu’ll m’a dit. Moi j’l’appelais doigt d’fée, y te trissait une paupiette en deux-deux, crépine comprise. Il l’avait appris ça où ? Sais pas, un parent dans la partie je suppute. Et tu sais où qu’il vit ? A Ni à ce que j’crois mais c’était y’a facile deux lunes. L’est peut-être tiré depuis. Peut-être ouais, à quoi y ressemblait ? Il lui fit le portrait sommaire d’un type laid mais efficace, et vachement discret. Jamais tu l’entendais v’nir. Ah ouais ? Ouais, genre passe-muraille tu vois, le timide quoi, jamais un mot plus que haut l’autre, l’employée idéal, m’emmerdait point lui, dommage.

 

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