Luxure

 

C’était les années 90. Karen disait que les années 90 c’était les années 80 qui prenaient racine et se pavanaient. Après avoir roulé quelques pétards, elle aimait développer de grandes théories sur les décennies qui passaient et leurs conséquences sociales. Et toutes sortes de théories d’ailleurs. Elle disait que les années 80 avaient stoppé net le Grand Rêve, fin des illusions libertaires, et la créativité des trente années précédentes converties en bon argent. Maintenant on en profitait, on faisait les beaux avec ses toutes nouvelles certitudes, greedis good. Karen vous regardait alors pendant un instant par-dessus ses lunettes, l’air amusé, et puis elle vous sortait un magazine au hasard. Il y avait toujours des magazines chez elles. Paris-Match, Le Point, ces choses là…

– Regarde les 5 Grandes, par exemple, Naomi, Cindy, Claudia, Linda et Christie, qu’est-ce qu’elles sont sinon le message du libéralisme au sujet de la femme idéale.

Elle ouvrait une page, jamais complètement au hasard, qu’elle avait cornée, et exhibait la photo d’une des reines. Naomi Campbell sur une plage, longue, parfaite et bleue comme un carnassier de compétition. Un rêve de colonialiste.

– Or quel modèle de femme idéale propose le libéralisme ? Une salope de réputation internationale, qui gagne un max de thune, et baise avec des célébrités. Et comment tu le sais avec qui elle baise ? Parce qu’on te le dit !

Si les pages étaient cornées c’est parce qu’elle passait beaucoup de temps à lire ces magazines qui traînaient chez elle, à fumer des joints et à y réfléchir,  près du téléphone. Si elle semblait si convaincue et convaincante, c’est qu’elle venait d’une famille qui avait de l’argent, recevait des gens, et avait précisément arrêté d’y croire vers 1978. Et aussi parce qu’elle vous disait tout ça en tailleur Chanel, avec ce visage de petite bourgeoise impétueuse qu’elle avait, son sourire carnassier, trois ans d’études de com. derrière elle. Quoiqu’en fait ils n’y avaient jamais vraiment cru. Les pattes d’éph. et le bandeau dans les cheveux c’était le chic pour tout le monde. Mais ils avaient fait semblant. En revenant de Ceylan et de Bali ils s’étaient intéressés aux placements financiers. Au début ils avaient voulu ça éthique. Surveillé, humanitaire, tout le tralala, qu’y a-t-il de mal à prendre du plaisir en se faisant de l’argent ? Et puis bien entendu… Ils avaient investi dans la pierre, acheté et revendu des résidences secondaires à leurs « amis » qui, s’ils ne l’étaient pas, le devenaient de fait dans leur conversation. Ses parents, sa sœur, appartenaient à cette espèce qui n’a pas de copains, d’associés, de clients ou de relations, mais des amis. Des amis de la même espèce et ils se donnaient tous, sans exception, du « cher ami » à la première occasion, comme un rituel. Catherine le savait, elle avait un peu les mêmes à la maison. Catherine était subjuguée.

– C’est la conception intime et forcément juvénile de la femme de cette bourgeoisie née de la seconde révolution industrielle de notre siècle.

– Seconde révolution industrielle ?

– Bien entendu chérie, la première c’est l’avènement des inventions, l’électricité, la vapeur, le travail à la chaîne et structurellement la mise en servitude des classes populaires.

A ce moment là en général elle vous passait le joint, ou en roulait un autre pendant que le sien restait à se dandiner au balcon de sa bouche pulpeuse. Rouge à lèvres cerise, perles autour du cou, un cadeau de sa tante.

– La seconde qui intervient entre la reconstruction de l’après-guerre et le Baby Boom. La bourgeoisie concède au désir d’émancipation de ses forces vives, les colonisés d’hier, les femmes, et sa jeunesse, à seule fin en réalité de proroger ses intérêts tout en se protégeant du changement. La lutte des classes se déplace non plus dans un rapport de bas et de haut, mais de bas vers le bas et de sexe contre sexe, sur une échelle égale entre jeunesse, immigrés, femmes, et classes populaires historiques.

– Je vois, disait alors Catherine en marquant une pause. Si je comprends bien, tu soutiens que c’est la même bourgeoisie mais travestie qui intervient dans la marche du monde depuis le XIXème siècle. Mais il y a quelque chose qui cloche dans ton raisonnement, cette bourgeoisie-là, sa conception de la femme c’est la maman ou la putain, pas seulement la putain, même de luxe.

Catherine avait choisi le droit, mais elle venait une famille où l’argent était plus ancien, presque une tradition. Ses parents auraient regardé ceux de Karen avec hauteur. Et puis Catherine n’avait pas terminé ses études et continuait de fréquenter les rallyes. Karen s’était déjà mariée, ce que ses parents n’auraient jamais toléré. Aux yeux de la première la seconde avait un parfum inaccessible de liberté, d’indépendance.

– C’est là où tu te trompes. La bourgeoisie sépare la maman de la putain. La cocotte d’une part, la maîtresse, impossible ou non, et la mère de l’autre. Sans compter qu’ici il faut insister sur la dimension juvénile. Naomi, Linda, Cindy, Claudia et Christie ne sont plus seulement des fantasmes de putains divines, elles sont des putains conquérantes qui vont au-delà des demandes des hommes. Des cocottes formidables, internationalisées, institutionnalisées !

– Des cocottes en papier glacé.

– Oh joli !

Catherine était la seule amie de Karen, mais Karen n’était pas la seule amie de Catherine. Elle suivait la ligne tracée par un monde commun de jeunes femmes de bonne famille que son amie tenait éloigné avec une ironie de pure défense. Toutes deux parfaitement conscientes d’être comme toutes celles de leur espèce, des produits d’ornementation de familles affichant leur réussite, et l’articulation de celle-ci : la famille justement. Mais Karen avait du mal avec l’idée que ses parents ne l’aimaient pas vraiment, alors que Catherine et la plupart d’entres elles convenaient d’une manière ou d’une autre qu’il valait mieux préserver son énergie plutôt d’interroger ce manque d’amour et s’y couper. Parfois Catherine se trouvait lâche. Mais parfois aussi elle trouvait que Karen exagérait.

– C’est pourquoi je suis convaincue que le seul outil réel de domination accepté par la bourgeoisie au sujet des femmes est le sexe. Et conséquemment le levier essentiel par lequel elles peuvent, non pas s’affranchir de la société bourgeoise, ce qui, tu en conviendras serait une manière au contraire de s’y convenir, mais de lui péter les dents.

– Oui mais quand même… T’es vraiment sûre que tu veux faire ça ?

Alors les yeux de Karen se faisaient un peu plus vagues, elle regardait de côté, et ses doigts hésitaient vers les siens comme une enfant vers sa mère. Puis elle prenait une expression résolue, souriait à demi et rétorquait d’une remarque ironique.

– Et pourquoi pas ? C’est pas comme si ça allait changer mon image.

Comme elle avait choisi de ne pas soulever des questions douloureuses, Catherine, comme la plupart de leur entourage commun, ne cherchait pas dans des passades l’amour manquant de ses parents. Elle préférait croire que les princes existaient bien et le cherchait comme la jeune vierge qu’elle était. Karen, interrogée, et conséquemment victime collatérale de ses propres questions, trouvait moins un amour inespéré dans son mariage que chercher à donner chair à une personnalité qui lui échappait. Si elle n’était pas identifiée par l’affection de ses parents, par quoi pouvait-elle s’identifier ? Son cul. Il était fou de son cul, et elle folle de sa queue. Ils s’étaient trouvés. En conséquence, dans leur monde, et conséquence de leur monde, Karen s’était certes soumise au rituel du mariage, mais l’homme qu’elle avait épousé était plus âgé qu’elle et donnait tous les gages à sa famille d’être ce qu’on appelait dans leur milieu, un aventurier. Ce qui, concomitamment faisait d’elle une fille perdue, une putain. Une putain au visage agressif et fier, aux yeux intelligents, ornés d’un corps femelle qu’elle aimait mouler dans des tenues à l’élégance sévère, bas obligatoires. Une putain de fantasme. Catherine adorait la regarder sur les bancs de la fac, quand elle venait la chercher après les cours, la façon dont les garçons et les filles l’observaient. Cette provocation en tailleur, cette arrogance dont elle se sentirait toujours incapable. Même si elle savait que sa réputation était bien exagérée. Karen ne pensait qu’à son mari. A partir du moment où il était rentré dans sa vie, tous les autres avaient disparu.

– Oui mais bon… de là à faire ça… Il y a vraiment aucune autre solution ?

– Je te répondrais, si j’avais le sentiment d’être dépassée, cette phrase de Cocteau : « quand les choses nous dépassent faisons mine d’en être les organisateurs » je crois beaucoup plus à cette autre citation « ce que l’on te reproche c’est ce que tu es » mais je ne me souviens plus de qui est-ce.

– Périphrase, platitude et métaphore. Sophisme ! Protesta Catherine.

– Peau de balle et tradition.

– Le Pecq, Chatou, Le Vésinet, Bougival, St Cloud.

– Croix Rousse !

Les deux jeunes femmes éclatèrent de rire. Karen  était native de la banlieue dorée de Lyon, Catherine vivait à Paris dans le 7ème arrondissement. Pas tout à fait le même monde. Karen disait que ces lieux avaient des noms de spécialités de pâtissiers-traiteurs, que le Pecq, qu’elle prononçait comme tek, avait la consonance dure et sucrée d’un nappage au caramel sur un choux de baptême, et que Croix Rousse celle d’un énorme millefeuille plein de crème débordante. Accessoirement, elles détestaient les millefeuilles, impossible à manger poliment avec les mains.

– N’empêche, je trouve ça trop comme truc. Karen haussa les épaules.

– Il a des contacts, pourquoi ne pas en profiter ?

Catherine avait du mal à imaginer sa meilleure amie en train de se faire baiser devant tout le monde. Et puis peut-être que quelque part ça la mordait un peu. Peut-être qu’elle était aussi un peu amoureuse, même si ça non plus elle ne voulait pas se l’avouer. Ce n’était pas la première fois qu’elles en parlaient, pas la première fois que Karen lançait ce sujet comme une épée brandie aux imbéciles qui la jugeaient. Avant même que Gille mette ça sur le tapis. Et elle ne pouvait s’empêcher d’admirer quand même, là-dedans, son courage. Partagée d’admiration de choses qu’elle n’oserait jamais et à la fois trop lâche pour être assez déterminée à lui faire renoncer à ce projet. Elle le regretterait toute sa vie. Mais si ce n’était pas la première fois, ce n’était pas non plus, pensait-elle, la fois déterminante. Jusqu’ici Karen l’avait presque évoqué sur le terme de la provocation, ou de l’analyse, conversation qu’elles transformaient bien vite en habillage Automne-Hiver de leur entourage. Les vannes fusaient, elles riaient, et elles rirent à l’idée de la tête que ferait telle ou telle quand elle verrait leur copain se branler sur elle. Comme toujours. Et puis parfois Catherine redevenait sérieuse, comme ébranlée par un soudain sentiment d’ultime courage, sinon de devoir.

– Mais tes parents ? Qu’est-ce qu’ils vont dire ? Alors une ombre repassait par son visage insolant. Immédiatement poursuivie par sourire un peu méchant. Ses parents…

– Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?

Cette fois-là Catherine n’insista pas plus, sa remarque blessait cet amour-propre qu’elle s’était elle construit au sujet des siens. Ses parents ne l’aimaient pas vraiment mais elle devait les aimer puisqu’elle leur devait la vie. Son point d’honneur à elle, peut-être. Karen avait le sien. Il était enfin là, prêt, dans son sac, signé. Un contrat Marc Dorcel. Catherine ne l’apprit que plus tard, devant l’évidence, un soir en surprenant son copain.

Elles étaient cinq, c’était les années 90. Elles avaient tous les titres, les cinq reines, les cinq divas, les cinq Merveilles du Monde, et le meilleur d’entre tous, les cinq Top Model les mieux payées. Et avaient aussi toutes les couvertures, dans le monde entier, les plus beaux contrats, l’Oréal, Dior, Carl Lagerfeld… Cindy, Linda, Naomi, Christie et Claudia. Elles étaient partout, de New York à Monaco, de Nairobi à Londres ou Tokyo. Fiancées à des princes, des acteurs, des chanteurs. Elles faisaient rêver la planète tout entière.

– Oh my god !T’as vu ça ?Claudia sort avec Albert !

– Nan ? Montre !

Entassées au fond d’un café, sur une seule banquette comme une volée de moineaux affamés, Anka et ses copines dévoraient les magazines qui faisaient rêver les jeunes filles de leur âge. Elles rêvaient en chœur et tout haut de ces cinq là, leurs parures, leurs robes, leurs aventures internationales, leur vie amoureuse.

– Elle est beeeelle sa robe !

– Peuh, tu parles, elle a l’air d’une charcutière en mariée à la Mairie de Triffouilly mes doigts sur cette photo !

Anka rit

.- Arrête moi j’en voudrais bien une robe comme ça moi !

– C’est pas Claudia qu’il lui faut à Albert, protesta celle qui lui trouvait des airs charcutiers, c’est Christie ! Elle a de la classe elle !

Les autres approuvèrent, sauf une.

– Elle est fade.

– Fade ? Christie ! Non elle en jette ! Elle en jette plus que Naomi.

Tollé général, quand même pas, personne n’en jetait plus que Naomi. Anka regarda sa montre.

– Ouh la ! Mais je vais être en retard moi !

– Où tu vas ?

– J’ai rendez-vous avec Jérôme !

Les autres gloussèrent.

– Alors ça y est c’est le grand amour ?Anka sourit, rêveuse.

– J’espère, chantonna-t-elle.

Mais on sentait l’insouciance qui n’espère rien et sait tout.

– Mouais, n’empêche il t’a pas encore demandée en mariage, fit celle qui ne trouvait pas Christie à son goût.

– C’est pas obligatoire quand même ! Protesta une autre.

Mais elles se disaient toutes que si un peu quand même. C’était important le mariage. Du moins c’est ce que leur avaient dit leurs mères et leurs grand-mères, sans toujours avoir l’air d’y croire parfois pourtant. Elles étaient toutes étudiantes à la même école, bac professionnel, coiffeuses du futur. C’est ce qu’elles se disaient, que des têtes il y en aurait toujours à coiffer, qu’elles deviendraient les meilleures,  ouvriraient des salons, iraient là-bas en Amérique, coiffer les plus grandes. Des rêves de leur âge. Même si elles savaient que dans ce monde comme dans tant d’autres, c’était les hommes qui dominaient. Jean Louis David, Jacques Dessange, et le coiffeur de Madonna n’était pas une coiffeuse, juste pédé.

– Hum, hum, fit Anka en montrant son nez, à mon avis c’est pour bientôt. Eric fait comme si de rien n’était, mais je suis sûr qu’il me prépare une surprise.

– Eric ? C’est pas son meilleur ami ?

– Si.

– Celui qui a une bite de cheval ?

Les autres gloussèrent.

– Il a pas une bite de cheval, il travaille dans le porno.

– Bah dans le porno…

– Non je te dis, il en a une normale ! J’lai vu !

– Nan !?

– Si ! Un jour à la maison chez Jérôme, il était en train de se changer.

– Non ! Raconte ! Et Jérôme il a rien dit ?

– Bah un mec à poil c’est un mec à poil, et puis il sait que je l’aime.

– Et Eric ? Il t’a jamais proposé ? Elles voulaient tout savoir ces

cochonnes!

– Nan, tu parles, c’est un copain ! Bon faut que j’y aille les filles, y’a mes dix huit centimètres qui m’attendent.

Elles éclatèrent de rire, et puis se mirent à chuchoter entre elles alors qu’elle s’éloignait.

– Elle sait toujours pas qu’il t’a baisé ?

– Non, fit l’une d’elle, j’ai pas osé lui dire !

– T’es vraiment qu’une conne.

Anka sortait du café et traversait la rue, triomphante et les seins gonflés de désir, pointant de délice sous son chemisier de printemps. Les hommes la regardaient avec envie, mais elle les ignorait. Elle avait vingt et un an, était amoureuse d’un prince charmant. La poitrine et le menton haut, la taille svelte, le monde lui appartenait et il y avait un deuxième soleil ce jour-là dans la rue. Il était cadre dans une boîte d’informatique, gagnait bien sa vie, roulait en Audi, fréquentait les meilleures boîtes de Paris, où ils s’étaient rencontrés. Le coup de foudre instantané. Elle le rejoignit comme convenu à la terrasse du Café Flore, comme c’était romantique, elle avait l’impression de voler au-dessus des pages immaculées d’un roman unique. Il l’attendait avec des fleurs, un sourire, des baisers, fier qu’on remarque cette beauté à son bras. Avec ses pommettes slaves, ses yeux en amande, immensément noirs, son visage triangulaire aux traits fermes sous une cascade de cheveux bouclés naturellement blonds qui conférait à l’ensemble une touche infinitésimale  de vulgarité. Ce lustre supplémentaire qui laissait parfois sur les femmes flotter un insoupçonnable parfum de sexualité torride et décomplexée. Anka avait ça dans le regard quand elle vous fixait, mais Jérôme savait qu’elle n’avait que ça. Au lit, c’était un corps parfait et pas très imaginatif qui se tortillait et gloussait pour un rien, jouissait trop vite, recueillie dans le creux de ses mains comme une poupée trop facile. Pas vraiment une enfant, ni plus tout à fait une adolescente sans expérience, mais qui ne vous emmenait jamais plus loin que son bel emballage. Jérôme rêvait de femmes d’expérience, fantasmait sur sa directrice commerciale, regrettait d’avoir baisé ce boudin de Karine, une de ses meilleures copines, mais elle, elle savait s’y prendre au moins. Ils allèrent dîner dans un petit restaurant croate qu’elle connaissait. Elle était née là-bas, dans une ville avec un nom rigolo. Split, comme dans banana split, Jérôme n’avait jamais osé faire le rapprochement devant elle, elle tenait beaucoup à ses origines. Même si elle ne parlait jamais de ses parents. Et après le dîner, à chuchoter et rêvasser ensemble, il la ramena chez lui. Son copain Eric lui avait expliqué comment s’y prendre, comment il pouvait l’éduquer, lui montrer comment le baiser, mais il n’avait pas l’âme d’un pédagogue, pas l’envie non plus, ou pas avec elle. Il y avait quelque chose de lourd en elle, de pesant dans les draps qui le privait de ce désir.  Jérôme rêvait plus grand peut-être. Comme un ambitieux qui s’achète son premier appartement. Chez lui, elle papillonnait, la princesse visitant sa future cage et s’y plaisant déjà. Il avait gardé une bonne bouteille de vin, il était parfait, et avant de la baiser il la lécha longuement, amoureusement. Jérôme aimait bien lécher. Encore une chance qu’elle aime ça aussi. Il faisait ça bien, avec imagination, il l’inondait, peut-être un peu trop à son goût, comme de la rendre molle de l’intérieur. Alors il ne la pénétra pas tout de suite, le temps qu’elle sèche un peu, qu’il aille chercher une seconde bouteille. Anka rêvassait en regardant le salon autour d’elle, les cuisses encore ouvertes et impudique. Ingénue au sourire doux  qui ne croit toujours pas son rêve. Quand ses yeux se posèrent sur un book noir. Un book de photographe, comme en laissait parfois Eric ici… les hommes quoi. Toujours des filles à poil, des brunes, des blondes, gros seins, petits seins, putes, sexuelles, un doigt dans la bouche. Des photos soft. Elle se leva et l’ouvrit, mutine. Ce n’était pas ce genre de photo là. Ce n’était pas non plus Eric. C’était lui, Jérôme posant avec une fille, en X. Elle referma le classeur noir d’un claquement et se jeta sur la cuisine comme un bombardement.

– C’est quoi ça !?

– De quoi ?

Jérôme était en train de déboucher la bouteille.

– C’EST QUOI CA !?

– Mais de quoi tu parles bon Dieu !?

– DE QUOI JE PARLE !? DE QUOI JE PARLE !? JE PARLE DU BOOK QUE T’AS LAISSE DANS LE SALON !

– Oh ça ? C’était pour le film.

– Le film ? Quel film ?

– Bah celui qu’on prépare avec Eric.

– Tu vas tourner dans un film porno ?

– Pourquoi pas ?

– Quoi ? Une petite voix de toute petite fille s’éleva. Pourquoi tu m’as pas demandé…

– Hein ?

– Pourquoi tu m’as pas demandé de le faire avec toi…

– Toi et moi dans un porno ?

– Bah oui…

Le visage, les yeux de l’amoureuse au désespoir, la gamine abandonnée, le chien sur le bord de route. S’en était presque écœurant. Pourquoi acceptait-il de jouer cette comédie avec elle ?  Elle avait un corps diabolique. Voilà pourquoi. Quand il la regardait, tout entière, qu’elle ne se savait pas observée, et donc qu’elle ne faisait plus la moindre minauderie, elle était magnifique. Sauvage, sexuelle, indomptable… même s’il l’avait trop domptée. Et il voyait bien comment les autres hommes l’observaient, ils bavaient, et parfois ce n’était même pas une métaphore. Et dans ces moments là son cœur était rempli du plus immense orgueil pour elle… sa femme était belle. Elle irradiait, et elle était à lui. Mais sur le moment, là tout de suite, nue comme un ver, fragile, légèrement voutée sous la lumière électrique de l’appartement, elle était banale, presque triste. Son corps n’avait plus rien de magique, il n’était plus un fantasme, ou alors trop facilement consommé, comme ces chewing-gum aux couleurs prometteuses et qui ne donnaient plus de sucre au bout de 30 secondes. C’était juste un corps de jeune femme svelte et aux seins hauts. Avec même un peu trop de hanches, des fesses trop prononcées et puissantes pour une blanche. Les mots lui sortirent tous seuls de la gorge.

– On n’emmène pas son sandwich au restaurant.

Il avait dit ça avec un petit sourire, même pas méchant, simplement amusé, comme s’il énonçait juste une évidence qu’il était temps que sa petite personne apprenne. D’ailleurs il n’avait même pas dit ça en la regardant mais en finissant de déboucher la bouteille. Puis il sourit à nouveau, et dans ses yeux elle lisait bien que tout était effacé, comme s’il ne s’était rien passé, ou plutôt qu’on allait reprendre exactement là où on avait laissé la soirée. Alors sur l’instant elle n’eut aucune réaction, gardant cet air incrédule de petite fille abandonnée, et quand il lui enlaça la taille en lui glissant un baiser et un mot doux dans le cou, elle se laissa faire jusqu’au canapé. Elle n’était pas sonnée, pas à proprement parler Elle l’observait et lui ne voyait pas cette immense colère qui butait loin derrière. Cette colère qu’elle avait depuis longtemps enfouie, qu’elle avait déguisée sous une couche de permanente fraîcheur, de joie de vivre enragée. Se forçant à toujours sourire, toujours paraître heureuse, bien dans sa peau de jeune femme pepsant de toutes ses formes. Il avait rouvert une vieille blessure qu’il ne connaissait même pas. Une blessure qu’elle n’avait jamais confiée à personne, car selon elle c’était la seule façon de lui nier son importance. Et elle aurait pu la refermer. Elle aurait pu facilement le faire, se laisser convaincre par ce sourire, cette façon de l’enlacer, elle aurait accepté n’importe quoi de lui du moment qu’elle pourrait continuer d’y croire encore. S’il n’avait pas eu ce geste malheureux. Ce geste d’écarter le book et le mettre à l’abri de son regard. Instantanément son expression se durcit. Et il ne le vit pas, évidemment.

– SALAUD !

– Non mais ça va pas !

Elle lui donna un coup de poing, il lui rendit une gifle. Elle tomba sur le côté du canapé, la mâchoire endolorie.

– Mais pourquoi tu m’as fait ça !? Bramait-il derrière elle.

Anka ne répondit pas. Sur l’instant elle attendait de nouveaux coups. Et puis elle se rappela qu’il n’était pas de cette trempe là. Juste une chiffe molle atteinte dans son orgueil. Que dans deux minutes il allait s’excuser en la prenant dans ses bras, tout en s’arrangeant pour lui faire porter la responsabilité.

– Mais je saigne ! Tu te rends compte de ce que tu as fait ?

Elle ne le regarda pas, elle ne bougea même pas quand il fila à la salle de bain. Elle resta quelques instant repliée sur elle-même et puis se leva et s’habilla.

– Tu t’en vas ?

Il avait un pansement trop gros sur la lèvre, et dans les yeux ce mélange de déception et de soulagement qu’elle avait déjà lu chez lui. Jusqu’ici ce regard s’était contenté de lui faire un peu mal, quand ils avaient fini de baiser notablement, mais elle s’était accrochée parce que hein l’amour parfait ça n’existe pas. Mais maintenant c’était autre chose. Elle y voyait son infinie petitesse, sa lâcheté. Un tout petit garçon derrière un gros pansement, avec sa bite sombre qui pendouillait tristement sous une petite bedaine de trentenaire satisfait. Elle le fixa avec tout le mépris dont elle était capable. C’était un mépris qui remontait de loin, un mépris froid, absolu, comme jamais il n’aurait pensé qu’elle pouvait en posséder. Un mépris et une haine comme un tuyau de plomb.

– Je te jure que tu vas le regretter….

Ce n’était pas une simple blessure qu’il avait rouverte, c’était un tombeau. Lui, elle l’oublierait, elle le savait. Tôt ou tard rangé dans la catégorie mauvais souvenirs dispensables. Mais elle ne pourrait pas oublier ce que les hommes lui avaient fait. Elle savait bien que Jérôme ne l’avait vraiment jamais aimée, du moins sa personne. Il était attentionné, gentil, c’était dans sa nature et dans son style pour vous garder auprès de lui, mais ce qu’il aimait chez elle c’était son corps. Et même si c’était un amour sincère, son corps, son allure sauvage, sexuelle et tout à la fois innocente, était sa malédiction depuis qu’elle était enfant. Tous les hommes partageaient à son sujet le même point de vue. Même son père. Anka aurait pu s’effondrer, elle avait choisi de s’en défendre. Elle avait lu un jour que le viol n’était pas une affaire de sexe mais de pouvoir. Son père avait pris le pouvoir entre ses onze et douze ans. Et puis elle s’en était allée en France et avait mis toute son énergie à n’en laisser aucune trace. Anka la fille joyeuse. Anka la fille joyeuse à qui un homme venait à nouveau de casser son rêve. Puisque c’était comme ça ils allaient voir. Oh oui, ils allaient voir…

– Allo Eric ? C’est Anka.

Elle était assise sur un fauteuil en osier tressé. Un livre retourné, posé sur sa cuisse. Ses jambes interminables, bronzées, croisées. Vêtue d’une unique chemise en soie bleu, parfaite, sans un pli, les manches retroussées sur ses fins avant-bras. Elle fixait l’objectif d’un air impérial. Un chat abyssin faite femme. Lydia était fascinée. Oh bien entendu Naomi était imbattable, mais Naomi lui rappelait trop tout ce qu’elle n’était pas elle-même. Christie, Christie par contre… c’était une reine, au-dessus de toutes les autres. Elle irradiait la grâce, un seul de ses clins d’œil semblait pouvoir renverser des empires. Plus qu’une femme qu’elle ne pouvait pas être, une créature céleste. Animal royal sur qui tout semblait naturellement glisser. La contempler était un repos pour l’esprit. Si éloigné de tout ce qu’elle connaissait, bien ou mal mais surtout banal et d’elle-même pour commencer. Son antithèse probablement ou à peu près. Christie était californienne, interminable et bien née, découverte adolescente alors qu’elle faisait du cheval sur une plage de Miami, un conte de fée à elle seule. Elle était petite et banlieusarde, métisse, et ambitieuse comme un crocodile. Toute son énergie dans le sport, la danse et le sexe. Lydia vivait pour et par son corps, sa viande, ses muscles, son cul, sa chatte et ses seins dont la présence et le dessin la fascinait autant qu’il l’apaisait. Son pouvoir à elle, le seul. Celui qui l’avait arrachée à sa vie morne, là où Christie n’avait même pas eu à se pencher. On l’avait fait pour elle. Et pourtant elle aussi était un corps et un visage, mais il n’avait besoin de rien, il flottait sur le monde comme une divinité, un parfum sacré, sucré salé.

– Salut.

Lydia leva la tête, émergeant soudain de ses pensées rêveuses. Devant elle se tenait une fille, genre slave, coiffée, maquillée, sapée, poupée pute. Comme un déguisement, qui lui allait à peu près aussi bien qu’une perruque sur une girafe. Didier avait fait un travail de merde, foutu pédé. Et puis elle n’avait pas l’habitude, ça se sentait.

– Salut.

– Moi c’est Anka.

– Enchantée, Lydia, dit-elle en lui tendant une poignée de main ferme.

– Lydia ?

Elle sourit à demi, une nouvelle, jamais vue sans doute de film de cul de toute sa vie. Elle avait l’air gentille.

– L’état civil, expliqua-t-elle, ici c’est Julia… Julia Show.

– Sympa Julia…

– C’est à cause de Julia Roberts, je suis fan.

– Moi j’ai pas encore trouvé le mien, expliqua la nouvelle en s’asseyant sur le pouf à côté d’elle.

– Tu pourrais garder le tien, c’est sympa Anka. Les prénoms en A ça marche toujours… c’est d’où ?

– Croatie….

Pas le moindre accent, où est-ce qu’elle avait appris le français ?

– T’as été castée là-bas ou à Buda ?

Incrédulité, panique, on aurait dit une petite fille à l’interro d’anglais.

– Hein ?

Lydia comprit.

– Oh, excuse-moi, je croyais que tu venais de là-bas. T’es française ?

– Je suis née à Split, je suis arrivée en France il y a une dizaine d’années.

– Ah… et t’es chez quelle agence ?

– Agence ?

Anka avait un peu de mal à suivre cette conversation toute professionnelle. Et puis elle était impressionnée. Le maquillage, les vêtements, les gens autour, les spots… le cinéma, même porno, c’était impressionnant.

– Hein ? Ah non… Je connais Eric.

Elle montra du doigt le type là-bas, sur le canapé, nu, bodybuildé, qui se masturbait doucement en lisant un magazine porno ; il s’échauffait, c’était bientôt sa scène. Une autre fille arriva.

– Salut.

Elles se retournèrent. Grande, la mâchoire puissante et volontaire, les lèvres pulpeuses, au bras d’un homme. Viril, bronzé, plus âgé qu’elle de dix ans facile, sourire carnassier. Lydia le détesta aussitôt, elle connaissait ce genre. Mais ça ne la regardait pas.

– Salut, firent-elles en cœur.

– T’es Julia toi non ? Fit le mec en la montrant du doigt.

Elle répondit par un sourire, pro jusqu’au bout des ongles.

– Ouais. Et vous ?

– Moi c’est Karen, lui c’est Gille…

Elle avait une voix grave, posée. Sa façon de se tenir, d’être, on sentait l’éducation. D’ailleurs ils l’avaient habillée en bourgeoise, talons de 15  centimètres quand même. Qu’est-ce qu’elle fichait là ? Un couple échangiste sans doute

.- Enchantée, Anka… fit la blonde en tendant une main fine et douce.

– Oh là, là, rigola Karen avant de lui faire la bise. On va baiser ensemble ma puce !

Anka rougit, puis sourit, détendue d’un seul coup. Ils se firent tous la bise.

– Julia donc… se présenta l’intéressée.

– Je t’ai vu dans un de tes films avec Gille, t’étais terrible. Hein Gille ?

Il la couvait du regard. Un regard qu’elle connaissait bien, presque trop.

– Ouais, terrible ! J’ai hâte de tourner avec toi.

Ça, elle n’en doutait pas une seconde. Elle jeta un coup d’œil à sa copine, ça n’avait pas l’air de la gêner plus que ça. Ou alors elle faisait bien semblant.

– Bon je vous laisse les filles, j’ai des coups de fil à passer, expliqua-t-il avant de disparaître.

Karen s’assit avec elles, jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule de Lydia. Harper Bazar.

– Tu t’intéresses à la mode ?

Lydia haussa des épaules.

– Comme toutes les filles… je suppose…

Sur la couverture, Linda Evangelista photographiée par Lagerfeld.

– J’aime bien Evangelista… elle a un côté mec, fit savoir Karen.

– Moi je préfère Christie, elle a une putain de classe ! S’exclama soudain Anka.

Elles éclatèrent de rire.

– C’est vrai, complètement d’accord ! approuva Lydia.

– Mais bon, la reine ça reste Naomi.

– Pas faux non plus, fit Karen, c’est pas humain d’avoir un corps pareil.

– Et une gueule…

– Il paraît que c’est une vraie chieuse, terrible, fit Anka.

– Quand on est gaulée comme ça, on peut être ce qu’on veut. Tout le monde pardonne, lâcha Karen…

Intuitivement Lydia comprit. A elle on ne lui pardonnait certainement pas grand-chose. Il y avait de l’arrogance dans son genre de beauté, dans son regard aussi, comme un défi qu’elle lançait à tous. Soudain quelqu’un hurla.

– VAS TE FAIRE FOUTRE FRANCIS ! CE CONNARD ME FAIT MAL !

Elles se retournèrent d’un seul tenant, pour voir une grande fille métisse, à la poitrine siliconée, traverser la pièce comme une balle, ses longues jambes musclées comme un compas frappant le monde de son insolence. Un genre de Naomi peut-être, nonobstant ses seins commerciaux, il y avait chez elle cette même force féline. Derrière elle le réalisateur essayait de pactiser.

– Céline s’il te plaît, je te promets on va demander à Max…

– Ouh là, c’est qui ?

– Notre star internationale bien sûr, fit une voix derrière elle d’un ton acide.

Lydia se retourna et sourit. Petite, blonde, impeccablement maquillée, les yeux clairs, elle aussi en bourgeoise à fantasme.

– Salut Laurence, ça se passe ?

– Comme ci comme ça… Elle regarda les deux autres. Des nouvelles ?

Lydia fit les présentations, Karen, Anka, Laurence, Laure Sainclair pour la scène.  Là-bas une porte claquait. Le réalisateur suppliait.

– Céline ! Je t’en prie ! On est en retard sur le plan de tournage !

– Elle fait chier putain ! Grogna la nouvelle venue, j’ai une séance photo à 16h moi… A chaque fois elle nous fait le coup.

– Céééline ! Je t’en supplie !

– Ah bah s’il la supplie alors… ironisa Lydia. Elle adore ça qu’on l’a supplie.

Le réalisateur tambourinait sur la porte de la salle de bain qui tenait lieu de loge aux filles.

– Tu parles, s’il l’augmente peut-être…

– De combien d’après toi ? demanda Lydia.

– Un million de dollars.

– C’est pas gagné, fit Karen.

Elles éclatèrent de rire. Francis se retourna et leur jeta un regard noir, avant de retourner sur le plateau à grands pas enragés.

– C’est qui l’acteur qui lui fait mal ? demanda Anka.

– Eric… tu parles, il est doux comme un agneau….

– Ah oui ?… je le connais, c’est un copain à mon ex…

Ça la rassurait. Elle se sentait comme pour sa première fois. Enfin, non pas sa première… sa première elle n’avait même pas eu vraiment l’occasion d’avoir peur. Mais la première fois où elle avait fait ça avec un amoureux. Nerveuse, inquiète.

– Et tu te l’es faites ? S’enquit Laurence.

– Bah non, quand même pas.

– Mais là si, tu vas te le faire, remarqua Karen.

Anka ne répondit pas, son regard le faisait pour elle. Les autres n’insistèrent pas, elles avaient compris. L’argent, la vengeance, ou les deux. Elles connaissaient… Un type passa, un acteur, musclé, en nage, nu, sa queue dressée devant lui comme un bâton de sourcier.

– Vous avez vu ? s’exclama Anka en le regardant s’éloigner. Il bande toujours!

– Mais non, c’est son paratonnerre, railla Karen, s’il l’a pas, il risque de se prendre un coup de foudre en se regardant dans la glace.

Nouvel éclat de rire, Lydia fit un signe vers son nez.

– C’est pas naturel tu sais…Anka ouvrit grand les yeux.

– Tu veux dire qu’il se drogue ?

– Un peu obligé quand même, répondit Laurence, 8h par jour, 3 à 4 jours par semaine, s’il bande pas il bouffe pas. Karen eut un large sourire, les yeux qui pétillaient.

– Moi mon mec, son dopant c’est moi.

– C’est avec lui que tu tournes ?

– Exclusivement, c’est dans mon contrat.

– Moi ça me ferait bizarre de baiser avec mon mec ici.

Lydia coulissa un regard vers Laurence, dans leur métier c’était difficile de s’en trouver un, et encore plus de le garder. De fait les amoureux, elles en parlaient plus souvent dans l’absolu qu’au sens propre.

– Oh on l’a déjà fait devant les autres…

– Echangisme ?

– Ouais !… on aime le cul tu vois quoi.

– On l’aime toutes, sinon on serait pas là, fit remarquer Anka avec une pointe d’orgueil.

Les autres la regardèrent sans un mot. Puis Laurence accorda que c’était pas faux.

– On aime toutes le cul, répéta-t-elle comme pour s’en convaincre.

Enfin disons qu’elles avaient la vingtaine, conscience de leur beauté, et de ce qu’elle pouvait leur apporter. Mais un plaisir qui devient un travail n’est plus complètement un plaisir, surtout que cela n’avait rien à voir avec le sexe tel qu’elles l’avaient connu ailleurs, et tel que le connaissait la plupart des gens. Même échangistes. Leur baise à elles était gymnastique, épilée, maquillée, pour gommer les défauts, et révéler les parties génitales, pour la caméra, et le mec derrière, couché sous votre cul, reniflant vos odeurs intimes, technique et indifférent. Il y eu un blanc. Elles regardaient en direction du plateau d’où s’échappait la voix du réalisateur, « voilà, c’est bien, suce-le maintenant »… ces choses-là. Au bout d’un moment Anka fit d’une petite voix nerveuse.

– J’espère que ça va bien se passer…

– Il n’y a pas de raison… frima Karen.

Laurence sourit

.- Vous inquiétez pas, la première fois ça se passe toujours bien…. C’est après que ça se gâte… ajouta-t-elle en rigolant.

– Comme l’amour, répliqua Anka.

Mais elle ne riait pas.

Lydia avait deux scènes, elle connaissait ses partenaires, des garçons intelligents qui souffraient parfois eux-mêmes de leur statut. Ils étaient finalement à la même enseigne et rencontraient les mêmes difficultés dans la vie courante. Avec leurs proches, leurs amis, leurs maitresses ou amants. Elle s’exécuta sans passion, veillant au bon angle de la caméra, laissant son partenaire la mettre en valeur comme il convenait, obéissant avec son corps aux exigences de l’excitation. Elle se regardait parfois, étudiait ses poses, la façon dont la lumière se posait sur son cul musclé et ambre, le travail du réalisateur pour la sublimer, effacer les cicatrices de varicelle qu’elle avait au visage, ou les boutons sur les fesses, les grandes lèvres à cause de l’épilation. Elle savait que ses consœurs américaines faisaient la même chose. Des femmes d’affaire et de tête, parfaitement conscientes de leur potentiel initial, et qui l’avait travaillé, comme les chirurgiens avaient travaillé leurs seins, au point de devenir des stars. C’était ça qu’elle voulait devenir, une star. Partir aux States et devenir la N°1, la mieux payée, devant Céline même, qui avait déjà entamé sa carrière là-bas. Mais pas question qu’elle fasse comme elle, fourrée aux implants mammaires, le visage retaillé pour en réaffirmer l’agressivité sexuelle, comme une enseigne de catalogue de film porno. Elle se trouvait très bien comme ça. Elle aussi connaissait son « potentiel salope » comme disait un ami photographe, dès 14 ans, dans le regard des hommes, et même des femmes. Dans leurs gestes aussi souvent. Le fabuleux pouvoir qu’on accordait aux proies. Alors qu’elle tout ce qu’elle voulait au fond, c’est ne plus jamais être obligée de descendre à la station Neuilly-Plaisance.

Christie, regardait dans le vide, posé sur sa feuille de papier froid, dans son fauteuil colonial impériale, conquérante, lointaine, une Joconde en Ferrari. Une aristocrate avec des dents, le monde lui appartenait. Un acteur passa, s’installa dans le fauteuil et admira la déesse. Il préférait Claudia, la teutonne fantasmatique, mais celle qu’il aurait avoir dans ses bras, naturellement c’était Naomie….

 

 

 

 

 

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