Gourmandise

Milan contemplait avec la ferveur d’un converti, le paquet de spaghettis posé devant lui qu’un rayon de soleil venait frapper depuis l’unique fenêtre de la pièce. Honorant les sentiments qu’il nourrissait à l’endroit de ce kilo de pâtes, les scintillements du cellophane habillaient les longues tiges blondes d’une lueur aurifère; tant, qu’un examen hâtif eut leurré n’importe quel visiteur un peu distrait et donné l’illusion que le vieil homme était, en réalité, le gardien de quelque fabuleuse fortune. Des spaghettis tout à fait ordinaires, fabriqués en Lybie, mais qui néanmoins s’ils n’avaient pas valeur d’or revêtaient, au coeur du vieux Milan, l’habit délicat et joyeux d’un trésor enfantin.

Sur la moitié de l’emballage courait une large inscription curviligne, de style koufik, ponctuée d’un épi de blé simplifié. Sigle qui n’était pas sans lui rappeler les gerbes virilement empoignées des ouvriers des bas-reliefs de l’Hôtel de Ville et qui, désormais, gisaient en débris parmi les cadavres et les carcasses incendiées.

Le paquet reposait sur une petite assiette à la courbe approximative et au rebord ébréché, trônant au milieu d’une table en bois vermoulu, plantée au fond d’une pièce à peu près nue, dont le plancher et le plafond étaient à demi défoncés. Dans un coin de la pièce, attendaient un seau d’eau, un réchaud, quelques grammes de margarine, une passoire artisanale et une casserole cabossée, rafistolée de clous. Il était assis sur un tabouret bricolé et pouvait entendre au loin tonner les canons.

La fenêtre, par laquelle le soleil fêtait son trésor, était brisée et plus rien ne retenait le vent de venir charrier ici les remugles de poudre et de mort qui flottaient au dessus des rues. Fumet mêlé d’un relent de moisi émanant des murs à demi pourris et qui avait désormais pour lui, l’odeur du quotidien. Les volets avaient été arrachés et du rebord ne subsistait plus qu’une vague et courte plate-forme de béton noirâtre sur laquelle reposait un pot de fleur; duquel s’élevait, triomphante, une délicate touffe de basilic.

Car en dépit de tout, Milan avait conservé son goût des choses italiennes et au-delà de la simple idée que ces pâtes allaient lui offrir son premier repas depuis une semaine, elles avaient la vertu d’invoquer le plus doux des souvenirs, qu’un peu de basilic soulignerait d’une saveur sans égal.

Oubliant le désastre, il remontait dans le lointain catalogue de sa mémoire; au temps jadis des Jeunesses Communistes, où lui et ses camarades traversaient les frontières à la rencontre de l’Europe, célébrer le nom du Maréchal et glorifier sa politique.

Il avait navigué à bord des formidables tracteurs soviétiques sur les fleuves blonds des champs de blé de Silésie, il avait admiré la majesté mystérieuse du pont Alexandre II dans la brume glacée d’un hiver à Leningrad, il avait bu l’ouzo en chantant la révolution sous le soleil de Grèce… mais seule l’Italie brillait encore au sommet de son coeur. Ah qu’elle n’avait pas été sa joie de découvrir que son prénom était également le nom d’une grande ville Lombarde ! Et cette langue ! Si chantante et si cousine qu’il l’avait comprise sans jamais l’avoir apprise…

Soudain il revoyait la grande tablée de son adolescence au pied des oliviers de Toscane. Avec sa nappe bleue, éclaboussée des rayons du soleil qui dansaient au travers des branches odorantes. Il revoyait le visage joyeux de ses compagnons, il les entendait rire et chanter les chants partisans que leurs avaient appris les camarades italiens. Il sentait à nouveau le parfum des spaghettis et sa bouche retrouvait le goût du basilic, de l’huile d’olive et de la tomate fraîche. Le goût de vivre. Alors lui venait à l’esprit ces quelques vers de ce poème qu’il avait appris à l’école et qu’il récitait en français: Mon enfant, ma soeur, songe à la douceur d’aller là-bas vivre ensemble ! Aimer à loisir, aimer et mourir au pays qui te ressemble ! … Et un sourire naissait sur son triste visage.

Le vieux Milan avait obtenu les pâtes dans un dispensaire de la Croix Rouge, négocié les quelques grammes de margarine, faute d’huile d’olive, avec un combattant de la rue d’en face et il avait amoureusement entretenu le basilic dans l’attente de pouvoir un jour, à nouveau, goûter au plus exquis des souvenirs. Rassemblant chacun des indispensables ingrédients au fond de sa masure, tel un architecte jetant les bases d’un grand oeuvre à venir, il élaborait ainsi dans son esprit, jour après jour, au fil toujours plus tenu des privations et des humiliations, l’édifice d’un espoir.

Lui qui n’était désormais plus le citoyen d’aucune nation, exilé sans exil, avait élevé une bannière à sa jeunesse sur le charnier des drapeaux. L’étendard italien, dont les trois couleurs étaient entièrement contenues dans ce simple plat et auquel, il manquait encore à ce jour, la touche indispensable de carmin. Or, justement, il y avait parait-il à quelques kilomètres de là un dépôt abandonné où l’on trouvait encore des boîtes de sauce tomate, fabriquées à Padou. Un miracle au milieu de cette désolation, un miracle auquel il voulait croire.

Marchant à petits pas traînants, il se dirigea vers ce qui restait du chambranle de la porte et sortit sur ce qui restait du palier. Quelques semaines auparavant, un obus incendiaire avait traversé les 6 étages de l’immeuble, tuant son dernier voisin et éventrant l’escalier. Ce n’était désormais plus qu’un colimaçon amputé au niveau du deuxième étage, béant sur un tas de gravas d’où s’élevaient telle une infernale denture, de menaçantes tiges de fer. Il n’y avait d’autres moyen pour descendre que de suivre les marches jusqu’à terme, puis de sauter le plus loin possible, pour ne pas s’empaler. Pour remonter, Milan avait récupérer un bidon de pétrole vide, qui lui servait d’escabeau et qu’il prenait toujours soin de ramener sur le palier, à l’aide d’une corde. Corde elle même accrochée à une tige métallique, dépassant du chambranle. Aussi, quand il fût dehors, il s’empressa de pousser le bidon dans le vide et attendit quelques secondes qu’un éventuel tireur embusqué se manifeste. Mais il ne se passa rien de la sorte et le vieil homme entrepris de descendre de ses ruines.

De nombreuses marches avaient été laminées par le choc et la charpente qui les soutenait était à demi carbonisée. Le vieil homme avança lentement, collé à la paroi criblée d’éclats de schnarpel auxquels ses doigts de paysan s’accrochaient tant bien que mal. Il y avait par endroits des trous si larges qu’il dût parfois lâcher le mur pour atteindre une marche moins abîmée, sans toutefois être assuré qu’elle ne trahirait pas ses pas sous l’impulsion du sort. Pour se rassurer, il s’imagina être sur la queue enroulée d’un dragon endormi, tandis que lui serait le Saint-George au visage d’or des icônes de son enfance.

Parvenu à destination, sautant pour ne pas s’abîmer sur les dents de fer, il se plaqua aussi tôt contre le mur de façade. Le bas de l’escalier le plaçait, comme le bidon, à la vue des tireurs et qu’ils n’aient pas tiré sur l’un pouvait signifier qu’ils espéraient abattre l’autre.

La rue était déserte. Dans les bouches béantes et aveugles des fenêtres d’immeubles qui s’alignaient de l’autre côté, il rechercha en vain, un petit éclat de verre, pouvant trahir la présence d’une lunette de fusil. Assuré que la voie était libre, il trottina dehors, jusqu’au prochain bâtiment.

Le dépôt où étaient entreposées les boîtes de concentré de tomate se trouvait à deux kilomètres, de l’autre côté d’une avenue ornée d’un cortège de chars qu’un récent bombardement avait immobilisé. Il fallait, pour y parvenir, contourner un champs de mines, se faufiler entre les ruines sans jamais se faire voir des miliciens et en prenant garde à tous les pièges qu’elles recelaient immanquablement, surveiller les fenêtres et surtout ne jamais s’arrêter. Car il savait que dès lors, le courage l’abandonnerait.

Entre ici et là bas, il ne rencontra que mort et désolation. Les cadavres étaient partout. Terrifiantes statues de chair disposées dans les rues, pendant des fenêtres, le visage éternellement figé dans la douleur. Hypnotisé par sa terreur, avançant avec la prudence d’un animal traqué, le vieux Milan répétait, interminablement, les mêmes vers de son poème conjurateur : Les soleils mouillés de ces ciels brouillés pour mon esprit ont les charmes si mystérieux de tes traîtres yeux, brillant à travers leurs larmes.

Les tanks étaient bien au rendez-vous dans leur habit funéraire, énormes cancrelats desséchés, longeant l’avenue. Quoique épuisé par sa longue marche sous le soleil, Milan entreprit au plus vite de grimper sur l’un d’eux, s’appuyant sur les contours d’un trou d’obus et posant ses mains sur le blindage puant encore le plastique et la viande brûlée. Derrière, s’érigeait quelques tours grises couvertes d’esquilles et d’éraflures.

Faisant le plus vite qu’il put, craignant toujours la présence de fusils à lunette, qu’il imaginait, sans peine, à l’intérieur des tours, il trouva le moyen de s’accrocher la cuisse sur un détail de fer, tranchant comme un rasoir. Mais l’heure n’était pas aux plaintes. Tout en boitant, il continua tout droit puis prit à gauche, dans une rue étroite, jusqu’à ce qu’il trouve un porche où se réfugier, quand soudain une Jeep chargée d’hommes armés s’introduisit à l’autre bout de la rue, roulant au pas. Prit de panique, Milan s’engouffra à l’intérieur du premier immeuble, bien contant d’y trouver un escalier à peu près en état qui le conduisit au second dans un appartement abandonné. Se précipitant dans un coin, près d’une fenêtre dentelée, il attendit que la voiture passe, ne pouvant réprimer le tremblement qui agitait les muscles de ses jambes.

Le bruit du moteur et les voix des soldats lui parvinrent avant que l’engin ne rentre dans son champs de vision. Il ne comprenaient pas ce qu’ils disaient et eut été bien incapable de savoir à qu’elle armée ils appartenaient, mais ça n’avait pas d’importance, il y avait longtemps, ici, qu’on ne tuait plus par idéologie. Son effroi fut donc totale quand il entendit distinctement les freins crisser et les soldats sauter du véhicule. Si totale que son corps, instinctivement, s’allongea le long du mur, tandis que ces yeux cherchaient désespérément une issue dans son dos. Il en vit une à deux pas de lui, ouvrant sur une autre pièce.

Rassemblant ce qui lui restait de volonté, il rampa, prenant bien garde de ne pas lever la tête et passa à côté. Dehors il entendait les soldats rirent et le verre de quelques bouteilles d’alcool tinter dans le silence funèbre de la rue. Par chance, la seconde pièce était éventrée sur tout un côté et la moitié du plancher descendait en douceur vers le rez-de-chaussé. Milan se laissa glisser, tout doucement jusqu’en bas, inquiet du roulis que firent le plâtre et les cailloux au passage de son corps et aussi tôt qu’il mit le pied à terre, pour la première fois depuis le début de son périple, couru jusqu’au prochaine abris.

Au delà, le monde n’était plus qu’un désert gris sur lequel flottait une brume stagnante et d’où surgissait à peine quelques restes d’une ancienne cité ouvrière. Un container métallique, laissé par les forces de l’O.N.U, et qui par il ne savait quel mystère avait cessé d’intéresser la guerre, brillait là, seul, surchauffé par un soleil blanc au zénith de sa journée. Personne alentour, pas d’armes ni d’armée, le dépôt de ses rêves ressemblait à un mirage.

Il y parvint épuisé, s’engouffrant sans précautions, accueillant son arrivée avec le sentiment que ces quatre murs d’acier le mettaient à l’abri du monde, comme s’il venait de découvrir le paradis sur terre et que rien ne pouvait l’atteindre.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté…

Les boîtes s’y trouvaient comme prévu. Deux piles de conserves de petite taille, d’un rouge profond, cernées d’une ligne d’or; couvant, telle de la braise, à peine éclairées par la lumière venant de l’entrée et que son corps saisi masquait d’une ombre gigantesque. Que c’était beau !

Oubliant toute prudence, il resta là, dans l’embrasure de la porte, fixant, incrédule, les pyramides sang et or qui s’imposaient à ses yeux et à son coeur de toute leur sobre majesté. Que c’était beau !

Lentement, les mains tendues vers le bonheur, les yeux écarquillés par la semi obscurité, il s’approcha, chassant un à un, devant ses pas, les mauvais souvenirs de son périple. Jusqu’à ce que plus rien n’existe, jusqu’à ce que tout disparaisse, cadavres, soldats et désastres, et qu’il tienne enfin entre ses mains une de ces précieuses petites boîtes.

– Pomodoro di Padova.

Que c’était beau, que c’était rond. Il répéta le mot, le faisant rouler dans sa bouche, en goûtant chaque intonation, savourant le savant roulement du r, la tendresse du m, l’aristocratique agencement des o, la discrétion des deux p qui sonnaient comme celui du mot volupté

« Tomates de Padou » ainsi annonçait l’étiquette en lettres noires et capitales, au dessus d’un petit bouquet d’olivier, délicatement dessiné. Et puis aussi : « Doppio concentrado di pomodoro. Peso neto 150 g. Prodotto in Italia, a norma di legge da ape 4 ». Et en bas, en tout petit : « Giaccomo e Frateli S.A. Padova, Italia. ». Il prononça tout, chiffres comme verbes, à haute voix, retrouvant dans la musique de ses souvenirs les mots enfouis depuis longtemps : « Roma », « Michelangelo », « Leonardo da Vinci »… Les injures aussi, les formidables bordées d’insultes que se lançaient les italiens dans leurs colères sans importance : « Mal educato ! », « Stronso ! » « Disgraciaze ! »,  » Va fencule rompe cazo ! » « Porca miseria ! ». N’est-ce pas que cela sonnait comme un feu d’artifice ? Comme une explosion de confettis, sous des lampions, à la tiède terrasse d’un café avec pour seul toit un ciel rempli d’étoiles ! N’est-ce pas ?

– A qui tu parles ?

La voix avait tonné dans son dos. Instantanément, il se figea, serrant contre lui sa précieuse petite boîte.

– OH ! Je te cause !

Ses jambes se remirent à trembler sans qu’il n’y puisse rien et sa bouche s’était soudainement asséchée.

– RETOURNE-TOI !

Faisant un effort surhumain sur lui-même, sachant qu’il n’avait d’autre choix, il s’exécuta dans un lent demi-tour, la conserve brillant dans le creux de ses mains, ses jambes propageant dans tout son corps les tremblements de peur.

– Approche !

Ce n’était qu’une silhouette noire se découpant dans l’éclatante lumière, une silhouette dont il devinait paquetage et fusil et qui le menaçait de sa voix sans appel. Profitant qu’il était encore dans l’ombre, il glissa la boîte au plus profond d’une poche de son pantalon tout en marchant vers son bourreau.

– Qu’est-ce que tu fous là ?

Il ne lui avait pas laissé le temps d’arriver, l’attrapant par une oreille et l’attirant dehors au milieu d’un groupe d’autres soldats.

– Qu’est-ce que tu fous là ?

Il l’avait jeté à terre et avait braqué un revolver sur sa tempe, hurlant l’éternelle question qu’ils posaient tous avant de vous tuer.

– T’es un espion ? Qu’est-ce tu fous là ?

Il ne savait pas quoi répondre, il n’y avait rien à répondre. Toutes les réponses se trouvaient au fond de ce hangar, étaient contenues dans ces fusils et ces visages pleins de mépris ou d’amusement pour le vieillard sans défense qu’il était.

Comment avait-il pu être aussi stupide ? Comment avait-il pu croire un seul instant qu’un pareil endroit ne serait pas gardé ? Dans cette ville où la plus petite réserve de sucre pouvait devenir l’enjeu de toutes les stratégies. Ne venait-il pas de risquer sa vie pour une misérable boîte de concentré de tomate ? Cette boîte qu’il sentait contre sa cuisse mais qui pesait sur sa gorge à l’égal de l’arme. Ici ? Où la nourriture était devenue une arme où un oeuf valait plus que la vie d’une famille ?

– Réponds enculé !

Milan ne pouvait s’arrêter de trembler, son esprit vidé, à genoux au milieu des tueurs. Il avait perdu.

– Ne me tuez pas.

La prière n’était qu’un murmure, un filet chevrotant noué et enroué, qui montait, plaintif du plus profond de sa gorge.

– Ne me tuez pas…

La prière prit de l’ampleur, plus suppliante, plus humble que jamais.

– Ne me tuez pas…

Elle se nouait et se dénouait, filait comme une longue plainte, faisant monter des larmes dans ses yeux vieux, usés et qui ne voyaient plus sur le sol à ses genoux, que les déchets qui l’en couvraient et les tâches de sang séchées.

– Ne me tuez pas, ne me tuez pas, ne me tuez pas…

Les soldats le regardaient amusés et silencieux. Il n’était rien pour eux, rien de plus qu’une vermine, un cafard, un rampant et ils se fichaient complètement qu’il fusse un espion ou non, ils ne voulaient pas le tuer, ils voulaient jouer. Soudain il éclatèrent de rire, le revolver disparût de sa tempe.

– Allez, fout l’camps le vieux.

Il était si hébété qu’il ne comprit pas ce que l’autre venait d’ordonner. Ne faisant aucun geste, les mains toujours entrelacées, les jointures blanchies, répétant l’incessante prière d’un homme qui entend déjà exploser dans son crâne la balle de revolver.

– FOUT L’CAMP !

Non, ce n’était pas possible, c’était un piège… Ils allaient le laisser s’en aller pour mieux le chasser. Ils attendraient qu’il se mette à courir et puis ils lui tiraient une balle dans la jambe, puis une seconde dans l’autre jambe. Ils le regarderaient ramper, hurler, riraient de lui et quand ils en auraient assez, ils l’arroseraient d’essence et craqueraient une allumette ! Pourquoi pas ? C’était bien ainsi qu’était mort son voisin d’en face, brûlé vif, non ? le soldat l’attrapa par le col et le dégagea du chemin, braquant à nouveau son arme vers lui.

– TU VAS T’EN ALLER BOUGRE DE CON ?

Fixant le canon de ces yeux effarés, sans autre choix, il repartit à reculons, prenant peu à peu de la vitesse jusqu’à leur tourner le dos et se mettre à courir avec une agilité qu’il ne s’était pas connu depuis des années.

Il courut tout du long, jusqu’au passage des chars et courut également bien longtemps après, au point que les coutures de ses chaussures finirent par éclater. Mais peu importe ses chaussures, ils n’avaient pas tiré, il était vivant et par dessus tout, il rentrait victorieux, la boîte de concentré de tomate ballottant au fond de sa poche. C’était un signe, Dieu voulait qu’il réussisse, Dieu avait pris pitié de lui, il voulait le récompenser de tous ses efforts, plus rien ne pouvait plus l’arrêter, ni les bombes, ni les balles… Dieu était avec lui.

Des meubles luisants, polis par les ans, décoreraient notre chambre; les plus rares fleurs mêlant leurs odeurs aux vagues senteurs de l’ambre…

Il parvint à sa masure la nuit tombée, rien ni personne n’avait rendu visite à ses provisions et le bidon était toujours à sa place. Souffrant d’un dernier effort il réussit à escalader le colimaçon, non sans laisser un peu de peau et de sang sur le tranchant d’un éclat et parvint chez lui saoul d’épuisement.

Plutôt que de sombrer, il se mit aussitôt à l’ouvrage remplissant la casserole d’eau puis la posant avec peine sur le réchaud. Au dessus de lui, il pouvait voir la nuée se voiler de bleu, de timides étoiles scintillants au loin. A l’extérieur le grésillement des insectes, le grésillement de la vie qui ne finissait jamais d’avancer, chantaient comme par un jour de paix.

Il avait mis le feu au plus fort et l’eau ne tarda pas à bouillir. Avec délice il y fit glisser une botte de spaghettis, fins et soyeux dans sa main, s’épanouissant dans le bouillonnement cristallin tel la chevelure d’un ange. Une épaisse vapeur blanche s’éleva de l’ustensile frémissant, il baissa la flamme et s’asseya contre le mur du fond, humant chacune des molécules d’eau qui venaient embrasser son visage extasié. Ah ce parfum de pâtes…cette odeur chaude de blé mouillé…

Les riches plafonds, les miroirs profonds, la splendeur orientale, tout y parlerait à l’âme en secret sa douce langue natale. Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

Il récitait en chuchotant, les yeux mi-clos, d’une voix de gorge, rocailleuse, cassée par la fatigue.

Vois sur ces canaux dormir ces vaisseaux dont l’humeur est vagabonde.

Encouragé par cette vision il se leva et alla ouvrir la boîte de sauce tomate avec un éclat de schnarpel, qu’il tenait, la main rentrée dans sa manche. Taillant dans le métal avec la plus grande délicatesse, il entreprit de tordre le couvercle aussi parfaitement rond et doré qu’une aura de sainteté, pareille à celle qui épousait si bien le visage de Saint-George terrassant le dragon. La belle onctuosité du concentré de tomate apparu sous la feuille d’or, déroulant majestueusement son incomparable parfum cardinal. Milan ouvrit grands ses poumons, les yeux tout entiers fermés sur l’évocation. Lui aussi, à son tour, victorieux du dragon. D’un index prompt, il plongea un doigt dans la boîte, comme s’il s’agissait du coeur de la bête et le porta à sa bouche. La subtile saveur de tomate s’enroula autour de sa langue, se mêlant à la salive et, ruisselant sur le toit rose de son palais, s’évaporant en laissant derrière elle la traînée d’un parfum de pierres chaudes. Ah la sauce tomate de Padoue ! Rêveur, il retourna à sa place tandis que les spaghettis n’en finissaient plus de cuire.

« Al dente ! », il ne les voulait pas autrement; « al dente », littéralement « à la dent »; ni trop dur, ni trop tendre, juste à la limite des deux, entre le plein et le vide, complet, parfait… Mais était-ce possible avec ceux-là ? De vulgaires copies, des pâtes de Lybie, de ce désert où rien ne poussait, où les chants avaient la triste ordonnance des défilés militaires et les hommes l’air sombre des cortèges funéraires…

C’est pour assouvir ton moindre désir qu’ils viennent du bout du monde…

Au bout de dix minutes, convenant avec lui-même qu’il ne pourrait faire mieux, il les égoutta avant qu’ils ne soient trop cuits. Il versa ensuite quelques gouttes de sauce, mélangée à une noisette de margarine, tandis qu’un tendre parfum enveloppait ses narines.

Il y avait le blanc de l’innocence et le rouge des révolutions, le drapeau italien flottait presque sous son front, ne manquait plus qu’un dernier petit détail, couleur d’espoir.

Milan posa la casserole sur la table, se tenant les reins. La journée avait été dure et s’ils ne bombardaient pas cette nuit, il pourrait peut-être dormir un peu, après ce festin. Traînant des pieds, il se dirigea vers la fenêtre et les yeux fermés, caressa le tendre feuillage du basilic entre ses doigts, savourant à nouveau le destin tordu des branches d’olivier de sa mémoire.

Les soleils couchants revêtent les champs, les canaux, la ville entière, d’hyacinthe d’or; Le monde s’endort dans une chaude lumière…

Il n’entendit même pas le coup de feu, soudain une fleur noire explosa dans le ciel d’or de son adolescence, figeant son dernier sourire dans une impossible grimace, tandis que son crâne s’éparpillaient aux quatre coins de la pièce, léger comme une poignée de cendres soufflée par le vent.

Sur le mur du fond, gravé avec un éclat de schnarpel, on pouvait lire ces quelques mots :

 Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

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