Irwin 9

La soirée et la nuit avaient été chargées en événements variés, des Temples aux Remparts, soldées par des plaintes pas moins bigarrées, allant de coups et blessures, accusé Irwin levez-vous, à cette licorne qui avait paraît-il saccagé une auberge et tenté de tuer sire Jennings. Une licorne ! Non mais ! Il y avait aussi ce carrosse qu’on avait trouvé en morceaux pulvérisé, accusé Irwin restez debout. Duquesne était excédé mais obligé, King n’en pouvait plus qu’on lui parle de cette foutue licorne, ça suffisait bien déjà du rouquin revenu d’entre les morts, le miraculé, ouais ça suffisait bien ! On dit que ça existe. C’est des foutaises ! Dans le Septentrion nord. Ouais, ouais et il y a de la terre et des dragons sur les Sept Mers. Louvier lui voulait y croire, les dragons, les licornes. Ça serait merveilleux non ? Ça porte bonheur à ce qu’on dit ! Ouais bin en attendant ce qui va pas nous porter bonheur c’est le lieutenant-général si on trouve pas une meilleure explication. Jennings veut assigner la ville en justice, il dit qu’entre ça et le géant c’est trop. Remarque l’a pas complètement tort, reconnut Schweitz, ça fait beaucoup, pauvre crâne de fer. Etre obtus et bien déterminé dans ses certitudes est sans doute une qualité policière que partageait très volontiers King. Les licornes ça n’existait pas, point barre, devait s’agir d’un cheval déguisé, on allait faire le tour de toutes les écuries qui louaient. Ils ne tardèrent pas à trouver ce qu’il cherchait, tout le quartier des Bambous se gobergeait sur le sujet. Chez Lespelade vous dites ? Mais oui voyons tout le monde en parle ! Le dernier chic ! Leur lança un épicier occupé à ranger ses étalages. L’écurie en question se trouvait à deux pâtés de maison de là, l’entrée marquée du nom de son propriétaire en lettres d’or et diamant. Et à l’intérieur des licornes, plein, avec des cornes roses, dorées, arc-en-ciel, des licornes à robe blanche, bleue, violette… Louvier était baba, King circonspect, Schweitz se demandait si c’était bien sain de faire ça à un cheval. C’est quoi c’cirque !? S’exclama King. Il accrocha un palefrenier qu’on lui amène le patron de ce pas. Le palefrenier, un jeune homme tout à fait bien de sa personne et chez qui on devinait un goût du muscle galbé et des éphèbes graciles l’envoya promener avec hauteur en lui rétorquant qu’il n’était pas son valet. King attrapa un autre palefrenier du même genre avec le même résultat quand vint à leur rencontre un grand type dans un habit de velours brocardé, les hanches ceintes d’un turban vert émeraude piqué de rubis, une coiffe sur la tête courtillée de soie rouge, les yeux fardés de noir, ses gestes sans équivoque caractérisaient à la fois l’affectation et l’irritation. Puis-je savoir pourquoi vous perturbez mon personnel ? C’est quoi tout ça ? C’est pas le carnaval ! En effet et pourtant vous voilà, rétorqua le personnage, que pouvons-nous pour ces messires ? On veut voir le patron ! S’écria King. Voilà donc qui est fait, c’est moi-même. Vous êtes Lespelade ? Messire Lespelade si vous voulez bien, en effet, je viens de le dire. Les hommes se jetèrent des coups d’œil entendu. Mouais bon, alors c’est quoi c’cirque ? Il me semble que ça se voit non ? Des licornes ? Pourquoi c’est interdit ? C’est des vraies ? S’exclama Louvier n’en pouvant plus. Lespelade le regarda puis King. Bon messire cette plaisanterie a assez duré que nous voulez-vous ? Z’avez pas perdu un canasson hier soir ? S’enquit Schweitz. En effet pourquoi vous l’avez retrouvé ? Que nenni, on voulait juste vérifier. Schweitz regarda King, affaire bouclée. Mais le brigadier avait tendance à trouver louche tout ce qui n’entrait dans le champ étroit de sa compréhension. Ces quoi ces bestiaux ? C’est pour un bal ou quoi ? Non messire, c’est notre nouvelle tendance, elle vous plaît ? Tendance ? Notre nouvelle gamme de service, la licorne express, déclinable en licorne d’équipage ou de traie. King adressa un regard inquisiteur aux intéressés que les palefreniers brossaient, peignaient, apprêtaient comme des figures de noblesse. Il n’osait poser la question fatale, celle qu’avait poséeLouvier mais il avait des doutes. Si besoin est Schweitz les lui ôta. Dites donc elles sont en quoi vos cornes ? En bois bien entendu. Va falloir limer l’bout, c’est pas des chevaux d’guerre. Limer le… ? Lespelade était suffoqué, il est en bien entendu hors de question ce serait du dernier ridicule ! Ah ouais et un chevalier qui manque de se faire empaler par vos saloperies, même qui veut porter plainte, ça vous dit !? La bouche du propriétaire se pinça. Mais voyons c’est du dernier ridicule, répéta-t-il. Veut pas l’savoir vous limez ! King jeta un bref coup d’œil à son collègue, surpris qu’il ait pensé à ça, lui ça lui serait jamais venu à l’idée. A la rigueur il aurait bien vu là poindre motif à racket mais avec Jennings, vrai ce que ça compliquait les choses. Avant de renchérir, l’a raison vous limez ! Et z’avez intérêt à ce que ça soit fait cette après-midi, on r’passera !

Meurtre, jolie fille, profanation et autre crime bizarre et fou, le procès promettait d’être un fameux spectacle. Son annonce n’avait pris au dépourvu que les moins au fait des rumeurs qui couraient en ville. En dépit de toute la prudence et des menaces de Duquesne, ce qui s’était passé dans cette habitation des Titan avait non seulement transpiré, et fait transpirer mais ce qui avait été tufut amplifié au-delà d’un tel déraisonnable que le jour même de l’ouverture du procès un incendie ravagea ladite habitation et qu’au second une foule se massait dans la cour du palais pour réclamer une justice plus expéditive. Il est vrai que dès lors qu’elles surent pour les accusations, un grand nombre d’obédiences, l’ordre du Revenant en tête, suivi de celui d’Ordo et du Dieu Rouge, militèrent non seulement activement auprès de toutes les oreilles de la ville mais se portèrent du côté de l’accusation, appuyées par les experts de l’Académie Médicalis de Khan Azerya. Tout un collège de messieurs à la mine grave, noir corbeau et cornette immaculée. L’archiprêtre Théodolus était avec eux qui discutait avec son avocat et le Grand Evêque d’Ordo. Derrière se tenaient les membres du conseil de la ville, deux rangées de messieurs apprêtés de grande tenue et au-delà, dans un large carré, bourgeois et petits peuples se mélangeaient. On s’était levé depuis l’aube pour avoir le loisir d’entrer et d’assister à ce que certains osaient déjà qualifier de procès du siècle. Avis que ne partageaient pas forcément les intercesseurs de la partie civile. Les trois ordres n’y étaient pas allés par quatre chemins, ils avaient engagé ce qui se faisait de meilleur en termes d’avocat. Maître Kharalas avait défendu Gilles l’Anguille après son évasion des Remparts, sauvé la tête de Grunwald Leenham dit l’Ecorcheur et obtenu celle du capitaine de vaisseau-pirate Lucien Gaymondo dit le Proscrit, ancien officier de la garde du Valeryan passé à la piraterie après une disgrâce. Maître Kharalas était également réputé pour assurer par la suite une carrière à ses clients comme ses victimes, l’Anguille était rentré au conseil, l’Ecorcheur, en dépit ou peut-être grâce au fait qu’il ait tué une trentaine de personnes en les privant de leur épiderme, avait hérité d’un poste de tourmenteur pour le compte de la reine Dorgia. Même la tête du pirate était devenue célèbre, rachetée par un fameux orfèvre et transformée en ornement de diamants et d’or. Pour maître Kharalas si ce procès était important certes, ce n’était pas le plus important, il lui semblait même que faire acquitter un des pires meurtriers du Nortem et lui faire obtenir un travail relevait là vraiment du procès du siècle. Pour maître Livon c’était la nature abominable des crimes qui faisait de ce procès un évènement plus que le fait que le coupable se soit soi-disant exercé à l’art délicat de la médecine. D’ailleurs il entendait commencer le procès en évacuant d’emblée l’argument pseudo scientifique que ne manquerait d’évoquer la défense. Maître Livon avait à son palmarès la condamnation d’une avorteuse, de quelques pamphlétaires anti cléricaux, d’hérétiques divers dont un célèbre philosophe dont il avait obtenu la tête en démontrant qu’il n’avait pas d’âme, et sauvé un terrible exorciste du gibet qui en extirpant un démon des entrailles d’une jeune fille avait cru bon d’extirper également les dites entrailles. Enfin il y avait le plus terrible d’entre tous, connu pour la qualité de ses plaidoiries, sa pugnacité, et son savoir paraît-il encyclopédique dans de très nombreux domaines, le célèbre d’Hienrych Zeymmoune. Zeymmoune avait déjà fait condamner dix-sept individus pour sorcellerie, ridiculisé les théories de l’astronome Barbassin qui prétendait démontrer que la terre n’était pas le centre de l’univers et que le soleil n’orbitait pas autour mais son contraire lors d’un procès réellement mémorable celui-ci, prouvé à une autre occasion que les orcs n’avaient pas plus d’âme que les trolls. Ici il ne pouvait s’agir d’un procès mineur pour un crime majeur qu’il savait gagné d’avance pour la simple raison que l’accusé avait eu l’idée tout à fait ridicule de se faire défendre par une femme. Les femmes avaient certes ce talent inné pour la mauvaise foi et un certain goût pour le mensonge, le mélodrame et la dissimulation qui pouvait convenir à un avocat retord mais elles étaient notoirement trop émotionnellement fragiles pour pouvoir plaider efficacement devant une cour. Vérité incontestable admise de tous qu’il n’entendait même pas démontrer, la malheureuse n’avait aucune chance, limite il trouvait scandaleux que son coquin de mari n’ait pas eu la décence de la faire aider par un homme. Pour Sullivan en revanche l’enjeu était de taille. Dans le Nortem les logographes ne plaidaient pas, se serait donc sa première plaidoirie publique et qui plus est au-delà de devoir sauver la tête de son mari, elle entendait bien faire ici le procès d’une science qui laissait les croyances des uns et des autres entraver le progrès et condamnait pour toujours tous ceux qui essayaient de la faire évoluer. Et pour commencer il faudrait balayer toute accusation de meurtre ou de crime crapuleux susceptible de réduire l’activité de son mari a de la basse besogne d’un fol ordinaire. Il y avait pour ça ce registre qu’il avait tenu de tous les corps qu’il avait étudiés, ses aveux, celui de Robert mais bien entendu il aurait été largement plus profitable que le guet ait mis la main sur les véritables coupables ce qui hélas semblait tout à fait compromis. A sa demande d’enquête le lieutenant-général avait conclu qu’en ce qui le concernait le seul véritable coupable avait été arrêté et que ses allégations devaient être démontrées par la défense avant qu’il n’autorise une investigation. Du guet seul Hasban croyait réellement à la version de son mari mais après ce qui s’était passé, sa rétrogradation, autant dire qu’il faisait profil bas. La cour entra. Six magistrats coiffés de hautes perruques argentées et vêtus de robes de soie rouge cardinal, le juge suprême orné d’un lourd collier de fer, d’or et d’argent torsadés, censé représenter les obligations de sa charge, probité, équanimité, ordre. Le lord Commander entra à leur suite et prit place dans sa loge personnelle. Il n’avait aucune autorité ici, uniquement là à titre d’observateur. Le procès commença par les charges retenues contre Salomon, meurtre, profanation, vol de cadavre, exercice illégal du métier de mire. Ce que d’emblée accusation comme défense demandèrent qu’on retire du dossier. Mais pas pour les mêmes raisons. Pour maître Livon bien entendu il s’agissait d’évacuer tous les arguments pseudo scientifiques le plus rapidement possible, Sullivan déclara qu’aucun des patients de son client n’étant vivant au moment où il les avait opérés on ne pouvait l’accuser de la moindre pratique de cette sorte. Les mots étaient choisis, mais l’accusation n’eut pas l’occasion de protester avant qu’on passe au tirage au sort. Qu’elle remporta. A maître Kharalas d’interroger en premier l’accusé. L’angle d’attaque était simple et offensif, démontrer que Salomon était non seulement bien un meurtrier mais le plus horrible des profanateurs, un fol qu’il convenait de décapiter au plus tôt. Sa première question attaqua bille en tête, vous avez déclaré que la victime N°7 avait été tuée selon la méthode dite de la médecine de l’ankou. Comment pouvez vous savoir cette chose si vous ne l’avez pas vous-même tué ? Oh eh bien c’est simple j’ai mesuré la profondeur de la plaie et j’en ai déduit qu’elle avait été tuée ainsi. Pourquoi l’avoir ouverte en ce cas ? Déduire ne suffit pas, il faut déterminer la cause exacte du décès. Et pourquoi faire puisque vous le saviez déjà !? J’ai dit que j’ai mesuré la plaie, restait à déterminer exactement la cause. Etait-ce le cerveau qui avait été touché, la colonne vertébrale ? La mort n’est pas la même. Oui, vous vouliez vérifier l’exactitude de votre travail si je comprends bien ? Exactement, répondit Salomon sans voir le piège. C’est bien ce qui me semblait…  Objection votre honneur la question est ambigüe ! Intervint Sullivan. Et en quoi je vous prie Madame ? L’utilisation du mot travail ne précise pas de quoi l’accusation parle, de plus c’est maître et non madame, maître. Kharalas lui rendit une légère révérence qui fit sourire la salle. Pardon maître, mais la défense aurait-elle l’intention de dicter ses mots à l’accusation ? S’ils sont équivoques oui. Objection rejetée, déclara sèchement le juge. C’est à la cour de juger si une question est ambigüe ou non. Poursuivez maître. Merci votre honneur. Kharalas changea de sujet, mais cette fois en faisant venir la pièce à conviction numéro trente et une, une tête conservée dans un bocal d’alcool. Bruissements d’effroi et de dégoût mêlés dans la salle. Maintenant on en était certain on avait bien à faire à un monstre fait homme.  Pourriez-vous dire à la cour de qui il s’agit et pourquoi vous n’avez conservé que sa tête ? De qui ? Euh je ne sais pas, c’est Robert qui me l’a amenée, et la tête eh bien la tête par intérêt scientifique, je comptais lui consacrer une étude plus complète. Et le reste du corps ? Oh il est plus facile de conserver des parties qu’un tout. Je vois, et qui est ce Robert ? L’aide du fossoyeur des Temples. Votre complice donc. Salomon ne sut quoi répondre. Objection votre honneur, complice sous entend qu’il y a eu crime or… Je ne vous le répéterais pas maître la défense n’a pas à dicter les questions de l’accusation, objection rejetée, poursuivez maître. Merci votre honneur. Je répète donc ma question. Ah parce que s’en était une ? Ne put s’empêcher d’intervenir Sullivan. Encore une intervention de ce genre maître et je vous condamne pour outrage, tança le juge. Pardonnez-moi votre honneur. Poursuivez… Je disais donc ce Robert, aide du fossoyeur des Temples selon vos dires, est votre complice ? Implicitement Salomon avait compris le message de sa femme. Pas complice, assistant. Et en quoi vous assistait-il ? Il me fournissait des corps. Je vois, et comment se les procurait-il ? Il les trouvait dans la rue mais… euh… je crois que parfois il les volait. Kharalas retourna vers ses collègues avec un petit sourire satisfait, en effet j’ai ici la déposition du sieur Robert, il est apparent qu’il a volé différends corps, à votre demande il semblerait. Hein mais non ! Jamais ! Vous n’avez pas déclaré vouloir, je cite « un petit vieux pas abimé » ? Mais non je n’ai jamais dit ça ! Ah oui et qu’avez-vous dit exactement ? Que je voulais une personne âgée qui n’avait pas été blessée. Pourquoi vous vouliez-vous en charger vous-même ? Objection ! Accusation infondée ! Objection retenue. Je retire ma question. Pourriez-vous expliquez à la cour pourquoi vous aviez fait cette demande ? Oui, je voulais étudier les effets du vieillissement sur l’organisme. Et pourquoi une personne non blessée ? Parce que j’avais peur qu’une blessure altère mon analyse. Avez-vous déterminé la cause de la mort ? Non car je n’ai jamais reçu le corps. L’avocat précisa en effet qu’on l’avait trouvé à Ni Diebr. Avez-vous refait une demande de cette espèce ? Eh bien sur le moment j’ai pensé que c’était peut-être trop compliqué alors j’ai demandé un autre corps. Avec une spécificité ? Oui, homme adulte d’âge mûr intact. Intact, pourquoi il arrivait qu’ils ne le soient pas ? Oui en effet, parfois il avait été abimé, la maladie, une mort violente… Un mort violente, reprit l’avocat en buvant du petit lait, on y revient…. Corps que vous n’avez pas plus eu que l’autre il me semble. En effet. Que s’est-il passé ensuite ? Eh bien Robert a été remercié par le fossoyeur et celui-ci m’a présenté à Sire Khatar. Ah oui le fameux et mystérieux sire Khatar…. Dont on n’a retrouvé aucune trace à ce jour. Puis-je faire une observation votre honneur, intervint Sullivan. Je vous en prie. Nous n’avons trouvé aucune trace de ce sieur parce que le guet a refusé à la défense l’ouverture d’une enquête. Observation retenue. L’interrogatoire se poursuivit sur l’individu en question, qui était-il, à quoi ressemblait-il, etc, et chaque question apportait son lot d’imprécisions, de balbutiements à mesure que l’avocat se faisait insistant et pugnace. Elle le sentait, il était en train de se faire déborder. Heureusement ce fut bientôt son tour. Elle l’interrogea sur ses motivations, scientifiques bien entendu. Elle lui demanda de préciser, que cherchait-il en incisant ainsi les corps, il répondit qu’il étudiait leur fonctionnement, qu’il fut humain ou autre mais de préférence humain. Pourquoi ? Euh eh bien parce que je le suis ! Et où avez-vous appris la chirurgie ? Je suis diplômé de l’Académie de Lingham. Vous êtes donc mire, c’est exact mais je suis spécialisé dans la chirurgie et l’examen post-mortem.  Ici maître Livon intervint en proposant à la cour de lui soumettre un document. L’un des juges s’empara du rouleau qu’on lui tendait et lu avec ses voisins. Pardonnez-moi messire, fit le juge en chef mais il est dit ici que vous avez échoué aux examens. Il est également précisé que vous avez été renvoyé de l’académie suite à votre condamnation à l’exil. Salomon rougit comme une pivoine. C’est pur calomnie ! Glapit-il. J’ai été admis, l’académie a invalidé mon diplôme suite à ma condamnation. Ce n’est pas ce qui est écrit, insista le juge, il est même précisé que vous avez raté l’examen de dix-sept points. Mais c’est faux ! Je suis désolé je dois m’en remettre à ce document, veuillez le verser au dossier, dit le juge en le passant à son voisin. Sullivan voyait le piège se refermer mais elle s’y attendait. Elle contre attaqua en dirigeant Salomon sur les notes qu’il avait prises et les actions auxquelles il s’était livré. Elle savait qu’il adorait parler de son travail et sa passion était communicative. Mais elle sentait pourtant que plutôt que de susciter les passions, il faisait grimper l’effroi dans la salle. Le summum se déroula quand elle lui fit lire ses notes. Corps numéro sept, sujet : Radi Bourrelet, je l’ai découpé et cuisiné…. Ah ! Mais je n’ai jamais écrit ça ! s’écria Salomon en jetant par terre la liasse de feuille horrifié. C’est des faux ! Des faux !? S’écrièrent en chœur défense et accusation. Suivit ce moment de confusion générale où Sullivan vérifia les dires de son mari, rien à voir avec ce qu’elle avait lu, ici c’était les confessions d’un fol, d’ailleurs c’était une pâle imitation de l’écriture de Salomon. Après quoi l’accusation tenta de faire passer la lecture de ces notes en force, mais heureusement elle avait sur elle un courrier de sa main, sa dernière lettre avant qu’elle ne reparte à sa recherche et parvint à convaincre les juges de la bonne foi de Salomon. Quand soudain on entendit des éclats de voix, brouhaha d’admonestations derrière les lourdes portes du tribunal. Qui aussi soudainement s’ouvrirent si violemment que l’une d’elle dégonda. Alors qu’elle s’écrasait sur le parterre de bourgeois et de populos, Irwin entra, un homme sous chaque bras, Berny Poireau, Jeanson et une partie de la tribu Bourrelet à sa suite.

Indubitablement Irwin avait un don pour les entrées fracassantes au figuré comme au propre. Et dire qu’une certaine confusion s’en suivit serait un euphémisme chatoyant à caresser. D’une part la foule entre scandale, spectacle et admiration. D’autre part le conseil, les juges, l’accusation outrés. Diversement on criait, glapissait, applaudissait, riait, hurlait et même gémissait un peu de douleur en ce qui concernait ceux qui avaient pris la porte sur la tête. Le juge en chef gueulait comme un veau en martelant sur son pupitre, personne n’écoutait, jusqu’à ce que Hasban, consigné ici, ne rapplique avec la garde et fasse évacuer la salle. Qui êtes-vous !? Qui sont ces gens !? Aboya le juge quand le calme fut revenu. Irwin répondit l’intéressé, avant de balancer un des hommes à terre. Pietr, fossoyeur. Puis un autre. Khatar, son chef. Les deux hommes portaient des bandages le long du crâne, Khatar sur une oreille, Pietr sur les deux. Maître Cranewell ! S’exclama la jeune femme en reconnaissant le notaire. L’elfe avait perdu de sa superbe et de sa morgue il jeta sur elle un coup d’œil misérable. Mais ce n’est pas messire Khatar il était brûlé et il portait un masque ! Intervint Salomon. Un comme ça ? S’enquit Jeanson alors que le masque passait de main en main. Une figure blanche, sans trait particulier, oui c’était ça. Mais j’ai vu sa main elle était… Maquillée, coupa Irwin. Et il leur est arrivé quoi ? On a eu une p’tite discussion, renseigna Jeanson en faisant mine. Vous, comment vous vous appelez ? Pietr m’sire. Messire le juge, je vous prie, tança un des magistrats. M’sire l’juge, répéta docilement le fossoyeur. Et vous ? Les yeux de l’elfe coulissèrent dans la direction du géant puis des juges. Maitre Cranewell, notaire, messire le juge et je veux porter plainte contre ces gens ! Et pour quelle raison ? Ils m’ont enlevé et torturé ! Les juges regardèrent la bande. Qui êtes-vous d’abord ? Et qu’avez-vous fait à ces hommes et pourquoi ? Qui qu’on est c’est point important, déclara Jeanson, l’pourquoi ça compte. Il se retourna vers sa bande. Eh toi amène-toi ! Arriva un type jaunâtre à la mine confite, une liasse de papiers contre son torse. Dis-lui toi, fit Jeanson en le poussant vers le juge. Je m’appelle Merlin Laplume messire l’juge, écrivain public, se présenta le bonhomme avec une petite courbette. Ces messires m’ont euh recruté pour euh… transcrire les aveux de ceux-ci. En fait de recrutement Irwin l’avait coincé en train de soutirer quelques lignes à Brievus Navet, et Berny et Poireau l’avait convaincu à coups de bâton. Voilà maintenant que le peuple se pique de justice ! Railla derrière eux Zeymmoune. La fille de messire est passée entre les mains de mon client, expliqua Sullivan, corps numéro sept… Mouais ! Ma Radi, et c’est à cause de c’te salaud ! Cracha Jeanson en donnant un coup de pied dans les fesses du notaire qui s’étala par terre. Ça suffit ! Un tel comportement est intolérable dans une cour. Transmettez-nous ces soi-disant aveux et sortez. Gardes ! Qu’on les évacue ! S’écria un des magistrats alors que messire Pinceau se glissait derrière le juge en chef et lui chuchotait quelques mots tout en lui fourrant un billet dans les mains. Troublé, le juge jeta un coup d’œil au billet avant d’en adresser un autre à la loge où le lord Commander grignotait distraitement du raisin. Euh garde… saisissez-vous de ces deux là. Comment !? Mais je proteste je suis innocent ! S’écria le notaire. Oui, oui c’est ce que nous verrons, gardes ! Vous attendez quoi ? Euh, et les autres ? S’enquit Hasban qui n’y comprenait plus rien. Les autres sortez ! L’avocate s’approcha d’Irwin. Merci pour tout messire mais un de leur complice a volé les notes de mon mari et les… Je sais, il fit un signe vers Cranewell, on le trouvera. Irwin fit demi-tour et sortit sous le regard médusé de la foule qui se tenait dehors, les autres suivirent dans le désordre. Après quoi le juge suprême déclara que compte tenu des nouveaux éléments il ajournait le procès pour une durée indéterminée qui dura en réalité une semaine complète. Dans l’intervalle il se passa plusieurs choses. Pour commencer Duquesne fut convoqué par le lord Commander et sommé de s’expliquer quant à son refus d’enquêter. Et cette fois il eut toutes les raisons de se méfier un peu plus de ses silences car ceux-ci ressemblaientsoudain à ceux du géant, abyssaux. Il tenta bien de se défendre, que jusqu’à preuve du contraire la défense n’avait rien démontré quant à d’éventuelles complicités en dehors de celle de Robert. Il lui fut rétorqué que ce n’était pas à lui d’en juger ni d’entraver la bonne marche de la justice par ses à priori. Non seulement vous n’avez rien fait mais qui plus est c’est une nouvelle fois ce géant et ses amis qui ont résolu le problème. Quelle image pensez-vous renvoyer ici à nos concitoyens Duquesne ? Que croyez-vous que la populace va en tirer comme conclusion ? Vous voulez que le premier bougre venu se prenne pour l’un de vous ? Mais sire je pensais que… et bien vous pensiez mal Duquesne ! Ensuite messire Kaquapyppy fut chargé de questionner les deux hommes auxquels il s’avéra, à sa grande horreur, manquer des oreilles ou des morceaux, comme le mystérieux notaire qui avait semble-t-il craqué assez rapidement pour qu’on ne lui découpe que le lobe. Mais maintenant c’était une autre affaire. Maintenant la version qu’il versait était bien différente des aveux écrits qui selon lui avaient été arrachés de force. Défense qu’adopta également Pietr surtout quand le tourmenteur d’un genre spécial se scandalisa du traitement qu’on leur avait infligé. Pour autant ce dernier n’était pas complètement dupe. Comme il le confia au lord Commander qui lui demandait son avis. Selon lui on ne pouvait faire confiance ni à l’un ni à l’autre, le fossoyeur était un menteur et un mauvais, le notaire un manipulateur hors pair. Les confidences n’en restaient pas moins éloquentes. Irrecevables devant une cour puisque obtenues hors d’un cadre légal mais instructives sur toute cette affaire. Apparemment Salomon Wnhelf avait été manipulé pour permettre à Cranewell/Khatar de faire disparaître des gêneurs comme Radi qui avait vu des choses qu’elle n’aurait jamais du voir ou le petit Louis dont le trafic bénéficiait en réalité au clan du Dragon. Un moyen apparemment pour piéger son patron et le mettre en dette. Mais qu’importe, en l’absence de preuve, et notamment des fameuses notes, il fallait relâcher ces deux là. A la grande colère de Jeanson, Pietr retourna à ses cadavres et le notaire à sa charge. Mais quand Irwin avait une idée en tête déplacer des montagnes était sans doute plus facile que l’en déloger. Où qu’ils aillent les deux suspects avaient toujours Berny, Poireau ou l’un de leur frère et sœur dans le dos, au point ou Pietr finit par aller s’en plaindre au prêt du guet. Qu’est-ce que tu veux mon gars, tu leur as dit c’qu’ils voulaient entendre, lui rétorqua un King désabusé. Faut pas qu’tu t’étonnes à c’qu’ils veulent voir maintenant. Et Pietr commença à en développer un sentiment de persécution qui le porta sur la bouteille et les insomnies. Est-ce pour cette raison qu’on le retrouva finalement au fond d’une tombe fraichement creusée le cou brisé, ou bien avait-il été éliminé par son chef supposé le mystérieux notaire ? Tout le monde naturellement se posa la question mais le premier entendu sur le sujet, Jeanson, avait non seulement un alibi mais comme il leur expliqua, s’il avait voulu éliminer Pietr il n’aurait pas laissé Irwin le présenter devant la cour. Certes en réalité Irwin s’y était opposé avec cette pesanteur silencieuse qui savait être la sienne mais Jeanson n’y était réellement pour rien, celui qu’il voulait c’était l’assassin de sa fille, le fossoyeur n’était qu’un complice. Le notaire donc, sire Cranewell qui lui entendait bien laver son honneur et obtenir réparation, et donc porta officiellement plainte contre les Bourrelet et plus particulièrement Irwin. Il réclamait non seulement son arrestation mais réparation sonnante et trébuchante sachant bien entendu que la sanction en cas de manquement était l’exil. Mais bien entendu encore fallait-il lui mettre la main dessus ce qui s’avéra d’autant plus compliqué que le guet n’était pas le seul à vouloir lui tomber dessus. A vrai dire l’affaire prenait figure de guerre civile au sein des clans. Entre ceux du Dragon qui avaient bien des raisons de vouloir sa peau, ceux du Roi Noir qui l’avaient mauvaise de voir l’un de leurs membres roulé par les premiers, et ceux de la Main Verte devenus par la force des choses assez proches d’Irwin pour qu’on s’occupe de le cacher. On commença même à compter quelques cadavres suite à des règlements de compte. Des membres de telle fumerie s’empeignaient avec les membres de telle autre, des reîtres disparaissaient pour réapparaître faisant la planche dans le delta, Même King commençait à trouver la situation préoccupante, et pendant ce temps le procès reprenait, attirant de plus en plus de monde dans la cour du palais, alimentant les conversations d’un bout à l’autre de la ville d’autant plus que le rebondissement avec Irwin avait, en dépit des tentatives de l’accusation de minimiser l’existence d’un complot, porté les curiosités vers ce même possible réseau de criminels voleurs, assassins et profanateurs de cadavre. La mort du fossoyeur n’arrangea pas la rumeur et le notaire devint la proie des spéculations les plus folles, après tout il s’agissait d’un elfe noir à la terrible réputation.

Certaines choses ne se comprennent qu’auprès d’experts. Quel genre d’homme pouvait ainsi changer de visage et disparaître comme par enchantement ? A quelle race d’assassin pouvait-il appartenir ? La guilde était peu diserte de ses méthodes et surtout de ses secrets mais tous les tueurs en ville n’avaient pas été formés auprès d’elle et certains savaient se montrer coopératifs si on leur opposait les bons arguments. Non pas leur proposer de ne pas se faire tailler les oreilles ou faire une chute malencontreuse, simplement en leur offrant de les dédommager pour leur service. Le clan du Roi Noir avait de bonnes raisons de le faire depuis qu’un de leurs membres avait été racketté, et celui de la Main Verte connaissait quelques éminents spécialistes en ville qui n’avait rien à voir avec la guilde. Ce fut donc par l’un d’eux qu’ils apprirent l’existence d’une mystérieuse Confrérie des Ombres dont les membres étaient moitié sorciers moitié tueurs tous maîtres dans la non moins mystérieuse technique dite des Mille Visages et qui d’après ce qu’on disait était liée avec l’Inssukhi, la fameuse pratique suprême du tatouage. Mais là-dessus bien entendu aucun tatoueur n’accepta d’en dire plus. Mais peut-être un sorcier, un mage, un être versé dans les sortilèges… Les mires étaient pour les bourgeois, l’aristocratie, ceux qui avaient de l’argent, les autres, les rebouteux, les leveurs de sort, sorciers et autres mages, faisaient ce qu’ils pouvaient pour soulager le petit peuple de ses maux, et parfois plus. C’était dans ce parfois que résidait le mystère de certains et le pouvoir qu’on leur accordait. Irwin n’avait pas vraiment d’opinion sur le sujet pas plus qu’il n’en avait sur les pouvoirs qu’on prêtait aux dieux. De son expérience les leveurs de sort était des guérisseurs plus ou moins talentueux, quant aux sorciers et aux mages il n’en n’avait jamais rencontré pas plus qu’il n’avait rencontré de prince transformé en crapaud. Jeanson pensait en revanche que le Grabaoui les aiderait. Le quoi ? Interrogea le géant. Viens, il vit dans les marais. Pour s’y rendre il fallait prendre le bac puis marcher sur plusieurs lieues, au cœur desdits marais, jusqu’à une cabane de feuilles et de branchages d’où s’échappait une fumée mauve aux odeurs suaves de racines cuites et de batraciens grillés aux oignons. EntreJeanson, dit une voix à l’intérieur avant même que ce dernier ait frappé à la porte. L’intéressé jeta un regard entendu au géant et obéit. Le Grabaoui était une Grabaoui, et en l’occurrence un lutin d’une vingtaine de centimètres aux yeux scrutateurs et aux oreilles en pointe avec un de ces embonpoints qui donnait à son corps l’allure d’une petite patate sur pattes. Alors c’est toi le fameux Irwin, dit le Grabaoui penché sur une marmite occupé à touiller avec une spatule en bois. Connais-tu la légende du Chevalier Dragon ? Silence. Bien, je te la raconterais plus tard. Vous êtes venus pour le Mille Visage n’est-ce pas ? Jeanson jeta un nouveau coup d’œil entendu à son compagnon. Tu es au courant ? Comme je sais qu’il a tenté d’empoisonner celui-ci sans y parvenir. Tout en devisant le Grabaoui versa un peu du contenu de la marmite dans une fiole en verre, la secoua puis examina le contenu, avant de la tendre à Jeanson. Une seule goutte sur une feuille de noisetier que tu donneras à manger à ta marmaille, le Mille Visage n’en aura plus qu’un. Jeanson sourit, jubilant. Maintenant laisse-nous, j’ai des choses à parler avec ton ami. Jeanson obéit comme un grand, laissant Irwin un peu surpris face à cette petite patate aux oreilles pointues. Tu ne connais donc pas la légende du Chevalier Dragon… Veux-tu la connaître ? A dire vrai le géant n’avait pas d’opinion à ce sujet vu qu’il ne savait pas de quoi on parlait. Tu aimes les dragons ? Toujours rêvé d’en voir, grommela Irwin. Mais ça existe plus. La petite patate sourit. Il y a bien longtemps si. Et la légende dit qu’un jour ils reviendront conduits par le Chevalier-Dragon. Si ça devait l’émouvoir ça réussit à passer très loin de sa large poitrine. Tu sais ce qu’on dit aussi, que le Chevalier Dragon serait mi homme mi orc, c’est peut-être toi. La rosée de sa proposition glissa sur la roche de sa complète indifférence. Ça va, sourit le Grabaoui, tu peux y aller. Mais quand il se désossa de la hutte c’est un regard profond et réfléchi qui le poursuivi.

Les flammes léchaient le papier comme une caresse orange et craquelante, un bruissement dans l’âtre qui s’emparait des circonvolutions des dessins en copeaux voraces. D’une main négligée il jetait une par une les feuilles, glissant un coup d’œil au passage des notes. Pauvre petit homme, il avait vraiment cru qu’on cherchait à lui filer un coup de main au nom de la science, et maintenant il était au secret, condamné d’avance, pour un peu il en aurait ri s’il avait su rire. La vitre s’ouvrit, poussée par le vent, il leva des yeux méfiants, l’habitude, puis se leva en jetant la liasse de côté, allant à la fenêtre. La grosse main l’attrapa soudain par le col et le fit basculer dans le vide. Souple et vif l’homme essaya de se retourner avant de chuter brutalement dans une charrette pleine de verre cassé. La bâche se referma aussi brutalement sur sa tête, suivie d’un bon coup de gourdin. Puis le troupeau des Bourrelet s’enfonça dans la nuit sans un bruit et nul à ce jour ne sait où ils emportèrent l’assassin ni ce qui lui arriva. Sûrement quelque chose de pas très propre. Ils l’avaient repéré dans la journée, avec sa tête de Joue-de-Porc, les gamins Bourrelet avaient été prévenus par des copains à eux, après quoi la marmaille l’avait suivi. Mais maintenant il restait encore une chose à faire. Il entra dans la maison.

La salle était remplie à craquer, entre les rangées du parterre, des vendeurs de mignardises passaient leurs paniers chargés autour du cou, dispensant des effluves de crabe chaud et d’œuf cuit. Sullivan et Salomon chuchotaient, les avocats de la partie civile discutaient avec leurs clients d’une expression entendu et derrière eux ces messieurs du conseil se donnaient du salut avec force courbettes, quand entrèrent les magistrats et que disparurent les vendeurs. Le procès commença sur l’audition du premier mire de l’Académie Médicalis et sur ce qu’il pouvait dire des restes humains et des dessins souvent maladroits de coupes de corps et de membres qu’on avait versées au dossier. Selon lui les découpes étaient imprécises, signe d’un certain amateurisme quant aux dessins ils étaient confus, parfois incompréhensibles et bien entendu pleins de notions fausses. C’est la pression que l’éther expose sur les corps qui détermine le sens qu’emprunte le sang. Ridicule ! Eclata Salomon sur son banc ! Vous interviendrez quand votre tour viendra, tança le juge. C’est un fait attesté par Planopèse, continua le premier mire, imperturbable. Très bien en somme comment définiriez vous le… euh… travail de l’accusé, demanda maître Livon. Eh bien s’il s’agissait d’une tentative scientifique je dirais qu’elle est au mieux brouillonne, au moins parfaitement antiscientifique. Et sinon que nous avons à faire à un homme versé dans les affaires médicales avec des prédispositions morbides. Je vous remercie. Ce fut au tour de Sullivan de l’interroger. Vous êtes l’auteur de l’OssiumCodexumqui fait semble-t-il autorité en la matière. En effet, se rengorgea le premier mire. J’ai ici un exemplaire de votre ouvrage qui recense les cent quatre vingt dix neuf os du corps humain. Je ne me trompe pas sur le chiffre cent quatre-vingt dix-neuf ? Non en effet c’est tout à fait ça. Cent quatre-vingt dix-neuf qui se trouve également être le chiffre de réincarnation nécessaire pour atteindre la félicité suprême selon les croyances du Dieu Rouge. Le premier mire sourit, benoît, la nature est bien faite. Oui… puis-je vous demander comment vous avez procédé pour faire ce décompte ? Eh bien la palpation d’une part et l’examen de plusieurs squelettes. Des squelettes que vous avez-vous-même préparés ? Non bien entendu, nous examinons les ossements des concessions arrivant à terme. Je vois, donc des squelettes qui ont un certain nombre d’années. Exactement. Mais certains os ne disparaissent-ils pas avec le temps ? Certains, bien entendu mais il y a la palpation. Je vois. Pouvez-vous déceler d’anciennes fractures à l’aide la palpation ? Bien entendu, c’est même une des raisons de son existence. Pourriez vous me palper l’avant-bras et me dire de combien de fractures j’ai été victime ? Dit-elle en tendant son bras vers lui. Objection votre honneur, intervint la partie civile, la palpation est un art délicat qui demande certaines conditions particulières ! Permettez maître, rétorqua-t-elle en s’emparant d’un des gros ouvrages manuscrit qu’il y avait posés sur sa table. Mais il est dit dans l’Encyclopédie Médicalis que tout art aussi délicat soit-il, la palpation doit pouvoir être exercée en toute circonstance, n’ai-je pas raison messire ? Demanda-t-elle en se tournant vers le témoin de l’accusation. Le regard du premier mire allèrent d’elle à maître Livon et vice versa comme s’il attendait des instructions, mais au lieu de ça le juge suprême lui intima de répondre. Euh… oui, oui bien sûr c’est même sa raison d’être…Objection rejetée, annonça un magistrat. Elle reposa le livre et tendit son bras. Troublé, le premier mire lui retroussa la manche et se mit au travail. Quelques secondes plus tard il annonçait pourtant d’un ton ferme : deux fractures, une au dessous du coude et une autre à mi bras. Est-ce exact maître ? S’enquit l’un des juges. Non, je n’ai jamais eu le bras fracturé. C’est impossible ! S’insurgea le mire pris en faute. Hélas messire je crains que cela ne soit vrai, je vous remercie, je n’ai plus d’autres questions. J’appelle à la barre Salomon Winhelf. Salomon se leva et se rendit à la barre sous le regard d’un public acquis à sa perte. Selon vos propres constatations de combien d’os se compose selon vous le corps humain. Deux-cent six exactement. Entre les rangs de l’Académie Médicalis on se souriait avec des airs entendus. Pourriez-vous nous expliquer comment vous en arrivez à cette conclusion ? Eh bé je les ai comptés, répondit si platement et si innocemment Salomon que la salle se mit à rire. Compter oui… Elle se tourna vers le juge en chef. J’ai mandé aux moines de l’Hippopotame Sacré de préparer un squelette afin de permettre à l’accusé de démontrer de ses propos. Objection, aboya maître Livon. C’est profanation ! La place d’un cadavre n’est pas dans une cour ! Sullivan regarda les juges. Comme vous le savez sans doute messires juges le temple possède pleine propriété de certaines dépouilles, notamment d’anciennes figures de cette même église, j’ai donc mandé que l’on prépare l’une d’elles. Les magistrats se jetèrent des coups d’œil incertains avant de chuchoter entre eux. Finalement le premier juge revint vers eux, admettant que c’était inconvenant mais qu’en l’état c’était le moyen le plus sûr de départager les deux théories. On fit donc rentrer un squelette accompagné par deux moines et juché à la verticale sur un plateau fixe bardé d’une longue tige de fer qui maintenait la dépouille debout. Et Salomon commença sa démonstration, comptant un à un les deux cent six parties osseuses du corps. Si sur le moment les mires de l’Académie observèrent la scène avec condescendance, peu à peu ils se montrèrent si intrigués qu’ils s’approchèrent et comptèrent avec lui, au grand dam de maître Livon, le psychorigide de la bande. Les vingt-six os du crâne auraient été bien entendu plus compliqués à dénombrer si les embaumeurs du temple n’avaient pas obligeamment scié le crâne. Quand soudain le premier mire, croyant trouver là une faille déclara qu’il s’était trompé, il n’y en avait que deux cent cinq. En effet, admit Salomon, mais en réalité l’os cuculus est composé de trois à cinq vertèbres soudées entre elle, comme vous pouvez le voir en distinguant ces parties, expliqua-t-il en désignant les sillons des soudures. Ridicule ! S’exclama le premier mire. Deux cent cinq ! Vous vous êtes trompé c’est tout ! Salomon le regarda stupéfait et même un peu désemparé avant d’être pris de lassitude, ce qui est toujours mieux que cent quatre-vingt-dix-neuf, vous en conviendrez. Le premier mire releva les yeux surpris, euh…. Oui, admit-il à son corps défendant. Après quoi on passa au sujet qui fâchait, les fameuses notes à propos des corps, et cette fois Sullivan avait toutes les cartes en main, livrées le matin même par un géant à la tête en bosse et ravines, taiseux et yeux comme des graines de melon d’eau. C’est un scandale ! Nous n’avons jamais eu connaissance de ces notes ! Elles m’ont été remises ce matin par le même homme qui nous a amené ici même les suspects numéros un de cette affaire, le sieur Irwin. Ah encore lui ! Mais qui est-il à la fin !? S’exclama maître Zeymmoune. Une aide précieuse, répliqua Sullivan. Je vois mais au nom de quoi, de qui ? Qui nous dit que ce ne sont pas des contrefaçons ? L’écriture de mon client. Soit mais il y a des contrefaçons plus habiles que d’autres. Les magistrats se consultèrent, chuchotis, chuchotas, en l’état nous ne pouvons accepter ces notes comme pièces à conviction dans la mesure où n’en connaissons ni l’origine ni la nature exacte du sieur Irwin, annonça finalement le premier magistrat. Pardonnez messires juges, Article 141-C, du code de justice, alinéa b, jurisprudence Wallis contre Hubakawa, la défense est autorisée à conserver comme évidence, et à titre concomitant pour les termes de la loi de proposition de travail, des preuves indirectes obtenues par des voies non officielles et ce sur un délai de trois jours. Froufroutement des pages activement palpées à droite et en face d’elle, avocats et juges plongés dans les bibles du code, jusqu’à ce qu’on se résolve à l’évidence, elle le connaissait mieux qu’eux. Ainsi put-elle interroger Salomon sur les fameuses notes dont elle fit remarquer qu’une partie avait été détruite par le feu. Il connaissait chacun des corps par leur numéro d’identification, de mémoire, et pouvait citer les caractéristiques remarquées, causes du décès, âge, taille, poids, etc… Vous avez, il me semble, eu en main un corps en voie avancée de décomposition, comment détermine-t-on l’âge en ce cas ? Les os. Pourriez-vous développer ? La porosité et le poids, les os ont tendance à devenir poreux avec l’âge et former des alvéoles en surface. Je vois, ça sera tout. Arriva le tour de maître Zeymmounede l’interroger. Il était retors, d’une finesse dirigée, bercé par un sentiment de supériorité à toute épreuve. Il dirigea sans mal Salomon vers des élans de confusion et d’imprécisions qui pouvaient installer suffisamment le doute sur ses intentions réelles au sujet des cadavres. Mais le doute qu’il installait ne portait pas sur la nature simplement scientifique mais consubstantielle à la notion de profanation dans son acceptation blasphématoire. Qu’avait-il cherché à démontrer en opérant de la sorte ? Etait-ce là une tentative de contrarier les plans des dieux ? D’en juger l’influence ? Déterminer ainsi les causes et les effets une façon de remettre en question la notion de déterminisme et par là de causalité avec le divin ? Salomon n’avait pas la philosophie ni la foi à fleur de peau mais le souci de bien faire, opiniâtre à cette cause, rigoureux, ces questions le perdaient sans mal.

Le lord Commander n’était pas dans sa loge ce jour là. Un problème urgent à régler. Une question d’autorité, juridique, une affaire d’image et de gestion de la cité présent et surtout à venir car la saison du carnaval approchait : Irwin. L’expulser et l’oublier ? Oui certes, mais il y avait cette affaire de procès qui empoisonnait la ville et ses rapports qui lui parvenaient de Ni Diebr et d’ailleurs des milices constituées de citoyens plus ou moins honnêtes, contestant de plus en plus l’autorité du guet. Il fallait rétablir la balance. Sur le quai, alignés vingt cavaliers armés d’arbalètes pointaient vers le Roi Sauvage, un cargo de grains sur lequel venait d’embarquer le géant. Son travail était terminé, Radi vengée, et peut-être un jour les coupables châtiés, et comme c’était préférable pour tous selon lui  avait décidé de quitter la ville pour sa terre natale. La chaise à porteur noir suie du lord Commander était postée derrière la rangée de tireur, Irwin apparut, l’air un brin surpris, son nouveau capitaine derrière lui. Son discours fut simple, direct, et sans ornements inutiles. Vous avez trois heures pour vous présenter au palais prêter serment comme brigadier du guet sous peine de quoi vous serez arrêté pour entrave à la justice, et dissimulation d’évidence, le géant, penché sur la cabine de bois sculpté, considéra son interlocuteur de ses petits yeux concentrés et puis s’en alla sans se retourner. Le capitaine, paralysé, le regarda remonter sur le pont puis la chaise à porteur trottiner au loin. Une heure et demie plus tard Irwin se présentait devant un des huissiers du palais. Le bateau ne partait que le lendemain, quel choix lui restait-il ?

Vous avez été brillant cher maître ! S’exclama l’archiprètre pendant le déjeuner. Merci mais cette femelle est en train de nous laminer ! Grogna Zeymmoune. Allons donc mais non ! Mais si il a raison, approuva Livon seul l’argument scientifique a retenu l’attention jusqu’ici.il faut que nous fassions invalider ces notes ! Mais comment ? J’ai relu la jurisprudence nous aurons les mains libres passé le délai de trois jours, les éléments de preuve devant être approuvés par voie légale, passé ce délais l’attendu du procès ne conservera que l’hypothèse de travail et invalidera le témoignage. Je n’ai rien compris ! Protesta l’archiprètre. Peu importe faites-nous confiance, intervint Kharalas. Mais évidemment….