Irwin 10-fin

Brigadier Irwin pouvez-vous nous dire dans quelles circonstances vous avez récupéré ces notes ? Silence. Les yeux fixés sur Kharalas, indifférent. Répondez à la question, ordonna le juge suprême. Irwin se tourna vers lui, l’air de trouver qu’il était de trop, comme un client qui se mêlerait de ce qui ne le regarderait pas. Le juge afficha mais sans faillir, répondez ou je vous condamne pour outrage. Alors il regarda Sullivan qui l’encouragea de ses yeux ambre. Le Mille Visage, Joue-de-Porc, un assassin, nous l’avons retrouvé. Nous ? Dans quelles circonstances ? Irwin sauta l’épisode du sorcier, appuyant sur le rôle des Bourrelets et de leurs amis puis passant à l’arrestation. Et où se trouve ce suspect ? Sais pas, dit-il dans un haussement d’épaule typiquement irwinesque. Bien entendu retourna l’avocat avec un sourire convenu. Arriva ensuite où Livon interrogea Salomon sur ses convictions en affaire de religion. Croyez-vous aux dieux ? Je ne crois ni ne crois pas, je ne m’interroge pas. S’ils sont-ils se tiennent éloignés des affaires des hommes et sans quoi… Sans quoi ? Alors c’est aux hommes de prendre leur destin en main. Zeymmoune, à sa suite, reprit le compte-rendu des heures et journées précédentes. Pourriez-vous, au jour de vos notes, nous éclairer sur le corps N°7… Oui en quoi ?  Vous nous avez expliqué il me semble que vous teniez à déterminer avec exactitude le motif du décès.  Euh oui, c’est vrai, répondit Salomon. Et pour quelle raison exactement puisque cela ne déterminait rien en matière juridique et que le seul point de vue médical et scientifique est maigre. Maigre ? L’examen de la petite m’a permis d’établir qu’elle n’était pas morte sur le coup mais pour commencer paralysée et que c’est cette paralysie qui a finalement entrainé la mort, qu’en conséquence son assassin l’a regardée mourir. Je dirais au contraire que cela est intéressant tant du point de vue scientifique, médical, que cela témoigne de la personnalité de son meurtrier. Vous déterminez les causes et circonstances de la mort mais dans l’absolu en quoi cela concerne-t-il la science ou même la justice ? Votre intention n’était ni de sauver cet enfant, ni de lui rendre justice mais d’observer finalement le seul processus de la mort qui déduit selon vous la nature même d’un individu. Je ne vois pas où vous voulez en venir. Oui précisez maître. Avant cela puis-je me permettre de demander à l’accusé son point de vue sur la mort ? Sire Winhelf, nous vous écoutons. Eh bien scientifiquement c’est ce qui sépare de la vie, mais qui par ses caractéristiques et circonstances peut déterminer ce qui a précisément constitué une vie, dans ses derniers instants ou plus tôt. C’est donc pour vous une façon de percer le mystère même de la vie comme de la mort. Salomon réfléchit quelques instants avant de répondre. Euh oui, je suppose que oui. Par des méthodes profanes, conclut l’avocat de lui-même. Salomon réfléchit à nouveau avant de répondre, ignorant le regard anxieux de sa femme. Euh…. Oui, en effet oui… mais… Oui…. ? La science est-elle profane ? La question resta en suspens, Zeymmoune ne sachant y pourvoir, importuné de lui-même qu’il était. Puis enfin arriva le temps des plaidoiries. Selon le code en vigueur dans la cité en fait de plaidoiries il s’agissait d’arguties entre les deux parties, disputations dont la pertinence était laissée à l’appréciation des juges. Zeymmoune avait été choisi pour mener l’argumentaire à charge, il attaqua en premier. Il y a-t-ileu crime, complicité d’homicide tout au moins ? La question a été jusqu’ici évacuée mais non résolue faute de suspect. L’assassin serait mort ou disparu, le maître d’œuvre… on ne sait et que nous reste-t-il ? Un homme assez organisé, et financièrement assisté par son avocate, bref entretenu par sa femme… C’est faux coupa Sullivan avec ardeur. Attendez votre tour maître, tança un des magistrats. Un homme disais-je qui pouvait lui-même tout gérer sans besoin de quelques obscurs complices, qui sait, pas même d’assassins, car après tout que savons-nous d’eux ? Pas grand-chose ou presque et le portrait que nous tirons par le creux du suspect, au regard de sa pseudo approche scientifique et les conclusions philosophiques qu’il en tire lui-même, est celle d’un esprit curieux certes, pourvu d’une certaine méthodologie à la limite de l’obsession maladive, mais surtout celle d’un être dépourvu de dieux. Dépourvu de l’idée même du divin comme une oblitération de lui-même qu’il remplirait de cet alibi qu’il appelle science. Sur le pupitre du juge en chef un sablier décomptait le temps d’intervention. Zeymmoune, orateur professionnel habitué des cours de justice de Khan Azerya sut exactement quand s’arrêter, ce thème de la science comme alibi et qui était après tout au cœur du débat. Mon respectable collègue maitre Zeymmoune a fait une première allusion à ma participation dans les recherches de mon client. J’admets que je l’ai soutenu du mieux que j’ai pu alors que nous étions encore ensemble et jusqu’à ce qu’il disparaisse ici même. De facto, ayant perdu sa trace, sans autre soutien que le sien propre il m’apparait évident qu’il ne pouvait agir sans le concours de tiers.  Pour autant cette aide, morale mais surtout financière j’en ai fait le décompte. Car il s’agit bien en effet de soutenir au mieux, et au-delà de mon seul client, l’idée même que je me fais du progrès. Et si à travers moi maître Zeymmoune tentait de faire le procès de mon client, alors qu’il fasse aussi le procès de conceptions qu’il ne partage même pas, pis qui lui sont interdites tant ses propres convictions sont bornées par la superstition, la peur, le mensonge. L’attaque était à la fois frontale et sous la garde, sous entendant que tout son discours ne reposait que sur des préjugés et une idée corrompue du sacré. Or quelle est-elle cette idée sinon celle-là même qui était soutenue dans l’OssiumCodexum où se confondent inexactitudes scientifiques et préjugés religieux. Cent quatre-vingt-neuf os parce qu’il s’agit du chemin des réincarnations d’une foi parmi d’autres et non deux cent six parce qu’on a osé dépouiller un corps et les compter. Le sablier fut retourné. Cette fois les deux avocats avaient le droit de s’interpeller et de se couper la parole, au juge de décider qui abusait de ce privilège. Les mots sont importants, commença maître Zeymmoune en concluant d’un silence signifiant avant de reprendre. Maître Winhelf, qui est par ailleurs l’épousée de l’accusé et non sa sœur, comme elle le fit longtemps croire… Je ne vois pas bien où vous voulez en venir maître, me reprochez-vous de préférer ne pas mêler ma vie privée et ma vie professionnelle ? Non de vous dissimuler ! rétorqua Zeymmoune. Et surtout de dissimuler une profonde et fondamentale haine des dieux. Oh ! Fit la salle. Comment avez-vous qualifié mes convictions ? De superstitions. A quoi réduisez-vous un ouvrage qui fait autorité depuis des années à un ramassis de préjugés religieux. Et ainsi depuis le début de ce procès vous tentez, assez vainement je dois dire et d’une façon si typique d’un sexe naturellement perfide, moins de défendre votre mari et client que de remettre en question l’idée même de divin ! Oh vraiment ? Ironisa d’entrée Sullivan, j’ignorais qu’il s’agissait ici de juger de mes convictions plutôt que des accusations dont font l’objet mon client et puis à titre allusif vous y entendez vous-même assez bien pour glisser au passage vos propres convictions misogynes. Je n’ai aucun problème avec les fe… commença Zeymmoune avec un sourire d’autant entendu qu’il était marié et père de deux filles. Dois-je vous le reprocher ? Le coupa Sullivan, certes non puisqu’il s’agit non pas de votre misogynie dont nous faisons le procès, ni même de vos convictions si tant est que vous en ayez autrement que celles qui servent votre ambition… Je ne vous permets pas ! Ni même de l’opinion des religions au sujet de l’existence ou non de dieux mais des interdits qui gravitent autour de ces mêmes convictions, continua-t-elle sans écouter. Or de quoi sont essentiellement constitués ces interdits ? De jugements moraux, d’interprétation du divin, de certitudes qui ne demeurent pas. Et ce n’est pas ici de ma part un reproche, bien au contraire puisque c’est dans ce rapport au divin, cette discussion avec nous-même et les dieux que notre foi évolue, s’affine, s’aiguise. Dans l’épreuve. Or que propose donc la science sinon une épreuve ? Epreuve à nos connaissances autant qu’à nos certitudes ou préjugés. Intéressant ! S’exclama Zeymmoune, ainsi selon vous la science serait une nouvelle forme de religion !? Il se peut qu’elle le devienne un jour mais pour le moment il me semble plus juste de dire qu’elle interroge nos croyances au même titre qu’elle interroge les siennes propres. Aaaaah la fine perfidie des femmes, n’avais-je pas raison ? Ironisa l’avocat, il n’y a non seulement plus crime mais, mieux, voilà l’accusé au service même des dieux ! Mais allons donc !  Démembrer des corps pour les conserver dans des décoctions, le service des dieux !? Profaner des enfants ! Le service des dieux ? Compter les ossements d’une femme dûment écorchée et éviscérée par simple orgueil de démontrer qu’on a raison sur tous le service des dieux !? Hacher, couper, éventrer des corps avec maladresse, sans respect, sans sacrement, le service des dieux !? Ne tenir aucun compte de l’avis ni des vivants ni des défunts le service des dieux ? Quel est donc ce serviteur des dieux qui ne tient compte de rien sinon de ses maladives obsessions de collectionneur morbide ? Un serviteur courageux maître ! Croyez le bien ! Car il faut aller contre bien des scrupules et des jugements moraux pour s’obstiner de la sorte, pour ne pas se détourner de son but. Son but !? Mais il n’y a aucun but dans ces notes Qu’un ramassis de dessins maladroits et d’observations le plus souvent erronées ! Je regrette mais non, son but est le savoir, rien de plus, quant à la qualité du travail de mon client j’aimerais faire venir à ce sujet un témoin exceptionnel comme me l’autorise la provocatiodans le cadre de l’Ultima Ratio Regum. Les avocats se jetèrent des coups d’œil éberlués, derrière eux les notables bruissaient de confidences et de mots aussi inquiets qu’outrés, la foule commentait à voix haute pour le peu qu’elle en comprenait. La provocatio autorisait la défense à faire venir le lord Commander à titre de témoin général, selon sa bonne volonté. Et apparemment tout le monde ignorait qu’ils se connaissaient. Allons, s’exclama Zeymmoune, vous pensez réellement que le lord Commander s’abaissera à pareille ruse de femme !? Je descends, rétorqua la voix de celui-ci. Oh dans la salle et tous les regards qui se portaient vers le prince de cette ville. Lord Commander, la première fois où nous nous sommes rencontrés vous aviez sur votre bureau un exemplaire de l’Encyclopédie de Mélaioles, une référence. Vous avez bonne mémoire, se contenta de constater le lord Commander. Vous avez tout fait pour que je m’en souvienne, ajoutât-telle par devers soi. Et un ouvrage pointu de traité médical. J’aurais donc une question et puisque vous avez vous-même eu en main les notes et croquis de mon client, que pensez-vous de son travail. Il me semble que si vous faisiez appel au dessinateur qui vous a conçu l’avis de recherche, les croquis y gagneraient en clarté et en précision. Et sinon ? Oh sinon, un travail remarquable bien entendu. Re oh ! Dans la salle. Les notables qui manquent de faire appel aux sels, Zeymmoune qui claque de la bouche dans le vide, avocats et autorités religieuses pris d’une soudaine et violente envie de se consulter. Mais déjà voilà le tour de la partie adverse de poser une question au témoin. Pardon messire lord Commander mais quelle est votre compétence pour juger de la précision médicale ? Vous êtes mire ou chirurgien vous-même ? Que nenni. Eh bien ? Je n’en ai aucune, je l’admets volontiers… Zeymmoune se retourna vers l’assemblée triomphal et l’air entendu. J’en ai en revanche sur la question de la qualité avérée d’un ouvrage médical. Volteface, ah oui et pourquoi ? Parce que vous n’êtes pas sans savoir que la bibliothèque du palais contient plus de trois cent trente ouvrages dont une bonne quantité concerne cette seule matière. Vous prétendriez vous expert ? Oh je n’ai aucune prétention à dire que j’en suis en effet bien un. Zeymmoune avait perdu cette manche et il le savait, il n’alla pas plus loin, le temps de la plaidoirie finale était venu. Des experts qui n’en sont pas vraiment, des incertitudes et des imprécisions techniques d’un recalé de Lingham, des preuves acquises par des moyens douteux et imposés à la cours par voie de ruse et de duplicité, arguant de toutes les autorités pour subvertir la justice et la foi de cette cité. Au nom de quoi ? D’un prétendu savoir, pire d’un savoir qui serait au service même de ceux et celle qu’il combat. NOUS ! Nous, dames et damoiseaux, sires et messires, nobliaux, peuple ou bourgeois, nous tous ! Car oui je vous le dis, ainsi que Baemos la perfide trompa son mari et créateur, celle-là ! Hurla Zeymmoune en adressant un doigt vengeur vers Sullivan. Tente de nous tromper, elle est son soi-disant savoir pour instiller dans nos cœurs un mal sans péril. Et quel est-il ce mal !? Que nos morts et leurs esprits sont aliénables au bistouri et à l’examen ! Que tout est autorisé puisqu’il s’agirait de savoir. Savoir quoi exactement ? Quelle est la finalité de tout cela ? Savoir que les dieux existent ? Se permettre d’en douter ? Ou avoir leurs pouvoirs ? Celui d’astreindre qu’à une seule prière, un seul et nouveau dogme, celui d’un criminel maladroit et morbide. Et faire, comme le présumait son épouse, du savoir même une nouvelle religion. Pour ce crime je réclame une peine de cinq ans, trois cent coups de fouet et un bannissement à vie de Khan Azerya. Le conseil, les notables, les mires, et la foule applaudirent, bravo, et vive Zeymmoune, sur quoi elle entra en scène. Le grand philosophe valeryianeQuézolus a dit, je préfère le témoin de ma conscience que le jugement d’autrui. Il a dit aussi, dans l’erreur c’est le fol qui persiste. Et quelle erreur aurait-il commis mon client ? Celle de chercher à savoir. Rien de plus. Mon auguste collègue n’a cessé de le marteler le savoir est l’ennemi, ce savoir qu’on veut ériger en dogmatisme. Je n’ai pas nié que oui la science pouvait devenir une religion, non pas qu’elle le devait. Je ne nie pas que le dogmatisme des unes puisse être remplacé par le seul dogmatisme du bistouri. Que le jour où nous trouveront un moyen de voler nous nous persuadions que nous avons toujours été faits pour ça, pis que voler nous est aussi indispensable que respirer, et partant considérer que toutes choses nous appartient même les dieux. Tout cela je ne le nie pas.Cependant, comme le disait Hippocratus, le père de l’art valeryanla vie est courte, l’art est long, l’occasion fugitive, l’expérience trompeuse, le jugement difficile. Il faut non seulement faire ce qui convient, mais faire encore que le malade, les assistants et les choses y concourent. Or la vie des morts est dans l’esprit des vivants, n’est-ce pas ce qui est implicitement dénoncé dans l’accusation de profanation. De violer l’esprit des vivants au prix de cette seconde vie que le savoir offre finalement au mort. Oh dans la salle, prétendre offrir la vie à partir de la mort. Mais quelle était-ce donc que cette diablerie. Oui une seconde vie comme une seconde chance, un nouveau droit à la parole. Dire au bistouri, à son épreuve, à l’examen quelle mort fut la sienne, quelle vie lui laissèrent ses dernières heures et pourquoi pas nom, adresse, parents. Rendre justice à ses proches en souffrance. Et puisque Hippocratus disait que le concours des malades, assistants et choses étaient nécessaires dans cet exercice du savoir, il ne peut être entendu autrement que le savoir en général ne peut se dispenser du concours de nous tous. Points de vue, équité et éthique, que la science ne pourra pas devenir ce moloch aux dents d’acier décrié par maître Zeymmoune seulement et seulement si nous y veillons tous ensemble, créatures de ce monde, humains ou non. Les quelques nains, elfes et gnomes qui étaient dans la salle apprécièrent l’allusion. Mais pour nos accusateurs il ne s’agit bien entendu pas de ça. Pour nos accusateurs ces affaires-là ne doivent être laissées qu’à la seule discrétion des obédiences, réfléchies par leurs gardiens du temple, et peu importe si eux aussi ils se trompent scientifiquement… C’est pourquoi et pour toutes ces raisons, au nom de la vérité et de la justice, que je demande la relaxe pure et simple de mon client.

Attendu que la responsabilité du prévenu dans les affaires d’enlèvement de cadavre et de crime de sang n’a pas été clairement établie. Attendu que l’expertise penche pour un travail certes malhabile et imprécis mais volontaire et de nature sinon scientifique du moins exigeante. Attendu qu’il n’a pas été démontré la volonté de profanation, qu’aucune sépulture n’a été détruite et que l’enlèvement de dépouille a été commis par d’autres sans qu’il puisse être établi que le prévenu ait été responsable des méthodes empruntés, nous la cour décidons de la relaxe pure et simple du dit Salomon Winhelf, avec la recommandation qu’il soit rapidement établi un cadre légal de sorte que le présent attendu ne soit validé comme un blanc-seing à l’exercice illégal du métier de mire et autre pseudo recherche scientifique contre nature. C’est un scandale, beugla l’archiprêtre, nous ferons appel ! PromitKharalas alors que dans la foule des conversations passionnées se déclenchaient déjà comme autant de départs d’incendie. Les Winhelf se tombèrent dans les bras l’un de l’autre et oubliant dans l’instant pieux mensonge et le lieu où ils se trouvaient, s’embrassèrent à pleine bouche. Au dehors, dans la cour du palais la nouvelle du jugement faisait quasiment mugir la foule qui ne savait visiblement plus si elle devait se tourner vers l’émeute ou la discussion. En fait on commença même à se bagarrer sous le regard soucieux d’Hasban et de son nouveau chef, Irwin, présentement posé devant l’entrée du tribunal comme il l’aurait été devant la Cloche d’Argent, immobile, lointain, dense. Faudrait peut-être ordonner la dispersion, suggéra Hasban. Les petits yeux se posèrent sur lui distraitement puis d’un coup il se tourna vers le sac posé derrière lui et le défit de ses attaches dévoilant sa fabuleuse étoile du matin qu’il posa sur son épaule avant de traverser la foule en grognant à l’adresse d’Hasban, faim ! La foule s’ouvrit devant lui tel un océan devant un peuple élu, les regards tournés autant vers le visage ravinés que la tête hérissée de pointes de sa masse d’arme. Hasban derrière lui ordonnait, dispersez-vous ! Dispersez-vous ! Tout en accélérant le pas pour rattraper le géant. Mais qu’elle se disperse ou non Irwin n’en n’avait cure, il avait faim donc et tout le reste n’était que détail à régler avec d’autres. Pour autant la foule s’égayait devant lui comme tout toujours se dispersait de diverses manières quand il se mettait en marche avec cette obstination qui lui était propre.

Brigadier !? Non mais je te jure il a perdu la tête le lord Commander, et on fera quoi quand il aura ravagé la moitié de la ville !? L’est moitié orc quand même ! A ce qui parait, z’ont passé un accord, tout c’qui casse il doit l’réparer, expliqua Louvier qui tenait la nouvelle d’un membre de la garde du palais. Moi je dis que c’est une bonne chose, fit Schweitz, on avait besoin de sang neuf, et pis avec la saison du carnaval qui s’annonce sera pas de trop pour calmer les soulards. Ouais, ouais, répondit King pas convaincu pour un sou. Soudain un homme traversa la vitre d’une taverne pour rouler devant eux. A peine par terre il se redressait, le nez en sang, prêt à en découdre. Beh alors Poireau t’arrives quoi ? L’intéressé jeta à peine un coup d’œil à King, z’ont dit qu’Irwin l’était un gars du guet ! Peux pas laissé dire ! Beugla-t-il en retournant sa bagarre. Les trois hommes se regardèrent d’un air entendu avant de passer leur chemin. Le réveil serait douloureux pour certains mais pourquoi aller se faire casser la tête pour ça ?

Comme à son habitude la place du Vert Jus était pleine d’une foule pressée et affamée, dispersée de tablée en tablée, d’auberge en estaminet, entre rot et brioche, soupe de printemps et ragout minute, pain farci, pâté de lièvre et brochettes de grenouilles à la sauce caramel. Et ses effluves embaumaient l’air alors qu’au milieu de la place un bonimenteur de cirque enflait de la voix pour annoncer la venue du plus fabuleux spectacle de ménagerie qui n’ait jamais été produit à Khan Azerya. A ses côtés se tenait un mandrille, affublé d’un bandeau de pirate et un cigare planté dans son bec sur lequel il pompait tout en mâchonnant le bout de cette façon si peu concernée et royale qu’on les primates de traiter nos pantomimes. Une chaîne le retenait sur un perchoir à un collier de fer au bord incrusté dans sa chair. Le bonimenteur était aussi haut que large, tonnant son argument d’une voix de stentor. Asarus et ses chevaux ailés, les lions du désert de Khahara, les éléphants géant d’Affarie, le célèbre gorille roux des Archipels du Sud, Les Trompettes de la Mort et leurs tigres de la Cordillère, les ours blancs jongleurs de la Barrière de fer… Irwin et Hasban étaient attablés sous une tente où l’on servait des rôtis de lapereaux aux morilles, dégustant, les doigts graisseux tout en regardant le singe bariolé et son montreur, et évidemment des deux, en dépit de la saveur du lapereau, c’était Irwin qui n’en perdait pas une miette. Venez nombreux Mesdames Messieurs ! Quatre sous l’entrée seulement, et à vous les fabuleuses autruches arc-en-ciel, les girafes du Septent… au même instant le cigare brûlant passa sous le nez du bonimenteur, craché d’une pichenette par le singe apparemment fatigué de l’entendre hurler de la sorte. L’autre lui retourna aussitôt une gifle si massive que le singe de trente kilos en tomba de son perchoir, s’étranglant avec son collier. Oh merde, grommela Hasban

Une ombre se projeta soudain sur le bonimenteur, enveloppant tout, lui et le perchoir, comme un éteignoir sur le soleil. Il se retourna, surpris et contempla le colosse, son étoile du matin sur l’épaule. Puis il se débarrassa. Le bonimenteur poussa un hurlement de douleur, le pied écrasé par cent kilos de bon acier assorti de pointes comme des lames, tandis qu’Irwin allait libérer le singe. Aussitôt celui-ci lui sauta dans les bras comme un enfant réclamant protection. Comment résister ? Hasban poussa sur l’étoile pour la désolidariser du pied du bonhomme. Comment il s’appelle ? Aaaah ! Hasban le secoua, rien à faire de son pied éclaté. Oh Comment il s’appelle !? Irwin et le singe se faisaient déjà des papouilles. Quoi ? Comment il s’appelle ton singe !? Bob. A ce nom Bob montra des dents et tenta de mordre le montreur. Chhhhhhut, fit tendrement le géant en l’éloignant. Alors Bob sauta de ses bras, arracha son bandeau et entraina Irwin par la main vers le cirque. Eh merde, grommela Hasban.

 

Fin

 

 

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