Furia Corolis 2.

L’Empire est une entité qui avance sur deux jambes, l’économie et la technologie, et ce qu’il ne peut contourner par l’un il le contourne par l’autre. Ce que la force et la science ne peuvent défaire, les puissances de l’argent le feront. Tout le monde a des besoins et si nécessaire on peut en créer, la base même de l’économie de l’Empire se tient même là-dessus, inventer des besoins de toute pièce. Et pour ça les exo et les émissaires ne suffisent plus, il faut des ambassadeurs, importer une culture, normaliser et ça coûte cher. Comparée à ses voisines Corolis est économiquement viable. Ailleurs il faudra lutter contre des terres encore plus hostiles, des atmosphères irrespirables, des vents et des températures vertigineuses. Alors on trouve un moyen terme avec une première solution : briser l’économie locale en la couvrant d’or. Car comme dans de bien nombreuses civilisations déjà rencontré, l’or est un métal prisé. Le tael d’or est la monnaie des princes, celui de bambou celle des gueux. L’Empire n’a que faire de l’or, bientôt des commerciaux des compagnies débarquent dans des secteurs non contaminés, dûment programmés et coachés par les spécialistes de l’armée. Tous sont de sémillants demi-cadres totalement confiants dans leur mission et sa conclusion, tous ont été dans des unités combattantes avant de rentrer dans le commerce. En cas de pépin ils sont censés pouvoir répondre. D’ailleurs ils ne sont pas forcément bien accueillis et on déplore bien à l’est quelques pertes mais ailleurs, dans le sud et bien entendu la capitale Ayek Thuan, ça se passe pas trop mal et ils se mettent à acheter en masse et au prix fort, déstabilisant rapidement la paisible économie locale. Mais ce qui se passe ensuite n’est pas moins troublant pour ces tueurs financiers. Spontanément, sans apparemment se concerter, les autochtones se mettent à travestir leur monnaie d’échange. Les feuilles d’ayoba deviennent le nouveau tael d’or, et pour les gueux, des cailloux, de tout petits cailloux. Une sorte de farce. Les exobiologistes y perdent leur latin. On sait qu’ils sont télépathes mais on sait également qu’ils ne répondent ni à une organisation de type fourmis ni ne fonctionnent particulièrement en symbiose les uns avec les autres. Une société à dire vrai ni plus ni moins solidaire et socialement évoluée que ne l’était la société humaine à un stade identique d’évolution. Du moins est-ce ainsi que pensent ces spécialistes qui se font au contraire une très haute idée des progrès sociaux et de la solidarité humaine aujourd’hui. Mais reste que ce changement de monnaie frappe les esprits jusqu’aux économistes de l’Empire, c’est de l’inédit. Alors on applique le plan B, la fameuse création de besoin mais à petite échelle. Pas question d’abreuver la planète de produits avant d’être sûr de trouver acquéreur. Et les commerciaux surentrainés se mettent à proposer toutes sortes de choses. Une agence de communication est même mise sur l’affaire, étude marketing et tout le toutim. Le rouleau compresseur économique c’est une vieille astuce de l’Empire, répétée avec succès. Même face à des civilisations plus avancées, surtout d’ailleurs, les humains sont des négociants nés. Ce que tu ne peux vaincre possède le, tel est l’une des devises de l’Empereur lui-même. Mais encore une fois… Incompréhension culturelle ? Ignorance ? Même pas, un mépris pur et simple. Quoiqu’essayaient de vendre ces messieurs ils se retrouvaient face soit à a) un refus poli b) un refus net c) un achat en si infime quantité qu’on ne pouvait espérer faire de bénéfice. Rien de ce qui vient de ton ciel ne nous intéresse, jette un habitant d’Ayek Thuan à la figure d’un représentant de chez Pepsicoke. Mais voyons ce n’est pas mon ciel, c’est le vôtre ! Mais la créature lui a déjà tourné le dos. Il s’appelle Jory Huang, natif d’une petite planète lointaine et commerçante. Tout le monde dans sa famille est à plus ou moins grande échelle dans les affaires et c’est un Fidèle. Il appartient à ce mouvement né dans les écoles de commerce de jeunes gens qui ont juré fidélité à leur entreprise. De fait, par vœux, il dort trois heures par nuit, n’a pas de vie de famille, ni de logement en propre (il dort dans son bureau), gagne très bien sa vie et a déjà refusé des ponts d’or pour passer à la concurrence. Mais là immédiatement il ne se sent pas très bien, il a chaud, il est inquiet. Parce qu’ils ont beau lui avoir dit qu’il était dans une zone safe et été dans les unités d’infanterie, avec cette histoire de démence dans l’air et ces créatures géantes et indolentes autour de lui… Il se sent comme un nain de jardin chez Gulliver. N’importe laquelle de ces choses peut le broyer comme un rien, simplement en le bousculant… Oh ils sont attentifs, mais se déplacer l’oblige à des entrechats épuisants. Il porte un sac plein de canettes de soda, de dégustation, teeshirts et casquettes à vendre au prix de… eh bien trois petits cailloux. Le soda a été spécialement copié sur une boisson locale et amélioré selon les goûts qu’on a remarqués chez les autochtones, plus d’amertume et plus d’épices. Le sac est soutenu par un exosquelette en nano fibre, il ne pèse presque rien mais dans cette foule quand même il est encombrant. En plus personne n’en veut de sa boisson. Il sait que ce ne sont pas ses talents de vendeur qui sont en cause, ni même la différence de taille, non c’est autre chose qui échappe à son entendement. Je pense que nous ne sommes pas assez écologiques, rapportera-t-il plus tard à ses supérieur, ce à quoi l’un d’eux aurait répondu, ces conneries commencent à nous coûter trop cher. Mais pour le moment il préfère se ranger dans un coin, se défaire de son sac et s’offrir une bonne rasade de Yum-Yum histoire de se laisser le temps de réfléchir à une nouvelle approche. Un Fidèle n’abandonne jamais, ce en quoi il est fidèle. Eh toi ! Viens un peu ici, lui lance un géant près d’un étal de viande des forêts comme ils disent ici. Deux têtes coupées et des mandibules de mantes confites dans du miel. Le gars croque d’ailleurs dans ce qui ressemble à un gros doigt. Je voudrais goûter ton truc. Un client !? C’est inespéré ! Il s’approche et lui offre une canette en titanium recyclé auto réfrigéré. Ça te tente? lui demande-t-il en lui tendant ce qui est bien un doigt rongé d’un coup de dent. Euh… non merci, je suis au régime… T’as tort c’est Klonte qui les fait, les meilleurs doigts d’forêt de la ville. La créature bois. Par Urun mais c’est bon ton truc ! C’est vrai ça vous plaît !? Pour sûr ! Tiens et ça tu connais ? Demande-t-il en sortant une boule de mousse verdâtre d’une bourse plate. Euh… non qu’est-ce que c’est ? Du badyn. Et c’est quoi ? Soudain une image s’impose à son esprit, celle de son enfance, du moins cette impression de jouissance et de toute puissance que l’on ressent gamin à nos jeux d’été, la joie, la joie pure et sans complexe. Le rire, le rire et un ciel immense dans lequel il a brièvement la sensation de voler. Puis brusquement tout s’éteint. C’est ça le badyn, fait l’autochtone benoitement. Jorys Huang est donc un Fidèle, il a juré sur son contrat de travail de servir de toutes ses forces son entreprise. Il vit sur la brèche, il n’a rien contre un petit verre ou une ligne de temps à autre. Une infime portion suffit à l’envoyer dans la stratosphère, comme le découvrent bientôt à leur tour les soldats autorisés à passer leur permission dans les villages, et le badyn et ses conséquences s’installent comme un poison lent. Et ses conséquences c’est une apathie suivie de crises d’angoisses croissantes. Tant et si bien qu’on ne sait plus parfois faire la différence entre une épidémie et l’autre. Alors les autorités ne s’alarment pas immédiatement. Il faut que les soldats ramènent leur version de synthèse du badyn pour que les médias commencent à s’alerter. Dans le cadre de ses conquêtes, la politique de l’Empire vis-à-vis de la liberté de la presse est très claire : aucune liberté. Les affaires de l’Empire et des compagnies ne regardent qu’eux. Mais comme il s’agit aussi de ne pas trop se rendre impopulaire, de temps à autre, une équipe dûment encadrée est autorisée à descendre sur le terrain. Hassan Tyrell est un vieux de la vieille du reportage de guerre. Il a couvert des conflits dans deux galaxies en dehors des fourches caudines impériales et, en tant que présentateur vedette, il connait beaucoup de monde dans les états-majors. Il ne met pas longtemps à convaincre de faire un reportage sur Corolis, et veut aussi interviewer le roi, ce qui intéresse tout le monde. En attendant il descend sur la planète dans une combinaison isolante et se fait une rapide idée de la situation. A son avis l’Empire ferait aussi bien de retirer ses troupes et de laisser les machines gérer. L’ennui c’est que les colons vont bientôt arriver et si la vie est impossible pour les uns elle le sera à fortiori pour les autres. Puis finalement il obtient par ses relations l’interview espéré ainsi que celui de Klantz. L’Hyper-Maréchal se montre naturellement optimiste, quand Tyrell lui oppose que le budget concernant Corolis a déjà enflé, il balaie d’autant la question qu’il a obtenu une nouvelle ligne de crédit. D’ailleurs les techniciens n’ont-ils pas affirmé qu’ils avaient presque trouvé une solution à la contamination ? Physiquement Tyrell ressemble à ce qu’il est, un baroudeur de charme. Chirurgicalement refait, rajeuni mais pas trop pour garder cette patine qui plaît tant aux femmes, couvert de cicatrices et l’esprit érodé par la guerre. Cynique, désabusé, nostalgique et drôle. Un esprit qui devient redoutablement féroce quand il s’agit de faire avancer sa carrière ou entendre son opinion. Suffisamment bon tacticien pour ne pas se mettre l’Empire à dos, mais assez redoutable pour qu’on craigne ses articles. Le roi le reçoit dans la salle du trône, entouré de ses suivants. Comme tous les aristocrates, il est immense et doit peser une demi-tonne. Une créature tout en muscles, parée de collier d’os et d’or, de bracelets chargés d’opales et de feuilles d’ayoba nouées, avec à son doigt la chevalière de sa maison. Son trône est taillé dans un arbre tout entier et sculpté de bas-reliefs aux dessins étranges, comme mouvants, c’est fascinant.

 

Majesté, avant toute chose et au nom de l’humanité tout entière, laissez-moi vous remercier de cet interview. Vous parlez donc au nom de l’ensemble de votre race, s’amusa le roi. Manière de parler majesté. Le roi regardait l’envahisseur d’un autre temps de l’intérieur tout en posant sur lui ses yeux jaunes irisés de vert. Il le lisait comme un enfant et à travers lui voyait son monde, qu’il était étrange et triste, pensa-t-il et si ignorant. J’ai, vous vous en doutez, mille questions à vous poser mais pour commencer j’aimerais vous demander votre avis sur notre présence sur votre planète. Elle est inattendue, répondit diplomatiquement sa majesté, mais j’ai cru comprendre qu’elle était indispensable. Nous ne partageons pas les mêmes intérêts pourtant, pourquoi concéder à nous laisser nous installer ? Ai-je le choix ? Il est clair que face à vous nous n’avons pas les moyens d’une guerre ni de deux. De deux ? Votre peuple avance sur deux jambes, ce qu’il ne peut gagner par la force il espère l’obtenir par l’argent. Oh je vois, c’est donc pour ça que vous avez changé de monnaie d’échange. Thonr’ sentit les doigts impalpables de la chamale tirer un voile d’avertissement sur ses pensées. Nos deux peuples sont très différents messire Tyrell, nous ne partageons pas la même vision de ce que vous appelez la vie. Qu’entendez-vous par là ? Nous attachons de l’importance à toute chose et à tout être sans ordre de grandeur, et accordons une valeur à notre environnement et aux nôtres que vous n’autorisez qu’à vos puissants et à vos biens les plus précieux. Vous vivez dans un monde d’objets et ce qui n’en n’est pas vous en faites un pour mieux l’adorer car c’est ainsi plus facile pour vous. Piqué au vif par la tirade, l’envahisseur d’un autre temps répliqua à l’endroit attendu. La même valeur à tout et à tous dites-vous ? Et l’esclavage, et le cannibalisme, les exécutions publiques, la torture, nous savons que vous la pratiquez. Sa majesté laissa apparaître ses dents aiguisées en un fin sourire, et plutôt qu’un discours oiseux lui imposa les images qu’ils avaient puisées dans leurs esprits à tous. Celles des guerres, des hurlements de panique et de douleurs, des amis déchiquetés, du sang en rivière, du carnage et de la folie meurtrière d’une humanité avide de conquête. En plus des images il y avait le bruit, l’odeur, même le goût métallique du sang dans la bouche. Aussi aguerri était-il il vit qu’il était saisi, mais à sa surprise il se reprit bien vite d’une boutade. Eh bien vous voyez que nous partageons les mêmes valeurs. Le roi soupira, ce n’était pas de l’exaspération mais il avait l’impression de s’adresser à un enfant. Rien de ce que nous faisons nous ne le faisons pour les mêmes raisons. Vous ignorez la K’hana, vous traitez les cycles sacrés comme s’ils n’existaient pas, vous… pardonnez-moi majesté, la K’hana, vous parlez du cycle des saisons ? Sa majesté sentait contre son dos et ses jambes le frémissement délicieux de la vie qui courait toujours dans les fibres sculptés de l’arbre. Cette sensation qui était interdite aux envahisseurs d’un autre temps. Vous avez tant de choses à apprendre, dit-il lacement. Mais je ne demande qu’à m’instruire ! Vous avez mille ans devant vous ? Ce n’était même pas de l’ironie, c’était glacé et sans appel. L’envahisseur se sentait gêné, rarement questionner lui était apparu si compliqué. Tout ce qu’il disait avait l’air de tomber à côté. Vous pensez donc que nos deux cultures sont incompatibles ? Nous n’avons pas une culture messire Tyrell, nous sommes une culture à part entière. Tout ce qui se trouve autour de vous dans ce palais, du moindre objet à la forêt au-dehors est notre culture, la forêt est vivante messire, tout est vivant, tout est. Mais à nouveau ses pensées ne produisaient que des idées terre à terre, des affaires de mysticisme, croyance, superstition… Médiocre, le mot de Volodys, de la chamale aussi, tristement bien trouvé. Soudain il rit sans raison apparente, l’envahisseur voulu savoir la raison de son hilarité. Je ne saurais vous l’expliquer dans vos mots, je le crains. En pensée peut-être, suggéra l’autre. Oui, peut-être… mais comprendrez-vous ? Il lui livra une image de l’envahisseur prenant son élan, se précipitant contre un arbre, se cognant et recommençant inlassablement. Il sentait les coups, il arrêta avant que ça ne devienne insupportable. En effet, je ne comprends pas, avoua l’envahisseur sans surprise en se frottant le front Alors le roi se leva et lui prit le bras pour le conduire à la fenêtre. Le palais était marqué d’une enceinte de bois qui encerclait les quatre tours dressées autour du bâtiment principal. Par la fenêtre on pouvait apercevoir une des cours où se tenait un majestueux ayoba. Vous voyez cet arbre ? C’est lui qui m’a envoyé cette blague, c’est comme ça qu’il vous voit… L’envahisseur semblait stupéfait, vous comprenez mieux maintenant quand je vous disais ce que nous partagions tous ici ?

 

Volodys a une manière bien à lui de se débarrasser de ses ennemis, les jeter par exemple dans un terrier de mantes géantes et laisser la nature faire. Les Zentl haïssent les humains. Dûment tabassés Nirvana et Prana sont au fond d’une fosse, sous terre, le premier conscient, l’autre évanoui de douleurs. Il git à ses côtés, de minuscules incisions dans les mains et le torse, il a les mêmes. Ils ont sondé leur esprit et ôté tous les émetteurs qui auraient permis qu’on les retrouve. Les incisions sont profondes mais la mimétique ressoude plus ou moins les plaies. Nirvana, métamorphosé, est penché sur son camarade à essayer de le réveiller quand le monstre surgit. Il est à nous ! Aboie dans sa tête le Zentl. Il fait aux environs de deux mètres avec des mandibules effilées comme des tranchoirs, Nirvana n’a pas l’occasion de défendre son camarade. Soudain il attaque et transperce le crâne de Prana qui éclate comme un fruit mûr, puis de son autre mandibule, le sectionne en deux à hauteur des hanches avant d’entrainer un des morceaux avec lui dans le boyau d’où il est sorti, déroulant les longs intestins bleutés à sa suite comme les franges d’un tapis sanglant. Nirvana a envie de vomir mais ça serait se trahir. Il emprunte une des galeries au-dessus de lui qui semble grimper vers la surface et se fraie un chemin à coups d’épaule jusqu’à la surface. Avec sa taille, ramper dans ce conduit étroit est un effort pénible et qui lui prend pas mal d’oxygène et d’énergie, heureusement la mimétique offre l’avantage de vous rendre hyper laxe. Il parcoure une centaine de mètres comme ça avant de sentir avec délice sur son visage l’air poisseux de la jungle. Il s’arrache du boyau pour surgir au milieu d’une clairière d’un vert tendre cernée d’arbres jaunes au long cou et à la tête en forme de boule étoilée de mille petites feuilles coniques qui se confondent avec l’armée biscornue de leurs voisins. Au-delà c’est un mur de fougères et de lianes géantes, de ronces maléfiques et de fleurs carnivores. Son GPS ne fonctionne pas sous sa forme mimétique, d’ailleurs plus grand-chose ne fonctionne à l’exception du module de langue et de quelques nano puces qui complètent son déguisement, même s’il sait maintenant qu’à part pour les Zentl, il ne fait aucunement illusion. Autant pour la sophistication de leur technologie, et ce n’est pas grâce à leur qualité de télépathe. Non, les nano puces sont justement là pour ça, masquer leurs pensées, faire illusion dans leur esprit, et au pire brouiller les pistes. D’ailleurs ils n’ont rien pu tirer d’eux d’essentiel. C’est autre chose, quelque chose qui est en eux et que les jaggernauts ni aucun être étranger à cette planète n’a. Il avance en suivant le soleil à travers la canopée, quand il l’aperçoit, tellement la jungle est dense. La marche est pénible, la forêt imbriquée comme un mur, le sol, creusé d’ornières et de ravines, est couvert de plantes hostiles, micro-serpents, furtifs, invisibles et au venin foudroyant, de champignons meurtriers, grouillant d’insectes qui piquent, dévorent, mordent. Une attention de tous les instants quand bien même lui a reçu entre temps les mises à jour des unités Tempêtes qui au contraire des spécialistes là-haut étudient toujours le biotope. Puis soudain il sent son esprit s’embrouiller, sa vue se troubler, noir complet de quelques secondes, et d’un coup, violement il est arraché du sol par un collet dans lequel il vient de mettre le pied. Il reprend pleinement ses sens la tête en bas, devant un groupe de chasseurs et de chasseresses. Immédiatement il sent leurs esprits s’insinuer dans le siens, le visiter comme on visiterait une galerie et gloussant entre eux comme des gamins, avant que l’un d’eux ne demande à haute voix : qu’est-ce que tu fais sur nos terres quilahi ? Il connaît l’expression et vis-à-vis d’un mâle adulte c’est clairement une insulte. Mais c’est quand même étrange parce qu’il n’est pas des leurs et qu’ils doivent déjà le savoir, alors il tente sa chance. Descend moi un peu de là et tu verras si je suis un quilahi, projette-t-il en pensée, merci au nano déguisement… L’autre rigole et répond à voix haute. Mais non, tu es très bien là pour mourir. Il brandit sa lance mais une des femelles intervient. Non ! Il faut que la chamale le visite, il nous sera peut-être utile. A contrecœur le chasseur obéit, ils le détachent pour mieux ficeler avec une liane qui chaque fois qu’il essaye de se dégager se resserre comme un boa en s’enfonçant dans ses chairs. Ils se mettent en route par un chemin qu’il n’aurait jamais trouvé seul, jusqu’à un village de quelques huttes sur pilotis. Ils sont accueillis par une horde de gamins de taille humaine qui sitôt qu’ils le voient se mettent à lui jeter tout ce qui leur tombe sous la main ; Baste ! fait un des chasseurs en agitant son gourdin qui fait fuir la marmaille. Ils le poussent jusqu’à une des huttes un peu à l’écart des autres, l’y font grimper et le présentent à la chamale. Une vieille femelle aux cheveux gris presque jaunes et filasses, le corps scarifié, ses mamelles à peine masquées sous des lambeaux de cuirs, les tétons percés d’anneaux de cuivre. Elle a un œil crevé et une dentition éparse incrustée de bois et de pierres aux couleurs sombres. Une de de leurs sorcières donc qui, d’après ce qu’il en sait leur sert à la fois de guérisseuse, devineresse, et de juge. Et même si son avis n’est que consultatif il pèse. La vieille jette sur lui un œil plein de mépris avant de cracher qu’il n’est ni Fleuh ni un Owst, c’est un envahisseur d’un autre temps contrefait. Ne me dis pas ce que je sais déjà G’w ! Fait celle qui l’a sauvé, dis-moi s’il est dangereux. Oui, c’est un de leur shyn’ha, il faut le tuer, dit-elle en le fixant de son œil unique. Nirvana se contracte et la liane avec lui. Il n’a pas peur, il se prépare, il espère juste que ça va être bref quand se lève un gourdin prolongé d’un pic, puis une hache, mais à nouveau la femelle intervient. Non ! Il peut nous être utile ! A quoi ? grogne un des chasseurs, celui avec le gourdin. Si c’est un shyn’ha il peut nous apprendre des choses. Il va attirer les envahisseurs d’un autre temps sur nous, proteste un autre mâle. Ils sont loin, et les Enfants de la Forêts ont l’œil sur eux. C’est un monstre ! fait une chasseresse. Même la K’hana fabrique des monstres, que sais-tu !? rétorque la femelle en la toisant Puis ils ne disent plus rien, se contentant de se fixer. Télépathie pense-t-il, en essayant de capter ce qu’ils se disent, mais le module est impuissant. Quand soudain, sans raison apparente, la vieille se met à caqueter à haute voix, Ay’run, c’est un jeu dangereux auquel tu te livres, les Maisons ont décidé ! Les maisons ne vivent pas ici ! réplique sur le même mode la femelle. Ek’tat, débarrasse le ! Ay’run ! proteste un des chasseurs, fais ce que je te dis ! L’autre s’approche avec un air de profond dégoût et au lieu de couper ou de dénouer la liane, se contente de la caresser, elle se laisse choir à ses pieds en vrac. Nirvana se frotte les bras et les poignets bleuis par les liens, et pourtant il aurait juré qu’ils l’avaient entaillé. Suggestion mentale, se dit-il, sans qu’il sache si cela vient de la liane, une hallucination, ou d’eux. Occupez-vous de lui et qu’il ne lui arrive aucun mal, ordonne celle que les autres appellent Ay’run, littéralement « fille d’Urun » pour autant qu’il sache. Ça doit être une des chefs se dit-il, mais sur le sujet de leur hiérarchie sociale, ici en forêt, il n’est pas très bien renseigné. Il est logé sous une hutte, un hamac en herbe tressé et un bol de gruau verdâtre qui sent la mousse. Puis ils l’abandonnent à la curiosité lointaine des gamins. Pas de liens cette fois, ni de truc jeté à la figure, laissé à lui-même pendant plusieurs jours, avec la forêt tout autour comme une prison naturelle, les insectes, les serpents qui grouillent sous le pilotis quand il fait sec, et parfois la pluie qui bat violemment de grosses gouttes tièdes lourdes comme des plombs, inondant le sol du village, la terre orange gorgée de flaques moirées d’arc-en-ciel. Oh il peut essayer de fuir, mais il sait qu’il n’ira pas loin, d’ailleurs celle qui s’appelle Ay’run l’a dit, les bases de l’Empire sont loin d’ici, et s’ils le rattrapent cette fois ils ne lui feront pas de cadeau. Il le sent depuis qu’il est ici, il y a quelque chose qui leur a échappé à tous, quelque chose de fondamental, ce n’est pas seulement à un peuple auquel ils ont affaire, à une ou plusieurs races intelligentes avec une société, un début de civilisation même, mais à une planète au complet. Tout est lié ici, il en a l’intime conviction, et c’est pour ça qu’il n’a aucune chance dans cette jungle, pas plus que l’Empire en général d’ailleurs. Ils pourront brûler la forêt jusqu’à la toute dernière racine, elle repoussera sur leurs pas d’une manière ou d’une autre. Il somnole dans son hamac quand il surprend Ay’run le troisième jour qui l’observe, les yeux plus irisés de vert qu’à l’accoutumé. Il sent qu’elle le scrute de l’intérieur. Vous savez que c’est très désagréable ce que vous faites, dit-il à voix haute. Et que fais-je ? Il fait un signe vers sa tête, pourquoi lui pose-t-elle la question, elle sait qu’il la sent ? Pourquoi as-tu changé ton nom ? Un numéro de série c’est pas un nom. Numéro de série ? Il lui dévoile mentalement son matricule. Ça n’a rien de spécialement secret, à moins de pouvoir interroger les bases de données de l’usine qui l’a fabriqué, et encore….Mais il voit à son air que ça ne lui parle pas. J’ai été fabriqué en cuve, tu ne le vois pas dans ma tête ? Je ne comprends pas ta tête, tu es différent des autres. Alors lis, dit-il en fermant les yeux et en lui laissant voir quelques pans de sa mémoire réelle. Sa petite enfance, les cuves, les camps, son conditionnement. Au bout d’un moment elle secoue la tête d’un air triste. Tes maîtres sont des monstres. Les tiens ne sont guère mieux. Je n’ai pas de maître rétorque-t-elle fièrement .Montre-moi comment tu te transformes. Pourquoi pas après tout, à quoi bon encore essayer de feinter. Il saute du hamac et laisse son corps se rapetisser. C’est un processus de quelques secondes, à peine un picotement dans la moelle épinière et le blackout dans son cerveau. Même elle ne pourrait lire ou encore comprendre la programmation encryptée qui déroule ses tentacules dans ses cellules, son ADN. Elle est fichée quelque part dans son subconscient, protégée de toute forme de piraterie connue, procédé exclusif Lumière Noire, accès ultra restreint, et encore, sur autorisation spéciale. L’Empire tient aux secrets qui font sa puissance. Soudain la lumière qui revient, elle n’a pas bougé, elle le fixe, l’air répugné. Ça t’a plu ? Elle secoue la tête, mais ce n’était pas une question. Et tu peux te transformer en arbre aussi ? Non, uniquement ce qui est sur deux ou quatre pattes. Ça a l’air de la rassurer. Je peux te poser une question à mon tour ? Demande-t-il mentalement. Elle lui jette un coup d’œil à la fois défiant et curieux. Vas-y. Qu’est-ce que vous appelez la K’hana ? Et c’est quoi un shyn’ha ? Elle sourit gentiment, ça fait deux questions ça. Alors répond à la première, c’est la vie c’est ça ? Les yeux d’Ay’run s’étrécissent, je l’effraie se dit-il, mais au lieu de se taire c’est un wagon d’images qu’elle lui projette dans la tête, où s’emmêlent racines des arbres, saisons, système nerveux, flux vital. Non, ce n’est pas la vie en soit, c’est tout ce qui relie le vivant et chaque chose entre elles. Un lien subtil et impalpable d’interactions et d’interdépendances que ce peuple considère comme sacré. Il comprend maintenant à quel point l’Empire peut leur sembler monstrueux. Depuis qu’il existe il ne connaît qu’une seule règle, loi et exception, la sienne. La vie se plie ou l’Empire la fera plier. Voilà de quoi témoignent toute sa technologie, et toute sa puissance. L’antithèse de ce en quoi ils croient ici. Elle secoue la tête d’un air tendre. Nous ne croyons pas quilahi, nous savons. Il ouvre et referme la bouche de surprise. Dieu que c’est désagréable. De quoi ? Je n’ai plus de pensée à moi. Nous t’apprendrons à en avoir quilahi, je te le promets dit-elle avant de le laisser à sa solitude. Les jours passent, les villageois vont à leurs occupations sans s’intéresser plus à lui, les enfants commencent même à le délaisser de leur curiosité. C’est une adolescente qui lui apporte son gruau matin et soir, mais la première fois qu’elle le voit sous sa forme humaine elle a peur et s’enfuit. Il ne sait pas ce qu’on lui a dit mais elle revient le lendemain, armée cette fois, qui lui jette des coups d’œil farouches avant de lui poser son bol en bois et de filer. Le dénommé Ek’tat vient le voir lui aussi. Sans un mot, accroupi sous la pluie, qui l’observe sans même filer dans ses pensées. Il sent pourtant comme une crainte diffuse chez lui mais après tout ils l’ont dit, et il le pense lui-même, il est un monstre. Le fruit d’une technologie malade de son génie. Quilahi vient, dit-elle mentalement par une fin d’après-midi alors qu’il observe une colonie d’insectes ramenant des morceaux de feuilles Dieu sait où. Il lève la tête mais elle n’est pas là. Il la voit pourtant dans la forêt qui l’attend. Viens, je vais te guider. C’est une curieuse sensation. Il voit par ses yeux, pas exactement son regard sans doute mais il lit le chemin comme si c’était le sien. Elle ne le voit pas comme lui, c’est évident. Pour elle tout est relié, vivant, et elle fait partie de ce tout, jusque dans ses nerfs, ses cellules. Et soudain il comprend que ce qu’elle suit ce sont ses propres phéromones. Elle l’attend au pied d’un ayoba de belle taille dont les racines dessinent une cavité à l’intérieur de laquelle brille un feu elle lui fait signe de le suivre. Le sol est couvert d’un tapis de feuilles tressées avec au milieu un foyer délimité par un cercle de pierres. La fumée s’envole en colonne dans les entrelacs de cet arbre qui pourtant n’a pas l’air creux, des flammes jaunes, piquées de vert comme les yeux d’Ay’run. Où sommes-nous ? Dans un arbre, dit-elle en pouffant. Il a repris la forme des autochtones, évité de faire peur à celle qui lui apporte le gruau, il lui adresse un regard de biais qui l’a fait encore plus pouffer. Elle tapote le tronc, lui c’est K’hoba, il te soignera et t’expliquera mieux comment garder tes pensées. Me soigner ? Il pensait à ses plaies et bosses, souvenirs de l’interrogatoire mais justement ça commençait à aller mieux de ce côté-là. De ton chagrin. Mon chagrin ? D’être un monstre. Mais non ! Elle ne répond rien, lui tourne le dos et le laisse là. Et comment il va me soigner !? Je suis un monstre ! Et j’en suis fier ! s’écrie-t-il alors qu’elle disparaît déjà de sa vue. Chuuut quilahi, souffle l’arbre dans sa tête. Assis toi, arrache un peu de ces champignons-là qui me démangent et jette les dans le feu. Décontenancé le jaggernaut commence par chercher d’où vient la voix dans sa tête avant de comprendre et d’obéir. Voilà qu’il communique avec un arbre, comme c’est bizarre… c’est donc ça qu’ils appelaient la K’hana, ce lien…. Tu comprends vite, le complimente l’arbre. Les champignons font un peu plus de fumée en brûlant, un parfum poivré envahit la cavité, étourdissant ses pensées. Toute chose est vivante, lui dit K’hoba, toute chose est un individu à part entière, l’herbe et la fougère, l’arbre et la pierre, tout. Les Enfants de la Forêts Sacrée, comme vous les appelez. Oui, mais il y a aussi les créatures intelligentes quand elles viennent dans le pays des ombres. Le pays des ombres ? Quand elles deviennent oiseau, fauve, limace ou bien fleur… Ay’run peut faire ça ? Ay’run oui, et quelques autres… Quand leurs yeux sont verts c’est ça… ils ont voyagé. L’arbre se mit à craquer de plaisir. Oui ! Tu es un bon élève quilahi. Maintenant parle-moi de toi. Que veux-tu savoir ? Eh bien tout voyons ! Ainsi commence sa relation avec ce peuple tout entier qu’est à la fois la forêt et les autochtones, des Homs. Et comme promis ils lui enseignent à garder ses pensées invisibles. Et mieux encore. Ils chassent ensemble, ils lui apprennent leur environnement, comment repérer les micro-serpents et les mousses comestibles, les champignons médicinaux, et à faire cuire le cochon à la mode de chez eux. Au début bien sûr les choses ne se font pas sans mal, les autres, à l’exception d’Ay’run se méfient. On l’insulte, on le rabroue, mais peu à peu il se fait accepter et même mieux, apprécier, surtout quand il en vient à sauver une gamine d’un Zentl. D’après ce qu’il a compris les deux races ont signées un genre de pacte informel qu’aucun des deux ne respecte en réalité, et les affrontements sont sporadiques d’autant que les Zentl raffolent de leur progéniture. Ça se passe par une chaude journée alors qu’ils sont avec Ek’tat à chercher des baies noires pour la chamale quand soudain la mante surgit en poussant un cri d’attaque. C’est inhabituel parce que les Zentl préfèrent l’obscurité, le jour ils sont quasiment aveugles. Mais celui-là a faim, il est blessé et en mauvais état. Aussitôt Ek’tat s’interpose avec son gourdin mais le Zentl est plus rapide et le frappe à l’épaule, lui arrachant un cri, puis d’une secousse il se débarrasse de lui et fonce vers l’un des petits qui les accompagne. Le jaggernaut bondit sur en profitant de toute sa taille, lui enserre ce qui lui sert de cou et d’une pression brutale lui arrache la tête. La mante continue de bouger qui rue pour le jeter à terre, il roule dans les fougères et se relève avec la souplesse du combattant entrainé. Les enfants en profite pour s’égayer sur le premier caillou venu et bientôt c’est une pluie de projectiles qui s’abat sur la mante la faisant ployer, Nirvana l’achève d’un coup de hache au niveau de l’abdomen. Une espèce de vengeance pour Prana. Mais bientôt ils comprennent pourquoi ils ont trouvé ce Zentl-ci, l’Empire bien entendu, qui est en train d’installer des bases à quelques dizaines de kilomètres du village. C’est à cause de lui ! c’est lui qui les a attiré ! Accuse un peu plus tard un des villageois lors d’un conseil où il n’est pas présent. Il a sauvé I’sha ! Et alors ? Alors il ne l’aurait pas sauvé s’il voulait attirer les siens ici, et d’ailleurs comment aurait-il pu les attirer, il ne s’est jamais éloigné, ni en chair ni en ombre, nous y avons veillé C’est un shyn’ha c’est des démons ! Arrêtez donc de dire des stupidités, intervint Ay’run, K’hoba ne parle pas avec les démons ! Ni avec les traitres, son cœur est sincère. Peut-être as-tu raison, grinça la chamale derrière elle. Il est temps de le savoir ne crois-tu pas ? Les deux femelles échangent un regard. Il entend la voix d’Ay’run dans sa tête. Quilahi, viens ici s’il te plaît. Ils veulent son aide, ils veulent savoir ce que les siens sont venus faire ici, mais quand il entend les siens, ça lui fait bizarre parce qu’il ne sait plus très bien, lui le clone, l’être sans racine, qui sont les siens justement. Pourquoi sont-ils là ? Que veulent-ils ? Il n’en sait rien, il faut qu’il s’approche, parte en éclaireur. Mais on se méfie, pas question, il va les prévenir. Ay’run viens avec moi. Elle accepte, ils s’en vont dans la foulée. Une colonie ou du moins les structures à venir d’une colonie, il reconnaît les bâtiments, mais ils n’aperçoivent personne, tout est automatisé, même la sécurité. De lourdes tourelles tripodes à quadruple canon de 50 mm gardent les alentours, Sentinelles Hammer 50, commente-t-il, un rien dépité. Il connaît la suite, les Sentinelles vont sécuriser les alentours sur un rayon d’environ un kilomètre, à mesure que la base va grandir. Puis une usine d’armement de poche sera construite et ils pourront déployer des chars de combat pour les Zentl. C’est toujours comme ça que l’Empire procède. Stratégie de base. Dans ces conditions la vie dans le coin va drôlement vite devenir invivable. Il explique le problème à celle qui est devenue comme une amie. On ne peut pas les détruire ? Elle demande. Avec quoi ? Des arcs et des flèches ? Non, et puis le moindre incident et l’Empire va vitrifier la zone. Il faut être plus malin que ça. Il a une idée, il lui explique.

 

La tourelle est montée sur vérin hydraulique, les canons sur un axe à roulement à billes qui font un quart de tour dans sa direction quand il apparaît sous sa forme humaine et vêtu d’un uniforme marron mimétique, couleurs de l’intendance. Il a les bras en l’air, parle d’une voix forte et claire. Unité de maintenance A4235, autorisation OS2, demande autorisation de pénétrer sur zone pour procéder à vérification d’usage. L’autorisation il la connaît, c’est celle des unités habilitées à monter dans les tourelles, le numéro de matricule il improvise en espérant que, là, celle-ci n’est pas reliée à une quelconque base de donnée. Une chance sur deux et s’il se trompe… Il y a un silence, le tripode ne bouge plus, la gueule massive d’un de ses canons droit sur lui. Puis une réponse, voix métallique et artificielle de machine. Permission d’approcher, Soudain un rayon surgit de la tourelle qui projette autant de croix lumineuses et bleues à l’emplacement des mines. Il se laisse guider jusqu’à la machine et grimpe à l’intérieur. C’est un jaggernaut, il est entrainé au sabotage, ça ne lui prend que quelques minutes pour reprogrammer l’engin. Après quoi il ressort et s’enfuit rejoindre Ay’run dans la forêt ; Et maintenant ? demande-t-elle. Maintenant on fout le camp en vitesse. La tourelle pivote ses canons en direction d’une seconde Sentinelle, badam ! L’obus de 50 mm fait un gros trou fumant dans la carlingue de l’engin qui vacille avant de répliquer comme il le ferait durant n’importe quelle attaque, sans se poser de question. Mais la première Sentinelle s’est déplacée sur son côté droit de sorte que ses canons cette fois sont pointés sur deux cibles à la fois. Badam, badam ! Les projectiles sifflent sinistrement avant d’éclater, le premier finissant d’arracher la tête de la tourelle, le second frappant pile dans l’axe des canons. Ils s’enfuient pendant que le carnage d’acier et de plastique continue. Mais bien sûr il se passe ce qu’il craignait, des appareils de maintenance débarquent peu après, et tout recommence comme avant avec des engins neufs. La tribu regarde désolée les machines d’excavation massacrer la forêt et jour après jour les tourelles se rapprocher. La suite bien sûr il la connait à terme. Une société corrompue par l’Empire et ses colonies, une planète petit à petit reformatée aux besoins de ce même Empire. Il n’a pas envie de voir ça. Il s’est attaché aux Homs, à Ay’run, K’hoba, il a l’impression qu’ici au moins il a une réelle raison d’être et de vivre, qu’il pourrait se fabriquer des racines. Mais un matin ils lui annoncent qu’ils ont décidé de partir, s’éloigner des géants de fer comme ils disent. Mais vous ne pouvez pas abandonner K’hoba ici ! Ils vont l’arracher tôt ou tard ! Alors va dire adieu à ton ami quilahi, nous nous laissons des centaines d’amis ici, dit un des chasseurs tout en réunissant ses effets. Nirvana se sent soudain comme un gamin à qui on prendrait son grand-père. Il va voir l’arbre et pénètre à l’intérieur mais aucune pensée ne vient le visiter. Leur esprit voyage eux aussi, K’hoba est ailleurs et il se sent un peu plus seul, désemparé. Il doit faire quelque chose, il ne peut pas rester les bras croisés. Et que veux-tu encore faire ? demande plus tard Ay’run alors qu’elle aide Ek’tat à démonter une hutte. Tes maîtres sont les plus forts. Ce n’est pas mes maîtres, ce n’est plus mes maîtres ! Elle le regarde songeuse. Que veux-tu enfin quilahi ? Je ne veux plus être un quilahi, je veux devenir un anoye, je veux combattre les… les envahisseurs d’un autre temps ! Les uns et les autres échangent des regards surpris par cette tirade. Tu veux être un initié ? Lance la chamale du haut de son perchoir en le fixant. Mais-ce que Urun voudra de toi ? Il a vu Urun, en pensée. Ce n’est pas un dieu abstrait, c’est un arbre, le père des arbres. Un gigantesque ayoba quelque part dans les tréfonds de la jungle, protégé par un rideau de lianes épaisses comme des bras à qui les adultes présentent leurs jeunes à initier. Sur l’initiation il ne sait rien sinon que les plus faibles en meurent. Il se tourne vers la chamale avec un air de défi. Je suis prêt à prendre le risque, mais d’abord il faut se débarrasser d’eux, fait-il en montrant dans la direction d’une tourelle qu’on aperçoit déjà au loin. Mais comment ? demande Ay’run. Il ne sait pas, pas encore, mais il va trouver.

 

Brûlure du froid piquant contre la peau, odeur d’électricité statique et obscurité. Seule une raie de lumière trahie l’écoutille. Derrière la paroi vrombit le moteur à fusion de la barge filant vers les confins. Pilotage automatique, aucun oxygène dans les soutes. Nirvana a bricolé un respirateur à densité variable qui passe de main en main, une bouffée chacun jusqu’au prochain tour. Quatorze minutes de voyage. Quatorze minutes à flirter avec l’inanition puis la mort. Ils sont serrés les uns contre les autres, Ay’run contre lui qui le regarde mi effrayée mi admirative. C’est la première fois qu’on s’aventure dans l’espace ici et l’évènement est de taille même pour les plus solides guerriers du groupe. Ils ne sont qu’une poignée mais le jaggernaut a un plan et ce n’est pas la première fois qu’il monte une opération clandestine. Première fois par contre qu’il va affronter son propre camp mais il est confiant parce qu’il le sait, les géants ont souvent des pieds d’argile. La barge a quitté le secteur d’Echo 6 vers vingt et une heure, heure locale. Rien à signaler. La barge est un robot de transport qui quelques temps auparavant déposait de nouveaux engins de travaux. Ils n’ont pas eu besoin de prendre le secteur d’assaut. Entièrement automatisé mais pas complètement sécurisé, et le jaggernaut connaît par cœur le protocole de sécurisation parce qu’il s’est mille fois entrainé à prendre d’assaut ce genre de base. En cas de prise d’otage il arrive qu’on fasse appel à Lumière Noire. Il les a pourtant prévenus, ils pourraient très bien ne jamais revenir mais comme ils le lui ont fait remarquer ce sont les risques de la guerre. Pourtant au fond de lui, il est hors de question qu’il perde cette guerre-là. Une défaite et ce sera pour lui comme pis que la mort. Le déni de son choix et la mort programmée d’un peuple qu’il a appris à aimer et même à admirer. Un peuple qui est parvenu à une harmonie avec leur environnement toujours étrangère à l’Empire et à l’homme en général. Et pour commencer un peuple qui lui offre enfin un sentiment d’appartenance. Alors quand la barge intègre automatiquement la soute du Napoléon il est prêt. Ils sont une douzaine, ils pénètrent en silence dans la soute déserte et obscur, le froid qui y règne est tout aussi mordant qu’à l’intérieur de la barge. Surentrainé, le jaggernaut n’a pas de mal à saboter les ouvertures qui les sépare du reste de l’appareil. Le plan est simple, ils doivent faire diversion pendant qu’il sabotera le moteur à énergie noire du Napoléon. Il a bien réfléchi à la question, il sait que les soutes sont gardées à minima, que par là il n’y a essentiellement que des robots qu’il sera aisé à neutraliser et il leur a bien spécifié de ne pas essayer de pénétrer le cœur du vaisseau. Une diversion, rien d’autre. Sur le chemin il croise deux droïdes mais comme il a repris figure humaine et porte un uniforme de la maintenance, ils ne se formalisent pas. La machette est fixée dans son dos par une lanière de cuir. Soudain il la fait apparaître et dans un même mouvement enroulé les décapite l’un et l’autre. La lame se brise sur l’acier de leurs vertèbres mais les têtes sautent. Il se débarrasse de son arme inutile et s’empare des leurs. Il sait que leur neutralisation n’est que temporaire, que leur circuit annexe va bientôt prendre le relais et surtout donner l’alerte. Ils tomberont sur Ay’run et les siens. Le moteur est composé de quatorze catalyseurs à énergie froide et d’un cyclomère de cinquante mètres de diamètre qui occupe tout l’arrière et sert à capter la matière noire dont se nourrissent les catalyseurs. Le cyclomère ressemble à une gigantesque turbine avec au centre un mécanisme compliqué de captation et de mise en réserve. Brièvement solidifiée, la matière noire qui compose l’univers est ensuite acheminée à la vitesse de la lumière vers les catalyseurs qui la transforment en énergie à propulsion. Le procédé est récent et même les ingénieurs qui l’ont mis en place ne sont pas certains de savoir comment ça marche. Il balance les chargeurs à plasma et leurs batteries dans le cyclomère qui tournoie lentement en vrombissant. Les chargeurs bringuebalent entre les lames en se rapprochant du centre, avec leurs batteries leur puissance est équivalent à un bon kilo du meilleur explosif. Il sort, les androïdes sont en train de se réanimer, l’alarme a été déclenchée et la bataille s’est engagée aux docks du niveau 2. Nirvana a été spécifique, n’engagez pas de combat frontal et il sait qu’en matière de guérilla il n’a pas grand-chose à leur enseigner mais décide quand même d’aller leur prêter main forte. Les armes sont sécurisées à bord d’un vaisseau, fusil à plasma à rayonnement restreint mais même dans ces conditions contre des lances et des hachettes le combat est inégal. Il arrive juste à temps pour égaliser les chances et leur permettre une sortie. Ek’tat est à terre, la poitrine brûlée et trouée par un jet de plasma. Avec la technologie de l’empire ils auraient pu le sauver mais en l’état ils sont obligés de l’abandonner derrière eux. Ils laissent aussi quelques cadavres ennemis et quand une détonation retenti au niveau inférieur ils savent qu’il est temps de s’enfuir.

 

L’hyper-maréchal est réveillé en pleine nuit par son aide de camp. Il s’étonne immédiatement de trouver sa cabine plongée dans une semi obscurité, l’aide de camp lui explique, l’attaque, le sabotage et une barge qui s’est volatilisée. Klantz se met à hurler. Depuis quand ces primitifs savent piloter nos appareils !? Qui les a aidé !? Euh… il semblerait qu’un jaggernaut était avec eux. Quoi !? C’est impossible ! Ils sont conditionnés ! Mais les vidéos de surveillance du niveau 2 contredisent sa certitude, pire, les machines sont immobilisées jusqu’à nouvel ordre, impossible désormais de fournir l’énergie supplémentaire aux sites miniers déjà en place sur Z141. Combien de temps pour réparer ? Aboie-t-il à l’adresse de l’officier responsable qui ne sait plus où se mettre pour lui expliquer le problème. Deux lames du cyclomère ont été détruites et les autres sont sévèrement endommagées, il faut faire intervenir Xheros, la compagnie qui a l’exclusivité du procédé. Et l’hyper-maréchal sait ce que ça veut dire, des ennuis en cascade. Xheros va réclamer une fortune pour remplacer le cyclomère, les compagnies minières vont se retourner contre l’Empire et l’Empire contre lui, cette fois il en est sûr sa carrière est fichue. Alors que les mauvaises nouvelles s’enchainent sur le Napoléon, une escadrille de six Raptor abat la barge alors qu’elle rentre dans l’atmosphère de Corolis. Nirvana a fait sauter le pilotage automatique et parvient à diriger la barge en flamme dans l’océan des Eternités. Le choc est violent et les envoie rebondir contre les parois de la cabine qui rapidement prend l’eau alors que les Raptors arrivent en piqué pour terminer le travail. Dans le groupe peu savent nager et Ay’run n’est pas de ceux-là, Nirvana se métamorphose en catastrophe alors que les jets de plasma percent déjà les vagues. Dans le procédé il manque de se noyer. Quand soudain une horde de monstres ailés chevauchés par les autochtones attaquent frontalement l’escadrille. Le combat est inégal mais ils n’ont pas peur de mourir. Les plus proches sont abattus par les mitrailleuses rotatives tandis qu’une forêt de lances et de flèches rebondissent sur les carlingues. L’une d’elles traverse un cockpit et cloue le pilote à son siège, le Raptor part de travers, ses mitrailleuses hachent le ventre d’un des monstres avant de s’enrailler dans l’abîme de l’océan. Nirvana émerge soudain de l’eau avec Ay’run à demi inconsciente. Il l’entraine vers la rive, là-bas ils sont des centaines de guerriers. Il n’en n’a jamais vu autant, d’où sortent-ils ? C’est nous qui les avons prévenus, lui explique plus tard Ay’run. Ton plan était parfait mais nous avons pensé qu’il fallait que nous en profitions ici. Il n’en revient pas, ils se sont coordonnés à la vitesse de la lumière, comme un seul corps. K’hana, dit-il finalement, elle sourit, oui K’hana. Alors soudain les centaines de guerriers groupés autour d’eux se mettent à l’acclamer de toutes leurs forces, de toute leur énergie. Alors il la sent, la K’hana, ce lien, cette communion entre tous les éléments de cette planète, les plantes, les êtres, les objets, les animaux, et qui existait peut-être partout où le vivant pulsait. Elle s’insinue en lui comme une jouissance et une révélation. Une immense jouissance dans tous ses nerfs, une énergie pure et joyeuse qui court comme un sentiment amoureux, un flux continue qui s’éteint lentement à mesure que l’écho de la clameur s’évapore dans la forêt, tandis que la foule l’emporte aux confins de celle-ci.

 

Les secteurs Alpha, Bravo, Delta et Charlie ne répondent plus. A six heures, heure locale, deux derniers messages d’alerte sont parvenus de Delta et Charlie, là où sont encore disposées des troupes. Plusieurs attaques en cours, demande renfort immédiat. Renfort ? De la part des Légions Noires ? Mais sur le vaisseau mère on a immédiatement d’autres problèmes à traiter. Deux heures plus tard Klantz rentre en transe, ce n’est même plus de la colère c’est un cyclone, même les androïdes n’osent pas approcher de ses appartements. Il veut atomiser cette planète, il veut les bombardiers Hitler chargés jusqu’à la gueule de thermonucléaire et raser aux oignons toute vie à sa surface, à commencer par ce traitre de Volorys et ce foutu roi. Ceux-là il veut même qu’on les lui amène en personne, il va leur faire subir la question et la question extraordinaire avant de les balancer dans l’espace. Klantz vocifère après ses officiers qui regardent conjointement leurs pieds. Vous entendez !? Je les veux ici ! Ils vont voir ce que c’est que notre moyen-âge à nous ! Ils vont comprendre les vertus de la science ! Et les vertus de vous taire Klantz vous y avez pensé ? Déclare derrière lui une voix glaciale comme une lame de guillotine. L’hyper-maréchal se fige, il a reconnu la voix, avant de se retourner devant l’hologramme de l’empereur en personne. Majesté ! Tous ploient un genou à terre et salut l’empereur d’un même chœur. Le ton de celui-ci est cinglant et sans appel, Klantz est immédiatement démit de ses fonctions et rétrogradé, des troupes au sol exclusivement composées de robots sont envoyés sur Corolis, rendre compte, avec ordre express d’éviter l’affrontement. Bravo et Alpha ont été détruits par des Sentinelles sabotées, Delta et Charlie ont été attaqués, aucun survivant et des cadavres de locaux partout, apparemment une attaque parfaitement coordonnée. Reste trois secteurs intacts mais quarante-huit heures plus tard les compagnies décident que toute cette affaire a coûté trop cher, ordre de plier bagage. Z141 attendra qu’on construise une station spatiale dans le secteur, d’ici là….

 

Ay’run était magnifique avec ses petits seins nus aux extrémités peintes d’argile rose, les perles qui cascadaient tout du long jusqu’à son nombril rehaussé de motifs oranges, ses cheveux tressés, ornés de petits os et d’autres perles de couleurs, les extrémités prolongées de feuilles d’ayoba, nue, les cuisses et le sexe peint de blanc. Elle avança vers lui, ses yeux saturés de vert et déposa dans sa main un peu de badyn. K’hoba lui en avait déjà donné une fois pour l’aider à voyager, la drogue n’avait pas le même effet que sur eux, impossible d’influencer son logiciel de télépathie et un fort pouvoir addictif, il n’en n’avait jamais abusé, mais cette nuit il savait que c’était important. Cette nuit il allait devoir être fort et le badyn l’y aiderait. Cette nuit il ne sera plus quilahi car il était enfin devant Urun en personne. Sa taille était invraisemblable, un géant qui dépassait la canopée et la couvrait de ses ramures, des torons de lianes en rideau, imperceptiblement mouvantes. Le badyn le saisit doucement alors qu’elle lui offrait un baiser tendre et lent avant de le prendre par la main et lui faire franchir le seuil des lianes. Au-delà cela sentait l’humus et les champignons, l’humidité et le parfum citronné de quelques fleurs des profondeurs de la forêt. A bientôt, lui dit-elle en lui lâchant la main, ses petites dents tranchantes baillant d’un sourire avant de disparaître et de rejoindre les centaines de guerriers qui l’avaient amené ici en hurlant à la victoire et même en scandant son nom. Maintenant il n’y avait plus que la clameur silencieuse de la forêt, le bruit incessant de la vie et de la mort qui se bataillaient dans les herbes hautes et coupantes, les fougères majestueuses, sur les branches moussues des ayobas. Le grésillement laborieux des insectes, les cris des singes mango et des oiseaux sauteurs, le chant de la stridule et les hurlements de peur d’un petit d’ours vert devant une mante géante. Tout ça il l’entendait comme si l’arbre était une immense chambre d’échos alors que les lianes commençaient à danser autour de lui. Leur contact était doux, une caresse, un picotement puis une brûlure. C’était douloureux, il recula contre le tronc monstrueux et la mousse qui le caressait et le picotait en même temps tandis que suintait sur lui un suc collant. Il sentait l’arbre pulser contre sa peau, c’était chaud, vivant, ce n’était pas végétal mais animal. Un animal, un mammifère qui serait resté enraciné là pendant des siècles, presque fossilisé et les lianes étaient des tentacules qui le palpaient et le brûlaient. Il sentait leur venin s’insinuer en lui mais il était encore dans les vapeurs du badyn et c’était encore supportable, la douleur, la vraie, vint après. Quand les lianes s’agrippèrent à sa peau à ses muscles et s’y enfoncèrent lentement. Alors Urun se mit à parler et tout en le forant de ses lianes géantes, ses mots et ses images envahissaient son esprit.

 

L’arbre monstre prenait vie et chair, viande moirée et rugueuse, orné d’un œil globuleux et jaune comme un nœud qui grossissait telle une tumeur dans son cerveau, ce n’était pas un arbre mais une très ancienne entité d’une très ancienne civilisation. Il y a longtemps mon peuple était comme le tien, avide et stupide, rongeant l’univers sans but, plein de son savoir et de son orgueil de civilisé. Et cela nous a détruits. Bien avant que le singe devienne homme notre empire s’effondrait et bientôt mon espèce dépérit. Je décidais de m’exiler et errait longtemps dans l’espace avant de m’enraciner ici comme je m’enracine en toi. Mais tu es infertile, tu n’as ni père ni mère, nulle origine, un composite, même tes émotions sont un composite. Il ne te reste que tes malheureux vingt pourcent d’humanité pour espérer, espérer… comme vous le faites vous tous les humains, espérer une vie meilleure, espérer plus de çi ou de ça… quand il n’y a rien à espérer et tout à vivre. De mon union avec cette planète est née la vie, j’ai cultivé les êtres et les espèces comme je te cultive toi de mes racines, à chacun d’eux j’ai donné la connaissance et la saveur de la K’hana mais pour toi je ne puis rien, sinon te déchirer et te laisser pourrir. Les mots semblaient des paradis perdus tandis que la douleur courait dans tous ses nerfs à mesure que sa chair se rompait, éclatait, se délitait, goûtant de sang, les tripes bientôt à l’air mais conscient et hurlant tandis qu’à ses oreille les Enfants de la Forêt éclataient d’un rire sacré. Nous t’avons mené jusqu’ici parce que tu étais faible, sans repère mais pas sans ressources. Ay’run avait comme moi foi en toi et nous avions raison. Aujourd’hui réjouis-toi car vient le temps de ta délivrance, tu serviras cette planète pour toujours et un peu de toi sera en nous. La nature est cruelle et tu nourris sa cruauté, l’harmonie est à ce prix-là. Tandis que les mots et la souffrance s’emparaient de chacune de ses cellules, il vit au-delà de toute chose cette civilisation millénaire, ses industries, ses monstrueuses montagnes de déchets et Urun disparaître dans les confins. Il sentit le suc de la vie par tous ses pores, ses muscles ses os, flamber comme un incendie de lumière et la jouissance ultime d’être en harmonie complète avec la planète tout entière, il était devenu la K’hana personnifiée et cela ne dura qu’un instant, comme un cadeau avant son ultime et ineffable agonie alors que son pauvre crâne de clone mimétique fondait, se déformait, fumait et dégouttait sur les replis des racines géantes.

 

Le prince Volorys et le roi s’approchèrent d’Ay’run, tous trois souriaient de ce sourire féroce et aiguisé qu’ils avaient, tous trois les yeux saturés de vert. Ma belle tu as merveilleusement complété nos plans, je te félicite, dit le prince, Urun est un sage conseiller, répliqua-t-elle.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s